‹ Elémens de littérature (volume 5)Chapitre 10 sur 29 · INTRIGUE · texte numérisé non relu

INTRIGUE

trie ? Ce doute suffit pour remuer fort«mciït rame des spectateurs. Ainsi , tous les grands sujets du théâtre ancien se sont passés à' intrigue. Mais lorsqu'il n'y a eu rien à attendre du dehors , et qu'il a fallu soutenir par le jeu des passions et des caractères ijine action de ' cinq actes, V intrigue^ plus simple et' mieux combinée , a demandé infiniment plus d'art.

Voyez TRAGÉDIE.

La/ comédie grecque * dans ses deux premiers âges , n'était pas mieux intriguée que la tragédie : Ton en va juger pât l'esquisse de i'nne des pièces d'Aristophane, et de l'une des plus célèbres ; elle à pour titre : Les Che^ valiers,

Cléon , trésorier et général d'armée , fils dècorroyeur et corroyeur lui-même, arrivé par la brigue au gouvernement de l'État, actuellement en place et en pleine puissance , fut l'objet de cette satire , dans laquelle il était nommé et représenté en personne.

Démosthène et Nicîas ( ce Démosthène n'est pas l'orateur), esclaves dans la maison où Cléon s'est introduit , ouvrent la scène :

« Nous avons , disent-ils , un maître dur , homme colère et emporté , vieillard difficile et sourd (ce personnage c'est le peuple) j il ^

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y a quelle tçimps qu'il s'est J^ïsé d'acheter, un csclaye corroyeur ,. uitrigant , délateur ûefîé. Ce fripon , connaissant bien son vieil-' lard , s'est étudié à le flatter ,.à le gagner , à le séduire. Peuple d^ Athènes , lui dit-il, repo^ sez-vous après vos assemblées , buvez y manr gezy etc. li s'est insinué dans les bonnes grâces du vieillard \ il nous pille tous , et il a toujours !« fouet de cuir .en main pour nous empêcher de nous jplaindrc. » Ils veulent donc s'enfuir chez les Lacédémoniens ; mais trouvant Cléon endo|*nii et ^ans l'ivresse , ils lui volent ses oracles , c'est-à-dire les ré-, ponses que lui ont faites les. oracles qu'il a consultés. Dans ces réponses, il est dit qu'un vendeur de boudin et. d'andouilles succédera au vendeur de cuir. Nicias et Démosthène cherchent ce libérateur : Agatocrite^ ( c'est le charcutier) , fort étonné du sort qu'on lui annonce , ne sait, comment s'y prendre pour gouverner l'Etat. « Pauvre homme ! lui dit Pémosjjiène „ rien n'est plus facile ; tu n'auras qu'à faire tonmétiçr, tout brouiller , allécher le peuple , et le duper; voilà ce que tu fais. N'as- tu pas d'ailleurs la voix forte , l'cloquence impudente ,' le génie malin et la charlatanerie du marché? C'est ^s qii'il n'en faut.

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crois-moi, pour le gouvernement d'4t^ène9. »

Ils Topposeiit donc'à Cléon , sous la protection des chevaliers; et voilà un général d'armée et an marchand de saucisses qui se disputent le prix de Timpudence et de la force des poumons. II. n'est point de crimes infâmes qu'ils ne s'imputent l'un à l'autre; et i^our finir l'acte , ils s'appellent- réciproquement devant le sénat , où ils vont s'accuser.

Dans le second acte , Àgatocrite raconte ce qui s'est passé au tribunal des juges , où Cléon a été vaincu. Celui-ci arrive : nouveau^ combat d'impuaence ; et Cléon en appelle au peuple. Le peuple parait en personne ; « Venez , lui dit Cléon , mon cher petit peuple ; venez , mon père. » Le vieillard gronde , et parait imbécile ; les deux concurrens le caressent. Lé peuple incline pour le vendeur de chair. Cléon a recours à ses oracles : Agatocrite lui oppose lés siens. Le peuple consent à les entendre.

