‹ Elémens de littérature (volume 4)Chapitre 23 sur 26 · IL. est donc bien certain que chez les Grecs · texte numérisé non relu

IL. est donc bien certain que chez les Grecs

la poésie , considérée comme un langage har-

. monieux , dut la naissance à la musique , et

reçut d'elle ses premières lois : la mesure et

. le mouvement.

Qu'on prenne la marche opposée , comme , on a fait chez les modernes, c'est-à-dire que l'on commence par la poésie, et que la mi|sique ne vienne que long- temps après la plier aux règles du chant j elle n'y trouvera que ' . des nouibres épars , sans précision , sans symétrie, et tels que le hasard aura pu les former.

La prosodie donnée par la musique fut donc, je le répète, le premier avantage de la poésie chez* les Gr^fe ; et qui sait le temps qu'il fallut à l'usage pour les fixer? Les Latins, par imitation, se firent line prosodie; et quoiqu'elle leur fût transmise , encore' né fat* ce pas sans peine que leur oreille s^yforina.

Grascèacaptaferum^ictQremcepityetartâs Tntulit agrès ti Latio ; sic horridus ille Dejluxu numéros saturnius.

Ce vers brut et grossier du siècle de Saturne n'est autre chose que le vers rhythmique , tel qu'on l'a renouvelé dans la basse latinité.

Mais que l'on s'hnagîne avec quelle lenteur les Grecs , sans modèle et sans guide, essayant les sons d^leur langue et en> appréciant la valeur , durent combiner ce système , qui prescrivait a la parole des temps fixes et réguliers : qudle longue habitude, quelle ancienne alliance entre lu poésie et la mtisique un tel ac* cord né suppose-t-il pas ! et combien ces deux ai'ts avaient dû s'exercer pour former la langue d'Homère! *

Homère est sur lesu bornes les plus reculées de l'antiquité , -comme est sur l'horizon un« tour élevée , au-delà de laquelle on ne voit

a8$ POÉSIE,

plus rien, et qui semble toucher au ciel. Ou est tenté de cfoire qu,'il a tout inventé; raais quand il n^'avouerait pas lui-inéme qu« la poésia lyrique fleurissait long- temps avant lui , la seule proi§pdie d^ sa. langue en serait une preuye évidente. . ,

Le chant fut le piodéle d€s yit^.Jjk poésie lyrique fut donc la première inventée ; et Ton sait combien, dans les fêtes, dans Jes ^nx solennels , et à la table des rois , de beaux vers , chantés sur la lyre , étaient applaudis et vantés.

I^e oara/etère distinctif deSuËri*fG» , entre tous les peuples, du mondé , fut limportance et Jfô sérieux qK'iJs Qttachaôieftt» à leurs» plmslifs. Idolâtres de la beauté, dei la vok^té ei» tout genre ,. tout ee qui avait Ki.âon de ebasm^r leurs sens était divin piour :«ux : i» poète les ravissait d'adnûratipa ; Homère «tait: dés temples. Une courtisane, ei^bre par ki beauté de sa taille , est encetnle ; voilà UA boau vè&rdèle perdu , le peuple est dans la déselaAioii , on appelle Bippoerate pour la foin» avorter : il la fait tomber; elle avorte; Atibèmes est dans la joie; le modèle de Yéntu est sau^^.

Phryné est accusée dlmpiëté devant Paréopage: Torateur la voit convaineiic; il arradbe

3P0ESIK. aSij

son Yoite^ et dit aux yieillards : « Ëh bien , faites donc périr tant de beautés. Phrync est renvoyée.

Voilà le peuple chez qui les arts et la. poésie ont du naître.

Mais de ses organes le plus sensible , le plus délicat, c'était F oreille. Périclès demandait aux dieux tous les matins , non pas les lumières de la sagesse, mais l'élégance du langage , et qu'il ne lui échappât aucune parole qui blessât les oreilles du peuple athiénien.

Or, si telle fut la senttbilité des Grecs pour Ja simple mélodie de la parole , qvteïLt faisait presque tout le cbarme, toute la force de l'éloquence , et que la philosophie elle-même employait plus de soins à bien dire qu'à bien penser , sûre de gagner les esprits si elle captivait les oreilles , quel devait être TasceKidant d'une poésie éloquente secondée par la musique, et d'une belle voix chantant des vers sublÛDBes sur des accords harmonieux ? Nous croyons entendre des fables , lorsqu'on nous dit que , chez les Grecs , une corde ajoutée à la lyre était une innovation politique; que les sages mêmes en auguraieiit un changement dans les mœurs , use révolution dans l'état ; TOMB VI. a 5

■ago poisiE.

que j dans un plan de gouvernement ou dans un système de lois, on examinait sérieusement si tel ou tel modp de musique y serait admis ou en serait, exclu -:> et cependant rien n'est plus vrai ni plus naturel chez un peuple qui était dominé par les sens.

Un poète lyrique fut donc , chez les Grecs, un personnage recommandable : ces peuples révéraient en lui le pouvoir qu'il avait sur eux ; et de la haute idée qu'ils en avaient conçue résultent naturellement les progrès que fit ce bel art. Foyez lyrique.

C'est donc bien chez les Grecs quela, poésie lyrique a dû naître , fleurir , et servir de prélude à la^poésie épique et dramatique, dont elle avait formé la langue , et , si j'ose le dire, accordé l'instrument.

La poésie enfin put se passer du chant, et son langage harmonieux lui suffit popr charmer l'oreille. Mais en quittant la lyre , elle prit le pinceau : ce fut alors qu'elle dut sentir tous les avantages du climat qui l'avait vu naître. Quel amas de beautés pour elle !

Dans le physique, une variété, une richesse inépuisable : les plus beaux sites , les . plus grands phénomènes, les plus magnifiques tableaux; des fleuves, des montagnes^ des.

POESIE. 2gr

ttiers, des forêts, des vallons fertiles et délicieux; dès villes, des ports florissans; des <kats dont les arts les plus dignes de Thomme, ragriculture et le coi^imercé, faisaient la force et Topulence ; tout cela ,* dis-je , rassemblé comme sous les yeux du poète ! Non loin de là, et comme en perspective , le contraste des fer- ' tiles champs de l'Egypte et de la Libye , avec de vastes et de brùlans déserts peuplés de tigres et de lions ; plus près , le magnifique spectacle de vingt royaumes répandus sur les côtes de l'Asie mineure ; d*un côté , ce riant et superbe tableau des îles de la mer Egée,, de l'autre , les monts enflammés et l'affreux détroit de Sicile ; enfin tous les aspects de la naturjé. et l'abrégé de l'univers , dans l'espace qu'un voya- ' geur peut parcourir en moins d'un ah : quel théâtre pour la poésie épique !

Dans le moral , tout ce que pouvait offrir de curieux à peindre un nombreux assem- • bl^ge de colonies de diverse origine, transplantées sous un même ciel , ayant chacune ses dieux tutélaires , ses coutumes , ses lois , se& fondateurs et ses héros; à chaque pas des /nœurs nouvelles et souvent opposées , ' mais partout un caractère décidé J voisin de la nature par son ingénuité, par la fran-

2ga POKSIE.

cbise et le relief des passions , des vertus el des vices ; ici , pins doux et plus sensible ; là, plus vigoureux, plus. austère; ailleurs , sauvage et un peu féroce; mais naturel , simple, énergique , et facile à peindre à grands traits : rinfluence des peuples dans l'administra tien, source de troubles pour un état et d'incidens pour un poème ; le mélange des esclaves et des hommes libres, usage barbare, mais fécond en aventures pathétiques; l'exil volontaire après le crime, sorte d*expiation qui, de tant de héros , faisait d'illustres vagabonds; l'hospitalité , ce devoir si précieux à Thumani té et si favorable à la poésie; la piété envers les étrangers, le respect pour les supplians, le caractère inviolable qu'imprimait la mort aux volontés dernières ; la foi que Ton donnait aux songes , aux présages , aux prédictions des monrans; la force des sermens, l'horreur attachée au parjure; la religieuse terreur qu^inspirait aux enfans la malédiction des pères, et l'imprécation des malheureux à ceux qui les fiaisaient souffrir,. dernières armes de la faiblesse, dernier frein de la violence, dernière ressource de l'innocence, qui, dans son abattement même , était par là redoutable aux méchans : d*un autre c6té , les

récompenses attachées à la gloire et à la vertu, les éloges de la patrie, des statues ou des tombeaux; enfin la vie modeste et retirée des femmes, cette décence austère, cette simplicité , cette piété domestique , ces devoirs d'épouse et de mère si religieusement remplis ; et parmi ces mœurs dominantes , des singularités locales : dans la ïhrace, une ardeur, une audace guerrière qui relevait encore Fé- <;làt de la beauté; à Lacédémone, une fierté qui ne rougissait que de la faiblesse, une vertu sévère et mâle , une honnêteté sans pudeur ; la chasteté milésienne , et la volupté de Lefrbos :' tous extrêmes que la poésie est si heureuse d'avoir à peindre, parce qu'Ole y emploie ses plus vive» couleurs.

