oésit
place du récit, qu'on suppose l'actioii m^me, Timothée au lieu de Dryden , Alexandre présent , le poète animé par la présence du héros , observant dans les jenx y dans les traits du visage , dans les mouyemens d'Alexandre , les révolutions rapides qu'il causait dans son âme , fier de la dominer cette aine impérieuse, et de la changer à son gré , on sentira combien Tode da poète anglais doit être loin encore , toute belle qu'elle est , du poème 1 jrique des anciens.
Le poème épique de Milton est étranger à rAngleterre : il ne tient à l'esprit de la nation que par la croyance commune à tous les peuples de TËurope ; nulle autre circonstance, ni du lieu ni du temps , n'a influé sur cette production sublime et bizarre. Le fanatisme dominait alors , mais il avait un autre objet; on ne contestait point la chute de nos premiers parens.
Plein des idées répandues dans les livres de Moïse et dans les écrits deâ prophètes y plein de la lecture d'Homère et des poèmes italiens , aidé de ces farces pieuses qui , sur les'thé&tres de l'Europe , avaient si sérieusement et si ridiculement travesti les mystères' de la religion , ^nfin poussé par son g^ie^'tfilton vif, dans
j POÉSK. 3'4l
la révolte des enfers eonjnrës pour ]« perte du génie humain , un stifet digne de Tépôpée , et , emporté par son imagination , il -s'y abMl>dcHFina. L'enfer de Milton est imité de cehii du 'l'asse , avec des traits plus hardis èf pltis forts ; mais il est gâté par Tidée ridicule An pandéraonium , et plus encore par le sale épisode de racconplament incestueux du péché et de la mort. La description des délitead'Sdeii et de riiHioeente Tolupf é des amours de nos premiers pères , n'est inftitée de personne ; die fait la gloire de Bfilton. La guerre àeê anges contre les démons fait sa honte.
Le péché de nos premiers pères est uh événement si éloigné de . nous , qu'il ne nous touche que faiblement ; le merveilleux en est si familier , qu'il n'a plus rien qui n^us étonne ; et a force d!'intéresser tontes les nations du monde, il n'en intéresse plus aneune : aussi le poëme du Paradis perdu fut-il mé*prisé eh naissant ; et ses beautés étant audessus de la multitude , 3 serait resté dans l'oubli , "si des hommes dignes de le juger et feifc pour entraîner Pôpinion publique , Bkipe et Adisson , n'avaient appris à l'Angleterre à l'admirer.
La poésie galante' et légère a saisi , potnr
[si , potnr j
naître et fU^rir en Angleterre y le seul moment qui }ui ait été favorable, le règne de Charles ji. JLa /y^.^^xe pli^ilosophi^e , morale et satirique y fleurira toujours , parce qu'elle est cpoforme shi génie de la nation : r/est en Angleterre qu'on Fa v^e renaître ; et Pope et Roches^er l'y ont portée au plus haut degré où elle, se soit élevéeen Ëpj^pe depuis Lucrèce, Horace .et Juvénal.
Si TaUemand eAt été une Ifmgue mélodieuse , c'est en Allemagne- qu'on aurait eu quelque espérance de voir renaître la poésie lyrique des anciens. Les Italiens peuvent avoir ' un goût plus fin , plus délicat , plus etxquis de la bonne musique; mais ils n'ont pas l'oreille plus sûre et plus sévère que. les Allemands , pour la précision du nombre et la justesse des accords. Ceux-ci ont m'éme cet avantage , que la musi<(ue fait partie de leur éducation commune, et qu'en Allemagne le peuple même est musicien dès le berceau. Cest donc là qu'il était facile et naturel de voir les deux talens se réunir dans le même homme, et uir poète , sur le luth ou la harpe , composer et chaiiter ses vers.
Mais à la rudesse de la langue, premier obstacle et peut-être invincible , s'est joint,
ooiome partout ailleurs , le manque d'émulation et de circonstances heureuses , comme celles qui, dans la Grèce, avaîient iavorisé -et fait honorer ce hel art.
