‹ Elémens de littérature (volume 4)Chapitre 21 sur 26 · I.*AMQUR · texte numérisé non relu

I.*AMQUR

Je le suis, ma Psyebé, de toute la nature.

Les rayons du soleil tous baisent trop souvent , •

Yos cheveux souffrent trop les caresses dii vent :

Dès qu'il les flatte , j'en murmure. -

L'air même que tous respirez , Avec trop de plaisir passe par votre bouche ;

Totre habit de trop près tous touche.

Ce droit de refondre les idées d'autrui lorsqu'elles sont informes ,

Et maie tornatos incudi reddere /versus ,

n'a pas seulement son utilité , j'y vois encore de la justice. Le champ de l'invention a ses limites, et depuis le temps qu*on écrit,.presque toutes les idées premières ont été saisies et bien ou mal exprimées. Or , que la moisson ait été faite par des hommes de génie et de goût , Ton s*en console en glanant après eux et en jouissant de leurs richesses ; mais ce qui est insupportable, c'est de voir que, dans des champs fertiles , d'autres , moins dignes d y avoir passé, ont flétri et foulé aux pieds ce qu'ils n'ont pas su recueillir. Combien de beaux sujets manques î combien de tableaux intéressons faiblement ougrossièrementpeints! combien de pensées , de sentimens , que la nature présente d'elle - m to« et qui pré-

viennent la réflexion , ont été gâtés par les premiers qui ont voulu les rendre ! Faut - il donc né plus oser voir , irtiaginer , ou sentir comme on l'aurait fait avant eux ? Faut-il ne plus exprimer ce qu'on pense , parce que d'autres Tout pensé ?

Que ne venait-elle après moi , Et je l'aurais dit avant elle ,

a dit plaisamment un poète , en parlant de rantiquité.

lié mot du Métromane ,

Ils nous ont dérobés , dérobons nos neveux.,

est plein de chaleur et de^ verve. Mais sérieu-^ ^ sèment la condition des modernes serait trop malheureuse , si tout ce que leurs prédécesseurs ont touché leur était interdit.

Mais les vîvans ? Les vivans eux-méàies doivent subir la peine de leur maladresse et . de leur incapacité , quand ils n'ont pas su tirer avantage de là ren»;ontre heureuse d'tm beau sujet ou d'une belle pçnsée. Ce sont eux qui l'ont dérobée à celui qui aurait dû l'avoir , puisque c'est lui qui sait la rendre ; et je suis bien sûr que le public , qui n'aime qu'à jouir, pensera comme moi.

Pourquoi donc jes péd^ns , les demi-beauxçsprits et le^ malins critiques sont-ils plu^ scrupuleux et plus sévères ? Lie voici. J-.e& pédans ont la vanité d.e faire wpntep d'èj^ditipn , en découvrant un larcin Uttéraifre ^ les petits esprits , en reprochant ce larcin ^ ont le plaisir de croire humilier les grands ; et les ^ critiques dont je parle suivent le malheufeux iiistinct que leur a donné la nature , celui do verser leur yepin.

Un certain nombre d'hommes moins nis^l-^ veillans , mais avafes de leurs éloges et de leur estime , voudraient au moins savoir au juste ce qu'ils en doivent à l'écrivain , et lorsqu'il n'a pas la . gloire de l'invention > ils souhaiteraient qu'il les. en avertit. Ils veulent bien que Toi^ emprunte , mais no^ pas que l'on yole,; et pardonnent le p/og^f pourvu qu'il ne soit pas fyrtif. Cela parait fort raisonnable. Mais bien souvent l'auteur ne sait lui-même où il a vu ce,qu*il imite :

l'esprit ne vit que ^de souvenirs , et rien de plus naturel que de prendre de bonne foi sa mémoire pour son imagination ; rien de plus difficile que de bien démêler ce qu'o^^ a tiré des livres ou des hommes, de la nature ou de soi-même. Comment l'auteur de Britaji^