Dans le génie , la liberté qui élève Tâme des poètes comme celle des citoyens ; Tesprit patriotique, sans cesse aiguillonné par la rivalité et la jalousie de vingt républiques voisines ; rivresse de la prospérité , qui , en même temps qu'elle ôte la sagesse du conseil,^ donne Taudacedela pensée; la vanité des Grecs , qui avait prodigué Théroïque et le merveilleux pour illustrer leur origine ; leur -imagination, qui animait tout dans la nature, qui ennoblissait jusqu'aux détails les

plus familiers dé la vie ; leur ^sensibilité , qui leur faisait préférer à tout le plaisir d'être émus, et qui semblait aller sans cesse au devant de rillusion , en admettant sans répugnance tont ce qui la favorisait , en écartant toute réflexion qui en aurait délruit le charme; un peuple enfin dominé par ses sens, livré à leur séduction , et passionnément amoureux de ses songes»

Dans les connaissances humaines , ce mélange d'ombre et de lumière , si favorable à la. poésie lorsqu'il se combine avec un génie inquiet et audacieux , parce qu'il met en activité les forces de l'âme et la curiosité de l'esprit : la^hysique et l'astronomie couvertes d'un voile mystérieux , et laissant imaginer aux hommes tout ce qu'ils voulaient , pour suppléer aux lois de la nature et à ses ressorts qu'ils ne connaissaient pas ; une curiosité impuissante d'en pénétrer les phénomènes, source intarissable d'erreurs ingénieuses et poétiques, car l'ignorance fut toujours mère et nourrice de la fiction.

Dans les arts^ la manière de combattre et de s'armer de ces temps-là , où l'homme, livré à lui-même , se développait aux yeux du poète avec tant de noblesse , de grâce et de

fierté : la naYigation , pins pctiUeusc et par là plus intéressante ; où le coarage , au défaut de Fart, -était sans cesse mis à Tépreuve des dangers les plus effrayans ; où ce qui nous est devenu familier par Thabitude était merveilleux par la nouveauté ; où la mer, que l'industrie humaine semble avoir aplanie et domptée , ne présentait aux yeux d^s matelots que des abîmes et des écueils : le peu de progrès des mécaniques ; car Thomme n-est jamais plus intéressant et plus beau que lorsqu'il agit par lui-même ; et ce que disait un Spartiate en voyant paraître à Samos la première machine de guerre , c'est fait de la valeur^ on put le dire aussi de la, poésie épique, dès que rhomme apprit à se passer d'être robuste et vigoureux.

Dans l'histoire , une tradition mêlée de toutes les fables qu'elle avait pu recueillir en passant par l'imagination des peuples, ^et susceptible de tout le merveilleux que les poètes y voulaient répandre , le peu de connaissance qu'on avait alors du passé leur laissant la liberté de feindre , sans jamais être démentis.

Enfin une religion qui parlait aux yeux et qui animait tout dans la nature , dont les-

mystères étaient eux-mêmes des pein tares délicieuses, dont les cérémonies étaient des fêtes riantes on des spectacles ms^ostueux; tin dogme oix ce qu'il y a de plus terrible , la mort et l'avenir, était embelli par les plus brillantes peintures ; en un mot , une religion poétique , puisque les poètes en étaient les oracles , et peut-être les inventeurs. "Voilà ce qui environnait IdLipoésie épique dans son berceau.

Mais , ce qui intéresse plus particulièrement la tragédie que le poëme épique , une foule de d-ieux , comme je l'ai dit ailleurs , passionnés , injustes , violens , divisés entre eux et soumis à la destinée; des héros issus de ces dieux', servant leur haine et leur fureur, et les intéressant eux-mêmes dans leurs querelles ou leurs vengeances ; les hommes esclaves de la fatalité , misérables jouets des passions des dieux et de leuf volonté bizarre ; des oracles obscurs y captieux et terribles; des expiations sanguinaires ; des sacrifices de sang humain ; des crimes avoués , commandés par le cid ; un contraste éternel entre les lois de la nature et celles de la destinée , entre la morale et la religion ; des malheui'eux placés comme ^ans un détroit sur le bord de deux précipices ,

et n'ayant bien souvent que le choix des re- TQords : . voilà sans doute le système religieux le plus épouvantable , mais par là même le plus poétique , le plus tragique qui fut jamais. L'histofre ne Tétait pas mcnns.

La Grèce avait été .peuplée par une foule de colonies , dont chacune avait eu pour chef un aventurier couragejtix. L<i rivalité di^ ces fondateurs , dans des temps de férocité , avait > produit des discordes sanglantes. La jalousie des peuples et leur vanité avaient grossi tous les traits de Thistoire de leurs 'pays , soit en exagérant les crimes des ancêtres de leurs voisins, soit en rehaussant les vertus et les. faits héroïques de leurs propres ancêtres. De là ce mélange d'horreur et de vertus dans les mêmes héros. Chaque famille avait ses forfaits et ses malheurs héréditaires. Le rapt , le viol , Tadultère , i'ince&te , le parricide formaieift Thistoire de ces premiers brigands :

histoire abominable , et d'autant plus tràgi-r quç. Les Danaïdes, IcsPélopides , lesAtrides, les fables de Méléagre, de Minos , de Jason , les guerres de Thèbes et de Troie, spnt TefÏToi de Thumanité et les trésors^ du théâtre : trésors d'autant plus précieux , que ces horreurs étaient ennoblies par le mé-

198 POMSIE.

lange du merveitlein;. Pas un de ces illustres scélérats qui n*eàt un dieu pour père ou pour complice : c'était la réponse et Texcuse que ces peuples donnaient sans doute au reproche qu'on leur faisait sur les crimes de leurs aïeux : la Tolottté des dieux, les décrets de la destinée, un ascendant irrésistible , une erreur fatale , avaient tout fait. Et cq fut là comme la Ijase de tout le système tragique : car la fatalité , qui laisse la bonté morale au coupable, qui.

attache le crime à la vertu et le remords à Tin- Rocence , est le moyen le plus puissant qu'on ait imaginé pour effrayer et attendrir l'homme sur le destin de son semblable. Aussi l'histoire fabuleuse des Grecs est-elle la seule vraiment tragique dans les annales du inonde entier ; et ce mélange en est la cause.

Mais ce qui tenait de plus près encore aux événemens politiques , c'est cette ivresse de la gloire et des prospérités que les Athéniens avaient rapportée de Marathon , de Salamine et de Platée ; sentiment qui exaltait les âmes, et surtout celles des poètes : c'est ce même orgueil , ennemi de toute domination et charmé de voir dans les rois les jouets de la destinée , cet orgueil , sans cesse irrité par la menace des monarques de l'Orient et par

POESIE. ag<^

le danger de tomber sous les ' griffes de ces ' vautours , c'est là , dis-je , ce qui donna une impulsion si rapide et si forte au génie tragique , et lui fit faire en un demi-siècle de si incroyables progrès.

Du cèté de la comédie, les mœurs grecques ayaient aussi des avantages qui leur sont propres et qu'on "ne trouve point ailleurs.