La poésie allemande a cependant en ses succès dans le genre d^Tode. CeUe du célèbre Haller , sur la mort de sa femme , a le mérite rare d'exprimer un gentiment réel et profond , émané du cœur du poète.
On a TU , pendant les campagnes du roi 4le Prusse en Allemagne , des essab'de/^oe^re lyrique plus approchans de celle dés Grecs :
ce sont des chanis militaires^ non pas dans le goût soldatesque , mais du plus haut style de l'ode , sur les exploits de ce héros. La poésie moderne n'a point d'exemples d'un enthousiasme plus ^rai ; et de pareils chants , répétés de bouche en bouche dans Une armée , ayant une bataille , après une victoire , même à la suite d'un reyers , seraient plus âoquens et plus utiles que des harangues. Foi/e^s lyrique. Mais ce n'est point un moment d'enthousias^le , ^e sont les mœurs et le génie d'une nation qui assurent à la poésie un règne constant et durable.
L'AUemagne, à qui les sciences et lés arts son redeyablesde tant de découvertes, et qui^
344 poifeiÊ.'
' dn côté des savantes études et des recherclte^* approfondies, t*a emporté snt tout le reste de rfiarope, semble y aToir mis toute sa gloire. Une vie laborieuse, une eondîtioB pénible, un gouvernement qui n'a eu niTaVantÉge de flatter Torguâl par des prospérités brilhintes , ni celoi d'élever les âmes par le sentimàit de la liberté, qui estla véritabledignité de Thomme, ni celui de polir les esprits ef les mpeurs par les raifinemens du luxe et par le commerce d'une société voluptueusement oisive ; enfin la destinée de l*Allemi^e, ^i ^ depub si long>temps , est k théâtre des sanglans débats de l'Europe , et la tristesse que répand chez les peuples rincertilode oontinnelle de leur lerta»e et de leur repos; peut-être éusâ nn caractère nafarellement plus porté a des méditations profondes , à de suMimes spéevlatiens qu'à des fictions ingénieuses , sont les causes multipliées qui ont rendu rAllemagne plus stérile eti poètes que tous les autres pays que nous venons de parcourir. Le cUmatj f histoire, les moeurs, rien n'était poétique en Allemagne ; aucune cour n'y a été disposée à «ever tmx muses des théâtres' assez brillans, à présenter assci d attraits et d'encouragement an génie, pour exciter dans les esprits cette émulation
roÉsiK« 345
<l'où naissent les grands efforts et les grands succès.
Les Allemands n'ont pas laissé, à l'exemple de leurs Toisins, de s'essayer en divers genres de poésie. Ils ont leur théâtre comique et tragique. Us ont aspiré même à la gloire de l'épopée. Klopstoclik a chanté le Messie ; et cette tentative a eu tout le succès qu'elle pouvait avoir. On a plaint l'homme de talent d'avoir pris un sujet dont la majesté froide, la sublimité ineffable et l'inviolable vérité ne permettaient à la poésie que des peintures inanimées et des scènes sans passion. Gesner à été plus habile et plus heureux dans le choix du sujet de son poëme d'Jbel; le moment , l'action , le caractère principal et les contrastes qui le relèvent, étaient sans contredit ce que l'histoire sainte avait de plus poétique ; et il a su rendre son sujet encore plus pathétique et plus intéressant : aussi ce poème , dénué des grâces naïves du style original , ne laîsse>t-il pas de nous attendrir dans la traduction française. Mais je répéterai, à l'égard de çc poëme, ce que j'ai dit de celui.de Milton : il ne tient pas plus au climat , aux mœurs , au génie de l'Allemagne, que de tel autre pays de Europe ;
346 P01ESIE.
c'est un pôëme oriental ^ ce n'est pas un poém* allemand.
Les églogues du même poète sont des plantes un peu plus analogues au climat qui lès a vues naître ; leur grâce, leur naïveté, l«ur coloris, leur morale philosophique, font désirer d'habiter les lieux où le poète a vu ou semble avoir vu la natur«. Il en est de même du poème des Alpes ^ dans un genre sux>érieur. ha poésie descriptive est de tous les pays ; mais la Suisse lui est favor^le plus qu'aucun autre climat du Nord^ si ce n'est peut-être la Suède.
