INTÉRÊT
ÀFFEGTioif de rame qui lui est chère et qui l'attache à son objet. Dans un récit , . dans une peinture y, dans une scène , dans un ouvrage d'esprit en général , c'est l'attrait de rémotion qu'il nous cause , ou le plaisir que nous éprouvons à en être émus de curiosité , d'inquiétude^ de crainte, de pitié, d^admiration , etc.
J'ai déjà distingué ailleurs Y intérêt de l'art et celui de la chose.
L'art .nous attache ou par le plaisir, de nous trouver nous-mêmes aâsede éclairés ^ assez sensibles pour en saisir les finesses, pour en admirer les beauté», ou par le plaisir de voir
lao INTÉRÊT.
dans nos semblables ces falens , celte kmc , ce génie , ce don de plaire , d'émouvoir, d'instruire, de persuader, etc. Ce plaisir augmente à mesure que Fart présente plus de difficultés et suppose plus de talens. Mais il s*affaibliraié bientôt , s'il n*était pas soutenu par Y intérêt de la chose ; et tout seul il est trop léger pour valoir la peine qu'il donne. Le poète aura donc soin de choisir des sujets qui , par leur agrément ou leur utilité , soient dignes d'exercer son génie ; sans quoi Tabus du talent changerait en un froid dédain ce premier mouvement de surprise et d'admiration que la difficulté vaincue aurait causé.
'L'iintérêt de la chose n'est pas /noins relatff à romour de notis-mêmes qiie l'intérêt dfe Fart. S'oit que la poésie , par exemple , prenne pour objets des êtres comme nous, doués d'intelligence et de sentiment, ou des êtres sans vie et s^ns âtnc , c'est toujours par uii'c relation qui nous est personnelle que ce sentiment nous saisît. Il esl seulement plus où moins vif ^ selon que le rapport qu*il suppose de l'objet à nous est plus ou mioins direct et * sensible.
Lfe rapport des o^etâ avec nous-mêmes est >fîe ressemblance ou d'influence ; .de ressem»
.INTKXIÊT. ^^T I
hlance , par les qualités qni les rapproclient ■ de notre condition ^ d*influence , par Tidée dti bien on du mal qni peut nous en arriver, et d'où hait le désir où la crainte. J'ai fait voir, en parlant des momemens dit style eXàeA moyens de l'animer, comme la poésie nouS met partout en société avec nos semblables , en attribuant à tout ce qui peut avoir quelque ap^rence de sensibilité une âme pareille à la nôtre. Il n'est donc pas difficile de conce^ voir par quelle ressemblance deux jeunes arbrisseaux qui'élendeUt leurs branches potit les entrelacer, deux ruisseaux qtii , par mille détours , ' cherchent la pente qui les rapproche , participent à Vintétetque nous inspiï^ent deux amans. Qu'on se demafnde^ à soi-même d'où naît le plaisir délicat et vif que nous fait le tableau de la belle saison , lorsque la terre est en amour , comme 'disent si bien les laboureurs ; que Ton se demande d'où nait l'impression de mélancolie que fait sur nous l'image de l'automne , lorsque les forêts et les champs se dépouillent, et que lanstfurb semble dépétir de vieillesse; on trouvera qufe le printemps nous invite à des noces universelles , et l'automne" à des funérailles, et que nous y assistons à peu près comme à celles de' nos pareils.
laS INTERET.
Lorsque la peinture d'un paysage riant et paisible vous cause une dpuce émotion , une rêverie agréable, consultez -vous, et vous trouverez que , dans ce moment , vous vous supposez assîÀ au pied de cehétrc , au bord de ce ruisseau , sur cette ierbe tendre et fleurie , au milieu de ces troupeaux , qui , de retour . le soir au village , vous donneront un lait délicieux. Si ce n'est pas vous, c'est un de vos semblables que vous croyez voir dans cet état fortuné; mais son bonheur est si près de vous , qu'il dépend de vous d'en jouir : et celte pensée est pour vous ce qu'est pour l'avare la vue de son or , l'équivalent de la jouissance. Mais à ce tableau que vous présente la nature , le poètc/sait qu'il manque quelque chose. Il place une bergère au bord du ruisseau ; il la fait jeune et jolie, ni trop négligée , de peur de blesser votre 'délicatesse, ni trop parée, de peur de détruire votre illusion. 11 lui donne un air simple et naïf, car il sait que vous demandez un cœur facile à séduire^ il lui donne une voix touchante , organe d'une âme sensible ; et il la peint se mirant dans l'eau et mêlant des fleurs à ses cheveux , comme pour vous annoncer qu'elle a ce désir de plaire qui supposé le besoin d'aimer. S'il veut jendre le tableau plus piquant^
il . placera loin d'elle un bocage sombre , où TOUS croirez qu'il est facile de Patlircr. Il feindra même qu'un berger Yy appelle : vous le verrez entre les arbres , le feu du désir dans les yeux, et nn mouvement confus de jalousie se mêlera, si elle sourit, au sentiment qu'elle vous inspire.