Chez un pei^e vif , enjoué , naturellement satiiique et dont le goût exquis pour la plaisanterie a fait passer en proverbe le sel piquant et fin dont il l'assaisonnait ; chez .ce peuple républicain et libre censeur de luimême , que Ton s'imagine un théâtre où il était permis de livrer à la risée de la Grèce entière non seulement un citoyen ridicule 'ou vicieux , mais un juge inique et vénal , un dépositaire du bien public négligent , avare , infidèle y un magistrat sans talent ou sans mœurs , un général d'armée sans capacité, un riche ambitieux qui briguait la faveur du peuple , ou un fripon qui le trompait ; en un- mot y le peuple lui-même^ qui se laissait traduire enjRein théâtre , comme im vieillard chagrin , bizarre , crédule , imbécile , esclave et dupe de ceis brigands publics , qui le flattaient et l'opprimaient : qu'on s'imagine ces

3oo poi^siB.

perionnagtts â*abord exposés sur la scène et nommés pat* leva nom , ensuite ( lorsqu'il fut défendu de nommer ) si bien désignés par leurs traits et par ttiute espèce de ressemblance , qu'on les reconnaissait en les voyant paraître : et qu'on juge de là combien le génie comique , animé par la jalousie et la malignité r^Miblicaine , devait avoir à s'exercer.

Ainsi \a poésie trouva tout disposé comme pour elle dans la Grèce , et la nature , la fortune , l'opinion , les (ois , les mœurs , tont s'était accordé pour la Cavoriser.

Il sera bien aisé de voir à présoit dans quel autre pays du monde elle a trouvé plus ou moins de ces avantages.

J'ai d^à dit que , clieE les Romains , elle s'était fait une prosodie modelée sur celle des Grecs ; mais n'ayant ni la lyre dans la main des poètes , pour soutenir et animer les vers ^ ni les mêmes objets d'éloquence et d'entiiousiasme , ili ce ministère public qfu la consacrait chez les Grecs , la poésie lyrique ne fut à Rome qu'une stérile' imitation , souvent froide et frivole , presque janAiis sublipc.

I^a gravité des mœurs romaines s'était communiquée au culte : une majesté sérieuse y

NP0£S1E. 3oi

régnait ; la sévère déceiice en avait baimi les grâces , les plaisirs, la volupté , la joie. 'he& jeux, à ftbme, n'étaient que des exercices militaires oQ des spectacles sanglans ; ce n'étaient plus c^s solennités où vingt peuples venaient en foule voir disputer la couronne olympiquCi Un poète , qui , dans le cirque , serait venu sérieusement célébrer le vainqueur an jeu du disque ou de la lutte , aurait excité la risée des vainqueurs du monde. Rome était trop occupée de grandes choses pour attacher de rimportanoe à de frivoles jeux : elle les aimait , comme on aime quelquefois une maîtresse , passionnément et sans Testimer.

Si quelqu^oi» la poésie lyrique célébrait dans Rome des triomphes ou des vertus , ce n'était point le ministère d'uû homme inspiré par les dieux ou avoué par la patrie ; c'était le tribut personnel d^un poète qui Caiisait sa cour, et quelquefois l'hoinfiiiage d'un oomplaisaat ou d'un flatteur.

On voit donc hïea. qu'en supposant Rome peuplée de génies iSaits pour exceller dans cet art, les cames morales qui auraient dû Im faire édore et les développer n'étant pas les mêmes que dans la Grèce, ils n'auraient jamais pris le nitérae accroissemeat.

' aG

30!i POliSIK.

La poésie épique trouva dans Tltalie une • partie désavantages qu'elle avait eus dans la Grèce , moins « de variété pourtant^ moins d'abondance et de richesses , soit dans la^ descriptions physiques , soit dans la peinture des mœurs .; mais ce qu'elle eut à regretter surtout , ce fut l'obscurité des temps appelés héroïques.

Les événemens passés demandent^, pour être agrandis aux yeux de l'imagination , non seulement une grande distance , mais une certaine vapeur répandue dans l'intervalle.

Quand tout est bien connu , il n'y a plus rien à feindre. Depuis Numa jusqu'à Auguste , Tenchaine^ent des faite était écrit et consigné. Le. petit nombre des fables répandues dans les annales était sans suite comme sans importance. Si le poète eût voulu exagérer les faits et leur donner des causes étonnantes et merveilleuses , non seulement la sincérité de l'histoire ,• mais la vue familière des lieux où ces faits étaient arrivés , les eût réduits à leur juste valeur. Comment exagérer aux yeux de Rome la défaite des Volsques ou celle des Sabins ?Le seul sujet "vraiment épique qu'il fût possible de tirer des premiers temps de Rome , est celui que Virgile a pris , parce

* POÉSIE. 3o3

qu'il est an des derniers rameaux de Thistoire fabuleuse des Grecs.

Les événemens , dans la suite , eurent plus . de grandeur , mais de' cette grandeur réelle cpie la vérité historique présente tout entière et met au-dessus de là fiction. Les guerres puniques , celles d*Asie , celles d'Epire , d*Espague et des Gaules , la guerre civile ellemême , ne laissaient à la poésie, sur Thistoire, que Tavantage de décrire les mêmes faits et de peindre les mêmes hommes d'un style plus élevé , plus harmonieux , plus animé peut-être et plus haut en couleur ; mais ni les causes , ni les moyens , ni les détails intéressans , rien ne^pouvait se déguiser.

Les auspices et les présages pouvaient en^ trer pour quelque chose dans les -résolutions et influer sur les événemens ; mais si l'on eût vu Neptune se déclarer en faveur des Carthaginois et Mars en faveur des Romains , Vénus^ en faveur de César , Minerve en faveur de Pompée^ la gravité romaine aurait trouvé puérils ces vains ornemens de la fable , dans des récits dont la vérité simple avaft: par ellemême tant d'importance et de grandeur.

Ainsi Varius et PoUion n'étaient guère plus libres dans leurs compositions ^ que Tite-

,3o4 ' ' , POÉSIE. '

Live et qufi Tacit*?. On voit même que le jeune Lucain , avec tout lé feu de §on génie , et quoiqu'il eût pris pour sujet de son poème un événement dont l'importance semblait justifier l'eurtremise des dieux , ne les y a montrés que de loin , en philosophe plus qu'en poète , comme spectateurs, comme juges , mais sans les engager et sans les faire agir dans la querelle de ses h^rps.

Les 4vénemens et les mœurs que nous présente Thistoire romaine semblent avoir été plus favorables à la tragédie. Mais si Ton considère que les mœurs romaines n'étaient rien moins que passionnées ; que le courage et la grandeur d'âme , l'amqpr de la gloire et de la liberté , en étaient les vertus ; que l'orgueil , la cupidité , l'ambition en étaient les vices ; que les exemples de constance , de générosité , de dévouement qui nous frappent dans l'héroïsme des Romains , étant des actes volontaires , ne pou- . yaient en. faire un objet ni pitoyable ni terrible ; que les deux causes de malhetfr qui dominent l'homme et qui le rendent véritablement misérable , l'ascendant de la destinée et celui de la passion , n'entraient pour rien dans les scènes tragiques dont l'histoire

POÉSIE. . 3o5

romaine abonde ; qu'il ëtait même de Fessence du courage romain d'opposer au malheur une froideur stoïque qui dédaignait la plainte et qui sé€hait les larmes ; on reconnaîtra que les Régulus , les Caton , les Porcie , les Cornélie étaient propres à élever rârae , mais nullement à Témouvoir ni de terreur ni de pitié.

Qu*on examine les sujets romains les plus forts , les pins pathétiques : on peut tirer de cçux de Coriolan , de Scévole , de Manlius , de Lucrèc^î , de César , une ou deux situations dignes d*ui» grand théâtre > mai^ cette continuité d'actiop véhémente et pathétique des si\jets grecs , où Isl trouver ? Les si^ets romains ne sont grandà , ou plutôt leur grandeur ne se soutient que par les moeurs et les sentimens. que Corneille en a tirés ; et ce II' étaient pas des raqpurs, des sentimens et djes m-aximes , mais des tableaux peints à grands traits , qu'il iallait sur de grands théâtres, comme ceux de E«me et d'Athènes.

. Voyez TRACÉBIE.