Je ne parle point des essais que la poésie dramatique a faits en Allemagne -, le parti qu'ont pris les souverains d'avoir des spectacles italiens ou français est à la fois Teffet et la cause du peu de progrès que le génie national a fait dans ce genre de poésie.
Rien n'était poétique en France. La langue de Marot et de Rabelais était naïve; celle • â* Amyot et de Montagne était hardie , figurée, énergique ; celle de MaUier^ie et de B^zac avait du nombre et de la noblesse^ elle acquit de la msgesté sous la plume du grand Corneille, de la pureté, de la grâce, de l'élégance, et toutes les couleurs les plus délicates et les plus vives
de Isipoésie et de l'éloquence dans les écrits de Racine etde Fénélon; mais deux ayantages prodigieux des langues anciennes lui furent refusés y la liberté de rinyersion et la précision de la prosodie : or sans l'une point de période ; et sans Tautre , il faut Tavouer , point de mesure dans les vers. Balzac, le premier, avait essayé d'introduire le nombre et la période dans la prose française;, mais quoique alors on se permit plus d'inversions qu'à présent , la lailgtte étant assujettie à observçr presque fidèlement Tordre naturel des idées , la faculté de combiner les mots au gré de l'oreille se réduisait à peu de chose. Il fallut donc, pouc donner du nombre et de la rondeur a^ discours , s'occuper des mots plus que des choses : encore ne paryinton jamais àimiter le rhythme et la période des anciens. La période surtout^ sans l'inversion bbre , était impossible à construire : car son artifice consiste à suspendre lesensetà laisser l^esprit dans l'attente du mot qui doit le décider ; en sorte que , dans l'entendement, les deux extrémités de l'expression se i*ejoignent quand la période est finie : c'est ce qui l'a £ût comparer à un serpent qui mord ' sa queue. Or, dans une langue où les mots suivent à la file la progression des idées , comment
ks âf raager dé façon qa*éne partie de la pensée afCendo l'antre , et qncresprit, égaré dansée iabyrinte , ne se refcrotive qtfè la fin ?
Mais si la pénode firaneaise ne fut pas eîroalatre comme celle des anciens ^ an moins fat-*eUe prokmgée et soutenue jusqu'à son repos absolu ; et le tour , le balancement , la symétrie de ses membres , lui donnèrent de l'élégaitce , do poids et de la majesté. Ainsi, à force de trayail et de soins , notre langue acquit dans U prose une élégance , une son* please, un tour harmonietix qtti ne lui était pas naturel.
.* Le f^us difficile était de donner h. nos vers du. nombre et de la mélodie : comment observer la mesure dans une langue qui n^a point de prosodie décidée ? Aussi nos vers n'eurentils d'abord , commue les vers provençaux et italiens, d'aujtre r^gle que la rime et là quantité numérique des syllabes : on ne les chantait points ils ne pouvaient donc pas être mesurés par le chant L'ode même fat parmi nous ce qu'elle a été dans tout le reste de . l'Snrope moderne, un poème divisé en stances, ea d'un style plus élevé , phu véhément , plus figwré que les autres poèmes , mais nufiemeat ptropve à être chanté. Fc^ez ooe et lt&iquv.
Cependant , comine , de leur naturel , les éiémenades lances ont une prosodie indkpiée par les sons plus lents ou plus rapides , et par les artîculatioBs plus ^faciles et ph;s pénibles qu'elles pvés«&tent y la prosodie de la langfne 6»noaise se fit sentir d'elle-même à Foretlk délicate des bons poètes. Malherbe y sut «ron- ▼er du nombre , et le û\ sentir dans ses vers , comme Balaac dans sa prose. Il donna «»x ynx^ de kuit sjUabes et aux Ters kéroiques «ne cadence maîestoeose, que nos plus grands poètes < n'ont pas dédaigne de prendre pour modèle, kemreux d'aToir.pu l'égaler.