Je suppose au contraire que le poète veuille vous causer une sombre mélancolie , c'est un désert qu'il vous peindra. Le bruit d'un torrent qui se précipite sur des roclicrs., et qui va dormir dans des gouffres, trouj^le seul dans . ce lieu sauvage le silence de la nature. Vous y voyez dps chênes brisés par la foudre , mais que la hache a respectés ; des montagnes couronnées de frimas terminent l'horizon ; de tous les oiseaux , l'aigle seul ose y déposer les . fruits de ses amours. Il vole , tenant dans ses griffes^ un tendre agneau enlevé à sa mère y et dont le bélenicnt timide se fait entendre dans les airs : cependant l'aigle aux ailes étendues arrive joyeux de sa proie, et la présente à ses petits. Plus bas la louve allaite les siens ; et dans les yeux de cette bête féroce Famour maternel se peint avec douceur. Ces deux actions , toutes simples , concourent avec l'image du lieu à exciter dans l'âme celtô
l3d tUTàKÛT,
crainte que les eîxfanâ àimeiït sî fort à éprdu* ver, et dont l*hoiiinie , qui est toujoùi^s eii-C faut par le cœur, ne dédaigne pas de jouir encore.
Le désir d'être auptè^ de la bergère Vous attacliait au premiei? tableau ; lé ^loisir sècr^ de n'être pas au bord de ce torrent , a*ri pied de ces rochers , parmi ces animaux terribles , vous attache au second : car il n*est pa^ moins doux de contempler les,màux dont on' est exempt , quie de voir les biens dont on peut jouir. •. •
pans l'un et l'autre de ces tableaux , on' ^oit la nature intéressante ; mais lequel deà dieux est celui dé la belle nature ? Cest ce qtii' n'importe guère au poète : car la beauté poé-' fique n'est autre chose que Vintéfét; et pouir lui la belle nature est eellê dont rimitatioii rtoùs émeut comme nous voulons être émus.
Et dans qiièl autre sens dirait-on que ce désert est un beau désert , que ce paysage est un' beau paysage ? Lorsqu'on lit dans Homère que le prêtre d'Apollon^ à qui leâ Grecs avaient refusé de tendre sa fille , s* en allait , en silence, le long du rivage de la nier y dont les flots faisaient un grand %tuit : à la sensation que fait le vague de cette peinture ,
^hsLCvxi6*éci^e :.Cela ei^tbeau ! £tf ortdipment 0n ne veut pas direque cerlvja^ e&t un beau j^vagç , qjoe, cette mer e$t une belle mer; ca|? .41 Fou écarte Tiuiage de !ce père afuigé jqi^ /tf« çfUtit fifi sffç/ice , le restje du tçjbleau n'£^ plus, rien» U çst donc vrai qu'en poésie Jipn n^e^tbeau q^e.pkar les rapports des déil^Us avec Tenseinble, et de T^n^mbie ;ivec jQOus-inénies.
P'oti vient qioe la ^sOijire , embellie dans la réalité, devient si'sçuyept insipide à Vim- ..tfition? d*où, yi^t que la nçi^jirç inculte çt .jb^rute no^s en^b^^i^te da^s rinûtatiôp, qt nous déplaît dans la réalité ? Que rpp re.présenle, soit .ei^ peinture , soit ^^..jpoésie, ;(ce palais dont vous ^doûrez l^ js^rnétrie ..et .la magnificence; il ne vous .cause. iai|.cuu.e «motion ; qu'on vo\is ^etracQ les ruines 4'wi .vieil édjfice , vous êtes saisi d'un sentiwent ^Opafiis que vous cl^é^issez, .sa^s méi^e en dém,éler Ja cauae. Pourquoi .cela ? pourquoi ?' c'est que lun de ces tableaiis est {pathétique, et que l'autre ne Test pas; que celui-ci ne réveille en vous aucuAe idée qui vous émeuve, et que celui-là tient à des choses qui vous donnent à réfléchir. Des générations qui ont disparu de la terre ^ iea
ravages du temps auquel rien n'échappe , les monumens de l* orgueil qu'il a ruinés , la vieil*lesse, la destruction, tout cela vous ramène à vous-même. On ne lit pas sans émotion la réponse de Marins à l'envoyé du gouverneur de Libye : « Tu diras à Sextiiius que tu as va Marius, fugitif, assis sur les ruines de Carthagc.''» Je demandais à un voyageur qui avait parcouru celte Grèce , encore célèbife par les débris de ses monumeifs , je lui demandais , dis-je , si ces lieux étaient fréquentés : « Nous n'y avons trouvé , me dit-il , que le temps qui démolissait en silence. » Cette réponse me saisit.
Examinez tout ce qu'on appelle tableanx pathétiques dans la nature , il semble qu'on y lise la même inscrijjtion qui fut gravée sur une pyramide élevée en mémoire d*^Une érup~ tion du Vésuve : Posteriy posteriy vestra res agitur,^ C'est à ce grand caractère qu'on distingue ce qui porte avec soi un intérêt universel et durable.
Quœque olimjubeant natos incmiaisse parentes,
Ovide.