La lecture de ces oracles fhit le stjct du troisième acte. Le peuple parait indécis. Cléon, . pour dernière ressource , invile le peuple à un festin ; Aga récrite lui en offre autant. Ce régal , où chacun présente an peuple ses mets fRvoris, remplitleimatricmeacte. Agjatocrité

. • INTRiCÙiS. l^t^

proposé au peuple dé fouiller dans les deux mannes où étaient les -vîând^ ; là' sîemieéc trouve vide, îl- a donné "àu pteuplfe tout ce qull avait;' celle de Cléon est encore pleine. lié peuple ; îndîgné contre Clt'oh ; veut lui çterla couroniie pour la donner à s'ohrîvâl} maîi Cléoh allègue un oracle de Délpbesqui désigne son successeur. Il récite l'oracle , et à chaque trait de ressemblance , il reconnaît qu'il s*accomplit : car , selon Toracle /le digne successeur de Cléondoit être un homme vil', Un vendeur de chair, un voleur,iin parjure,uA imposteur^ etc. Alors Cïéon s*écrie : « Adieu , chère couronné , je \e quitte à " nîgrct ; un autre te portera , sinoû* plus grand voleur , dtt moins plus fortuné. » '

Dans' le cinquième acte, Agatocrîte a rajeuni le -peuple : ail est, dit-ît, reiïevenu tei qu'il éiaî^ dû temps des Miltiade et des Aristide, w Le peuple rajeuni paraît. Il a |y^Tdu là mémoire , il demande qu*on Hnstrulse des sottises qu'il a faites du temps de Cléon : Agatocrîte les lui raconte; le peup^e- en- rougît. Agatocrite l'interroge sur la façon doiit il se comportera à l'avenir. Il répond : Enpersonne sage, Agatocrite produit deux femnies , qui «ont les anciennes àlTîances de Lacëdémone

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et d'Atibènes, que Cléon retenait captives ; et ou leur r«nd la liberté.

Indépendamment de la grossièreté , de la bassesse et de Fâcreté satirique de cette farce , très-utile d'ailleurs sans doute dans un , état républicain, on voit combien V intrigue en est bizarrement tissue : c'est la manière d'Aristophane.

La comédie du troisième âge , celle de Ménandre , était mieux composée. Il fallait que y intrigue en fut bien simple, puisque Térençe , dont les pièces ne sont pas elles-mêmes fort intriguées , était ^obligé , en l'imitant , de réunir deux de ses-^ fables pour en faire une, et que pour cela ses critiques rappellent un demi-Ménandre.

Plante, si inférieur à Tjérence du côté de rélégance , du naturel et de la vérité des mœurs , .est supérieur à lui du côté dç V intrigue : son action est plus vive, plus animée,, et plus féconde, en incidens comiques.

C'^t le genre de Plante que les Espagnols semblent avoir pris , mais avec un fonds de mœui^ différentes. Les Italiens, à l'exemple des Espagnols , et les Anglais , à l'exemple des uns et des autres , ont chargé d'incidens Vintrigue de leurs comédies. Comme eux , nous

HXTlf^lCXT,^ ' î5l

^Yons élélong-t^iopç pluj occupés du cQnfiiqiie d'incidens que du comiquQ de mœurs : des fourbeii^s , des méprises ^ des rencontres em~ ][>ai:rassante$ pour les fripons ou pour les dupes , voilà ce qui^ occupait la scène ; et MojLière lui-méuie , daps^se^ premières pièces, lei^bl^t^^'avoirconQu encore que ces sources du ridicule.

Mais lorsqu'une fois il eut reconnu que c'était aux mœurs qu'il fallait s'attacher ; que la vanité , Tamour-propre , les prétentions manquées, et les maladresses des sots, leurs faiblesses , leurs duperies , leurs méprises et leurs traveïs , les maladies de l'esgrit et les vices du caractère , j'entends les vices méprisables , plus importuns que dangereux, étaient les vrais, objets, d'un comique à la fois plaisant et ^utaire , ce fut à la peinture et èi la correc-^ tion des mœurs qu'il s*attacba sérieusement , subordonnant V intrigua aux caractères , et n'emplo^^ant les situations qu'à mettre en évidence le ridicule humiliant qu'il voulait livrer au mépris. Dès lors V intrigue comique ne fut que le tissu de ces. situatioas risililes où To^

• s'engage par faiblesse , par imprudence , par erreur , ou par quelqu'un de ces travers d*es-

. prit ou de ces vices d'âme , qui sont asse»

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punis par leurs propres bérues et par Tinsult» qiii fessuit' C'est dé'ns cet esprit et avec ce grand art que fut tissue V intrigue de f Avare , de YEcoie des Femmes , de VEeolè des Mti.-^ ris , de George Duhdin , du TaHufe : modèles eifrayans, même pouf le génie , et dont Tesprit et le talent nlédioictes n'approcheront jamais.

