ÉLÉMENS
DE
LiTTÉRATUfiÊ.
C^GÉBOir l'a définie le témoin des Éemps ; la lumière Â^ la vérité j la vie de la mé^ moire , técole de la vie , la messjojgère de C antiquité {i)^ Ce n*est là que le à^imi^p^f^ ment de l'idée <\\\e nous aTons totts^ au àioin^ confusément , de ce grénd moyen de lier , par, le souvenir , les générations et les âges. Mais combien cette idée ne devient-elle |>àS plus sensible à tous lés esprits , et de quelle reconnaissance n'est - on pas ému p6uff- le»
services que les lettres rendent au genre humain , lorsqu^on jette les yeux sur le tableau de son existence ?
* Historia tesds tâmporum , lux vêritatis, ^ita memo' rk», tnagistra 'vUœ, nurUia vetustdtis. 0e Oi. 1. ^. TOM« T. ^ • ' l
2 f HfSTOIB».
On volt d'abord le monde entier couvert de ténèbres impénétrables , et les nations répandues sur la surface de la terre , non seulement inconnues l'urne à l'autre , mais inincQimues à ejles-mêmes , passer sans laisser de vestiges , et se précipiter successivement , d'âge en âge , dans cet impiense abîme de rt>ubli,
Vient le temps où llEgypte , la Phénicie , laChaldée inventent Part de conserver de leur existence passée quelques traees de souvenir. 5je' petit peuple de la Pateistine possède aàssi', dans les livres saints , les titres de son brigine et le récit de ses aventures. Mais ces premières lueurs de Xhistoire n'éclairent çà et là que quelques points isolés de l'espace. Ce a'èst que cinq ou six cents ans après Moïse.
el JTosué que , dans les poèmes d'Homère ; V histoire commence à répandre quelque clarté faible et douteuse sur la Grèce, sur la Pferygîe, et sur "tes côtes de TOrient, et cinq siècles s*écoi:^leront encore avant que dans la <Sîrèce même elle brille avec plus d'éclat.
C'est là qu'elle parait en^n coimme un astre dont les rayons s'étendent sur des régions âoignées. C'est par les Grecs que l'Egypte est.connue , et en même temps que leurs at-
HiSTOÏRE. 5
ihées^^pénèfrent dans. TAsip ; V histoire , qui î^ aéc6mpagne , révèle au inonde le' secret de l'existence des empires , qui', du'î^îl au fotad de l'Euxin , se sont succédé Tùn à rautrè sans qucf ni leur splendeur ni le bhiit de leur clïute ait encore ' averti l'Europe de "ce* grandes résolutions. Mais tandis qtife ïes entreprise» de Xercèfe , la campagne de Xénophorf , les guerres d'Alexandre font connaître la Perie et l'Inde', le vaste continent du Nord reste couyel*t d'une profonde nuit , et les Bretons , les Germains, les Gaulôiîs *tié savent du passe que ee qui leur' en est transmis dans le» chansons dé leurs poètes. Carminihiis antiquis , dit Tacite ,* quod unum apud illos merhor{œ et annàliurh' genus estl Demorîb. Germ.
Les lettres passent en Itarlie. Les conque^ rans du monde apprennent à dépeindre les usages , les mœurs , là discipline , le génie' des nations ; et non seulement ITtalie, le sîége de leur domination , devient illustré dans leurs annales, mais tout ce qui 'leur est soumis' a du moins le triste avantage de participer à leur célébrité. Us ravagent et ils 3écri4^nt; et à mesuré que les Scipions renversent , ïîumance et Carthage , que Marins bat les Ntt*-
pides , qi^e Lucnllus et Pompée étendent le»
conquêtes des Romains en Asie , que C^r subjugue )es Gaules , qpc les années d'Auf^tç réduisent le Dace c^ le Parthe, et soumettent la Germanie , que celle de Titt|s , sons la con- -duite d'AgricoIa , veut forcer les Bretons d^p^ leurs derniers asiles ; V histoire , qui semble marcher à la suite des armées^, éclaire les champs de bataille, et, parmi les ravages et les débris I observe les moeurs des nations yainçues, et ramasse les monumens qui attestent leur antiquité.
Lorsqu'à son tour Rome succombe et qu'elle est la proie des barbares, Vhistoir^ prouve une longue éclipse î et les ténèbres de l'ignorance , où tout le globe est replongé^ semblent avoir éteint tous les rayons de sa lumière. Mais à la renaissance des lettres , on retrouve sous les ruines du B^s EmpirQ les étincelles du fieu sacré : les Grecs ont conservé le souvenir de^ révolutions dont ('Orient a été le théâtre; et en même temps tous les peuples du couchant et du nord , moins abrutis «t plus curieux de savoir ce qu'ils ont été ,, commencent à se demander à eux-mêmes quelle ft été leur' origine, par quelleis fortunes diverses leurst aïeux ont passé ; et à chercher ,
HISTOl&E. 5
dans les archives de leurs pactes et de leurs l(Hs , les traces de leur existence.
Dès lors on voit k flambeau de l'histoire éclairer tout notre hémisphère et bientôt porter «a lumière sur un hémisphère inconnu.
La Chine '^ Tlnde transmettent à TËurope le» preuves de cette antiquité attestée dans leurs annales et qui se perd dans la Auit des . temps.
Ainsi la guerre et le commefce , le^ conquétp et les voyage^ , l'ambition et TaYarice ont successivement étendu sur le ^ globe les découvertes de Vhistoire\ et Ton peut dire que c'est en traits de sang qu'elle a tracé sa mappemonde. Mais oublions ce. qu'il en a coûté, et ne songeons qu*à rendre utile et salutaire aux hommes cette expérience héréditaire que le présent dépose et . lègue aux sièclef à venir.
Dans tous les arts, la première règle est d'en bien connaître l'objet : car si l'intention de l'artiste est une fois bien décidée^ et dirigée droit à son but^ elle sera son guide dans le choix dés moyens et dans l'usage qu'il en doit faire. L'objet immédiat de la poésie est de séduire; ccjui de l'éloquence est de persuader; celui de là philosophie ^ est de
6 flAkMOWIB.
\Chercher là vérité dans la nature et Tessence des choses ; celui de Vhistoire est de la démêler dans les' faits dignes de mémoire, et d'en perpétuer le souvenir en ce qu'il a d'intéressant.
De tous les attributs , le plus essentiel à VMstoirc , c'est clone la vérité, et la vérité intéressante. Mais la vérité suppose l'instruction , le discernement , la sincérité , l'équité. Or l'instruction est incertaine, le discernement difficile, la sincérité rare; et ce désintéressement absolu , cette liberté de l'esprit et de l'âme , cette pleine impartialité qui caractérise un témoin fidèle , ne se trouve presque jamais. Aussi voit-on Vhistoire altérer si'souvent et si diversement la vérité de ses récits, qu'on est tenté de la définir comme on a défini la Renommée ,
-' La messagère indifférente
Des vérités et des erreurs.
Des temps reculés et obscurs lelle aura peu de chose à dire , si elle^ veut être digne de foi; mais sa ressource est le silence. Des temps moins éloignés et plus connu;*, du présent même , elle a souvent bien de la peine à découvrir , . soit dans les faits , soit dan§ les
iriSTOlR'E.. ^
hommes y ïa vérité qui Tintëresse^ mats sa "sauvegarde est le dotitc. Il est toujours si décent de paraître ignorer ce qu'on ne sait pas^
A Fégard du disGierneni«iit, il serait injuste -d'imputer k,Vhisimre les erreurs t)ù elle est induite par Tiraposante .gravité des témoi'gnages et des indices» : Ton ^ait }Àxn que le plus souvent, soit dans l'intérieur de& conseils , soit dans le tumulte des armes , soit dans le labyrinthe des intrigues de cour,. soit au fond de Vksme des hommes , en observant -même avec soin les ressorts des événement, elle ne peut guè|:e acquérir une certitude infaillible : si dans le calcul des probabilités , âans l'examen des vraisemblances ^ elle a choisi du moins le plus, croyable des possible9> elle a fait tout ce qu'on 4i«ut attendre 4e ]a> prudence humaine en faveui? de la vérité.
Mais il est des erreur» qu'aucmie apparence de vérité n'excuse, et que V histoire ne laisse •pas de recueillir et de perpétuer. Tite-Live pouvait avoir à respecter l'opinion publique sur les augures et les pfiésâges, et sur quelques vieux contes qujelle avait consacrés, «om me le bouclier tombé du ciel , l'aventute .