Une seule époque dans Rome fut £avorable à la tragédie , ce fut celle de la tyrannie et de la servitude , des délateurs et des prosrcrits* Alors , sans doute , le tableau de ces

3o6 POÉSIE.

calamités aurait attendri Rome ; et la faiblesse et rinnocence fugitives dans les déserts , i^éfugiées dans les tombeaux, poursuivies, arrachées de ces derniers asiles , traînées aux pieds d'un monstre couronné , et livrées au fer des licteurs , ou réduites au choix du

. supplice; ce contraste d'une férocité et d'une obéissance également stupides ; cet abattement inconcevable d'un peuple qui avait tant de fois bravé la mort , qui la bravait encore , et qui tremblait devant des maîtres aussi lâches qu'impérieux ; ce mélange d'un reste d'héroïsmeavecunebassesse d'esclaves abrutis, cette chute épouvantable de Rome libre et maîtresse du monde ,- sous le joug des plus vils des hommes , des plus indignes de ré-

/ gner et de vivre , d'un Claude , d'un Caligula , qui auraient été le rebut des esclaves s'ils étaient nés parmi les esclaves ; ces deux extrémités des choses humaines , rapprochées sur un théâtre , auraient été sans doute le tableau le plus pitoyable et le* plus effrayant de nos misérables destinées. Mais en faisant verser des larmes , elfes auraient peut - être fait songer à verser du sang; Rome, en se voyant elle-même dans ce tableau épouvantable , aurait frémi de l'excès ^de ses maux;

POtSIE. > 507

la honte et rindignation pouvaient ranimer son courage; et ses oppresseurs n'avaient garde de lui présenter le miroir. On voit que sous Tibère , Ëmilius - Scaurus , ^our avoir fait dife , peut-être innocemment, dans la tragédie d*Atrée , ces parole d'Euripide : Il faut supporter la folie de celui qui com^ mande [stultitiam imperantis) ^ (ut condsimné à se donner la mort.

Ainsi , dans les temps de liberté , les mœurs romaines n'avaient rien de tragique; et, dans les temps de calamité , la tragédie n'était plus libre. De là vient que , sous Auguste même , le seul temps où la tragédie fleurit à Rome , . la plupart des poètes ne faisaient qu'imiter les Grecs, et transporter sur le théâtre romain les sujets de celui d'Athènes , en observant sans douté avec un soin timide d'éviter les allusions.

Les mœurs romaines étaient encore moins propres à la comédie. Dans les premiers temps, elles étaient simples et austères ; et quand la corruption s'y mit , elles furent "encore trop sérieusement vicieuses pour être ridicules.

Des parasites , des flatteurs , des fâcheux désœuvrés, curieux, babillards, étaient quelque chose pour une satire, peu pour une intrigua

3o8 POÉSIK.

comique. Il n'y eut de comique sur le tkéàtre dp Roua e que cse qu'on ayait pris du thcàtre des Grecs , des valets fourbes , des jeunes ç;çns crMuies , incoiastans , prodigues, libertins ; des vieillards soupçonneux , avares , chagrins , difficiles , grondeurs ; des courti> sanas. artificieuses, qui ruinaient les pères et trompaient les enfans : voilà Plante et Tërence , d'après Ménandre et Cratinus.

L'impudence d'Aristophane et ses satires ' difï'àmantcs contre les femmes n'eurent point d'imitateurs à Rome ; on peut même observer qu'Horace , dans son cpître sur Yarlpoétique , en indiquant les moeurs et les carac*tères à peindre , ne dit des femmes que ces deux mots , à propos de la tragédie , Aut matrona poiens , ^tut sedula nutrix ; et pas un mot à propos du comique.

Ce n'est pas que , du temps d'Horace , lesL noeurs des dames romaines ne fussent déjà bien dignes de censure , o& peut voir comme il les a peintes ; et sous les empereurs la.licence n'eut plus de frein. Mais cette licence donnait prise à la satire plus qu'à la comédie ; car celle-ci veut se jouer des caractères qu'elle imite : la foKe , la vanité , les travers de l'esi^it , les séductions et les mé-

prises de Tamour-propre , les vices les plus méprisables et le"s moins dangereux , ceux dont l'homme est plutôt la dupe que la victime , voilà ses objets favoris. Or les dames romaines ne s'amusaient pas à être ridicules ; et des moeurs frivoles ne sont pas celles que nous a peintes Juvénal : le vice était trop impudent , trop hardi, pour être risîble.

Ainsi la tragédie et la comédie furent également étrangères dans Rome, et par la même raison que le génie en était emprU^té, le goût n'en fut jamais sincère. Horace, qui accorde aux Romains assez d'amour et de talent pour Ta tragédie ,

Eiplacvit ti^i natttea sublimis et aeer , Namjpirat tragicU'm. saiis et féliciter audft , ! £pist. I. I. a.

Horace ne laisse pas de se plaindre que la jeunesse romaine n'était sensible qu'au vain plaisir de la décoration théâtrale. L'âme dès chevaliers , dit-il , avaijt passé de leurs Qreilles dans les yeux : >

P'erum equitis quoque jam rhigravit ah aure voluptas Omnis ad incertos ocuhs , et gaudia ^ana.

Encore avait-on beau donner à la pompe du

3iO . POÉSIE-

spectacle toute la magnificence possible , l'attention de^ Romains ne pouvait être captivée par des fables qui leur étaient étrangères. Le bruit des cabales du peuple et des chcTaliers , pour et contre la pièce, Tinterronipait à chaque instant. Les acteurs élevaient la voix et suppliaient les spectateurs de vouloir bien encore écouter quelque chose; mais ils n'étaient point entendus. Souvent, au milieu deja scène la plus pathétique , on demandait un combat d*animaux ou d'athlètes.

. ' . . . 'Media inter carnûna poscunt

' Aut ursum aut pugiies

Nam quœ pervincere voces

Evaluere sonum , referunt quem nostm theatra > Garganum mugire putes nemuSy aul mare Tuscum, Tanto cum strepitu îudi spectantur , et artes , Diviticeque peregrinœ , qaibus oBlitus actor Quum stetit in scena , concurrit dextera lev/e. Dixit adhucaliquid? Nil sane. Qufdplaeet ergo?

là.

La comédie ne les attachait guère davantage , pour peu qu'elle fut sérieuse. On sait que VHécyre deTérence fut abandonnée pour des danseurs de corde et des gladiateurs. Enfin l'on vit les pantomimes chasser les comédiens de Rome , tant il est vraFque , chez les Ro-

^OÉSIK. 3ll

TDains , le goût de \a poésie dramatique ne fut qu'un goût de fantaisie, de '"vanité , d'ostentation , un goût léger , capricieux , comme sont tons les goûts factices , un plaisir aussi peu sensible qu'iMeur était peu naturel.

Les seuls genres de poésie qlii pouyaient naître et fleurir dans l'ancienne Rome, comme analogues à' son génie., étaient Isl poésie morale ou philosophique, Ir. poésie pastorale, l'élégie amoureuse et la satire ; tout le reste y fut transplanté.

Vers la fin du onzième siècle , on vît la poésie commencer en Provence , en langue romane , ou romain corrompu , comme elle avait fait dans la Grèce, par des chants héroïques et satiriques ; ensuite essayer le dialogue et vouloir même imiter. l'action. Plusieurs de ces poètes, appelés troubadours', étaient bons gentilshommes , quelques-uns princes couronnés ; le plus grand nombre , ambulans comme Homère , vivaient à ^ peu près comme lui.: ils étaient accueillis dans les petites cours des ducs et des comtes de ce temps-là , quelquefois même favorisés des dames. Mais c'en était assez pour donner lieu à des gentillesses naïves , non pour exciter le le génie à s'élever sans modèle et sans guide

3l2 POÉSIE.

et à crë«r un art qui lui était inconnu. Ainsi la. poésie , aiprès avoir été yagabonde et accueillie çà et là , durant Tespace de deux cent cinquante ans, sans attcun établissement fixe, sans aucun point de ralliement , aucun objet public d'émulation et d'enthousiasme , aucun théâtre élevé à sa gloire , aucune féte^ aucun spectacle où elle pût se signaler , abandonna sa nouvelle patrie à la' fin du treizième siècle , et en passant en Italie , où commençaient à renaître les arts , eUc y porta Tusage de la rime et les écrits des troubadours , premiers modèles des Italiens»

Des universités sans nombre , fondécs^atis tttute l'Europe ; l'étude des langues grecque et latine mise en vigueur ; les récompenses des souverains et les dignités de l'élise accordées aux hommes célèbres par leur savoir et par leurs talens ; plus que tout cela , l'invention de riraprimerie , annonçaient la renaissance des lettres en Europe ; et quoique les premiers rajons de cette aurore eussent éclairé Hi France , ce fut vraiment en Italie que la lumière se répandit : soit à la faveur du commerce de l'Orient et du voisinage de la Grèce, d'où les arts et le^ lettres passèrent à. Venise et de Venise à Rome et à Florence ; soit à

X POKSIK. 3i3

cause de la c(Hisidératioii plus singulière que l'Italie accordait aux muses et du triomphe poétique rétabli dans R^xne ^ où, depuis Théodore ; il était aboli ; soit par l'inestimable facilité qu'eurent biené6t les talens de puiser dans les' sources de l'antiquité ^ dont les précieux restes avaient été recueillis et déposés dans les bibliothèques de Florence et de Home ; soit enfin grâce à l'amour éclairé , sincère et généreux dont Léon x et les ducs de Florence, les Médicis^ honoraient les lettres.