hicus et ^Athalie aut-aît-îl pu voùâ dire ce qn'il devait à là lecture de Tacite et des livrée maints ? Vous ne demandez pas TTmpossiblé, je vous etttciids!: maïs où finit la dis- J)ense , et où commence l'obligation d'avouer ses emprunts ? Celui qui emprunte comme Tcrence , comme La Éôntaîne , comme Boileau , s'en accusé ou s*ên vante ; mais celui ^uî îmîtë dé plus loin , comme Racine, ou Corneille, ou Molière'; celui qui ne prendf qUé..lè sujet el! qui lui donne une nouvelle Forme ; celm qui ne prend que des détails el qui lés embellît où qui les pTace mieux , ira-lî-il s'avouer fcopiste quand' il ne croit pa^ l'être? ïï y aurait plus de modWtle à cédéir du .sieù qu'à retenir du bien <f autrui , je l'avoué; mais est-il donc si essentiel à un poète d'êtfe modeste ? et n'avez-vous pas vous* - même , en lé jugeant , votre vanité comme lui ? Supposez , pôiir vous" en convaiinore , que votre amour-propre et lé sien n'aient jamais rien à démêler ensemble ; qu'il soit à cinq cents lieues de vous ', ou qu'il soit mort , ce qui est plus sur et' plus commode ; alors , pOtirvu que ses fictions , ses peintures vous ixitëi*ëssèiit , iqué ses sentiment viotlS touchent, que ses pensées vous

aSa ^ . PLAGIAT.

éclairent , vous vous souciez fort peu de savoir ce qui est de^ lui ou d'un autre. Ce n*est donc que son voisinage qui vpus rend dif"7 £cile sur le tribut d*estime que vous aurez à lui payer. Voyez , lorsque Corneille , en donnant le Cid ^ étoiina tout son siècle et consterna tous ses rivaux , quelle importance Ton attacha aux menus larcins qtfil avait faits tau poète espagnol , et aujourd'hui qui s'en soucie ? Jue public , naïvement sensible et amoureux des belles choses, ne demande que de belles choses ; c'est à l'ouvrage qu'il s'attache et non pas à l'auteur : que tout soit, de celui-ci ou d'un autre , d'un moderne ou d'un ancien , d'un vivant ou (d'un mort ; tout lui est bon -y pourvu que tout lui plaise. Le vrai plagiat^ le seul qu'il désavoue, est celui qui ne lui apporte aucune i^tilité , aucun plaisir nouveau. De là vient qu'il bafifoue un obscur écrivain , qui va comme un filou voler un écrivain célèbre , et déchirer une riche étoffe pour la coudre avec ses haillons.

Plutarque compare celui qui se borne à ce que les autres ont pensé , à un homme qui, allant chercher du feu chez son voisin , en trouverait un bon et s'y arrêterait , sans se

donner la peine d'en sipporter chez lui pour allumer le sien. Maâ^ à çeiui*qui d'une bhi^lbB a fyiix un Is^ra^er , fepi»cli«re*"V<Mtt VQtre biMjette?

« Les Espagnole , dit le P. Rapîn , otsA k génie die TQÎr le ridicule des hommes bien mieux que nous ; les Italiens Texprim^nt mieux i u Ceia peut être vrai du plaisant , mais non pas du comique. Tout ce qui est . rifiàble n'est pas ridicuiie ^ fout ce qm est plaisant n'est pas comique , tout ce qui «st comique n'est ^s plaisant. Une maladresse est risible , une prétention manquée est ri* dicule , une situation qui expose le vice au mépris est comique ; un bon mot est plaisant, Boîleau, qui ne reconnaissait de vrai comique que Molière , disait de Regard qvCil n'était pas médiocrement plaisatU g et traitait de bouffonnerie toute les pièces qui ressemblaient à celles de Scarron : c'est la plu3 juste application de ces trois mot* , comique , plaisant , et bouffon.

Le comique est le ridiqule qui résulte d^ ToMB vr. %%

là faiblesse , de Terreur , des travers de l'esprit ou des vices du caractère.

Le pUiisant est V effet de la surprise réjouissante que nous cause un contraste frappant , singulier et nouveau , aperçu entre deux objets , ou entre un objet et l'idée hétéroclite qu'il fait naître. C'est une rencontre imprévue qui , par des rapports inexprimables , excite en nous la douce convulsion du rire.

La bouffonnerie est une exagération du comique et du plaisant.

L'Avare et le Tartufe' sont deux personnages comiques; Crispin ) dans le Légataire, est un personnage /?/a«>a7i/; Jodelet , un personnage bouffon.