Plus le Ters français était libre et aârançhi de toutes les règles de la prosodie ancienne, plus il était difficile à bien faire ; et d^Niis Malherbe jusqu'à Corneille , rien de plus déplorable que ce déluge de Ters lâches, tvalnans, ou durs et boursouflés , sans mélodie al • sans noblesse, dont la France faï inondée : le malheureux Hardi en ftûsait mille en vingt** quatre heures.
Si la /loéfie française a eu tant de peine, du côa^ du style et dea Ters , à vaincre les difiicnhés que lui opposait un» langue inculte et barbare , elle n'a pas e« moins de yeine à vaincre les obalaolea que k» opposait la natuna
So
55o poÉsi».
du côté des mœurs et du climat , dans un pays
qui semblait devoir^tre à jamais étranger pour
elle.
Ce que nous ayons dit de Tltalie moderne, au sujet de l'histoire , peut s'appliquer à tout le reste de TEurope , et particulièrement à la France. Si la /;o^fi^ héroïque n*eùt demandé que des faits atroces, des complots , des assassinats, 'des brigandages, des massacres, notre histoire lui en eût o£fert abondamment et des plus horribles. Qu'on se rappelle, par exemple,' les premiers temps - de notre monarchie , le règne de Clôvis , le massacre de sa famille , U règne des fils de Clotaire , leurs guerres sanglantes , les crimes de Frédégonde et de Landn ; c'est le comble de l'atrocité ; mais ce n'est là ni lepoëme épiqi^e ni la tragédie.
U fout à l'épopée , comme je l'ai dit , des caractères et des mœurs susceptibles d'élération , des événemens importans et dignes de nous étonner , soit par leur grandeur naturelie , soit par le mélange du merveilleux ; et rien de plus rare dans notre histoire.
Lorsqu'on ne savait pas' faire encore une églogue , une élégie , un madrigal ; lorsqu'on n'avait pas même l'idée de la beauté de l'imitation dans la poésie descrîptiTe , dans la
VOESIE. 55l
poésie dramatique, on eut en France la fureur de faire des poèmes épiques. Le Clov'is , le Saint Louis , le Moïse , Alaric , la Pucelle , parurent presque en même temps ^ et qu'on juge de la célébrité qu'ils eurent , par l'admis ration avec laquelle Chapelain parle de'ses\ jivaux. « Qu'est-ce , dit-il , que la Pucelle peut opposer^ dans la peinture parlante , au Moïse de M. de Saint -Amand ? dans la hardiesse et dans la vivacité , au Saint Louis du révérené P. le Moine ? dans la pureté , dans la facilité et dans la majesté , au Saint Paul de M. révéque de Yence ? dans l'abondance et la pompe, à ï Alaric de M. Scudéry ? enfin dan^ la diversité et dans les agréàiens, au Clovis de M. Desmarets ? » ( Préface de la Pucelle, )
La vérité est que tous ces poçmes sont la honte du siècle qui les a produits. Le ridicule justement répandu depuis sur le Clovis ^ le Moïse , \Alaricy la Pucelle^ est la seule trace qu'ils ont laissée. Le Saint Louis est moins méprisable , mais de faibles imitations de la poésie, ancienne et des fictions extravagantes n'ont pu le sauver de Toubli. Le Saint Paul n'est pas même connu de nom.
Les causes générales 4^ ces chutes rapides , après un succès éphémère, furent d'abord sans
doute le manque de génie et la fausse idée qu'on a^ait'de l'art , mais aussi le malheureux choix des sujets , soit du côté des caractères et des moeurs , soit du côté des peintures physiques et des incidens naturels, soit du côté du meryeilleux. Quand il faut tout créer ^ les hommes et les choses, tout ennoblir, tout embellir; quand la mérité vient sans cesse flétrir Fimagination , la démentir, la rebuter, le génie se lasse bientôt de lutter contre la nature. Or que Ton se rappelle ce que nous ayons dit des circonstances physiques et moraies qui, dans la Grèce, favorisaient la />t>^sie épique, et qu'on jette les yeux sur ces poèmes modernes : le contraire, dans presque tous les points , sera le tableau de la stérilité du champ couvert d*épines et de ronces où elle se vit transplantée.