, mVENTION POÉTIQUE.

. Pour concevoir l'objet de la poésie dans toute son étendre, il faut oser considérer la nature comme présente à l'intelligence suprême. Alors tout ce qui, dans le jeu des é^é- «mens , dans l'organisation d^-s étrés vîrans , animés, sensibks^ à pu concourir, soit att physique, soit au moral, à varier ïe spectacle mobile et successiiT de l'univers, est réuni dans le même tableau. Ce n'est pas tout : à l'ordre présent , aux vicissitudes passées , se joint la chafne infinie des possibles , d'aprè» Tessence même des êtres ; et non seulement ce qui est , mais ce qui serait dans l'immensité ' du temps et de resj)ace , si la nature développait jamais le trésor inépuisable de» geràies

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renfermés datas son sein. C'est ainsi que Dieu voit la nature ; c'est ainsi que , selon sa faiblesse , le poète doit la contempler. S'eropa-rer des causes secondes , les faire agir , dans sa pensée, selon les lois de leur harmonie; réaliser ainsi les possibles ; rassembler les débris du passé , hâter la fécondité ée l'avenir ; donner une existence apparente et sensible à ce qui n'est encore et ne sera peut-être jamais que dans l'essence idéale des choses : c*est ce qu'on a'ppëlle inventer. Il ne faut donc pas être sUi^ris si Ton a regardé le génie poétique comme une émanation de la Difvinité raéine, , ingenium cui Mt^^cuimens dmnior; et si Ton a dit de la poésie qu'elle- semblait 'disposer lés choses atec le plein pouvoir d'un Dieu : Fidétiirsane tes ij^sas vehiii alter Deus con" dere. On voit par là combien le champ de la fietion doit être vaste, et combien V inventeur^ qiui s'élance dans la carrière des possibles , laissé loin de lui l'imitateur fidèle et timide , qui peint ce qu'il a sous les yeux.

Ramenons cependant à la vérité pratiqué ces spéculations transcendantes. Tout ce qui est possible n*est pas vraisemblable ; tout ce qui -est vraisemblable ri'est pas intéressant. La vraisemblance consiste à n'attiîbùer à la

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nature que des procédés confomies a ses lois et à ses facultés connues : or cette prescience des possibles ne s*étehd guère au-delà des faits. Notre imagination devancera bien la nature à quelques pas de la réalité ; mais à une certaine distance , eUe s'égare et ne reconnaît plus le chemin qu'on lui fait tenir.

D'un autre c6té> rien ne nous touche que ce qui nous approche ; et l'intérêt tient aux rapports que les objets ont avec nous-mépies :

or des possibles trop éloignés n'ont plus avec nous aucun rapport , ni de ressemblance , ni d'influence. Ainsi , le génie poétique ne fûtil pas limité par sa propre Jail^lésse et par le cercle étroit de ses moyens, iLle serait par notre manière de concevoir el de sentir. Lci spectacle qu'il donne est fait pour no|is : il doit donc , pour nous plaire , se mesiurer à las pQrtée de notrç vue. On reproche à Homère d'avoir fait des hommes de ses dieux , pouvaitil en faire a:utre chose ? Oyide, ppur nous rendre sensible le palais du dieu de la lumière, n'a-t-il pas été obligé de le bâtir a^vec des grains de notre sable , les plus luisans qu'il a pu choisir ? Inventer 4, ce n'est donc pas .sç jeter dans des possibles auxquels nos sens xue peuvent atteindre \ c'est, combiner div^s^-^

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ment nos perceptions , nos affections , ce qui se passe au milieYi de nous , autour de nous , en nous-mêmes.

Le froid copiste , je Tavoue , ne mérite pasle nom d'inventeur; mais celui qui découvre, saisît ^ développe dans les objets ce que n*y voit pas le commun des hommes; celui qui compose un tout idSal , intéressant et nouveau , d'un assemblage de choses connues , ou qtii donne à un tout existant une vie ^ une grâce, une beauté nouvelle; celui-là, disje , est poète , ou Corneille et Homère ne le sont pas.