6 RISTOIBK.
de Corvinus, le rasoir de Tarqnîn, la cein^ ture de la Vestale; Tacite aïK^t aussi quelque xaison de ne pas décrier les miracles de Yespasien et les oracles de Sérapis; mais qui l'obligeait , soa$ Nerva , de croire au derin de Tibère, et aux leçons qu'il en uvait reçues dans l'art de prévoir l'avenir? Qui obligeait Pltttarque, soiis Trajan , de croire aux songes de Sylla et à l'horoscope de Pyrrhus ? «pii l'o- • bligeait de croire que les têtes des boeufs que Pyrrhus venait d'immoler, après avoir ^té coupées, avaient tiré la la^ue et avaient léché leur propre sang ? qui l'obligeait der crbtre que des corbeaux étaient tombés des nues , par la commotion de l'air , aux acclamations de la Grèce assemblée, dans le moment que Flaminius lui annonça la liberté ?
qui l'obligeait de croire au courage snfnaturel de cet enfant de &parte qui s'était laissé ronger le ventre par un petit renard , .sans le tâcher , ni jeter un seul cri ? etc. etcl • ;Nos bons historiens modernes ont eu moins de respect pour la chronique merveil-^ kuse , et cela vient de oe que les forces de la nature et leurs limites sont mieux connues :
cela vient aussi de ce f^eV histoire , diez les aaeiens^ était en même temps religieuse et
poUtique^ »u Heu gue parniji iious , lors^niénie tffÊt des fanatîq^^s oii des fonrbes ont prétendu associer les choses saintes et les profanes , impliquer Dieu ^ans leurs querelles ,. Fattacber à leurs factions , s'e^i faire un allié, l'engager dai^s îeurs guerres et chacun sous ses étend^rts , en i^p l7?of 9 1^ rendre ci^mplioe de l^urs passions et de leurs crimes , une saine pbilosophije est parvenue à démêler les intérêts du cjel d'4|yec cçnx de la terre ; et V histoire a, pour ainsi (|ire, justifié la Pro^ yidei|ce , en rédpisant }es hommes à n'accuser qu'eux-méme& des maux qu'ils «e sont fait& entre eux. ^
Quant à la vanité (les ori^nes fabuleuses »
Yhistoii'e moderne s'en est guérie; et c'e^ encore un jde ses avantages. Les Italiens n'o|it pas eu besoin de se donner des aîeiix chimi^riques pqup en avoir d'illustres; les antres pe|iples s'en sont passés. U a snffî aux Espagnols et > aux Anglais de savoir qu'autre^ fois la courageuse résistance des Ibères et des Bretons a long-^mps fatigué les arm^ romaines; les (Germains se sonf contentés des titres d'honneur et de gloire que leur a con-* serves Tacite ; les Français n'ont point appelé du témoignage de César : tous ont mis en
ib htstoiréI
oubli le wiervéifleux absurde dont se repaissaient leurs ancêtreis ; tous ont reconnu qu^S» avaient pris ïiaissance dans le sein de la barbarie , qu'ils 'n'avaient été qu'un mélange de brigands étrangers et'd*indîgène^ asservis ; et tous sont cônvonus que jusqu'au temps où Ta discipliné 'les a rendbs réciproquement redoutables ,' jusqu'au' temps où la! politique* a combiné et divisé leiirs forcés pour les égaliser et pour les contenif, leurs plus grandes' révolutions ont toutes eu la mêiAé caus« :' savoir, que , dans les climats les plus rudes , la nature ayâlit commencé pacr endurcir les' hommes à la fatigue et au danger, 'par les rendre robustes , patiens , ' courageux , die leur a fait sentir après l'avantage d'un cief plus doux et d'une terre plus fertile, et les y fi poussés en foule et par torrens/ Ainsi' le Nord a toujours pesé et débordé sur le "Midi ; ainsi les Danois , les 'Saxons , les Tïormands / îes''Ctmbrès , les Goths , les Lombards , les Vandales» orit inondé FEufope ; ainsi l^s' Scythes onfînondé l'Asie;' ainsi les Tartares ont inondé la Chine. Tout s'e^t réduit de tnémè , dans les temps éloignés, au méca-' nisme naturel des causes morales et physiques;-
HlSTOJLRv^r 11
j^ilji'j a pli^.eu déi. miraclfs .que ceim du ^génie et.de la ve^tu. .
, « Il .est bien, vrai que cette partie reculée de jdotre .\/èistoire est d'une sécheresse extrême , ef^ corapî^raison çie.r^w/ow fabuleuse des an.ciens temps ^ mais cç n'^st ni pour les en- ^CajUs , ni»j^Qur le peuple qu'elïe est écrite ^e* d^ moins ,f e.q]ii;r^us reste , .ou pc^t le croire sansroï^.,.. ..^ ,.■ .....;..., , ,.-• ». .
.,.>iajU^lief»^po»ç^rAtVriQW xi^n autre gei^ç de sifpprstition,,,.(n%tip9ale ou pexsonnqUe^ dont^llcj y\^ Ripais. a^a/,qfu;fé les. illusious^j Uu historiçn^j^ pojw;^ .élf^q^^ifnj»ai|tial et jiisA^^^ ^^yrai^^n'iêfre., coij^juç^ob, ,}'%,. dit, d*ai^çw s^tèxac^., politique, d'aucun parti religieux* peluif qui se, passionne pu pour . les intérêts de. sa secte Qu.. de sa patrie, ou 'pour 1^ .faction qu'il' embrasse, ou pour le caractère du personnage, q^'il meÇ en scène j ccîlui qui se.laissçL éblouir par des talens., pap deis exploit^ ou par d^ç qualités brillantes; celui dont ^l'admiiration s^ range du côté.da \^ bonne fortune et pardonne tput au succè^; cplui qui dans le . faible. pe, voit; jjue le jou<^î ^u sort, et qui dai^s les éyéneniens. oublie le ju^e ^t Vl^onné^e , poui: ,^out accpr^^r i rutii.^ ^
.11 ffIStOI&E.
celui eilfin qui n'a pas droit d^écrîre , coidikè Tacite à la tête de ses aittnates , ^Irie ira et studio , n'est pas digne de la confiance de la postérité ; et il en est peu d*asse£ Kbrés de toute espèce de prérentions ou d'affectioïis personnelles, pour se rendre ce témoignage.
La politique a ses préjugés ,.résprit de pard son déHre> les intérêts de l'ambition , de l'orgueil , de la fausse gloire , la passion de dominer et d'euTalâr , enfiit le zèle dii bien public, l'amour dé la cité , l'e^ptît du corps , ont aussi leurs préjugés tôperstîtieui et leurs maûmes IkiKatiqtieiï, dbàt fhisioriën doit être dégagé pour être impartial et jttste. Et qui Tes^ parini les modernes'^' ^lii lé fiii parhii lés àncieris?