Ne parlons point du Saini Louis , sujet dont toutes les beautés , enlevées par le génie du Tasse , ne laissaient plus aux poètes français que le fkible et dangereux honneur d'imiter l'Homère italien; ne parlons point du Moïse , sujet qui demandait peut-être Tauteur à'Esther et à'Athalie, et qui d'ailleurs n'a rien que de très-éloigné de nous : quelles mœurs à peindre en poésie dans le Clovis «t
ifoÉstt., 353
VAlaric^ qiie celles des Romains dégénérés, des Gaulois asservis , des Goths et des Francs lièlliquétti mais barbares , et dont tout le code se réduisait à la loi , Malheur aux vaincus ! Que pouvait être, dans ces poëmes, la partie morale de la poésie , celle qui lui donne de la noblesse , de l'élévation , du pathétique , celle qui en fhit Tintétét et le chai^me? Voyez , dans les poésies qu'on attribue aux Issandois, aux Scandinaves et aux anciens Écossais, combien ce naturel sauvage, qui d'abord intéresse par sa franchise et sa candeur , est peu varié daîns ses formes; combien cethéroïsine naturel et cette vigueur d'âme , de courage et de mœurs , a peu de nuances distinctes i combien éés descriptions^ ces images hardies se ressemblent et se répètent. A plus forte raison^ dans un climat plus tempéré , où les sites, les accidens, les phénomènes de la nature sont moins bizarrement divers , les tableaux poétiques doivent -ils être plus monotones.
On a bientôt décrit des forêts vastes et profomdes , des précipices et des torrens.
Si la Gaule est devenue plus poétique , c'est pat les arts , et par les accidens moraux qui en ont yatïé la surface ; encore n'a-t elle jamais eu f soit au physique, soit au utoral , de
ces aspects dont la grandeur étonne et tient du merveilleux. .
Qu'ont fait les hommes de génie qui , dans répopce , ont voulu donner à Isl poésie française un plus heureux essor? L'un a saisi, dans notre histoire , Je moment où les moeurs françaises , animées par le fanatisme et par l'enthousiasme des partis , donnaient aux vices et aux vertus le p]us de force et d'énergie. Il a choisi pour son héros un roi brillant par son courage , intéressant par ses malheurs , adorable par sa bonté ; et à l'action de ce héros,
Qui fat de ses sajets le tainqaear et le père ,
il à entremêlé avec ménagement des fictions épisodiques , les unes prises dans la croyance , et les autres dans le système universel de l'allégorie , mais toutes élevées par son génie à la hauteur de l'épopée , et décorées par Tharmonie et le coloris des beaux vers.
L'autre a ramené la poésie dans son berceau et aux pieds du tombeau d'Homère. U a pris son sujet dans Homère lui-même, a fait d'un épisode de V Odyssée l'action générale de son poëme ; et au milieu de tous les trésors que nous avons vus étalés dans la Grèce
sous les mains de la poésie , il en a pris en literté, mais ayec le discernement du goût le plus exquis, tout ce qui pouvait rendre aimable , intéressante et persuasive , la plus courageuse leçon qu'on ait jamais donnée aux enfans de nos rois.
Si Taventure de la Pucfille avait été célébrée sérieusement par un homme de génie , personne , après lui, n'aurait osé en faire un poëme comique. Peut-être aussi y aurait-il eu quelque avantage , du côté des mœurs , à chanter l'incursion des Sarrasins en deçà des Pyrénées ; et Martel , vainqueur d'Abdérame , est un héros digne de l'épopée. A cela près , on ne voit guère , dans notre histoire , deysujets vraiment héroïques; et l'on peut dire que le génie y sera toujours à l'étroit.
