‹ Elémens de littérature (volume 4)Chapitre 20 sur 26 · PÉRORAISON · texte numérisé non relu

PÉRORAISON

huitième est de ramasser toutes les circonstances odieuses qui ont précédé , suivi , accompagné le crime ; et de Texposer si vivement aux yeux de Tauditeur, qu'il en soit indigné comme s'il en était témoin. Le neuvième , de remarquer qu'il a été commis par celui dçs hommes qui devait en être le plus éloigné , et qui devait le plus s'y opposer si un autre eût voulu le commettre. Le dixième, de s'indigner soi-même d'être le premier qui éprouve une pareille injure. Le onzièi^ne , de faire voir l'insulte ajoutée à la cruauté y a£n que Forgueil et l'insolence rendent l'injure encore plus révoltante. Le douzième , de supplier les auditeurs de se mettre à notre place; et s'il s'agit de nos eafans , de nos femmes , de nos parens ou de quelque vieillard , de leur dire : Pensez vous-mêmes à vos parens , à vo» enfans. Le treizième^ de dire que des ennemis mêmes ne verraient pas sans indignation leurs, ennemis souilrir ce que nous éprouvons.

« Tous ces moyens , ajoute Cicéron, sottt très-propre» à esciter une indignation pro fende. » Mais les causes auxquelles on peut les appliquer sont rares , et plus rarement encoiseelles paraissent au barreau.

La pérofxUson suppliante, celle que Ci-

P£1lOEAISt)K. " ;i35

céron appelle conquestio , complainte , est destinée à exciter la commisération des auditeurs.

Il faut , dit-il , la commencer par adoucir les esprits et par les disposer à la misi^ricorde ; et les moyens qu'on doit y employer sont pris de la faiblesse commune à tous les hommes ♦ et de l'empire delà fortune , dont nous sommes tons les jouets. Par ces réflexions , présentées d'un style grave et sentencieux , nous dit ce maître en éloquence , l'esprit des hommes se laisse humilier et amener à la compassion , en considérant leur infirmité propre dans la misère de leurs semblables.

Quant aux moyens d'inspirer la pitié , Cicéron semble avoir voulu les épuiser ; et nous allons essayer de le suivre.

Ces moyens seront i<> de montrer dans quel état de prospérité s'estvn celui donjon plaide la cause , et dans quel état d'affliction et de misère il est tombé ; à icpiels malheurs il est ou il sera réduit ; la' honte , les humiliations qu'il éprouve on qu'il éprouvera , et combien elles sont indignes de son âge, de sa naissance , de sa première fortune , de ses anciens honneurs , des services'qu'ila rendue; une peinture vive et détaillée de son malheur,

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qui le rende sensible aux yeux et qui touche les auditeurs par lès choses encore plus que par les paroles ; le contraste d^s biens qu'il avait lieu d'attendre , avec les maux imprévus et cruels qui renversent ses espérances.

ii^ Le retour que nous invitons nos auditeurs à faire sur eux-mêmes , lorsque nous les prions de vouloir bien se mettre dans la situation où nous* sommes, et de se souvenir, en nous voyant , de leur père , de leur mère , de leur femme , de leurs enfans : c'est ce moyen que , dans Homère , emploie Priam aux pieds d'Achille ; c'est le moyen qu'emploie Andromaque aux pieds d'Hermione dans la tragédie de Racine : il n'y en a pas de plus iniversel, de plus vrai , ni dé plus touchant. 3<^ La privation de la seule consolation que l'on pouvait avoir : Il est mort; Je ne V ai pas vu ;je ne tai point embrassé ; ma main ri a pas fermé ses yeux; je n*ai pas entendu ses dernières paroles ; je rCaipas reçu ses adieux , ses demiéfi' soupirs : et ces circonstances qui rendent' le malheur plus cruel encore : // est mort entre les mains des ennemis ; il est couché sans sépulture sur une terre étrangère y en proie aux animaux voraces ; il est nrivé des mêmes honneurs qu*on ne refuse à

aucun homme après sa mort, 4« La parole adressée à des êtres muets , insensibles , comme aux vétemens , à la maison de celui qui n*est plus , à ce qui nous reste de lui ; sûr et puissant moyen d'émouvoir ceux qui Tout connu et qui l'ont aimé. 5<» Une peinture de la détresse^ des infirmités , ou de la solitude où . est réduit celui qu'on défend ; la recommandation qu'il a faite de quelque chose d'intéressant, comme de ses enfans, de sa femme , de ses parens , ou de sa propre sépulture :

ces objets tristes et sacrés sont des sources de pathétique. 6° Le regret d'être séparé dé ce qu'on a de plus cher^ comme d'un père , d'un fils , d*uu frère , d'un ami ; la plainte que nous arrache l'injustice ou la cruauté de ceux qui nous traitent indignement , et qui devraient le moins en user ainsi envers nous , comme nos proches , nos amis , ceux à qui.