Mais quoique TltaHe moderne fût , à quelques égards , plus favarable à 1^ poésie que l'ancienne Rome , par la jaloqsie et la rÎTalité des petits états qui la composaient , par la diversité, et la singularité des mœuii de ses peuples , par l'importance qu'ils atta- .chaient aux arts et la gloire qu'ils avaient mise à s'effacer l'un l'autre en les faisant - fleurir ; les deux grandes sources de la poésie ancienne y l'histoire et la religion , n'jétant plus les mêmes., le génie se ressentit de la sécheresse de l'une et de l'autre , et le laurier de la poésie , après avoir poussé quelques ra- .meaux , périt sur ce terroir ingrat.

' Dans ntalie moderne, la poésie, dès sa

3l5 POESIE.

l'Europe : pour donner de la di^ité et de r>mportauce au talent du poète , et faire de lui, comme dans la Grèce, un homme pu<blic révéré ^ il eût fallu des peuples tussi sérieusement passionnés que les Grecs pour les charmes de la poésie. Or, soit que la nature n'eût pas donné aux Italiens une oreille aussi délicate et une imagination aussi vive , $<Ht que la musique ne fût pas encore en état d'ajouter aux charmes des vers y soit q[ue les circonstances qui décident le goût, la mode, l'opinion publique , ne fussent pas assez favorables , il est certain qn'un poète lyrique qui , dans l'Italie , à la renaissance des lettres , et dans les temps mêmes ou dles y ont fleuri , se seiait érigé va\ prateur public , aurait été reçu con^mo un histrion d^autant plus ridicule que l'objet de ses chants aui*aitété plus sérieux.

La poésie épique fat plus heureuse. dans l'Italie moderne. Elle avait Élit ses premiers essais en Provence vers le onzième siècle ; elle trouva dans l'Italie une langue plus ridie et plus mélodieuse, espèce de latin altéré, affaibli , mais qui , dans sa corruption , avait retenu du latyi pur iga^ grand nombre de mots, quelques inversions, et des traces de

POESIE. 3i7

prosodie. Aux avautages d^^ette langue déjà cultivée pat Djiute, Bcicace et Pétrarque, sejoignaient, en faveur de ia poésie épique , Fesprit de superstition ,^ dont l'Italie était le centre ; les mœurs-de la chevalerie , qui avaieitt été l'héroïsme gaulois, et qui restaient encore à peindji'e ; et l'intérêt vif et récent de Texpédition des croîisades, «ujet héroïque et sacré , et d*un intérêt à la fois religieux et profane, sujet par là peut-être unique dans toute l'histoire imodeme.

L'Ario&te , dans un poëine héroï-comique , le Tasse , dams un poëme sérieux et vraiment épique, profitèrent de ces avantages ^ tous deux en hommes de génie. L'un , se jouant de Fhéroïsme et de la galanterie chevaleresque , et surtout du merveilleux de la magie , employa l'imagination la plus brillante et la plus •féconde à renchérir sur la folie des romans ; etpar le brillant coloris de ssi poésie , la gaité qu'il mêle au récit des aventures de ses héros, la grâce , la variété , la Êicilité de son style , il a fait^ d'une composition insensée , un inodèle de /TOCf â^ , d'agrément et de goût.

L'autre , plus sage et plus sévère , au lieu de se jouer de l'art, en a subi les lois et vaincu les difficultés par la force de son génie : plus . • ^ 27.

3i8 pô^siK.

animé rué V Enéide,, plus varié qne Vïliadé^ cl d'uu intér t plu to'i haut-, sr son poème n'a j>as à^s beautés ausfd sublimes que ses modèles, il on a de plus attrayantes et se soutient à côté d'eux. L*A.rioste et le Tasse firt*nt donc oublier BoyariJo et le Pulci , qui leui* avaient ouvert la route; mais en- puisant dans les nduveUes sources, ils les tarirent pour jamais.

L'héroïsme chevaleresque n'a qu'un seul caractère, c'est^e consacrer la valeur au service de la faiblesse , de l'innocence et de la beauté , et de mettre la gloire des hommes à défendre celle des femmes. Il suit de là que ' lorsque , dans un poème sérieux ou comique , on a fait rompre vingt fois des lances pour les intérêts de l'amour, les aventures romanesques sont éj>uisées , et qu'on ne peut plus revenir sur cette espèce d'héroïsme sans repasser sur les mêmes traces ; et c'est en effet ce qui est arrivé.

Le merveilleux de la magie , celui de la religion même, considérés poétiquement^ ne sont pas des sources plus abondantes ; et la mythologie a sur l'une et sur l'autre des avantages yifînis. I^oyez merveilleux.

Si l'Italie n'eut que deux poëmes épiques,

POÉSIE. 3u)

ce n*est donc point parce qu'elJc n'eut que deux génies propres à réussir dans ce genre éle\é; mais parce qu'un troisième a])rès eux aurait trouvé ia carrière épuisée, et qu'il en est de l'histoire et de la théurgie modernes comme de ces terrains superficreilement fertiles, que ruinent une ou deux moissons.

Comme l'action, du poème dramatique ne demande ni la même importance du coté de révénefnent historique , ni les mêmes ressources du côté du merveilleux, et que les deux grands intérêts de la tragédie , la compassion et la terreur, naissent des grandes calamités; il semble que l'Italie, dans les ' temps désastreux qui avaient précédé la renaissance des lettres ^ ayant été , presque sans relâche , un théâtre- sanglant de discorde , de guerres politiques et religieuses , étrangères et donfestiques , de haines et de factions^ de séditions, de complots et de crimes , la tragédie , dans aucun pays ni dans aucun siècle , n'a dû trouver un champ plus vaste et plus fécond. De tous les pays de l'Europe , l'Italie est pourtant celui où elle a eu le moins de succès , jusqu'au temps où elle y a paru secondée par la musique ; et alors même ce n'a pas -été dans l'histoire moderne

3lO POÉSIE.

. qu'elle a pris ses sujets. Une singularité si frappante doit avoir ses caus^ dans la nature ; et les yoici.

Point d'effort de génie sans émulation; point de progrès dans un art sans nn con- €ours d'artistes animés à s'effacer les iin& les autr(?s. Or le coneours des poètes dramatiques et leur émulation supposent des théâtres élevés à leur gloire y et un peuple nomlafeiix passionné pour leur art , assemblé pour les applaudir. €•< n'est pas assez qu^un sénat, comme celui de Venise , ou qu'un souyerain, Qomiae un duc de Florence, d*e Mantoue, de Ferrare, favorise un art tel que la tragédie,

. pour en obtenir des succès : combien de pays en Europe , où les rois font les frais d'un superbe spectacle, où cependant il ne peat naître un poète pour l'occuper ? C'est f enthousiasme d'une nation entière qui s«rt d'aliment au génie , et qui fait faire aux talens mille «iforts , dont quelques-uns^ par intervalle et de loin à loin, sont heureux. Si Tltalie avait marqué pour la tragédie la même passion qu'elle a pour la musique-; si, sans avoir comme la Grèce , une ville , un théâtre , et des jours solennels où elle se fût assemki^ée, elle eût fait au moins pour la tragédie ce qu'elle a fait

POKSJE. 3ai

depuis pour Topera; si Rome, Naples, Milan , Venise et Florence,, à i'envi , l'avaient ' toiir À toi»r appelée , s'étaient disputé la gloire de faire naître , d'honorer , de récompenser les talens qui auraient excellé dan^ ce grand art , Vltalie aurait eu des poètes: tragiques , comme elle a eu des musiciens ; mais encore n'auraient-ils pas pris leurs sujets dans l'histoire de leur patrie.