Il n'y avait guère plus d'apparence que la ^agédie put réussir sur nos théâtres ; cependant elle s'y est élevée à uii degré de gloire dont le théâtre d'Athènes aurait été jaloux : lo parce qu'elle y obtint , dès sa naissance , beaucoup d'encouragement , de faveur et d'émulation ; a® parce qu'elle . ne s'astreignit point -à être française et qu'elle tira ses sujets de l'histoire xie tous les siècles et des mœurs de tous les paysj 3® pî^rce qu'elle se fit un
nouveau système et qu'elle sut pretidre ses avantages snr le nouveati théâtre qu'on lui avait éfevé.
de fut sous le règne de Henri n qu'elle fit ses premiers essais. Rien de plus pitoyable à nos yeux que cette Cléopâtre et cette Didon , qui ûtenï la gloire de Jodelte ; mais Jodelle était un génie , en comparaison de tout ce qui l'avait précédé. « Le roi Itu donna , dît Pâsqttier , cinq cents écus de son épargne et lui fit tout plein d'antres grâces , d'autant plus que c'était chose notrvclle , et très-belle , et très-rare. »
II n'en faHut pas davantage p<mt exciter cette émulation , doAt les efforts , malfieureux à la vérité durant l'espace de près d'ult siècle, furent à la fin ccruronnés.
La première cause de la faveur et des succès qu'eut \ai poésie , dans un climat qui n'éfàit pas le sien , lut le caractère d*uû peuple curieux , léger et sensible , passionné pour Famusement, et, après le^ Grecs, le plussuceptîbie qui ftrt jamais dTagréflbfes illusions. Mais ce n'eùtété rien , sans l'avantage prodigîem pour les muses de trouver tme ville opùte&te et peuplée , qui fut le centre des ricbesses , du liâie et de l'oisiveté , le reode^V0ua dé lé
partie la pins brillante die la nation . attirée p9it l'espérance de k fAveur et de iafortiitte et par l'attrait des jouissances. Il est plus que vraisemblable ^e s'il n'y eût pas eu un Paris , la nature aurait inutllenient produit un Cor* ji4Sille , un Racine , un Voltaire.
Parmi les causes des succès de la poésie dramatique , se présente naturellement la protection éclatante dont Thonora le cardinal ' de Richelieu , et , après lui', Louis :ùy; mais celle de Louis xiv fut éclairée , celle du car* dinal ne le fut pas assez. Aussi vit-on , sous s&n ministère , le triomphe du mauvais goût , sur lequel enfin prévalut le génie.
Les poètes français avaient senti , comme par instinct , que Thistoire de leur pays serait un champ stérile pour la' tragédie. Us avaient commencé , comme les Romains , par copier les Grecs. Ils couraient comme des aveugles , tantôt dans les routes anciennes , tantôt dans des sentiers nouveaux qu'ils youlaientçe frayer eux-mêmes» De Thistoite fabuleuse des Grecs ils se jetaient dans l'histoire romaine , qiielqUcfois dans l'histoire sainte ; ils copiaient servilement et froidement les poètes* italiens ; ils entassaient sur leur théâtre les aventures des romans ; ils empruntaient des poètes es-
358 * poiésiE.
pagnols leurs rodomontades et leurs extnvagances , et ce qu'il y a d'étonnant , c'est que de toutes ces tentatives malheureuses devait résulter le triomphe de la tragédie , par la liberté sans bornes qu'elle se donnait de puiser dans toutes les sources , et de iréuoir sur un seul . théâtre les événemens et les mœurs de tous les pays et de tous les temps.
Cfest là ce qui a rendu le génie tragique si fécond sur la scène française , et multiplié ea "^éme temps ses richesses et nos plaisirs.
La tragédie , chez les Grecs , ne fut que le tableau vivant de leur histoire. C'était sans doute un avantage du côté de l'intérêt ; car d'un événement national , Taction est comme personnelle aux spectateurs, et nous en avons des exemples. Mais à l'intérêt patriotique il est possible de suppléer par l'intérêt de la nature , • qui lie ensemble tous les peuples da monde et qui fait que l'homme vertueux et souffrant*, l'homme faible et opprimé, Tbomme innocent et malheureux , n'est étranger dans aucun pays. Voilà la base du système tragique que nos poètes ont élevé , et ce système vaste leur ouvrait deux carrières , celle de Ja fatalité et celle des passions humaines. Dans la première , ils ont suivi les Grecs , et en les
imitant ils les ont surpassés ; dans la se-' conde , ils ont marché à la lumière de leur propre génie, et il y a peu d'apparence qu'on aille jamais plus loin qu'eux. Leur génie a tiré avantage de tout , et même du peu d'étendue de nos théâtres modernes, en .donnant plus de correction à des tableaux vus de plus près.