. L'histoire^ la scène du monde, donne quelquefois, les causes sans les effets ,. quel-; quefois les effets sans les causes , quelquefois les causes et les effets sans les moyens , plus rarement le tout ensemble. Il est certain que plus elle donne , moins elle laisse de gloire " au génie. Mais en supposant même que le tissu defe événemens soit tel que la vérité dérobe à la fiction le mérite de l'ordonnance , pourvu que le poète s'applique à donner aux mœurs , aux descriptions, aux tableaux qu'il imité, cette vérité intéressante qui persuade , touche , captive et saisit l'âme des lecteurs ; ce talent deTeproduirc la nature > de la rendre présente

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aux yeux de Tesprit , surtout de Tagrandir , ne suffit-il pas pour élevrtr rimitateur audesstis de Thistorien , du philosophe et de tout ce qui n'est pas po.ète ?

Si la matière de la poésie éUtk ta même que celle de Vhistoire , dit Castelvetrq , eUe ne serait plus une ressemblance , mais la réalité même; et «est 'd'après ce sophisme qu'il refuse le nom de poète à celui qui , comme Lucain , s'attache à la -vérité historique.

Assurément si te poète ne faisait dire et penser à ses personnages que ce qu'ils ont dit • et pensé réellement ou selom Thistbire ; par exemple, si Tauteur de Rome sauvée avaic mis dans la bouche de Gatilina les harangues mêmes de Salluste, et dans la bouche du consul des morceaux pri^ de ses oraisons , il ne serait poète que par le style. Mars si , d'après un caractère connu dans Thistoire ou dans la société , l'auteur invente les idées , les sentimens , le Lmgage qu'il lui attribue , plus il persuade qu'il ne feint pas , et plus il excelle dans Tart de feindre. Nous croyons tous avoir entendu ce que disant les acteurs de Molière , nbus croyons les avoir connus : c'est le prestige de sa composition ; et c'est à force d'être

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poète xjull fait croife qu*il ne Test pas. Montagne donne le^néme ék>ge à Térence. « Je le trouve admirable^ dit -il, à représenter »" au vif les mouvemens de l'àme et la condition de nos mœurs. A toute heure , nos actions me rejettent à lui. Je ne puis, le lire si souvent , que je n'y trouve quelque beauté et ,gràce nouvelle. »

Ainsi les sujets les plus favorables, comme les plus critiques , sont quelquefois ceux que la nature a placés le plus près de nous , mais que BOUS voyons , comme on dit , sans les voir, et dont limitation réveille )ih nous le souvenir, par Vatt^tion qu'dle attire. Je dis les plus favorables , parc^queia ressemblance' en étant plus sensible, et le rapport avec nous'-niémes plus immédiat , pins touchant , BOUS nous y intéressons 4av^antage : .je dis aussi les plus critiques y parce que la Comparaison de l'objet avec Tima^e étant plus facile , nous sommes des juges plus éclaivés et plus sévères de la yétité de l'imitation .

Ce qu'appréhendent les^spéculateurs, c'est quç la gloire de l'invention ne manque atk génie -du poète ; et afin qu'il ne soit pas dit qu'il n'a Tien mis du sien dans sa composition^ ils l'ont obligé à ne prendre des

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historiens et des-anciens poètes que les faits ,. et à changer les circonstances des temps , des lieux et des personnes. C'est à ce déguisement facile et vain qu'on attache le mérite de V invention , le triomphe de la poésie; et tandis qu'on attribue à un plagiaire adroit toute la gloire du poète , * on refuse le titre dé poëme aux Géorgiques de Virgile , et à tout ce qui ne traite que des sciences et des arts : <t N'y ayant rien , dans ces compositions , dit Castelvetro, par où Tauteur se puisse vanter d'être poète , quand même il serait inventeur^ ajoute-t-il , car alors il n'aurait fait que découvrir la vérité qui était dans la nature des choses. Il serait artisj^ , philosophe excellent; mais il ne serait pas poète. » Voilà où conduit une équivoque de mots , quand les idées n'ont pour appui % qu'une théorie vagUe et confuse. « La poésie est une ressemblance ; donc tout ce* qui a son modèle dans l'histoire ou dans la nature .n'est pas de la poésie. »

Ainsi raisonne Castelvetro. Quintilien avait le même préjugé ,• quand il croyait devoir placer Lucain au nombre des rhéteurs , plutôt qu'au nombre des poètes. Scaliger s'y est mépris d'une autre façon , en n'accordant la qualité de poète à Lucain que parce qu'il a

POÉTIQUE. tSg

écrit tn vers , et en faveur de quelques incidens merveilleux dont il a orné son poème.