Partout V histoire s\ekt plfèeaux m'ôeu^et si Fesptit dii temps. Un' peupTé a-t-il voulu primer dans ^6n pays cotiime les JiLthéhiéni ; ser rendre uniquement guerrier comme les Spartiates , côûquérâfàt cô'mnÈté les Romains , maître de la mer et du conimefce commue tes Carâiagin'ols ;" t histoire i troJvé juste ei ttinà tout ce qu'A a Ùtii poiit kittlH^ë stû but de son àAibïtion. £.e système db àbn ^'àyierneikien^l! , ses lois , sa politique , sa lÀ'ôraTè même, toui à été soÂmis'à la raison sd'étât Les crimes nécessaires ou seulement utiles à
HISTOIRE. t3
sa grandeur, à sa ^tûsikiice, se sont érigés' en vertus. L'histaite , ainsi que les natio'iis déprédatrices et conquérantes, semble avoir pris pour règle d'équité le niot de ÉrenÂus : i>œ vicds I -
A. l'égard des modernes , je veui YAeii «l'iAterdîre toute espèce d'application'; mais à parler librement des anciens, voyeï dans Y histoire romaine , ^jamais lé droit dé' conquête et de rapine est mis en doute ; si shûck dévastateurs du monde on a repi^oché d'autre crime que le péculat , c'est-à-dire lé bHgandage persoimel; et s'il y a rien de plus honorable que ïe pilWgé militaire et que' lès dépouillés des' nâ'tioifs portées' en ûibmpbe au Capitole, et éntassé^es dans ce gcynllVe qu'dn appelait le trésor dier Saturne , pour e3q)rimer saris- doute qu'il dévorait tout comiiàe lé Temps. Voyez, lorsqu'il s's^git des dîssènlsîons du sénat et du peuple , Voyez , dis -je , de quel côté se rangera f historien. lï avouera les tort» des grands , le despotisme et l-arrogiance dà' sénat , ses usures , ses injustices , son avarice insatiable, son luxe et son faste inàiôlènt, l'état dé liiisère et d'oppression où il tenait lé peuple , la mauvaise foi des professes qtfSI lui faisait pour lé calmer, sa haine et ses resr»
'i4 u,isto;ik;e,
^entIineiis,,f;oi^tre ceux gui le protégeaient ; mais il en reviendra, toujours à louer, dans oe sénat mén^e, sa constance, sa dignité, sa fempiçté inébranlable à maintenir cç qu'il appellera sa grandeur et sa majesté. Les vrais lion^ajuisysexoirit^pour lui ceux des praticiens qui auf onl; eu^le plus éminemment l'esprit du corps, le ^lespotisme aristocratique; et vous l^j surprendre?; sans çi2sse à regarder, comme ]^Sf 4çfenscurs,,les vengeur^ de la liberté, et ^^S pè^e^.dç la patrie, ceux qui eti étaient les tyI:ans^4 ^ ^ .,
.Daiis , y histoire ^eçquç pn ne trouve pas la mém« déférence pour Varistocralip ; mais 4ans les guerres intestines que la misérable vanité de la préséance alluma entre ces républiques , on voit V historien tout occupé de l^ur conduite militaire , de leurs conférences politiques , de Téloquence de leurs députés , de l'habileté de leurs capitaines , de leurs suc5cès divers , oublier la futilité du point d'hontt^ur qui les divise , et y attacher la même \ importance qu'au péril dont la Grèce a étémenacée à l'invasion de Xercès ; sans même trouver insensée une guerre de vingt-huit ims^ qui, pour de folles jalousies entre deux YÎUes ambitieuses , vient d'épuiser de sang
lîîstoiRi:? i5
toutes les veines de la Grèce , et Va la livrer à demi \aincue au tyrail de la Macédoine , à ce Philippe , qui , mieux qu'homme du monde , savait diviser pour réduire , et corrompre jpour asservir. ,
Dès qu'un écrivain s'eSt frappé d'admiration pour un peuple &u pour un personnage illustre , il n'est "rien qu'il ne lui accorde : Tenthousiaste d'Alexandre , Quinte-Curce ,' ne veut-il pas faire admirer jtisqii'à sa continence au milieu dé cent femmes c(iïi\ menait avec lui ?
Rien de plus conséquent qiic'les lois'de Lycurgue , relativement au projet de maintenir son peuple libre, lifais touf'ce qui est juste et louable dans son objet Test-iî dans ses moyens ? Et que n*a 1)sls-]ou<^V histoire dans les lois de LycurgUe ? Plutarque ne vànte-t il pas la pudeur des filles de Sparte, qui dansaient nues devant les hommes ? ne dit-il pas même que Sparte était le trône de îa puileufPnY trouvent- i! pas l'adultère mervéîl^ leusement 'établi, pour se donner de beaux enfans ? et n*ajoute-t-iI pas qu'il était impossible qu*à Sparte il y eût des adultères ? bj àmet-il Tusage inhumain de jeter dans lei fondrières les enfans délicats et faibles ? n'excuse
l6 HISTOI&E.
et n'approuve-t-il pas ce (ju il y a de plu»
ipfàme dans les mœurs , en npus disant que , dans leurs amours, les rivaux ne pensaient qu'à chercher en commun les moyens de rendre la personne aimée plus vertueuse et plus aimable ? et s'il a condamné la perfidie des Spartiates dans le massacre des Ilotes , a-t-il eu le moindre scrupule surledur esclavage où ils étaient réduits ? £n pn mot , tout ce que Lycurgue «vait institué pour dénaturer l'homme ne lui sei^ble-t-U pa^ le chef-d'œu- Tre de la sagesse ?
Combien de fois n'a-t-on pas répété qu'Alexandre , en portant la guerre dans l'Asie y n'avait ^it que venger la Grèce et la mettre çn sûreté ? Qn a pu , le 4ire à l'égard de la Perse ; mais l'Inde, qu'avait-el}e , fait à la Grèce ? mais les Scythes , qu'avaient- ils fait à Alexandre ? quel dn^t ou quel besoin avaitil de les attaquer ? prétendait-il régner du Nil au Tanaîs, duTanaïs an Gange Pet n'est-ce pas du moins une ambition insensée >, comme une bonne femme le disait à Philippe /que Tiambition d'envahir ce que l'on ne peut gouyemer? U histoire reproche à Alexandre le meurtre jde son favori ; mab lui reprochet-elle d'avoir veipé le sang de tant de nations
HISTOI&E. 17
paisibles qu'i] fit égorger à plaisir, pour se faire louer des sophistes d'Athènes , et faire dire à Lacédémon^e , puisqu Alexa?idi^ veut être J)ieu, qu*il soit pieu ?
Çep^pdant Ton couçoit comment ^ dans un homifie e^traprdinaire ^ le génie de$ grandes cliosea^ Taudace, la valeur, la constance dan$ les tray^wE , en un mot cette fprce d*âme qui justifie en. quelque sorte Fambition de dominer, omt pu en imposer à des historiens susceptible d'enthousiasme ; et dans Quinte- Cufce on p^^'dû^ne à Tillusion qu'il s'e^t faite sur sçap. l^ëros : pom?ne elle était sans intérêt , elle est ^i^myXç du sp^pçon de I^^ssesse : il a ])i)ai^qué de philosophie , et non p£^ de sincérité. Maifqiii cpndami^aityeUéiuâ Paterculus à laplu^ lâche prostil^it^on oif puisse être réduit le plus Til des e^pl^vps ? C'est lui qui nous A dit : semp0r ^i(fgfiix;/Qft^ifce cornes est atlu- Intkf ; et il (îçxnl^}p a.vpir voulu le prouver par 5on exen^ple, eii raA^p^mt aux pieds de Tiym». ïi^porp Tibère, ce monstrueux Prothée, par la diversité de ses qiœurs et de sa conduite f et par IfLRâange imposant de qi;^lques gnuido^ qualités p^n^i des vices déteç^blcs, do]giiiaiA-ii prise à la flatteiie. Mais quel prér ^ %aite peut-dle avoir lorsqu'elle veut trouver
l8 HISTOIRE.
de rhéroïsme dans un orgueil sans courage , et dans une arrogance oisive et molle qui ne fait qu'ordonnei' le crinie et le malheur? J'amais un despote indolent , qui du sein de ses voluptés envoie à ses voisins l'efïroi , la désolation^ le ravage , devrait-il entendre V histoire dire de lui qu'il a dompté des nations , remporté des victoires ? La valeur de ses troupes , rhabileté de ses généraux , quelques milliers d'hommes de plus, qui, du côté de Tennemi , ont péri dans une campagne, quelques champs dévastés et inondés de sang, dont il est resté possesseur jusqu'au premier revers : voilà les titres de sa gloire; et des guerres injustes , qui ont ruiné ses peuples , lui oiit obtenu la même place que si , au péril de sa vie et au mépris de son repos, il avait pris et porté les armes pour le salut de son pays.
Ain» , sans se croire coupable d'adulation , et seulement séduite et entraînée par l'opinion dominante et par l'ivresse populaire, Vhis-^ toire n'a presque jamais ap]^récié ni les fait» ni les hommes à leur juste valeur.
Il y a cependant quelque '<:hose de plus vil et de plus lâche que l'adulation dans un écrivain : c'est la calomnie; et les historiens animés de l'esprit de parti n'en ont été p'res^.
HISTOIRE. jg
tjue jamais exempts. Soit passion , soit complaisance , loin de se faire un scrupule , une honte de noircir ou la secte ourla faction contraire, ils semblent s'en ^fairq un d'evôir.