Il arrive naturellement que le bon comique est plaisant. Ce vers ^

Oui , mon frère , je suis un méchant , an coir|)al/le. * a l'un et Tautre caractèrç dans la bouche de Tartufe : il est plaisant ,• par l'opposilion de la vérité que dit Tartufe avec l'effet qu'elle ' produit , et par la singularité piquante de ce contraste ; il est comique , parce qu'il exprime le plus vivement qu'il est possible l'adresse du fourije qui trompe , et qu'il va faire sortir de même la crédule prévention de • l'homme simple qui est troTnpé.

PLAISANT. a55

Mais \e plaisant n'est pas toujours comi~ -que; parce que le contraste qu'il ' présente peut n*être qu'une /ôngularité de rapports .entre deux. idées qu'on, ne- croyait pas faites pour se lier ensemble : comme si , par exempie, un valet imagine de prendre la place de son maître au Lit de la mort , de dicter son testament, et d'oser ensuite lui soutenir qu'il l'a fait lui-même , et que sa léthargie le }ui4 fait oublier. Il n'y a rien là de.pdiculedans les mœurs ni dans» les caractères^ m^s il y ^ une contrariété d'idées si imprévue, et il en résulte une surprise si naturelle et si amujsante , que le vrai comique ne l'est pas davantage. Cependant si dans cet exemple on ne voit pas le comique de caractère, on croit y voir du moins le comique de situation , dan» rembarras où s'est mis le fourbe : mais comme il se dégage de ses propres filets, et que ce n'est pas à ses dépens que l'on rit, comme l'on rit au^ dépens du Tartufe lorsqu'il se voitpris sur le fait , il est facile de reconnaître que la situation de Crispin n'est que plaisante^ et que celle de Tartufe est jcomique.

L'ivresse n'est point un. l-idiculc ; et quelj^uefois. rien de^plus /^/a^a/z^^ parc^ qu'w

a56 ^j:.AisANT.

ivrogne à singttlièreiAentlaprëteiitîon deraisohfiér juste, coïnitie il a celle 6e nstrcket droit , et que sa déraison reat toujours 'ê^re conséquence. Renard a excellé dans les rèie^ dHvrogft^. Un valéf , dans lia Sérénnâe^ pt-ie tttr passant de lui aider à retrouver «a ihaison : ttOè es*-^eî!e, fa Biaiso^? hii dit oelui-çî : PîatWéét, répond Pivrogiie, si je le s&fais, je *ie voui ie demanderais pas. » Le mèqae, ayant ]^dii' titt feillet qu'il ëfeait chai^ de remettre à eeluî q^i'îl à ireneon^ré , «t toyantqA'il s'nifrpàtie^t» de ce qu'il cherche inuttlement, lui "ëA pour excuse : « Comment voulei-vous.

i^e Je retrouve un billet? je ne puis pas re- Iroiirer rtia maison. »

H y a d«s exemples encore plus sensibles du . piaisîi/ti qin n'est que plaisant

Oh aperçoit ce caractère dans là tépôust?

faite à Louis tîv par un homme auquel il 44sa<t, en Itri faisaYit admirer Versailles : « Sa^ Tez^t^as qu'il n'y avait ici qft'iiti moulin & l^ént? Sire , lui dit cet liomme , le moulin ti'jr est plus, in'afe te vent y estttvojours. » Cette farfôrt ii<k^f>^évue fie rabattre Torgiteil d'un souverain qui s'applaudit d'avoir surmonté la rta^ ture , fttit , avec cet orgueil même et h»s éh^ges qu'il attendait, le contipa^e doiîit mat» patlotts. .

11 se retrouve enoore dans ces moXs de ' Montagne : « Sur le plus beau trône du monde oit n'est' jttmaîs assis que sur son cnl » ; et dans ces mots de Diogène à Alexandre , qui Ifsd demandait ce qu'il pouTait faire pour MK : «( T'6ter de devant liion soleil « ; et dans ce reproche d*u.n Spartiate à son ami , qu'il surprenait avee sa femme , laquelle n'était ni jeune ni joiie : «Vous n'y étiez point obligé « ; et dans le flegme d'un ancîc^n- roi qui , étant ' tombé dans les embûches de son ennemi, avait passé pour mort, sibien que le prince son frère avait pris sa ooéronne et épousé sa femme. Il revient , et dans le moment que son frère se croit pei*d« , il é'émbrasse et lui dit : «c-Mon jfrèré , une autre fois , ne Tous pressez pas tant d'éf^OQser ma femme. » Cet exeniph; ^ saïkg-froid et de bonté rapi^elle le mot de M. de Turenne : « Et quand c'eut été Georgos, «|kt*il fallu frapper si fort? ». Trait charmant, qu'on ne peut entendre sons rire et sans être attendri.