nous avons fait du bien , et de qui nous aurions espéré du secours; 7° D'humble supplica'tions , en demandant grâce pour son client : ce qui ne sautait avoir lieu qu'en parlant à un maître qu'on veut fléchir; et Cicéron en convient lui-même : Pardonnezlui ; c'est une erreur^ une faiblesse^ une imprudence ; il rty retombera jamais. C'est

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aixiâL qa*oa parie à un père. Mais on dit k des juges : Une Va point fait; UnenapoirH eu la pensée; faux témoins , crime supposé :

Toutefois, en niant le erime^ le même ora<teur ne laisse pas d'employer les moyens de commisération. Voyez les péroraisons pour Muréna , pour Ligarius, pour Flaccus. 8° Des plaintes qui auront pour objet le malheur de ceux qui nous touchent plus que notre propre malheur; l'oubli même de nos infortunes^ pour donner toute notre sensibilité à celles des autres , en marquant une force et une grandeur d'âme à l'épreuve de tous les maux qu'on nous a fait souf&ir, et au-dessus des maux qui nous menacent ; car souvent la vertu et la 'hauteur de caractère., accompagnée de gravité , sert mieux à exciter la commisération, que l'abaissement et que l'humble prière.

Mais du moment qu'on s'apercevra que tous les cœurs seront émus^ il ne faut plus insister sur les plaintes , dit Cicéron ; car , selon la remarque du rhéteur Apollonius , rien n'est si vite séché qu'une larme.

Le modèle des péroredsons pathétiques est celle de la harangue pour la défense de Milon. C'est là qu'on voit l'orateur suppliant

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saniVer à l'aectisé Flmmîliatîôiï de la pricf e , et lui conserver totrte !a dignité qui conTient an caractère d'un grand homme dans le malheur. Mais ce qni est encore très-supéfienr à cette Supplication , c'est rkidignafion qui la précède , et dans laqoelle Cicérbn démontre avec une 'éloquence sans exemple qae , si Milon avait attenté à la vie de Clodiùs, la république lui en devrait des actions A» grâces , au Heu de châtiAnens.

Eh lisant cet article , on a dô observer que dans Féloquenee moderne il est rare que ces moyens d'exciter IHndignation et te eoffnp^ssion puissent être mis en usage.

Mais si l'éloquence n'eh feif jftis ^on profit , h. poésie eil' fera le sien ; éf cVst surtout pour Icfe' poètes qne j'ai cru devoir les transcrire.

Bans' l'éloquence <fe la chaire , le patRélique ië la peroratsOrt a un objet- qui ite convient qu'au genre dëlibcratif : c'est d^émouvoir Taudift^ire de compassion pouf kii - m-éhie , et d*hoïVeur pour ses propres vices, oift de teri^ur pour ses propres* dan-

Il est rare en effet que l'orateur chrétitti plnde la cause des abseï» , à moins qu'il ne

%I^O PésORAlSON.

parle en faveur des pauvres , des orphelins , conline Vincent de Paule, lorsqu'il disait aux femmes pieuses qui composaient son auditoire : « Or sus , Mesdames , la compas»

sion et la' charité vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfans. Yous avez été leurs mères selon la grâce , depuis que leurs mères selon la nature les ont abandonnés. Voyez maintenant si vous voulez aussi Tes abandonner. Cessez à présent d'être leurs mères pour devenir leurs juges. Leur vie et leur mort sont entre vos mains. Je m'en vais prendre les voix et les suffrages. Il est Ifemps de prononcer leur arrêt , et de savoir si>rous ne voulez plus avoir de miséricorde pour eux. Us vivront si vous continuez d'en prendre un soin charitable ^ ils mourront si vous les délaissez ».