La tragédie ne veut pas seulement des erimiBs et des malheurs ; elle veut des crimes ennoblis et des malheurs illustnes. Or les personnages , bons ou méchans . ne sont ennoblis que par leurs mœurs ; et le malheur ne nous étonne que dans de^ hommes destinés à de grandes prospérités , soit par une haute naissance , soit par d'héroïques vertus.

£t dans l'histoire de l'Italie mo<|err\«, com*bien peu de ces hommes dont l'â^e, le génie ou la fortune annoncent de hautes destinées ? De tant de guerres intestines , de tant de brigandages, de fureurs, de forfaits, que reste-t^l, qu'une impression d'horreur? Deux siècles de Calamités et de révolutions ont- ils laissé le souvenir d'un illustre colijiable, ou d'un fait héroïque? Des trahisons , des atrocités lâches, des haines sourdes et cruelles , assouvies par

3a2 POÉSIE,

des noirceurs y des empoisonnemens ou. des ^ assassinats; tout cela fait une impression de douleur pénible' et rëvottante, sans aucan mélange de plaisir/ L'âme est flétrie et n'est point éleyée : on compatit, comme à une boucherie de victimes humaines que l'on voit massacrer; mais ce pathétique n'est pas c^ui qui doit régner dans la tragédie. Voyez Intérêt.

Ajoutons que , dans la peinture des mœurs trai;iques , il se mêle souvent des traits d'une pliilosophie politique ou morale qui contribue grandement à élever les sentimens parla noblesse des maximes , et que cette partie de Fart suppose une liberté de penses que les poètes p'ontjamais eue dans les temps et dans les j^ays où la superstition et l'intolérance ont dominé. Car tel est l'effet .de la crainte sur Ves esprits , que non seulement elle leur ôle la hardiesse de passer les bornes prescrites , mais qu'au dedans même de ces bornes , elle leur interdit la faculté d'agir avec force et franchise : pareils au voyageur timide qui , en voyant à ses côtés deux précipices effrayàns , ne va qu'à pas treinblans dans le même sentier, où il marcherait d'un pas ferme s'il ne voyait pas le péril.

Ainsi, quoique les mœurs de l'Italie ipoderne , comme du reste de l'Europe , permisst'nt à la tragédie une imitation plus vraie que ne l'était celle des Grecs; quoique, sur les nouveaux théâtres , les actiurs de l'un et de rautre sexe , sans masque , ni cothurne , ni porte- Voix, ni aucune des monstrupus s exagéra lions delà scène antique, pussent représenter l'action théâtrale au naturel ; la tragédie ayant fait d'inutiles efforts pour s'élever sur les théâtres dltalie , a été obligé de les abandonner, et la comédie elle-même n'y a pas eu un plus heureux sort. .. - o

La vanité est la mère des ridicules , comme l'oisiveté est la mère des vices ; et c'est le commerce habituel d'une société nombreuse qui met en action et en évidence les vices de l'oisiveté et. les ridicules de la vanité : voilà l'école de ia comédie. Il est donc bien aisé de voir dans quel pay^ elle a dû-flfurir. -

En Italie, ce ne fut ni manque d'oisiveté , ni manque de vaiiité , mais ce fut. manque de société que la comédie ne trouva poiiït des mœurs favorables à ptindre. Tous les débats de l'amour -propre s'y réduisirent presque aux rivalités amoureuses ; et les seuls objets du comique furent les artifices et les folies

des amans, l'adresse des femmes à se jouer de» hommes, la fourberie des valets , Tinquiétade , la jalousie , et la vigUaiice trompée des pères , des mères , des tuteurs et des maris. Le comique itelien n'a donc été qu'un comique d'intrigue : mais par la constitution politique de lltali^, divisée en petits états malignement envieux l'un de l'autre , il s'est joint au comique d'intrigue un comique de caractère national : en sorte que ce n'est pas le ridicule de telle espèce d'hommes , mais le ridicule, ou plutôt le caractère exagéré de tel peuple , du Vénitien, du Napolitain , du Florentin , qu'on a joué. Il s'ensuit delà que, du côté des mœurs , toutes les comédies italiennes se ressemblent , et ne diffèrent que par l'intrigue , ou plutôt par les inci-

dens. . ,,. .

■ Les Italiens, n'ayant d6nc m tragédie m comédie régulière et décente, inventèrent un genre de spectacle qui leur tînt ^liçu de l'une etdel'autre, et qui , pA^ uiwoHyeau piaisir, pûtsîippléer à ce quimanquèrait à leuipoesie dramatique. J'ai déjà eu lieu d'examiner par quelles causes ce nouveau genre , favorisé en Italie, y dut prospérer et fleurir ; par queUes causes les progrès en ont été bornés ou ra-

»oisiE. 325

tentis ; et potirqtioi ^ s'il n'est transplanté , il y touche à sa décadence. foje^ opéra.

Ce que j'ai dit de l'ode et du poëme lyrique des Grecs, à l'égard de l'ancienne Rome et de ritaîie moderne, doit , à plus forte raison, s'entendre de tout le reste de l'Europe : et si , dans un pays où la musique a pris naissance , où les peuples semblaient organisés pour elle , où la langue , naturellement flexible et sonore , a été si docile au nombre et aux modulations du chant , il ne s*est pas élevé un seul poète qui , à l'exemple des anciens , ait réuni les deux talens , chanté ses vers , et soutei^u sa voix par des accords harmonieux ; bien moins encore , chez des peuples où la musique est étrangère et la langue moins douce et moins mélodieuse , ufi pareil phénomène devait-il arriver.

La galanterie espagnole en a cependant fait l'essai : Tingénieuse nécessité, l'amotu*, non moins ingénieux qu'elle , ont fait imaginer aux Espagnols ces sérénades où un amant, autour de la prison d'une beauté captive^ vient , aux accords d'une guitare , soupirer des vers amoureux ; mais on sent bien que , par cette voie , l'art ne peut guère s'élever; et quand , par miracle , il trouverait un Ana-

créon ou une Sapho , il serait encore loin de trouver un Alcée.

Le climat d'Espagne semblait plus favora-.

ble à la poésie épique et dramatique ; cette contrée a été le théâtre des plus grandes révolutions , et son histoire présente plus de laits héroïques que tout le reste de TËurope ensemble. Les invasions des Vandales ^ des Goths , des Arabes , des Maures , dans ce pays tant de fois désolé ; ses divisions intérieures en divers états ennemis ; les incursions^ les conquêtes des Espagnols, soit en deçà des monts , soit au-delà deS' mers ; leur domination en Afrique , en Italie , en Flandre et daiis le Nouveau-Monde ; la superstition même et l'intolérance ^ qui , en Espagne , ont allumé tant de bûchers et fait couler tant de sang , sont autant de sources fécondes d'événemens tragiques ; et si , dans quelques pays de l'Europe moderne , la poésie héroïque a pu se passer des secours de l'antiquité , c'est en Espagne : la langue même lui était favvorable j car elle est nombreuse , sonore , abondante , majestueuse , figurée et riche en couleurs.

Ce n'est donc pas sans raison que l'on s'étoime qu'un pays qui a produit un Pelage ,

Tin comte Juliei^ , un Gonzalve, un Cortez, un Pizarre , n'ait pas eu un poème épique ; car *je compte pour peu de chose celui deVj4raucana ; et dans la Lusiade même , le poète portugais n'a que très-peu de i)eaùté locales. Mais les arts , je Fai déjà dit , ne fleurissent et ne prospèrent que chez un peuple qui les èhérit : ce i^'est qu'au milieu d'une foule de tentatives malheureuses que s'élèvent les grands succès. Il faut donc pour cjcla des encouragemens ; il en faut surtout au géniç :

c*est l'émulation qui l'anime ;* c'est , si j'ose le dire, le vent de la faveur publique qut enfle ses voiles , et qui le fait voguer. Or l'Espagne, plongée dans l'ignorance et dans la superstition , ne s'est jamais assez passionnée en faveur de \ai poésie y pour faire prendre à l'imagination des poètes le grand, essor de l'épopée.