L'air d'ingénuité ajoute infiniment au sd de la phiiMmterie^ he rei de. . . . disait à l'iambesaadeur de. . . . « On dit que voius faites l'a- .meur dans <re pays««i^-*-Noil, sire, je l'achète tiMit fait. »

258 • ^ »X Aïs AN T. -

On sait que Pope était mal fait , et qu'il jetait assez malin. Un jour , pour enlbarrasser le jeune lord Hyde, il lui démanila ce que c'était qu'un point interrogant ? «i C'est , répondit le jeune lord , une petite figure crochue toujours prête h questionner, »

A Naples un commandeur de Malte, homme riche et avare , laissait user sa livrée au point qu'un savetier du voisinage , voyant les habits de ses gens tout troués , s'en moquait. Ils s'en plaignirent^ à leur maître , qui fit venir le savetier , et le tança sur son insolence. « Non , monseigneur, dit humblement le savetier, je .sais trop le respect que je dois à votre excellence pour me moquer de sa livrée. — Mes gens assurent cependant que -tu ne peux t'empêcher de xire en voyant leurs habits troués. — Il est vrai, monseigneur; mais je ris des trous où il n'y a point de livrée. »

Une mère et son fils passaient un acte chez •un notaire ; et dans cet acte il fallait que leur âge fût énoncé. Le fils avait accusé le sien, et avait dit «vingtT<)utflre ans» .Vint la mère à son tour , qui , n'ayant pas entendu son fils, et ne voulant se donner que r<âge qu'^elLe se doBoait -dans le monde, dit aussi <(vingl-qiiatre ans». « Ma mère, lui dit tout bas -son fils, dites

PLAISANT. aS»0

.yingt-çinq, poiir. raison. Pour quelle raison? reprit-elle avec impatience. C'est, luidit>il, à cause que j*en ai - vingt-quatre , et comme vous êtes ma mère , il faut absolument que vous soyez née avant moi. w

On voit qu*ici la plaisanterie est bonne s'il y a de la malice; mais que le mot est plus plaisant encore si c'est de la naïveté : car au ridicule de la mère se joint la bêtise du fils ; et la bêtise dans ses saillies produit des contrastes d'idées qui sooit presque toujours^ plaisans.

Je dis la bêtise , et non pas la sottise : car 1^ sottise est un ridicule choquant, qui n'ex*- ^ite que le uiépris On s'en amuse avec maligoixé , et on se plaît à le voir humilié , parce qu'il offense. La bêtise au contraire est un défaut innocent et naïf, dont on s'amuse s^ns Je haïr. On passerait sa vie avec celui dont la bêtise est le caractère ; la vanité s'en accomT mode , ou , pour mieux dire , elle s'y complaît. Mais la sottise est pour Tamour-propre un ennemi d'autant plus importun qu'il n'est pas digne de sa colère : aussi d^^ns la société n'y a- 1- il rien de plus^ fatigant. La sottise est ^a gaucherie de l'esprit qui se pique d'adresse; ji'ineptie de l'esprit qui se J^iquc d'habileté \

a6o PLAïsxwT.

la mdXis&adetie ^Ve^prif qtli pt^teiid se don-' ner d€^ grâces; là Puisse ilft^sse de l'esprit qui Tcut être malin ; la lonixteur de ceint qui croit être lëger; âiirtcMlt la sliffîsance de celui qui £ait le capable. C*es/l ttne a9isu)*atice îtardte , qtli va de bévue ea bévue avec une pleine sécurité ;'im^ vanité dédaigneuse, qni se croit sttpérieirre en «ointes choses , et dont les prétentions, toujours mari^quées et toujours iti^ trépides , sont le contraste petpétud d'un orgueil exce^if et d%ne etccssive niédioicrité. La bêtise est tout simplement une intettî»gehfce émoussée , utte longue enfonce de fesprit, un dénument presque abs^^lu d'rdées, ou une extrême iiihabîleté à les comMner et à les mettre en œuvre ; et soit habituelle ou soit accidentelle , comme elle nous donne sur elle un avantage qui fiatte tootre vahité, die nous amuse , sans nous causer ce plaisir malin que nous goûtons à voir châtier la sottise.