Louis XIV avait pu mériter Taversion des protestans; Ttiâis les historiens ipTotcstans se sont déshonorés eh "oufraigeant Louis xiv. Je in*étonne' comment 'des nations généreuses ont applaudi* à la bassesse des écrivains qui, pour leur plaire , se sont faits calomniateurs. On pardanne Tinjùre aux malheureux en qui l'oppression et la souffrance ont exalté la haine et les ressentiméns ; mais que les oppresseurs eux-tném es calomnient les opprimés, que le despotisme, indigné d'une résistance légitime, s*en venge en outrageant ceux qu'il n'aura pu asservir; c'est ^n genre d'indignité que les'ancîéns ne conniaissaient pas. Le fanatisme nati'àhial en est l'excuse d^ns la populJEteé; Aèn ne peut F-excuser dans un historien. La sitbatièà'dé son aime est Iç calme etra lîWfé.' -» • r '
Celûi-îà seul \ est dbnc ' impartial ; dont on ne peut deviné*, en lisant, quels- étaient son pays,' sa i^eligiôn, soto <5tat; s*îl' était Grec ou Romain , ou' Samnite , Français ; An^làîs' ou Américain j s'ir était de Tordre dès-séhatèuts
20 HISTOIEE.
pu du collège des pontifes , où de la classe des plébéiens; s'il tenail pour rplygarcjiie,, ou pour le gouvernement populaire ; pelni enfin qip, ne laissant w>W ^^W** P^ l'intérêt d'iWcun cqrps m d'aucune spcte , paiatiit n'avoir d'antr^e parti que Ip pfirf^ de 1^ yépté^
M^ifl si op. qtige de Vkis foire up^^W^if^ sablent fil^solu , une i|hpartiaUté ippfi^tfint^ > d^ qiid sentiin^t serj|-t-ellç ^iiffée? Dei|[|anderais-jis àrécrivain i^ne tra^quillf et (r oid^ indifférence e^^e le crime ^t la yertfi, une i|^§çnwj)i- Uté stupide pour ^es fiction^ ou des événeinçns <pi décident du sort 4qs peifpl.e^? Noi^ , cerffîs ; fit un iUtori^n 4p$iAigue fli^e ^nible m\ hqmn^ d^tlt^r^. lyiais rjntér^jt dQnt H doit|ê|re ppçiVL
sç^ux^r^ , j4 P^^ d^s prospjéf itéç f t dp la gr^lfdenr ^'m mpirç» j4 exçlusiiieipi^t |c^»
lui ^ç sa p^klri^; niaî^ c0i4 ^^ l'Im^ianité , de rinpoc^nç^, d^Ja fj^efs^t 4^ la.yeçtu d^P"^ }p-na^Ui^m', <^ W$ g^bfebl^ , f[U^l? qi^'ils. soient et quelque pays qu'ils habitjentr, iocsqn'ils ^pufir^nt des m^ux qu'ils n'ont point ni^^i^tés. pe,n'ç?t pa^ qi|p je voulusse voir dginsk Vbhpmm }^ éi^otioins 9 1^ ipas^ons dj»< Vor^leur ou dfi poète : tout, dans ses sentir mens comme dans son langage ,, doit • étVQ*
HISTOIRE. ai
graye et n^pdéré } mais il est une manière d'être affrété qui confient à son caractère j et qui elle-même en con^tijtue la décence et la di- ^ité. Tout lecteur qui n*a point perdu le sentiment de H droiture et (Je l'équité naturelle ne peut sonfïrir qu'un historien décrive froidement des proscriptions et des massacres ; encore moins peut-il le voir , sans indigna-^ tion, abjurer le npm d'homme, pour n*étre* plus que ce qu!on appelle patriote ou républicain. U n'est rien qu'on ne doive à son pays, eicepté son aveu pour des actions injustes ; et s'il est honteux d'^y donner son consentement , à plus forte raison l'est-il d'y prostituer ses éloges. Le crime national , comme le crime personnel , doit être crime sous la plume comme sous les yeux de TJiomme de bien. S'il manque de courage , il peut ne pas écrire; mais s'il écrit, aucim devoir ne peut le forcer à trahir la vérité , la nature et son âme ; et ce qui constitue l'intégrité , la sincé- ' rite et la dignité de l'histoire^ cpntribue aussi naturellement à rendre intéressante la vérité qu'elle transmet.
On peut distinguer y dans Y histoire, un intérêt d'instruction et un intérêt d'affection. Quant à l'instruction, il n'est pas difficile.
22 HISTOI&E.
soit dans les faits , soit dans les hommes , àt discerner ce que Y histoire doit prendre soin de recueillir : il suffit de se demander quels sont , parmi les exemples et les événemensdu passé , ceux qui peuvent être pour l'avenir des avis salutaires ou de ^ages leçons.
Ce qui , d'un siècle à l'autre , peut instruire les hommes , ce sont d*âbord les diversités de Tespèce humaire elle-même , si bizarrement variée et dans son natuï'el et dané les accidens qui Font modifiée': les premières agrégations ; la condition priiiiifive ; les manières de vivre , les moyens d'exister ; le mélange des colonies avec les peuples aborigènes ; l'organisation de la société; les différences de génie et de caractère des peuples ; les vices et les avantages des constitutions et des formes que la société s'est données , ses mœurs , ses coutumes , ses lois , les progrès de son industrie et de sa civilisation , les sources plus ou moins fécondes de sa force et de sa richesse ; ce qui a le plus contribué a son accroissement et à sa décadence ; les causes des événemens qui ont marqué sa durée et des ch^ngemens qu'elle a subis ; surtout le caractère , le génie , les talens , les vertus , les vices des hommes qui ont le plus agi et pesé sur ses destinées :
tel$ seront^ au premier coup d'oeil, les objets d*uBe curiosité sérieuse , digne de la postérité-. ., .
Les point§^ pyiucipaux sur. lesquels semble, dans tous les temps , avpir roulé lé nipnde^ font.{la;religion et la poIiti(jue i ses premiers moliile^ furent je besoin , l'inquiétude du maJdise}^ et Tespérançe d'un meilleur sprti ; les fruits , de, ;Sfi civilisation ont été Tagrici4tui|e ,^ je .cpwuner.ce, la. police, la disci-r p)ine., les .n^o^urs ,. les, loi^^ les , arts , Tabondax^da^jce. et la sûreté ; les .seineuçes de ses disc^de&, ÏJaujJîitioi^ji*^ varice et l'envfe ; ses ^é?LWy^lsi gi\(^iÇG.et le,. luxe», la superstition et le fiE^natisme , les^dissensions domestiques ^ les jalousies nationales , les rivalités personnelles, les intérêts et l'ascendant de quelques hommes extraordinaires, et la docilité stupide, l'ardeur aveugle de la multitude à servir les passions . ou d'un seul , ou d'un petit nombre. C*est donc là bieu évidemment ce ^e le présent et l'avenii^^pnt intérêt de savoir du passé, pour en tir^er les fruits d'une expérience anticipée , et se rendre., s'il .est possible,, meilleurs , plus sages et plus heureux, .
Réduite à ces points principaux- , Vkfstoire «erait dégagée d'une multitude de. détails oi-
seux , stériles et frivoles , que la tahiité sênle , ou d'une ville , on d'une province , du d'un corps , ou d'une famille , rend importais pouf efle , et qui polit le' reste du nionde ne sont dignes qUè de l'oubli.
Mais il est dans les causes 'des événemens mémorables un intérêt d'âffectîéfh t[ui est comme râinë de VhiHbire , et qui: rapproche et réunit tou5 lés lieux , tous lés temps ,- tous les peuples du^ liiondé , parce qu'il lés met en société de périls et de craintes', et que dans lé passé il leur fait votf Vimk^é du pi^ésent et de l'avenir. Pbsikri ; posteri , i^i^ rès àgitur , est ïa devise àéYMs^îre j c'est par ces relatio'ns et pàiè^ceis ress(°lfB(Mancès ({iteîié ùous rètfd , coiSnii^ oti fa dit ,
C9n<em{>brftiiis.de tous Us âges , ^ .
Et citoyens de tous les lieux.