Ajoutons que, dans leur histoire , .le merveilleux des faits était presque le seul que la poésie pût employer. Le Camoëns a imaginé une belle et grande allégorie pour le cap de Bonne-Espérance : mais l'allégorie n'a qu'un moment ; et Ton sait dans quelles fictions ridicules ce même poète s'est perdu , lorsqu'il a voulu employer la fable.

Le goût des Espagnols pour le spectacle donna plus d'ëmnlation à la/?oe^i> drama^ tique ; et la tragédie ponyaît encore trouver , des sujets dignes d'elle dans Thistoife de leur pays.

Cet esprit de chevalerie qui a fait , parmi nous, de l'amour une passion morale, sé^ rieuse , héroïque , en attachant à la beauté une espèce de culte ^ eu mêlant au penchaat physique un sentiment plus épuré, qui de rame s'adresse à Fâroe et relève au<rdessus des sens ; ce roman de Famour enfin , que l'opinion , l'habitude , rillusiou de la jeunesse , rimagination exaltée et séduite par les désirs , ont re^idu comme naturel, semblait offrir à la tragédie; espagnole des peintui:es plus fortes, des scènes plus terribles : Tamour étant luimême, en Espagne , plus fier, plus fougueux , plus jaloux , plus sombre dans sa jalousie, et plus cruel dans ..ses vengeances , que dans aucun autre pays du jpionde.

Mais Théroïsme espagnol est froid : la fierté , la hauteur, Tarroganco tranquille en «st le caractère ; dans les peintures qa'cai en a faites , il ne sort de sa gravité que poar .donner dans l'extravagance : Forgucil aloiB devient de Tenflure; le sublime > de V4Pi-

poule ; l'héroïsme , de la §oliû. Du côté des moeurs , ce fut donc la vérité , le naturel , qui manquèreBt à la tragédie espiagnok ; du coté de Faction , la sin^pHcité et la vraisein)>laBce. Le défaut du génie espagnol est de n'aToir su donner des bornes ni à Tima-^ gination ni au sentiment ; avec le goût barbare des Vandales ef des Gofbs pour de» spectacles tun^iultueux et brtiyans on il entre du merveilleux y s*est eontfainé Tespcit roœa-* nesque et hyperbolique des Arabes et des- Maures : de là le goût des Espagnols.

C'est dans la complication de Tintrigue , dans rembarras des incidens.. dans la singularité imprévue de Tévénëhient^ qui rompt plutôt qu il ne dénoue les fils embrouillés de l'action \ c'est dans un mélange bizarre de bouffonnerie et d'héroïsme « de galanterie et de dévotion, dans des caractères outrés , dans des sentimens romanesques, dans des exprés*sions emphatiques , dans un merveilleux absurde et puéril , qu'ils font consister Tintérét et la pompe de là tragédie j et lorsqu'un peuple est accoutumé à ce désordre ^ à ce fracas d'aventures et d'incidens , le mal est' presque sans remède : tout ce qui est lïaturel lui pairait faible y. tout ce qui est simple lui

53o FoÉsit.

parait vide, tout ce qui est sage lui parait

froid.

Quant à ce mélange siaperstitieux ' et absurde du sacré avec le profane , que le peuple espagnol aime à voir sur là scène , noiis le trouvons majestueux et terriblp chez les Grecs, et chez les Espagnols absurde «et ridicule , soit parce qu'il est mietb^'employé , soit parce qull est vu de plus loin et que nous sommes plus façiiliarisés avec les démons qu'avec les Airies. ♦

"Major e longinquoreverenh'a,

La même façon de compliquer l'intrigue, et de la charger d'i&cid^ns romanesques et merveilleux, fait le succès delà comédie espagnole : les diables en sont les bouffons.

Lopez de Yéga et Caldéron étaient nés {K)ur tenir leur place auprès de Molière et de Corneille , mais dominés par la superstition , par l'ignorance et par le faux goût des Orientaux et des barbares que l'Espagne avait contracté , Ils ont été forcés de s'y soumettre. C'est ce que Lopez de Yéga lui-même avouait dans ces vers , qu'a pris la peine de traduire une plume qui embellit tout:

Les Yaudales , les GoUis , dans lears écrits bizarres ».

Dédaignèrent le goût des Grecs ^ des Romains :

POESIE. 33i

. Nos aïekix oat œarché^ dans ces noirreaux cbemins ; Nos aïeux étaient ^es barbares.

L'abus règne ,. l'art tembe , et la raison s'enfuit : Qui veut écrire avec décence , .

Avec art, avec goût , n'en recueille aucun fruit; Il vit daus^le mépris , et meurt dans l'indigence. Je me vois obligé jdc^ serjir l'ignorance , D'enferfner s^us* quatre verrous Sophocle /Euripide et Térence.

J'écris en insensé., mais j'écris pour des fous.

XTe public est mon maître , il faut bien le servir ; Il faut pour sop argent lui donner ce qu'il aime :

J'écris pour lui , non pour moi-même , ; Et cherche* des suecês dont je n'ai qu'à rougir.

Un peuple sérieux , réfléchi , peu sensible aux plaisirs de Timagination , peu 4élicat sur les plaisirs dès sens , et chez qui une raison mélancolique domine toutes les facultés de.

rame ; un peuple dès long-temps occupé de ses intérêts politiques , tantôt à secouer les chaînes de la tyrannie, tantôt à s'affermir dans les droits de la liberté ; ce peuple chez qui la législation , l'administration de l'état , sa défense , sa sûreté , son élévation , sa puissance , les grands objets de l'agriculture , de la navigation , de l'industrie et du commerce ont occupé tous les esprits , semble avoir dû laisser aux arts d'agrément peu de mojexLS de prospérer che? lui.

'i^% POÉSIE,

Cependant ce même pays *«[iii n a jamais produit un gr«ndpeinftt , nn grand statuaire^ un bon.musicien, T Angleterre, £( produit d'excellens poètes : sok parce que f Anglais aioie la gloire , ci qu ii a ti» que la poésie doonait réellement ,un nd^veau «lustre au génie des nations ; ^oit parce que , iraturellement porté à la méditation et à la tri^èsse , il a senti 4e besoin d'être ému .et dissipe 'par les illusions que ce bel art produit ; soif enfin parce que son génie , à certains égar^ds , .était propre à \at!'p6ésie , dont le sucoès ne^^tiçut pas absalument aux mémeç facultés cme celui des autres talens.

En effet , supposez un peuple à qui la nature ait refusé une certaine délicatesse dans les organes , ce sens exquis dont 1^ finesse aperçoit et saisît , dans les arts d'agréoyent , toutes les nuances du beau ; im peuple dont la langue ait encore trop de rudesse et d'à prêté pour imiter les inflexions d*un ckanl mélodieux , ou pour donner aux vers ime douce harmonie ; un peuple dont Toi^eiile ne soit pas encore assez exercée , dont le goût xaême ne soit pas assez épuré pour sentir le besoin dune élocution facile , nombreuse ^ élégante , un peuple enfin pour qui la vérité

brute , le naturel sans €\»ix , la plus gros^ siere ébauche «de l'imitation poétique , seraient le sublime de Ti^rt ; chez hii , la poésie aurait encore pour'ell^la force au défjiut de la grâce , lahardies^e et la vigueur en ^chang« de rélégance* et de I^Végularité, X'élévation et la profondeur d^s sentimens et des idées ^ l'énergie de FeM)re4ioji , la chaleur 4« l'élo-. quence , la véhémêAce des passions , la franchise des caraçt^es , ' la resseroblanee des peinture^ , l'intérêt des situations, l'Ame et la YÎe répandue dans 1^ images et les tableaux ^ , enfin cette véiiij;é Jiaïve dans \es mœurs et dàçs l'action , <^ui y^ tout inculte et sattvage qu'eUe est , peut avoir encore sa beauté. Telle fut la poésie che» les Anglais^ tant qu'elle ne fut que que conforme au génie national , et ce caractère fui encore plus librement et plus fortement prononcé dans leur ancienne tragédie.