Ceâ critiques auraient dû voir que la difficulté *n'est pas. de déplacer et de combiner diversement des faits arrivés mille fois , comme un massacre , une tempête , un incendie , une bataille , et tous ces événemens si communs dans les annales de la malheureuse humanité ; mais de les rendre présens à la pensée par une peinture fidèle et vivante.

C*est là le vrai talent du poète, Qt le mérite de Lucain. Il ne fallait ^as beaucoup de génie pour imaginer que la femme de Caton , qu'il avait cédée à Hortensias , vînt, après la mort de celui-ci , supplier Caton de la reprendre ; mais que Ton me cite dans l'antiquité un tableau d'une ordonnance plus belle et plus simple , d'un ton de couleur plus rare et plus vrai , d'une expression plus naturelle et plus singulière en même temps , que ce triste et pieux hyménée.

C'est aussi le talent de peindre qui caractérise le poëme didactique, et qui le distingue de tout ce qui ne fait que décrire sans imiter.

Le Tasse , se laissant aller au préjugé que je viens de combattre , définit la poésie Vfmî^

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POÉTIQUE. ,5g

écrit tn vers , et en faveur de quelques incidens merveiUeux dont il a orné son poème.

Ces critiques auraient dû voir que la difficulté n'est pas. de déplacer et de combiner diversement des faits arrivés mille fois , comme un massacre, une tempête , un incendie, une bataUle, et tous ces événemens si communs dans les annales de la malheureuse liumanité; mais de les rendre présens à la pensée par une peinture fidèle et vivante.

C est là le vrai talent du poète, çt le mérite de i-ucain. Il ne fallait^as beaucoup de génie pour imaginer que la femme de Caton , qu'il avait cédée à Hortensias , vînt , après la mort celui^î^ supplier Caton de la reprendre; înais que Von jme cite dans Fant^uiré un ^!!iT "^r^^ ordonnance plus bcl^e et plus Ij^ î^^ ^^ couleur plu? tare et plus pression plus naturel^ et plus Heme temps , que ce triste et

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omniûrn etprimum etverurfi ,ejcistimem.' In eu enim ficta omnia fit. niateria quœsita tota. (Seal.) Ainsi chacun donne dans l'exeès. Je suis bien persuadé qu'il n'y a pas moins de mérite à former dans sa pensée les caractères du Misanthrope et du lartufe, qu'à imaginer ceux d'Ulysse , d'Achille et de Nestor; mais pour cela Molière est-il plus -vaiment poète qu'Homère ?

Que le sujet soit pris dan^ l'ordre des faits oti des possibles , prèât de nous on loin de nous, cela est égal quant à V invention ; mais ce qioi ne Test pas , c'est que le fonds en soit heureux et riche : de là . dépend la facilité , l'agrément du travail , le courage «çt l'énuilaf' tion du poète , et souvent le succès du poème. Il est possible que l'histoire, la fable., la société vous présentent . iin tabjieau disposé à SQuhait; mais les exemples en sont bien. rares. Le sujet le plus favorable est toujours faible et déf^tueux par quelque 'endroit. Il i^e faut pas fte laisser décourager aisément par la difficulté de suppléer à ce qui lui manque ; mais aussi ne faut-il pas se livrer avec trop de confiance à la séduction d'un côté brillant.