Cette conclusion, le modèle des /^e/o/MÛon; pa&étiques , eut le succès qu'elle méritait : le même jour , dans la même église , au même instant , l'hôpital dès en&ins trouvés , qui jusque là périssaient dans les rues , fut fondé à Paris et doté de qîiarante mille livres de rente. (Discofurs sur l'éloquence de la chairt par M. l'abbé Maury. )

Il est plus rare encore que l'orateur chré-

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'tien fasse des retours sur lui-même , et tire des moyens qui lui sont personnels le pathétique de sa péroraison ; quoiqu'il y en ait quelques exemples , comme celui de Bossuet dans Toraison funèbre de Condé , et comme celui du missionnaire Duplessis dans son sermon du jugement dernier. Voyez chaire .^ C'est donc à Tauditoire que Téloquence évangélique , et en général l'éloquence qui a pour objet Tutilité commune, attache Tin-, térét de la péroraison. L'orateur est alors le conciliateur de l'homme avec lui-même : il se fait sont avocat ou plutàt son ami , son père. Il le Voit en péril , et en s'effrayant il l'effraie ; il le voit esclave de ses passions , et en s'affligeant de son humiliation et de son malheur , il l'en afflige ^ il le conjure d'avoir pitié de lui-même , et les larmes de compassion qu'il lui donne lui en font répandre ; il se place entre lui et le Dieu vengeur qui l'attend , et en criant pour lui miséricorde, il le pénètre «de frayeur, de componction e( de remords. Mais rien de plus stérile qne ces exclamations ^ ces prières ^ ces mouvemens , loi'squ^ils sont lïomposés» et froidement étudiés. Ce n'est alors ni avec une ' vQu^ doucereuse , ni avec une voix glapbr>

ai

lijîl FtAOlAT.

santé qu*on déchire ISSrme des auditeurs ; cVst ETCc les sangtotî^ , les larmes d'tine donleur véH table et profonde. Si Fenlliôusiasme du zèle n'a jws diété ces péroraisons , et^'il ne les prononce pas , l'effet en est perdu.

CVst nnBridaine, tm Du|rfêsSis qui savaient hîs faire et les dire. H n'appartient pas- k tcVat homme , ni même à tout hohiine bloquent , de se fnrtntrèr oppressé dé douleur, et de parler des larmes qui Pinondeftt et des sanglots qiiî lui étouffent Ta voit: Seélj£^sit, neque enitn ^prœ laciymis , jam loquipo^sum. ( Cic. pro Miloné. )

C'es-j* un« sorte de crime Kttéïttitt , pour hequel' les pédans , les en-vietix et- fes sots ne manquent pas de faire le procès aiix écmaihs célèbres. Pfogfaf est ïe nom qu'ils dônticiit à un larcin de pensée , et ils crient? ebrftt'e ce larcin comme si on les ToMt euî'-ittémefs , ou comme s'il était bien essentiel à Tàrdré et au- repos public que les propriétés de l'esprit fussent inyiolables.

n est vrai qu'ils ont hiis qttelque dîsllnc^

tioa entre voler la -pensée d'u9 ancien ou d'un moderne , d*Un étranger ou d'un compatriote , dluii mort ou d'un yi?ant.

Voler un ancien ou un étranger , c'est s'jenrichir de$ dépouilles de l'ennemi , c'est user du droit de conquiète , et pourvu qu'on déclare le }nifin qu'on a fait , ou qu'il soit " manifiste , ils le laissent passer. Mais lorsque " c'est au¥ écrits d'fin Français qu'nn jPrançais dcrq)>e une idée , ils i^c le pardonnent pas mémo à l'égard des morts , à plus forte raison à Tégard des yivans.

Il y a quelque justice dans ces distinctions ; mais il serait juste aussi de distinguer , entr^ les larcins littéraires , ceux dont le prix est dans la matièsé et ceux dont la valeur dépend de l'usage que l'on en faisi.

- Dans les découvertes importantes , le vol est sérieusement malhonnête , parce que l«i découverte est un fonds précieux indépendamment de la forme , qu'elle rapporte de la gloire , quelquefois de l'utilité , et que l'une et l'autre est un bi^iu : tel est , par exemple , le mérite d'avoir appliqué la géométrie à l'astronomie^ et l'algèbre à la géométrie ; encore, dans cette partie , celui* qui profite des conjectures pour arriver à la cerlitudç a-:t-il la

244 plàgïat.

gloire de U découverte ; et Fontenelle a

très-bien dit qu'une vérité n'appartient pas

à celui qui la trouve ^ mais à celui qui la

nomme,

A plus forte raison dans les ouvrages d'esprit , si celui qui a eu quelque pensée heureuse et nouvelle n'a pas su la rendre , ou Ta laissée ensevelie dans un ouvrage obscur et méprisé , c'est un bien perdit , enfoui ; c'est la pt^rle dans le fumier , et qui attend un lapidaire : celui qui sait Ten tirer et la mettre en œuvre ne fait tort à personne ; l'inventeur maladroit n'était pas digne de fa voir trouvée ; elle appartient , comme on Ta dit ,• à qui sait le mieux l'employer. Je prends mon bien oit je le trouve , disait Molière , et il appelait son bien tout ce qui appartenait à la bonne comédie. Qui de nous en effet irait chercher , dans leurs obscures sources , les idées qu'on lui reproche d'avoir volées çà et là ? *