Or, si cet intérêt tient esk'eriHeKé^^èift à ta nitme et dés faSs et des^ Koinhie!? , ff tien* aussf' à 1^ ùiàni^re* flôrit' ïcÀ liortiinfes solit peiîits', et dô^t les Mti éoni ràbohtës. Lé m'èiiie''é'^^ttèAiént, i^ctracépkr âé\j^ écn'^Mîiid également ih^frttîts , maiis iii^àlëmetilt iiotiés àc sensibilité , de chaleur ', d'dôqûence , sera s'térJle et froid sous la plume de l'un , fécond
HISTOIRE. a5
et pathétique sous la plume de Tantre , et c'est Ici que se fiait sentir la différence que j'ai déjà marquée entre un témoin comme SHé" tone et un témoin cc^fume Tacite. V historien, . je le répète , n'est ni. poète m orateur : Sôii style ne sera donc ni aussi coloré ni aussi véhément quête stf le oratoire et que le style poétique : ce n'est ni rimagtufation ni là passion qm le doit dominer , cf'est la vérité simple ;« mats îa vérité simple a sa couleur ,> coxHkme elle a sa hiÀiîère , et sa lumière n'est dénuée ni' de forcé ni de chaleur. V historien est un témoin ûèiAt , grave , ingénu , mais seAsitee , et son style n'en est que plus ducère ,<< lorsqn^il porte Fimpression que lès objets ont .dix laisser dans sem. esprit et dons «on âme. Or ces im*pressions se font ëèntir.
on à diaqùe trait , comme dans Tacite , ou seulement par des traits échappés , comme da^s cet exemple cité par Montesquieu à là ^ouatige de Suétone. Suétone, après avoir fî^Otâ(^meiit' décrit les atrocités de T^^éron , cLange de ton tout tout à coup , et dit :
«L'univers enti[ér, ayant souff^nt ce monstre pendant quatorze an9 , enfin l'abandcmna. »
Taie monstrum per quaUtordécim annos perpessus terrarum orbis y tandem desemii.
4$ - H'I.gTOJ*B,
Ce changement de style., cette, 4^aliiy^rt«
Saudàine de la manièrerde penser del'éôMvain ,
cette feçioa de:«eadre «n aussi pcuid» roots
Uiié-si g»ande.!réV#lu)io» i- eïçit* .sans; do«t«
aans IW:,; cMuroé VobservcMontesquiett i
r«motii>n delasiwpeiseii' ■' '•■'■•■'■ '"■ •'"*
-. I Mais qwelqnefrappaW qiw-sloi»»* de pweil»
traits rép*»d«w àmiVMsmre , ce: eo^tfistç
^ti^« {i*>idewr.cianttnue avete «a mpuTemea!;
4«.9eî96ibilité,sotida«tt V! r^àe 8«ls.f.as«g«r.,
»ft-par»»tr*iïpû«'.assez, naturel, «'itiétartilïop
fréquente .« siil «tHit n*rfc,, ii fertittpw ^ hftSb
B«wc ^«eàiaitçre/deil'éerJ^feîh qnjf.dc iSBiïgr
froid.iJoui:wti.déarîre-iàH long twsu-a'Sitra^
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doitc imiWMiia ^manièrrf infféiniaèt wple de
ïarite J.njui , à-chàqwttaitde bunn ,.,nou»
fait seliticcenqtt'il,,a éproùisé' b»r *>é»«î »
comme lor«p.'il.aéetikf,les;co«p«o«m««
iAsensiblw de fit d«niii»tioB;4'<A.iiew^..i'ff.-
si$o triumvirL nomù»À^., oamitUrn.'se feinm ;
et ad.1uendant.pieb*m tribunitiai^ure Ca«^
f^«to/«; .«?•« mUitemdonh ,-popUlu^'*n-
nona, cunétali^uléedtne otiî-peUwuU , w-
jz//»«>w.bBB4«tf»» i »»»«'« smatuf , wi^w-
wïtt.r«., te^«-, in setraherr, mlh'Ui-
vertame .^ cum> famcissimi ptr acies aut
HISTOÏBE.' 27
proscriptioûe éecidissent , ' ceteri nohilium'-^ quanto qiih servitio 'fitofrtptîor , opibus et honojtèus extollefentur y ac^novisexrebuÈ aucti , tuta et prœsentia , quant cetera et periculosa maUent, Neque provinciœ 'illum rerum flatum abnuebant, suspecta senatus populiqtie imperio^ ob certamina pàtentiutriy et avaritinin magistratuum , invalida legum anxilià , qu(^ vî , arnbitu , pastremà pccuÀia turbàhantur *! Dans ce peu de mots , »
uste Ayvàt dépof é' le . nom de.tsiiunvir , et n'afjÇeçtaut qucccli^i de consul ,. parut d'abord se coujenter de l'autorité de tribuu , afin de protéger le peuple. Mais dès qu'il eut gagné les soldat^ par des dons , la multitude par Tàbondance , tous par l'attx^it d*un doux . repos 'y ou le vit s'élcrer insensiblement , eu attirant à li^i le pouvoir, du sénat j, des mag^&f rats et des lois, sans que jHjrsownc y mît obstacle. Les plus intraitables avaient péri dans les combats , ou dans la f()ule des proscrits. Le reste des aobles voyait que les richesses et les honneurs se méJinraioDt à rein|)r6s8en:ieiit '■ que chacun témoignait pour la servitude ; et ajgr^ndis par le nouvel état des clioscs , ils préferaient , à la périlleuse incertitude de leur situation passée , des biens assurés et présens. Ce changement ne déplaisait pas même aux iftovinces , à qui les dissensions des grands et l'avarice de& mtagiatnits anvent rçndu suspecte la domination du sénat et du peuple , et qui n'attendaient plus aucun secours des lois, que la force, la brigue, et la'cupidité avaient anéanties. >•
a8 HISTOXBE.
le caractère d'un oppressieiir adroit, d'im peuple ayili , d'un sénat corrompu , et l'impression .que cet état de Rome fait sur l'âme de V historien , percent d'autant pli^ yiye-^ ment., que l'énergie de l'expression n'en est que la vérité pure.
Demeure, soit que Tacite nous détoile le& profondes noirceurs de l'âme de Tibère , les turpitudes d'Agrippine , la férocité de Néron y soit qu'il nous rj^résoite la ^tupide insensibilité de Claude, soit qu'il nous décrive la mort philosophique et plus héroïque d'Othon^ ou celle de Pétrone , si singulièrement mêlée d*une indolence épicurienne et d'une constance stoïque ; le vice , le crime , la vertu , leur mélange , tout dans son style porte le double caractère de l'objet et de l'écrivain. H semble avoir un fer brûlant pour flétrir le vice et le crime , et les couleurs les plus suaves pour ri^résipnter la vertu. Voyez sur un même tableau la peinture de l'âme de Domtlien et de celle d'AgricoIa.
JSero subtraMéioçulos , jussitque scelem , non spectUviL Pnccipua sub Doniitiano miseriarum ^pars erat videre et asfmci : cum suspiria nostra subscribereniur ; tam denotandis toi hominum palloribus sufficeret
sœvtts nie vultus , et rubor a quq se contra pudorem munidbat* Tu vero,feUx Agncola, non tantum vitœ cianUtte, sed opportunitate mortis»,,.. Si quis piorum t^anibus locus ; si ^ ut sapiehtibus placet y son cum corpore extinguntur mugnœ animas , placide quiascas ; nosque , dqmum tuam , ah i/\firmo ^ ilesiderio et muliebribus lamentis ad contemplationern virtutum tuarum voçes , quas neque lugeri neque plangi Jas est, Id filiœ mcori^tiÇi prm^ertim , sic ptOris , sic mariti memoriam venemri ut omniafacta dictaque ejus secum revohant yfamàmqu^ axi figurant animima§is quant corporis complectantur,,, forma mentis œtert^ , quant tenere et ex-priatere , non per altérant materiàm et artem , sed tuis ipse moribus potes, Quidauid ex Agricola amavimus , quidquid minfti sumus , ntanet , ntansurumque est in animi^ homiaum , * in œtermtate temponim y fama rerunt *.
Ce ne fut pas sans de lents ]»rogrès que
*- *c rféroii du moitis détoitrnaît le? yenx , il ordonnait le cjrôn9 , il ne I9 regardait pas. Soii^ Doimtién , un . •iur<)roit de «nppUce ppur les moiu^ai^s était de le voir «t d'eu être tus. Il tenait registre de nos soupirs ; et pour épier et noter tant de malheureux , il suffisait de ce ▼isage atroce , que sa rongeur prânuoissait contre celle
3o HISTOIRE.