Ainsi la sottise est eomique et n*t«t point pHais^ante; la bêtise au coîitrâire est/7feMtt«le * et «'est point comique. La bêtise est rate patmi les hommes , mais les bêtises sMit fté*qucntes ; et te quTëïles ont <îe "pivs plaisant ^ c'est une appTicatiiott sérieirse à biè» pewser tK à tats-onner^tiit^ -

PLAISANT. a6l

On in vtMt une knage stssei- fidèk dans le jeu en €oHn-MaiUard > où celui ifui a les yeux bandés passe à coté devdui qui Fagace, Tef- . fleura de la naia*^ croit Faiïraper , le manque, et donne dans le pot au noinr

U y a des4iêtiaes d*ineptie et qui déclarent éyidemment une privation d'idées, ou un étourdissesient ha^tuel qui empêche de les lier entre elles ou de les assortir aux mots* La bétîse de cçitte espèce consiste à oublier ou à ne pas aperceroir ce qui fait lé plus à te cbose. Celvft.qui entendait parler d'un homme de cent ans compie d'un phénomène, ef qui disait : « Belfe ntervetlle^I.si raon ^and-père n'était pas 'mort, il aurait phis de cent dix ans ; » eehti-là oubliait que n'être pas mort était le point de k difficulté. Celui à qui Ton demandait quel âge atait son frère dont il était Faizié, et qui répondait : «tDans deux ans mon frère et moi nous serons du même âge» , oubliatt qu^ lui^-méme il vieiliipait de^ ces deux ans. Le marchand qtii rendait cinq sous ce qu'il achetait six, et qui xe sauvait, disait- il, iur ia qtuerUité ^ oubliait que la qjâaafitité qui multiplie les gains ^ quand il y en à, multipliait aussi les pertes. Ce pauvre enfant à qui l'on reprochait d'étte béte , «t

qui disait: « Ce n'est pas ma faute si je n'ai point d'esjMfit, on m*a changé en nourrice» , ne voyait pas que cette «xcuse de la yanité de ses parens ne valait rien pour lui : il la répétait sans rentehdre. Une bêtise de ce • genre qui faif sentir le vice de toutes les autres , est celle de ce matelot qui entendait jtfreF son camarade contre le cable qu'il roulait : <t Je crois , disait l'un , que ce damné de cable n'a point de bout. Non, lui répondit l'autre , le bout n'en, valait rien , on l'a coupé. » Il ne pensait qu'au bout coupé , sans faire attention qu'il en restait un autre.

Il est aisé de voin dans la bêtise , à quelle apparence de raison s'est mépris celui qui l'a dite. Celle du bout du cable , par exemple , porte sur ce principe, que c^ qu'onaoté d'une chose n'y est plus.

La méprise est communément causée par une fause lueur -de rapport dans les termes , comme lorsqu'un benêt demandait à épouser sa sœur, et disait à son père pour sa raison : Fous avez bien épousé ma mère, .

Mais une source intarissable de bêtises , c'est la fausse application des façons déparier habituelles. et communes. Celui à qui Louis xiv demandait: Quand accoxichera vo»-e/emmel

PLAISANT. ^a63

et qui lui répondit : Quand il plaira à votre majesté , ne songeait qu'à parler respectueusement, et plaçait au h^s^rd unpropbs d'habitude .