Ainsi , à la faveur des lieux , des hommes ' et des temps , la tragédîç s'éleva sur la scène française jusqu'à son apogée , et durant plus d'un siècle le génie et l'émulation l'y ont soutenue dans toute sa splendeur. Mais par le seul tarissement des sources où elle s'est* enrichie y par les limites naturelles du vaste champ qu'elle a parcouru , par l'épuisement des combinaisons » soit d'intérêt , soit de caractères , soit de passions théâtrales , il serait possible d'annoncer son déclin et sa décadence. Paris devait être naturellement le grand théâtre de la comédie moderne , par la raison , comme nous l'avons dit , que la vanité est la mère des 'ridicules , comme l'oisiveté est la mère des vices. La comédie y commença , comme dans la Grèce , par une satire , moins la satire des personnes que la satire des états. Cette espèce de drame s'appelait sotiies* Lf
iSo vos SIS.
clergém^me n*y ëtait pas épiii^é, etl.GnÛ9^ii, pour réprimer la licence ^es mœmrs de ik»b temps y avfût permis que la liberté de e#tte censure publique allât jusqu'à sa personae.
François V la réprima ; il défendit à la comédie d'attaquer lesbommes en place : c'était donner le droit à tpus les citoyens d'être également épargnés.
IjSl comédie , jusqu'à Modère , ignora ses Trais avantages. S^aus le cardinal de BicKe- ]i€^ , on était si loin de soi^çonner emç^wé ce qu'elle devait ébe , que les Visionnaires de I>esmarets , dont tout le mérite consiste dans un amas d'extravagances qui ne sont dans les mœurs df'aucun pays ni d'aucun siècle^ étakat s^pl^elés Vincomparable comédie. Bans cette comédie / nulle vérité , nulles miQ^avs ^ nnile , intrigue : ce sont les p^tîte^maisoBS. y où l^on se promène de loge e^ loge.
l^a premiièra pièce vrainient caoïique <|ni parut sur le tbéàtre iranç£|is depuis VAs^oc^U patelin » ce fut le Menteur de CorneîJle , pièce imitée de l'espagnol, de Lopoa de Véga^ ou de Roxas^ ce q«e Voltaire met en, doute ; et il obsçrve , à propos du Mentewf, qUielo premier modèle du vrai comique , a^nsî ^e d* vw tragique ( le Cw?), noiMieifcva»udpt
>oésic. .56i
lUspagnols , tî que ruii et l'autre nous a été donné par Corneille. '
Indépendamment du caractère et des mœurs nationales , si propres à la comédie , deux circonstances favorisaient Molière : il venait dans un temps où les mœurs de Paris n'étaient ni trop, ni trop peu façonnées. Des moeurs grossières peuvent être comiques ; mais c'est un comique local , dont la peinture ne peut amuser que le peuple à qui elle ressemble, e' qui rebutera un siècle plus poli , une nation plus cultivée. On voit que , dans Aristophane , malgré cette politesse vantée sous le nom d'atticisme , bien des détails des mœurs du peuple athénien blesseraient aujourd'hui notre délicatesse ; le corroyeur et le charcuitier seraient mal reçus des Français. Les femmes, à qui Vçn reproche tout crûment , dans les Harangueuses , de se soûler , de ferrer la mule , et bien d'^autres espiègleries ; les femmes qui , pour tenir conseil , prennent les culottes de leurs maris , et les maris qui sortent la nuit en chemise , cherchant leurs femmes dans les rues y nous paraîtraient des plaisanteries plus dignes des halles que du théâtre. Que seraitce si , comme Aristophane , on nous faisait voir un de ces maris sortant la '^it de sa mai-