Y histoire ancienne parvint a ce degré de perfection inimitable. Les prenuères annales des Romains n'estaient qu'un registre public , où étaient inscrits , -sans aucun art , jes événemcns de Tannée. C'est d'après ce modèle qu'écrivirent V histoire Fabius Pictor 'et Pison *. Il en avait été de même parmi les Grecs;
fie la pudeur. Vous, Agricola, vous avez été heureiix et par réclat de votre vie , et par uue mort qui voiTsa épargné le spectacle de tant de 'maux. S'il est uu asile pour les luâues ; si , comme le disent les sages , les grandes shne^ ue sont pas éteintes au même instant que périssent les> corp^, homme mste, reposez en paix ; et qous , ^, votre , famille, enseigucz-nous à vous regretter sans faiblesse , et à cesser de vaines plaintes , en contemplant ces rares vertus fffti nous défendent de vous plcurCï". Ce que vous ' doivent 'aujourd'hui et votre fille et votre épousttv «'ért de conserver si présente et de révéj^r i^i tendremje(it>l4 , , mémoire d'un père et d'un époux, qu'elles soient sans cesse occupées de ses actions et de ses paroles ; c'est* d'embrasser plutôt l'image de son âme que celle de scm ^ corps. L'âme est douée d'une 'forme immortelle que nui objet matériel , nul art étranger ne peu^ rendre ; et U vôtre a pu seule se peindre dans vos mœurs. Tout ce que nous avons aimé , tout ce que nous avons admiré dans Agricola , nous reste , et revivra sans cesse dans l'éternité des temps et dans la mémoire dés homme».
* Banc similiiudinem seribendi muUi secuii s'unit i qui sine uUis ornamentis , monumenta solum temporum l • hominum, loenrum, gestarumqne rerum retitpt^TuAK CIc. de Or. 1. 2. . ■
vt c'était ainsi que Phérécîde , Hellanîcus , Acusilàs avaient écrit. Mais au lieu que dans Rome ,' jusqu'au temps de Salluste , V histoire fut réduite àt cette séctiéresse , à cette nudité d'expression , où récrivain ' ne techerchaît pour toute gloire que fe brièveté et la clarté*, dans' la 'Cr'èce, 'elle avait de bonne heure formé son génie et son stylé aux écoles de l'éloquence et a celles de 1^ philosophie :
tî'étàit'de là qu'était sorti cet Hérodote,, dont rélociiti on "ravissait C^céi^on' lui-même; ce Thucydide qui, dans l'art depiarler, passa de Toin , dit-^il , tous sek rivaux ; dont le style est 'si plein' de ""choses , que le norobfe des pensées y égale presque le rionôbre des paroles, et qui réunit tant 'de précision avec tant* dé justesse, que l'en rie sait isi c'est l'expression qui^ orne la pensée , ou la pensée l'expression **'. De la même école sortirent ÉpHore et Théopompe j deux Êibmnies de gé-
* Etdum irUelligatur qui dieant , unam dicendi laudem putqnt esse brevitatèm.\h\à.[ ' " • •• • <
* Qui ita creher rertim frequéntîa V ut n/ffhèrum prope nurtieruni ' sentenêuiiHcnr nuiàero'' dohseqnatitr) iHa porro nf^rbis aptus et pressas , ut .nescias utrum res orat^n,e ♦ itn ^erba sententiis illustrentur. Ibid. x , ,
3a HISTOIRE.
nie , tous deux disciples dlsocrate. Enfin parut^ ajoute Cicéron, le digne élève de Socrate , le pnnce des historiens , Xénophpn *.
Le preinier des Latins qpi «ppti^a Féloquence à X histoire ^ ce fut Salluste» Tite-Live Ty déploya, et avec s|utimt de magnificence que Thucydide et Xénophon lui-même, inaby comme eux , avec la réserve convenable au témoin des temps. Dans ses récits comme dan^ ses harançpies il est toujouxs près âe^ limites qui doivent séparer l'historien de Vorateur et du poè^^ mais il ne les passe jamais ; çt pour le charme et la dignité dn style de V histoire , pour le degré d'élévation et de couleur qui lui convient, Tampl.eur, la pompe et l'harmonie dQnt il e^ su^eptible -, je ne crois pas qu'il y «it de modèle plus accompli que Tite-Live.
Mais ce n>st pas tout, c^ n'est pas même assez pour Vhisioire d'être élo<piente : il lui est surtout recommandé d'être ^ilosophique; et pour ce dernier caractère, que j'appeUerai sa vertu, rien n'est comparable à Tacite. Plus pressé , plus concis , plus vigoureux que Tite- LîVe du c6té de l'expression , il est aussi, du
'^ * Deinde etùun a phihsephim profffctus pHnceps Xenophan,SoemtiemtilU,
mSTOÏ&E. 3^
côté des pensées, 'plus énergique et plus profond; ^-j du côté des mœurs, plus grave et plus austère. Qu'un peintre, d'après leur génie, essaie de se figurer et de npus peindre IjBur image, il ya dpnner à Tijte-Live un air calme et majestueux, maJLs à Tacite un air mélancolique, mêlé de sensibilité^ de sévérité, de bonté*
« Qja'on ne compare pas, dit-il, nos annales avec ce$ anciennes histoires de la république romaine. Là , des guerres et dès travaux immenses , des rois vaincus et captif \ et au dedans, des dissensions des consuls avec les trir buns , des lois pour le partage des terres , ou pour assurer l'abondance , les débats des grands et du peuple, sont décrits avec liberté. Ici c'est tm l^vail obscur et resserré dans des bom.es étroites. » £t cependant c'est cette obscurité d'une paix triste et sombre ^ intérieurement troublée' p«r la fermentation de tous les vices et de toutes les passions d'une fûuLe de mauT^is princes, environnés- d'une cour dépravée, c'est là le gnftid intérêt d« Tacite. Son histoire même , où il annonce de SI tragiques événemens * , n'est pas aussi atta-
OpitS agredior opimum &asibus , atrox prœliù , dûeors seditionibus , ipsa etiam pace sœvwn : quatuor
chante que ses annales , par la raison' qnie dans celles-ci ce sont les hommes encore plus que les choses qtfil creuse et qu'il approfondît. Avec quels traits il peint la violence et l'atro-' cité de ce Métellus, Faccusatéùrde Tnraséas!
qiiel charme il prête à l'éloquence de la fille de Séranusl comme il est toujours rami ardent de la vertu, l'ami tendre de l'innocence dans le malheur, et l'ennenïi ustère ctinaflexible du, crime heureux î
Or c'est ce caractère de moralité répandu dans V histoire^ et surtout dans les annales de Tacite , qui en fait le prix inestimable. Nul homme , depuis que l'on a peint le sentiment et. la pensée, n'a plus profondément gravé dansses écrits l'empreinte de son ânie. C'est,.
principes ferro interempti , trialkitta civilia y plura exter^ na, ac plerum^ue proximd.i.Italia novis clddibu^^vel post
longorum sceculorum seriemrepetitis^, affiicta : haustnsaut obrutœ urbes , J'ecundissima Campaniae ora: nrhs jncen-^ diis vastata , comsumptis antiq'uissimis delubris , ipso Capitolio manibus eivium ihcenso : pofiufœ'cerirhoni^ : magnm adulteria : plénum exitUs mavey infes^ eeedibaM , scopuli : atrocius in urbe sœvitum ; nobilitas , ope4^ omîssi , gestiqne honores pro crimine , et ob ofirj^utes ccr^simum exilium : nec minus proemia deîatorum invisa guam scelera odio et terrore corrupti in domjnes
servi, inpatronos liberti, et quibus deerat inimicus , per ^ amicos oppressi. Hist. Mv. i.