Un poè'me est une machine dans laquelle * ^o\% être combiné pour produire un

Mouvement commun. Le morceau le mieiyc travaillé n'a de valeur qu'aut^t qu*il ' est une pièce essentielle de la machine , et qu'il y remplit exactement sa place et sa destination. Ce n'est donc jamais la beauté de tella ou telle partie qui doit déterminer le choix du sujet. Dans Tépopée , dans la. tragédie , le mouvement que Ton veut produire , c'est une action intéressante , et qui dans son COUTS répande l'illusion , l'inquiétude , lagurprise , la terreur et la pitié. Les premiers « mobiles de l'action , chez les Grecs, ce sont 'communément les dieux et les destins ^ chez nous , les passions humaines : les roues de la machine , ce sont les caractères ; Fintrigue en est l'enchaînement ; et l'effetqui résulte de leur jeu comibiné , c'est Tillusion , le pathétique , le plaisir et l'utilité. On dira la même chose de la comédie , en mettant le ridicule à la place du pathétique. Il en ^t ainsi de tous les genres de poésie , relativement à leur caractère et à la fin qu'ils se proposent. On n'a donc pas inventé un siijet lorsqu'on a tro>(ivé quelques pièces de cette machine ^ mais lorsqu'on a le système complet de^a composition et de ses mouvemens.

. li faut avoir éprouvé soi-même le» diffi-

tSlf iirvKKrTioï*

cultes de cette première disposition, pour sentir combien sont frivoles et puérilement imporftin^es cei| règles dont on étourdit les^ poèt^,' d'inventer la fable avant les personnages , et de généraliser d'abord v^on action avant d y attacher les circonstances particulières des temps , des lieux et des personnes.

Il est certain que , s'il se présente aux yeux du poète une fable ancftiyme qui soit intéressante, il cherchera dans rhistoire une placé ^ qui lui convienne , et des noms auxquelîi l'adapter; mais fallait- il abandonner le sujet de Cintia , de Brutus , de la mort de César, parce qu'il n'y avait à changer ni les noms , ni Fépoque , ni le lieu de la scène ? H est tout simple ique les sujets- comiques se présentent sanâ aucune circonstance particulière dé lien* ; de temps et de per^nne<s ; mais combien âé sujets héroïques ne viennent dans l'esprit dii poète, ^ju'-à la lecture de Phistoite ? Faut-il , pour lés rendre dignes de lii poésie , les dépouiller des circonstances dont on les trouve accompagnés ? Je veux croire possible, avec Le Bossu j qu'Homère , comme LaFontahiô', commença^par inventer la moralité de *es poèmes , et puisr l'action , et puis les pèrsôn-*nages. Mais supposons que , de son temps ,

POÉTIQUE.. l65

on sût par tradition qu'an siëge dé Troie \vs héros de la Grèce s'étaient disputé une esclave, qu'un sujet si vain les avait diyisés, que l'armée en avait souffey|y et que leur réconciliation avait seule empêché leur ruine ; supposons qu'Homère se fût dit à lui-mém«:

Foilà comme les peuples sont punis des /o lies des. rois ; il faut faire de cet exemple une leçon qui les étonne. Si c'était ainsi que lui fût venu le dessein de l'Iliade, Homère en serait-il moins poète ? Tlliade en serait-elle moins un poème , parce que le sujet n'aurait pas été conçu par abstraction et dénué de ces circonstances ? En vérité les arts de génie ont assez de difficultés réelles, sans qu'on leur en fasse de chimériques. Il faut prendre un sujet comme il se présente, et ne regarder qu'à l'effet qu'il est capable de pro4uire. Int^es- S6r , plaire, instruire , voilà le comble de l'art; et rien de tout cela n'exige que le sujet soit inventé de telle ou telle façon.

Il y a pour le poète , comme pour le peintre , des modèles qui ne Varient point. Pour se les retracer fidèlement , il' faut une imagination vive ,.et rien de plus ; pour les peindre , il'suffit de les avoir présens , et desavoir manier la langue , qui est le pihceau de la

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poésie. Mais il y a des détails d*iine nature mobile et changeante, dont le modèle ne tient point en place : l'artiste alors est obligé de peindre d'après le miroir de la pensée ; et c'est là qu'il est difficile de donner a l'imitation cet air de vérité qui nous séduit et qui nous enchante. Aussi la peinture et la sculpture préfèrent-elles la nature en repos à la nature ^en nipuYement, et cependant elles n'ont jamais qu'un moment à saisir et à rendre ; au lieu que la poésie doit pouvoir suivre la nature dans ses progrès les plus insensibles, dans ses mouvemens lés plus rapides^ dans ses détours les plus secrets. Virgile et Racine avaient supérieurement ce génie inventeur àe% détails : Homère et Corneille possédaient au plus haut degré le génie inventeur de l'ensemble.