Mais lorsque le goût des peuples voisins eut commencé à se former et qu'un jyîtit nombre d'excel{etts écrivains eurent appris à l'Europe à sentir les véritaWea beautés de l'art, il se trouva, parmi les Anglais comme ailleurs, des hommes doués d'un esprit assez juste el d'une sen^ilité assez délicate pour discerner, dans la nature , les trait» qu'il fallait peindre

334 yoisiK* ,

et ceux qu'il fallait négliger , et pour juger que de ce choix dépendait la décence , la grâce , la noblesse , la bieauté de l'imitation. Ce goût dé la belle nature , les Anglais le* prirent en France , à la cotït de Louis-le-<irand , et le portèrent dans leur, patrie : ce fut à Molière , à Racine j à Despréau» qû*fls durent Dryden , Pope , Adisson. • .

Mais au lieu que partout ailleurs c'est le goût d'un' petit noq^bre ^hommes éclairés qui reAi]^'^rte à la longue sur le goàt de la igmltitade^ en Angleterre c'est le goût du pei4>le qui domiiiè et qui féal 1» loi; Dans un état où le peuple règile, c^jst^^u peuple que Ton cherche à plaire; et e'est surtout dans ses spectacles qu'il veut t{u'on l'amuse à son gré. Ainsi ^ tandis qu'à la lecture les poètes du second âge charmaient lét cour de Charles. II , et que* la partie la plus cultivée de la nation , d accord avec toute l'Europe , adrairaitja majestueuse ^xpplicité du Caton d'Adisson , l'élégàllce et la grâcç des contes de Prior, et tous les trésors de la poésie de style répandus dans les épîtres de Pope, l'ancien goût , le goût populaire , n'applaudissait sur les théâtreé , où il règne impérieusement , que ce qui pouvait égayer ou émouvoir l*multi-

tude, un comique grossier, obscène , outré dans toutes ses peintures ; un tragique aussi peu décent , où toute yraisemblance était sa>

. criâée à l'effet xls quel(^es scènes terril>les, et qui, ne tendant qu'à ;:ejnuer des esprits çWeg' matiques, y employait indifféremment tous les moyens le& plus, violens : car le peuple , dans unspectade, veut qu'on Témeuve, n'importe par quelles* peintures ; comme dans une fête il veut qu^on; TeniTre, n'importe avec quelle liqueur.

Il est donc de^ 1 essence , et peut- être, de

. l'intérêt de la constitution politique de l'Angleterre, que le mauvais goût subsiste sur ses 'îliéâtres ; qu'à côté d'un* scène d'im pathétique noble et d'une beauté pure, il y ait pour la multitude au moins quelques traits pltte grossiers; et que les hommes éclairés, qtd sont partout le petit nombre, n'aient jamais droit de prescrire au peuple le choix de ses amusemens.

Mais hors du théâtre , et quand chacun est libre déjuger d'après soi, ce petit nombre de vrais juges rentre dans ses droits naturels ; et la multitude, qui ne lit point , laisse les ^ens

. de lettres, comme devant leurs pairs, recevoir d'eux le tribut de louange que leurs écrits ont

inérité /: c'est alors que l^opinion du petit 1 nombre com mande à Topinion publique.

Voilà pourquoi Ton voit deux espèces de goût, incompatibles en apparence , se concilier en Angleterre , et les beautés et les défauts contraires presque également applaudis.

Le génie de Shakespeare ne fut pas éclaire; mais son instinct lui fit saisir la vérité et l'exprimer par des traits énergiques : il fut inculte et déréglé dans ses compositions , mais il ne lut point romanesque. Il n'évita ni la bassesse ni la grossièreté qu'autorisaient les mœurs et le goût de son temps , mais il connut le cœur huToain et les ressorts du pathétique. II sut répandre une terreur profonde, il sut'enfoncer dans les âmes les traits déchîrans de la pitié. Il ne fut ni noble ni décent ; il fut véhément et suWnie. Chez lui, nulle espèce dé ré^ gularîté ni de vraisemblance dans le tissu de faction , quoique , dans les détails , il soit regardé comme le plus vrai de tous les poètes : vérité sans doute admirable, lorsqu'elle est te trait simple , énergique et profond qu'il a pris dans le cœur hiunain ; mais vérité souvent commune et triviale, qu'une pc^ulace grossière aime seule àl voir imiter.

Shakespeare a un mérite réel et transcen- ,

dant qui frappe tout le monde : îl est tragique, il touche, il émetrt fortement. Ce n*est pas cette pitié douce qui pënctre insensiblement, qui se saisit des cœurs, et qui, les pressant par degrés, leur fait goûter ce plaisir si doux de se soulager par des larmes; cVst une terreur sombre, une douleur profonde, et des secousses violentes qu'il donne à Tâme des specîtateurs, en cela peut-être plus cher à Tt^e nation qui a besoin de ces émotions violentes. Cest ce qj Va fait préférer à tous les tragiques qui Tont suivi. Mais tout l'enthousiasme de ses admirateurs n'en imposera jaïnais aux gens de bon sens et de goût sur les grossièretés barbares.

A voir la liberté avec laquelle les Anglais se permettent de parler, de penser et d'écrire sur les intérêts publics, et les avantages que lanafion retire de cette liberté, on ne peut s'étonner assez que la comédie ne soit pas devenue à Londres une satire politique, coihme elle rétait dans Athènes, et que chacun des deux partis n'ait pas en son théâtre, où le parti contraire aurait été joué. Serait-ce qu'ayant Fun et l'autre des mystères trop dangereux à révéler en plein théâtre, i!s auraient voulu se ménager? ou que Fiflipression du

spectacle sur les esprits étant trop Tive et trop contagieuse, ils en auraient craint les effets? Quoi qu'il en soit, la comédie, sur le théâtre de Londres , s'est bornée à être morale ; et comme dans un pays où il y a peu de société il y a aussi peu de ridicules , et qu'au contraire dans un pays oà tous les honunes se piquent de liberté et d'indépendance chacun, se fait gloire d*étre original dans ses mœurs et dans ses manières, c'est à cette singularité, souvent grotesque en ellenviéme et plus souvent nagérée sur le théâtre, que Ur comique anglais s'est attaché, sans pourtant négliger la censure des vices , qu'il a peints des traits les phis forts.

Mais si le- parterre de Londres s'est rendu rarbitre du goût dans le spectacle le plus noble; si, pour plaire au peuple, il a fallu que le tragique se soit lui-même dégradé ; à plus > forte raison a-t-il fallu que le comique se soit abaissé jusqu'au ton de la plaisanterie la plus grossière et la plus obscène. Du reste, comme elle s'est conformée au génie de la nation , et qu'au lieu des ridicules de société, c'est l'originalité bizarre qu'elle s'est proposé de peindre , il s'ensuit que le comique anglais est absolument local, et ne saurait se transplanter

ni se traduire dans aucune^langue. Foyez

CQM^DIE.

L'orgueil patriotique de la nation anglaise , ne voulant laisser à ses voisins aucune gloire . qu'elle ne partage , lui a fait > comme on dit , forcer nature pour exceller dans les beaux arts. Par exemple , quoique sa langue ne soit rien moins que favorable aux vers lyriques , «lie est la seule dans l'Europe qui ait'proposé à Tode chantée une fête solennelle , dans laquelle, comme chez les Grecs , le génie des vers et celui du chant sont couronnés. Oh connaît Tode de Dryden pour la fête de sainte Cécile ; mais cette ode y la plus approchante du poëme lyrique des Grecs, n'en est elle-même y qu'itne ombre. Dryden , pour ^exprimer le charme et le pouvoir de l'harmonie, raconte comment le poète Timothée, touchant la lyre et chantant devantlejeune Alexandre (quoique Timothée fût mort avant qu'Alexandre fût . , né) , comment, dis -r je, en variant les tons et en passant d un mode à un autre , il maîtrisait l'âme du héros , l'agitait , Tenâammait l'apaisait à son gré., lui inspirait l'ardeUr des combats et la passion de la gloire , le ramenait à la clémence , l'attendrissait et le .plongeait dans tfne douce langueur. Or, à la

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