selon moi, de lui qu*on-doit apprendre à quel degré de chaleur et d*intérét le style de V histoire peut étrt* poussé , sans rien perdre de son impartialité , et sans rien ôter â Técrivain de son intégrité déjuge. Dans ses harangues, ijulle emphase ; 4ans ses portraits , nulle manière ; dans ses descriptions , nul appareil , dans ses réiflex^ons mêmes les plus profondes, nulle ostmtalion de pensée; dans ses expressions les plus hardies et les plus énergiques, nulle contentionj nul' effort : partout la vérité sans fard, et toujours ce qù*un témoin attentif et révère , xm obs'eryateur sérieux et pénétrant a v« de plus caché dans le fond de Tâme des .honimes , lorsque les situations et les ëvénemens lui en ont révèle le secret. Lisez le règne de Tibère ou celui de Néron ; ces deux terriLîe^ et longues! tragédies , dont Rome est le théâtre , et où Tacite a porté si loin l'art d'émouvoir : l'éloquence artificielle , le soin d'or- ^ nfer'et d'agrandir n'y entre pour rien. Mais en même temps qu'il est impossible d'y apercevoir un trait exagéré ou superflu , il est impossible d'y désiner un trait sensible et intéressant qu'il ait manqué, ou qu'il ait affaibli. Je suis cependant très-éloigné de vouloir que Y histoire n'ait qu'un modèle, ou que 1«
même soit toujours préférable;, et je cominence par distinguer deux hypothèseis qui demandent deux manières très - différentes : ^ Tune où Vhistorien supposé des lecteurs qui ne savent rien dé ce qu'on va leur raconter , et Fautre qui suppose des lecteurs vaguement, confusément instruits des cvénemens qu'on rappelle. A la première àoii s'appliquer la méthode que Cicéron nous trace * pour Vhistoire développée j c'est la manière de Tite- Liive : à la seconde , il convient de serrer le tissu des événemens , d'approfondir au lieu d'étendre; c'est la manière de Tacite. Que tous les historiens romains eussent péri dans un incendie , et que Tite-Live lui seul eût été conservé , nous aurions su V histoire romaine. Mais qu'uia écrivain comme Tacite nous fut , resté seul à la place de Tite Live, ces faits 1117 diqués d'un seul trait , ces détails si rapide-
*In rehus magrûs memoriaque (lignis, consiUa primum, cUtindfi acta , postea* eventus expectantur : et de consilio signijicarl qiùd scriptorprobet ; et in rebùs gèsHs declarari, non solum quid actutn atit dicéàm-sit , sèi etidm que modo ; et cum de ePeMtii dieatar, ui omutœ explicentur omnes , ^el caius , ^el sapientiûs^, a/el temerir tatifi hominumque ipsorum non solum res gestœ , sed etiam qui famâ ac nomine excellant , de cujusquè vUa atque natura. De Or. 1. i.
' ment , si brièvement accuipiilés , seraient à chaque instant des énigmes inexplicables.
Le §tyle , ^i je l'ose dire, su})stanti^I et* condensé , qui convier|t à des faits déjà connus , et pu la pensée al dp à la lettre , n'est donc pas celui qui ronyient à des récits dont le fonds , les détails , les circonstances , tout est nouveau.
' Deux autres hypothèses , relative^ aux temps , peuveift encore exiger de Vhistoire plus ou moins de détails : ce sont les points de perspective que les écrivains se proposent. Plus la postérité pour laquelle on écrit est reculée , plus Tiittérét des détails diminue : et si , à chaque trait , {'historien se demande , qu'importe à t avenir y à un avenir éloigné ? le volifme des faits qu'il aura recueillis se réduira souvent à peji de chose. Il n'y a que les peuples célèbres et les hommes vraiment illustres dont h'S particularités domestique^
. soient intéressantes encore à une certaine distance. Mais ce qui , pour une postérité éloignée , n'a riei^ de curieux , le temps auquel o^ Couche y le pays où Ton est peut désirer diî le savoir. Cesjt là , ^ur le discernemei^t etpopr le choix de J'écrivaîn , l'une l^es grandes difficultés. Il est presque assuré
TOBIS T. 4 ^
d'être prolixe à Tégard des siècles à venir , s'il accorde au sien les détails qu'il a droit de lui demander ; et s'il néglige ces détails , il s'expose au reproche de n*avoir pas rempli sa tâche ; car ces détails ne sont pas tous frivoles , ei la proximité des temps peut leur donner une influence et des rapports d'utilité qui les rendent indispensables.
JJhistori^n qui ne s'occupera que de sa propre gloire évitera aisément cet écueil ; en choisissant, parmi les siècles écoulés, celui qui lui présente le plus de sommités brillantes et (i'événemens susceptibles d'un intérêt universel. L'histoire des révolutions aura toujours cet avantage. Mais s'il se borne , pour être utile , à raconter fidèlement ce qu'il a vu de près , on doit s'attendre qu'en écrivant Vhis^ toire de son siècle il n'aura ni la précision ni la rapidité d*un écrivain qui , dans l'éloignement , ne cherche que des points éminens à tracer , et que de grands tableaux à peindre.
Enfin , dans l'hypothèse la plus commune , il peut arriver que le nombre des objets importans dont Vhistoire CjSt chàrgéii ; que la difficulté de les lier ensemble , de les distribuer, de les mêler sans les confondre > que*
HIjSTOIRE, 39
Ui dUïïctilté plus grande encore de donner à chacun toute son étendue , sans ralentir , suspendre ,• intervertir le cours et Tordre des ëirénemens ; en un mot que la complication de la machine politique oblige ïhistoire à la décomposer , à se diviser elle-même en autant de parties qu'elle a d'objets divers , et c'est ce qu'elle a fait souvent. Ainsi la guerre , les finances , le commerce, les arts ^ les lois ,i les négociations ont eu leur hlstou-e distincte , et de cett^e division naît la différence des styles convenabJes à leur objet,
, Xi 'art militaire , la marine , récopomie ^ le commerce , les lois ont une langue sévèremei|t exacte. Celle de la politique est plus afîfilée et plus subtile : dans les affaires du cabinet , elle est vague , mystérieuse et ré-, servée , Montai[;ne dirait cauteleuse. Celle des intrigues de cour est plus raffinée encore ' fX plus' flexible. Mais lorsque , daiis les factions , les troubles domestiques , les révolutions , les désastres ^ on a de grands caractères à développer , de grandes passions à feif e agir , de grandes scènes à décrire , la langue de Y histoire devient presque celle de l'iloquenee ou de la poésie. Voyez , dans Tacite , l'incendie de Rome ; dans Tite-Live,
Je n'ajouterai plus qu'une observation qui intéresse les écrivains modernes. C'est qu'on ce méprend quelquefois au caractère de simplicité et de gravité, qui convient en effet au style de Vhistoit'e. Simple et gnme , dans ce sens-là, signifie éloigné de toute affectation dans la manière, de toute recherche dans la pâture. M^is comme en peinture , en Sculp-? ^ turc, l'expression delà force, delà fierté, de la majesté peut être «impie , et cfest réellement lorsqu'elle a toute sa ^)eauté , il en est de même dans l'art d'écrire. La gravité n'ex-* dut que les mouvemens passionnés. C'est dans le sourcil de Jupiter , c'est dans le regard de Neptune que la colère est exprimée ; c'est dans les traits, non dans le geste y que l'artiste fera sentir le caractère ou de Caton ou de Brutus, et la situation^de leur âme, £oit au moment que l'un a résplu sa mort , soit au moment que l'autre délibère d'assassiner son ami, peut-être son père. Telle est l'expression , presque immobile , du style ^ave. Aucun des grands mouvemens oratoires ne lui convient; mais dans sa chaleur concentrée et retenue il a son énergie. Nulle emphase , nulle figure , nulle épithète amhitieuse^ mais le mot propre, le plus vif et le
; HISTOIR.E. 4^
plus pénétrant , lui communique sa irigueur.
Le tribun qui \icnt de poignarder Messaline parait devant Claude au moment qu'il est à table , et lui dit qu'elle est morte. Tacite, en traçant le tableau de celte scèn^, n'y ajoute rien qui marque l'impression qu'elle fait sur lui; et, sans renoncer, tout l'exprime. Niintiutum Claudio epulahti perilsse Messalinam , non distincto sua an aliéna manu : nec ille quœsivit; poposcitque poculum^ et solita con^ v.ivio celebravit. Nec secutis qiiideni diebas^ odii , .gaudii y irœ , tristitiœ , ullius de nique humani affectus signa dédit ^ non cum lœtantes accusatoies aspiceret, non cum filios mœrentes *,
Le même historien nous peint le deuil de Rome à la mort de Germanicus; et sans qu'un mot de plainte ou de regret indique la
* Glande était encore à table, lorsqu'on vint lui annoncer que Messaline était morte , sans lui dire si elle arait péri de sa propre main ou de celle d*un autre; çtil ne s'en informa point. 11 demanda à boire j et ^ acheva comme de coutume son repas avec ses convives. Les jours suivans il ne donna aucun signe de haine , ni de joie , ni de colère , ni d'affliction , ni d'aucun sentiment humain ; soit en voyant les accusateurs de Messaline se réjouir, soit en voyant la donleur (;t les larmes de ses en fan s.