Mais un don plus rare .que celui de Vinpeniion , c'est celui du choix. La nature est présente à tous les hommes, et presque la même à tous les yeux. Voir n'est rien , discerner est tout ; et l'avantage de l'homme supérieur sur l'homme médiocre est de mieux saisir ce qui lui convient. • .

L'auteur du poème sur l'art de peindre , Watelet , a fait voir que la bçUe nature n'est

pas la même dans un Faune que dans un 'Apollon , et dans une Vénus que dans une Diane. En effet , l'idée du beau individuel dans les arts varie sans cesse , par la raison qu'elle n'est point absolue , et que tout ce qui dépend des relations doit changer comme elles. Qu'on demande à ceux qui ont voulu généraliser Tidéé de la belle ' nature , quels^ sont les traits qui conviennent à un bel arbre ; pourquoi le peintre et le poète préfèrent ïe vieux chêne brisé par les vents , brùlé , mutilé par la foudre , au jeune orme dont les rameaux forment un si riant ombrage ; pourquoi Farbre déraciné , qui couvre la terre de ses débris ,

^argendo a terra le sue spogUe ecelse ,

Monstrando al sol la sua squalUda sterpe, Dante. .

pourquoi cet arbre est plus précieux au peintre et au poète que Tarbre qui^ dans sa vigueur, fait Tornement d'une campagne.

Il y a des choses qu'on est las de voir , et dont l'imitation est usée : voilà celles qu'il est bon d'éviter. Mais il y a des choses communes ^ur lesquels nos esprits n'ont jamais fait que voltiger sans réflexion , dont le tableau simple et naïf peut plaire , toucher , émouvoir. !•«

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poète qui a su les tirer de la foule , les placer avec avantage et les peindre avec agrément , nous fait donc un plaisir nouveau , et pour nous causer une douce surprise , ce vrai , quoi qu'en ait dit Louis Racine ^ n*a besoin d'aucun mélange de grandeur ni de merveilleux. Lorsqu'un des bergers de Tkéocrite ôtc une épine du pied de son compagnon et lui conseille de ne plus aller nu-pieds, ce tableau né nous fait aucun plaisir , je Tavoue ; maj^ est-«e à cause de sa simplicité ? non , c'est qu'il ne réveille en nous aucune idée , aucun, sentiment qiii nous plaise. L'idylle de Gesner, où un berger trouve son père endormi n'a rien que de très-simple ; cependant elle nous plaît , parce qu'elle nous attendrit. Ce n'est point une nature prise de loin , c'est la piété d'un fils pour un père , et heureusement rien n'est plus commun. Lorsqu'un dea bergers de Virgile dit à son troupeau :

Ite, meee ,/elûc quondam pecus ite , capeUœ t Non ego ^ospostkac, ^iridi proj'ectus in antro * Dumosa pondère ppocul de rupe videbo. •

ces vers , le plus parfait modèle du style pastoral , nous {ont un plaisir sensible , et cependant où en est le merveilleux ? c'est le

naturel le plus pur ; mais ce naturel ^t intéressant, et la simplicité même en fait le charme.

Le vrai simple n'a donc pas toujours besoin d'être relevé par des circonst^noes qui Tennoblissent. , Mais en le supposant , au moinft &ut-il savpir à quel caractère les tlistinguer pour les recueillir ; et cette nature idéale est un labyrinthe dont Socrate lui seul nous a doiiné le fil. « Pensez-vous , disait-ilà Alcibiade , que ce qui est bon ne soif pas beau ? N'avez-voift'pas remarqué que ces qualités se confondent ? La>Tertu est belle dans le même

sens qu'elle est bonne La beauté des

corps résulte aussi de cette forme qui constitue leur bonté , et dans toutes les circonstances de la vie , le même objet est constamment regardé comme beau, lorsqu'il est tel que l'exigent sa destination et son usage. » Voilà précisément le point de réunion de la bonté et de la beauté poétique , ie parfait accord du moyen. qu'on emploie aveè la fin qu* on s& propose. Or les vues dans lesquelles opère la poésie ne sont pas celles de Ja nature : la bonté^ la beauté poétique n'est donc pas la l^eauté -^ la bonté naturelle, Ce qui même est bûaii pour «m art peut ne l'être^pas pour

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