Quiconque met dans son' vrai jour , soit par l'expression , soit par Ta propos , une pensée qui n'est pas à lui , mais qui sans lui serait perdue , se la rend propre en lui don-' nant un nofuvel être j car l'oubli ressemble aa néant. -,

C'est ;cependant lorsque , dans un ouvrage inconnu , oublié, on découvre une idée qu*un . homme célèbre a mise au jour ^ c'est alors ({ue Ton crie vengeance , comme s'il y avait réellement plus de cruauté , en fait d'esprit , à voler les pauvres que les riches. Mais il en est des génies comme des tourbillons , les grands dévorent les petits^ et c'est peut-être la seule application légitime de la loi du plus fort ; car en toutes choses c'est à l'utilité publique à décider du juste et de l'injuste, et l'utilité publique exigerait que les bons livres fussent enrichis de tout ce qu'il y a de bien noyé dans les mauvais. Un homme de goiît , qui dans ses lectures recueille tout Tesprit perdu , ressemble à ces toisons qui , promenées sur le sable , en enlèvent les pailles d'or. On ne peut pas tout lire ; ce serait doikc un bien que tout ce qui mérite d'être lu fût rassemblé dans les bons livres.

Dans le droit public , la propriété d*nn terrain a pour condition la culture : si le pos- ' sesseur le laissait en friche , la société aurait droit d'exiger de lui qu'il le cédât ou qu'il le fit valoir. Il en est de même en littérature : celui qui s'est emparé d'une idée heureuse et féconde , et qui ne la fait pas valoir , la laisse ,

ai.

Gomme un bien commun , au premier occupant^qui sauta mieux que lui en développe^ la richesse.

Du ïVier avait dili , avant Voltaire , que les secrets des destinées n'étaient pas renfermés da^is les entrailles des victimes; Théophile , dans son Pyrame , pour expriuier la jalousie ^ avait employé le méçiç tour et les mêmes images que le grand Cprneille dans le ballet de Psyché ; mais est ce dans le vague de ces idées qu'en est le prix ? n'était-ce ^a^ l'objet du goût plutôt que du génie ? et si les poètes qui les ont d'abord employées les ont aviliçs par la bassesse , la grossièreté , l'enflure de l'expression ; ou si , par un mélange impur ^ ilp. en ont détruit tou^ le ch^^me , sera-t-il interdit /à jamais de les rend)Ee dans leur pureté et dans leur beauté naturelle ? De boiihe foi , peut-on faire au génie un reproche d'avoir changé le cuivre en, ar ? Pow^ en juger on n'a qu'à lire :

(Du Rier dans Sçepole. )

Donc vous vous figurez qu'une bête assommée Tienne votre fortune en son ventre enfermée , Çt qne des animaux les «aies intestins Soient un temple adorable où parlent les destins ? Ces superstitions et tout ce grand mystère Sont propres seulement à tromper le vulgaire.

( Voltaire dans Œdipe, )

Cet organe des dieux est-il doac infaillible ? -

Un n)ifii^tère saint les attache aux autels ,

Ils apprv chent des dieux ; mais ils sout des mortels.

Pensez- vous qu'en çfiet, au gré de leur oemandc ,

Du vol de leurs oiseaux la vérité dépende ?

Que sous uu fer sacré des taureaux gémissans' '

Dévoilent l'avenir à leurs regard» perdus ?

Et que de leurs festons ces victimes ornées

Des humains dans leur flanc portent les destinées ?

Non , non , chercher ainsi Tobsciire vérité ,

C'est «surper les droits de la Divinité. ^

IVos prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense »

|^.oti:e crédulité- fait toute leur science.

(Théophile.)

PTRAME A THISBÉ.

Mais je me sens jaloux de tout ce qui te touche , De l'air qjui si. souvent entre et sort par ta bouche :

Je crois qu'à ton sujet le soleil fait le jour Avecques des flambeaux et d'euvie çt d'amour ; • Les fleurs que sous tes pas tous les chemins. produisent,

-Dans riiouueur qu'elles ont de te plaire, me nuisent ; Sa je pouvaia complaire à mon jaloux dessein , J'empêcherais tes yeux 4e regarder toj» s^in ; Ton ombre suit toq corps de trop près , ce me seml>le»

. Car nous deux seulement devons aller ensemble : Bref , un si rare objet m'est si doux et si cher , Que ma main seulement me nuit de- te toucher. ,

( Corneille. )

PSYCHÉ A l'amour.

Des tendresses du sang peut-on être jaloux ?

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