A^ HIStOIRE.
tristesse dont ce tableau TafFèctc, On voit qu'il en est pénétré. Consulçs,,». et s^enaius y ac magna pars populi i>iam cornple\rere ; disjecti^ et, ut cuiquam libitum , Jflentes : abttat quippe adulatio , gnaris omnibus Itetàm Tiherio Germanici mortem maie disiimuMH, Tibeiius atque Augusta puhlico abstinuere , inferius majestaie sua rati sipaiam iàihentarentur; an ne omnium oculis vuiturh eorum scrutantibusfalsi inteliigercn tur. . . . Dies quo teUquiœ tuthulô Augusti inferebantur , modo per silentium vastus^ modo piôr-atibus inquies : plcna urbis itinera : collucentes per campurh Maiiis faces» lilic miles cUm atmis y sine insignibus magistratus, populns per tribus , cecidisse rempublicam , hihîl spei relîquum clamitabàiit : promptius apertius^ que quam ut meminisse imperitantium cre^ deres, Nihil tamen Tiberium magis pene^ travit quam studia hominum accensà in Agrippinam ; cum decus patriae , solum Augusti jsanguinem; nnîcum anttquitatis speci-» men appellarent , versique ndccelum acdeos iptegram illi sobol^m, ac superstitem ini- (\y>otnm precarer^tUr* , Voilà le modèle du
* « Les consuls, le sénat et la pins grande partie du **uple remplirent le cb^mio où le couToi devait passer \ \
HISTOlllX. 4$
Étyle gràre , et tontefois d*ùn style si pitto- »resque et si haut en couleur, que le poète avec ses hardiesses ef Torateur avec ses figures atteîndraant difficilement à ce degré d'expression. Or il me semble que ce qu'un trèsgrand tuimhte à* historiens , parmi les mo- ,derhès , ont négligé de se donner, c'est cette
dispersés çà et là sans ordre , et pleurant tons en liberté; car il n'y avait dans leur douleur aucune espèce d'adulation , tout le inonde étant bien instruit que la mort de Germanicûs était agréable à Tibère. Tibère et Livîe i»*abstiurent de ie thùutrêf, soif ^u^ils crùsseàè indigne de la in^sté de se iântéiîter en public , soit de peur que tant de regards pénétraus , observant leur visage , n'y décon- Trissènt la fausseté de leur affliction.."... Le jour que les Restes de Gérinanicus furent pprtés dans le tombeau d'Auguste , bn vit Rome , tantôt semblable à une solitude où régnait un Vaste silence , tantôt ren^Ke de trouble et de géniissemens. Toutes les rues de la ville étaient remplies ; des lambeaux funèbres éclairaient le champ de Mars. Les soldats j étaient sous les armes , les ma- ^strats sans les marques de leur dignité , le peuple divisé par tribus. Tons criaient que la république était perdue , qu'il ne restait plus d'espéraUce ; et ces cris éel^ taieut aussi ouvertement et aussi librement que si on eût oublié que Ton avait des maîtres. Rien cependant ne pénétra si vivement Tibère que le zèle en^ammé qu'on témoignait pour j|:gri|)pine: un I appelait l'unique re^te du sang d'Auguste , le seul exemple desmaurs antiques, et, les yeux levés au ciel , on su])pliait les dieux de con« »çrver sa race , et de la faire survivre aux médians. »
précision nombreuse , cette simplicité énergique , cette plénitude de pensées et d*afFections profondes , cette gravité plus éloignée encore de la froideur que de remportement* On a écrit simplement V histoire ; mais trop souvent cette simplicité a été négligée, inculte et sans noblesse. Tantôt on a voulu prendre un style développé ; il a été faible , traînant et lâche : tantôt un style concis et serré ; et il a été sec et dur : tantôt un style abondant et pompeux; et il a été emphatique : tantôt un style familier; et il a été rampant. On ' s'est dit que V histoire n'était pas Péloquence; on s'est trompé ; c'est l'éloquence même , mais retenue comme un coursier fougueux que le frein réduirait au pas , et qui , dans son allure , conserverait encore et sa vigueur et sa beauté. C'est ainsi que , dans Thucydide, dans Xénophon, dans Tite-Lîve, , dans Tacite , et parmi nous dans Bossuet et dans Voltaire , on reconnaît toujours une abondance qui se ménage , une chaleur qui se lenjpère, une force qui se contient et qui règle ses mouvemens; au liey que dans les écrivains à qui manquent les nerfs et la vigueur dé l'éloquence, ce qu'ils appellent sobriété dans Texpression n'est que de l'indi-.
gence ; ce qu'ils appellent retenue n*est souvent rien que mollesse etjangueur.,
Le vrai mérite du style de Yhistoire sera donc de s'accommoder à son sujet et à son objet./ Ces détails si intétessans des Vies de Plutarque seraient insoutenables dans une histoire générale de la Grèce ou de l'Italie. Cette belle simplicité des Commentaires de César aurait été de la sécheresse dans les Décades de Ttte-Livé. La somptuosité du lan- • gage de Tite-Live aurait été du faste dans les Mémoires de César. Le cardinal de Retz eût été ridicule, s'il eut pris le ton grave et sententieux du président de Thoù , ou s'il nous eut décrit la Fronde , du style qui convient aux révolutions romaines.
£n un mot , dans son tissu même le plus uni , le style de V histoire doit être simple avec dignité , et d'un naturel également éloigné de l'affectation et de la négligence , de l'enflure et de la bassesse; et autant il rejette ces hyperboles de Florus, lorsqu'il nous dit que les vaisseaux d'Antoine faisaient gémir la mer et fatiguaient les vents * ; et de César , que TO-
* Non sine gemitu maris et labore /ventorum fereharuur.
céan , plus tranquille et plus favorable, Pavait laisse passer d'Angleterre aux bords de ' la Gaule , comme en reconnaissant qu'il ne pouvait lui résister * 3 et de Lucullus , qu'if sem« blait qu'ayant fait alliance ayec la mer et les tem|>étes , il leur eàt donné la flotte de Mithridate à combattre et à disperser/^; et de Camille , que l'inondation du sang gaulois avait éteinjt dans Rome tous les restes de Tincendie***; auJtant, dis-je, la gravité dia style de rAiVtow rejette ces extrava^^^ances , jutant sa dignité rebute le langage commuU', le ton bourg;eois , les phrases proverbiales des écrivains qui , parmi nous , semblent ayoir travesti Vhisioire à dessein de la dégrader , comme dans ces expressions que Voltaire a notées : Le général poursuit sa pointe. Les ennemis furent battus à plate couture, Jls s'enfuirent à vaudéroute. Il se prêta à des,
* Ipso quçque Oc^ano tr^r^uillo magis «t propiào, quasi imparem sefaterehw,
** Plane (quasi Lucullas , quodam cum fluetibiis prth- ^Iliaque commercio , Jebellandum ttadidisse régent 'ventis nfideretur,
* Ut omnia incendiorum vestigia gaUici tanguinis, inondationedeleret.
Ut5TOIB.E. 49
propositions de paix après avoir chanté victoire. Les lég^ns vinrent au-devant de Dru^ sus par manière dacquit. Un soldai romain se donnait à dix as par jour ^ corps et âme.
Certes , ce n'était pas ainsi que les anciens écrivaient V histoire : non seulement dans les choses les plus communes^ ils s'énonçaient avec décence , mais souTcni, dftns les ^andes choses^ sollicités par le besoin d'exprimer ^i- ▼ement un trait de caractère , une pensée neuve et hardie , leur style s'élevait jjisqu'au ton le plus haut : c'est ainsi que Tacite a peint Teffiroi de Caligula, lorsque Tibère ,' que l'on croyait mourant^ revint un moment à la vie :
Cœsar in silentio fixus a summa spe novissima exspectabat. C'est ainsi qu'il a peinl le deuil de Rome aux funérailles do-Germanieus : Dies modo per silentium vas tu s y modo ploratibus inquies, Plutarque a de même exprimé en poète l'extrémité où Rome était réduite à l'arrivée de Camille : Rome était dans la balance avec Vépée de Brennus; et la révolution qu'opéra son retour : // ramena fi.ome dans Rome.
Je ne me lasse point de citer ce^ modèles, tout désespéraus qu'ils me semblent^ et à commencer par moi-même, je ne ceï^erai de dire,
5o HTTMlfl.
à ceux qui veulent, en écrivant V histoire ^ se rendre intéressans pour la postérité, ce qu'Horace disait aux poètes latins en parlant des Grecs : »
^octurna versate manu, versate diuma.