Est-il peureux ? demandaiJt-on à un homme en parlant de son nouyeau cheval. Oh ! point du tout ; voilà trois nuits quCil couche seul dans mon écurie. Une femme disait de sa petite fille qui avait la fièvre : La pauvre en-font a déraisonné toute la nuit comme une grande personne. On demandait à un bourgeois comment se portait son enfant : Vous lui faites bien de V honneur ^ répondit le : bonhomme ,' il est mort hier au soir. Un jeune libertin disait : « Il m'est mort pour cent mille écus d'oncles , et je n'ai pas hérité d'un sou » : ceci est pire qu'une bêtise. Un homme en.

voyant passer son médecin se détourna : on lui en demanda U rai$o^. « Je suis honteux , dit-il , de paraître devant lui ; il y a si long-., temps que je n'ai été malade ! » Deux lionunçs se battaient l'épée à la main ; l'un des deux avertit son adversaire q^'il n'était pas en garde : « Que vous importe , répondit celui- , ci, pourvu que je vous tue ? » Que m'importe que je m'ennuie , disait un autre , pourvu que je m'amuse? ».

364 PL A ISA» T. v^

Ces derniers mets , dits par des gens à'esprit, seraient de bonnes plaisanteries; et bien de§ mQXs plaisans ^ à force d'être £ns, auraient pii passer pour des bêtises, si on n'eét pas connu Thoinme qui les, disait. On pariait d'un anatpmiste qui ayait disséqué le corps dHme de ses cousines. «Ah \ le vilain hoinme h» s'écria une jeune femme. « Mais , madame , lui dit .Mairand , elfe était morte. » On disait d'une femme qui venait de mourir, qu'AIR homme , av«c qui elle vivait , Tavatt rendue mal^uipeuse. « Ofeîpour cela oui, s'écria le philosophe Nicole , surtout depuis trente ans ! » L'homme et le ton lèvent l'équivoque , et avevtisse»t d'y penser. Mai» mat faux semblant de la bé^e , on ne fait que sourire; et pour en rire de bon ccpùr on y veut la réalité.

La feue reine demandait s'il follnt dira ntfvals ou nas>aux. Un komma d& cour se })€nek« , et Im dit mystérieusement : « Madame, je crois que l'on dit des navelB.« Le roi Stanislas se faisant lire Marie Alacoque par un valet de cbam^Hre , Dieu lui apparut em singe , dit le lecteur : en songe , dit le roi ; En songe ou en singe, reprit le teeleur, Die» était bien le mattre.

BLATSANT. 26S

L'ignorance fait dire plus dé bêtises que la bêtise même; mais les traits d'ignorance ne sont piaisans que IcH'sqii'ils portent sur des clioses que tout le monde doit savoir, ef qu'a- Tee une légère attention à ce qu'on entend dite, on doit avoir aj^rises. Celui qui en vo^rant un bateau si chai^ cpj^ les bords étaient à Âeur d'eau , disait : « S^i la rivière dt^vient un peu plus grosse , ce bateau va couler à ibnd » , celui-là ignorait oë que savent i>es gens du penple. La leninie qui, allaht voir une éclipse à FObsensatoire , disait a sa compagnie^ qui craignait d^rriver trod tard : <t M. de Cassini est de mes amis ; il voudra bien reeommeneer pour moi » , n'était pas une fëmméinstmlle. Mais l'hotome qui, dans le même cas, disait : « Je ne crois pas que Ton s'a* vise de commencer Féclipse avant que le roi soit arrivé», dut'étre jugéàla rigueur. On devait bien plus d'indulgence à la nouvelle épousée qui, revenant de i'aatel , disait à son mari qui la menait un peu trop vite : « De grâce , allons plus doucement : je pourrais faire une feusse couche. »

Une absence ^esprit ressemble quelquefois è une privation absolue ; et de ià vient que les gens distraits disent fort souvent des bé-

tises. Le caractère du distrait n'est pas comique, parce que la distraction n'est pas un ridicule ; mais ce caractère est l!un des plus plaisans , parce qu'il donne lieu à une infinité de disparates imprévues. « Voilà , dit le Dis-: trait de là Bruyère y la seule pantoufle que j'aie sur moi», en tirant de sa poche celle qu'il avait prise, comme s'il eût parlé de son mouchoir : rien de plus imprévu , et aussi rien de plus plaisant, « De qui ^tes-vous en deuil , demandait un . distrait sr l'un de ses amis. — De mon père.. — Il est mort ! Ah !

que j'en suis fâché 1 N'aviez-vous que celui-là ?»

Nous avons connu un homme célèbre daps ce genre , et pourtant reconnu .pour un homme d'esprit , et d'un esprit si éclairé , que bien des gens ne pouvaient croire que ces absences lui fussent naturelles. C'est.lui qui , dans une promenade qu'il faisait avec ses amis dans les ^environs de Florence, se trouvant sur le soir à quatre milles delà ville , soutenait qu'ib y. arriveraient avant la nuit : «Car, disait-il^ au bout du compte, nous sommes quatre , ce n'est qu'un mille pour chacun. » C'est lui qui , dans un hiver où le froid était à Paris d'une âpreté extraor'Sinaire,

disait à l'ambafisadeur de Russie , a Monsieur Tambassadeur , avez- tous des nouvelles de Pétersbourg ? qu'y dit-on de ce froid ?» C'est 4an& une absence d'esprit de cette espèce qu un homme disait : a J'ai juré de ne jamais entrer dans l'eau que je n*aie appris à nager. » Cest aussi la. s^le manière de^ tripver naturelle cette reflexion d'un courtisan de Louis xiv, 5ur ce que Racine s'était fait enterrer à PAt- Royal : .// rC aurait jamais fait <\la de son vivant. Ainsi , pour un moment ,"Ia distrac>tion , dans un homme d'esprit , est l'équivalent de la bêtise» La vanité en tient lieu aussi y mais d'une autre manière , en^attachant une .importance,, ou excessive ou exclusive à ce qui l'intéresse. « C'est une terrible chose que la peste ! disait, un homme préoccupé de sa noblesse ; la vie d'un gentilhomme n'est pas en sûreté. ^Le chirurgien Morand venait de saigner une femme de qualité qui s'en était évanouie : « Madame, lui dit-il, une saignée affaiblit beaucoup, lorsqu'elle est faite par un habile homme. » Le médecin Chirac, en entendant parler du Lazare ressuscité , disait d'un air sournois : « S'il était mort de ma

"façon! » Cette réticence n'est pas d'une

béte; mais el|e n'en est pas xaoins plaisante ^

ftdS PLAISAIS T.

Plus la bêtifie est à la fois réiôchie et gros^ «ière , pias die nous amuse aux dépens de «eluL à qili elle éehappè^ Qui ne rinûc de la r^sion de ce bon Suisse qtii.j en vopftmt imir la poussière son camarade <q«ii Venait d'avoir ia tête empoctée par an boulet decatKdUjXlisaîc tristement : ^i^f pauvre diable sera bien surpris demaÎA de se trouter sans tête ! » Mais ce qui n'est pas conoevable , et ce que toiïie la gM- ▼ité d'un/iislorien sage peut à pciïie petsua*der^ c'est qjie la même bêtise ait lété dilé daU!; une hàrat^ue méditée. Ce fut un dievalitT Plager, qui , féltcitanthi vifle de Londres mt les précautions qu'elle avait prises contre la fameuse conspiration des poudres, dit sérieusement que , sans dette vigibmôe des ma^ gistrats , « les citoyens auraleiit eoura risque de se trouver tous ^goi^s le lendemain , a leur rév eil . » Passe encore pour le soldat suisse ; tuais l'orateur du pettple anglais I ..... Il faut que Hume nous 1-assttre ; et eifrcore est*-on tekité de croire que c'est wa cmi\jf^ Mt à plaisir.

^Cyg

Ce terme , ferapruttté^ de l'architecttere , et appliqué aux ouvrages (l*esprit, signifie les rpreiïiiets litiéàmens qui tracent le dessin tl'uh ouvrage , son étendue circonscrite , son commencement , sOn milieu , sa fin , la distribution et rordontoâlice desespaMies principaleis , leur rapport , leur endiaittemeut.

Ce doit être le premier travail de Porateur, du poète , du piMosophe , de l'historien , de tout homme qui ^e proposte de faire un tout qui aitdte Fensemble et de la régularité.

Un homme qui n'écrit- que de caprice , et par pensées détachées , comme Montagne dans ses Essais , peut n'avoir qu'une întentioh géh^f aie ; il est dispensé de se traôer un plan. Mais dans un ouvrage où tout doit se lier, se coinhîner comme dans une montre , plhir produire un effet commun , est-il prudeht de se livrer à son génie , sans avoir son pian sous les yeux ? C'est cependant ce qui atrrive assez souvent aux jeunes écrivains , et sUHOiït dan^ le genre où ce premier traVail, lj*en médité , serait le plus indispensable.

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