En général) la nature qui ne dit rien À i^me, qui n'y dscitft au^un sentiment, ou
qui la rebute el la rdvolte par des impressions qu'elle fuît , va contre Tintention du poète , et doit être bannie de la poésie. Celle au conti-aire dont nous sommes émus, comme il Veut q$e nous le soyons et comme nous aimons à Têtre , est celle qu'il doit imiter. Si donc il veut' inspirer la crainte ou le désir, l*ehvie ou la pitié , la joie bu la mélancolie J qu'il interroge son âme : il est certain que pour se. bien conduii^e il n*a qu*à se bien consulter.
Cette règle est encore plus sûre dan» le jiftoral que dans le physique : car celui-éi ne peut agir sur fàme que par des Rapports éloignes et qui ne sont pas également sensibiçs* pour tous les esprits; au lieu que dansl« moral Tâme agit immédiatement sur Fâme :
rien n'est si près de Thômme que Thomme même.
Qu'un- poète décrive un-^incendie , Tîmage des flammes et des débris nous affectera plus ou moins , selon que nous avons l'imagination plus ou moins vive , et le plus grand nombre même en sera faiblement ému. Mais qu'il nous présente simplement^ sur un balcon d« la maison qui brûle , une mère tenant son enfant dans ses bras, et luttant contre la i xa-
.*l34 IITTiÉRÈT.
nature, pour se résoudre à le jetçr, plutôt que de le voir . consumé avec elle par les .flammes qui l'environnent j qu*il la p^^ésente nifsjirant tour à tour, avec des yeuï égarés, J effrayjante hauteur de la chute , et le j^u d'espace ^ plv^ efFray/int ej^core , qijii la sépare ^es feux dévçrans;; ,taiLtQt élevant ^oi| cnfyui v,er^ le ciel a-v^c les rejgar^s ,de Tar^^ntie prière; tantôt prenant aV;ec,violcncei.Jfi V^^r fluiion de.lelais^r tomber, et le retenant tput à coup avec le cri du désespoir et ^es en^ »^r^es maternelles ; alp^s le pressai^t d^ns ^son j^cLi^ et le ba%nant de, ses larnies, et^a^j .^instant mém.e se refusant à ses inçi^centes j:aresse$ qui lui déchirent le pœur : ah ! qui ne .j^nt reffet ,que,ce tal?leau doit faire ^ s'il eçt .peint avec vérité I, . . i
j^ Cpmbien de peintures physiques àài}»
riliade ! en est-il une seule dont rimpcessioju ..soit ajussi g^n^file .que celle des ^dieu^ d'Hec-^ ,ipr et d'Ajidromaque , et d^e la scène âfi ' Jpriam aux pieds d'Achille, demandant le corps 4e son fils ? . . , •
Il arrive quelquefois au théâtre qu'un bon
mot détruit l'cfFet d'un tableau pathétique ; et
le penchant de certains esprits, da lajplus
.vile espèce, à tourner tout en ridicule, est
IN TÉ Ri t.' l35
ce quî éiùigne le plus nos poètes de cette simplicité sublime , si difficile à saisir, et si facile a parô'àièr. Mais il faut avoir le courage (focnre pour lés âmes sensibles, sans nul égard r''?ur cette malignité froide et basse o''- , .^l'CÎiè à rire où' la nature invite à pleurer.
Lofeqiië pour là première fois on exposa sur là scène le tableau des enfans d'Inès aux genoux d* Alphonse , deux mauvais plaisans auraient suffi pour en détruire Fillusion. Un prince , qui connaissait la légèreté de resprit français, avait même cotrseillé à La Mothe' de retrahcber cette belle âcène ; ta Mothe osa rfe pas Fen croire. Il avait peint ce que la nature a déplus tendre et de plus touchant ; et toutes les fois qu'on n'aura que les parodisles à craindre, il faut avoir, comme lui , le courage de les braver.
Il en est des objets qui élèvent l'âme comme dé ceux qui Tatlendrissent. La générosité, la constance, le mépris de l'infortune , de la douleur et de là mort; le dévbûment de soi> même au bien de la patrie , à Tamour ou à Tamitié ; tous les senfimehs Cotfràgenx , toutes les vertus héroïques produisent sut nous des effets infoillibles. Mais voûloii/ que la poésie
1^6 ITCTRICCK.
n'imite que de ces beautés , c*cst vouloir que la petnlure n'emploie que les couleurs de l!arc- en-ciel. Que les partisans de la belle nature nous disent donc si Racine et Corneille ont mal fait de peindre Narcisse et Félix , Mathan, etCléopâtre dansRodogune ? H peut y avoir quelques beautés naturelles dans CleopÂtre, dont le caractère a de la force et de la hauteur; mais dans Tindigne politique et la dureté de Félix , dans la perfidie et la scélératesse de Matlian , ' dans la fourberie, la noirceur et la bassesse de Narcisse y. où trouver la belle nature ? Il faut renoncer à cette idée , et nous réduire à V intention du poète : règle unique, règle universeUe, et qui ramène tout au but de V intérêt.
Mais V intérêt \e plus vif , le plus attachant, le plus fort, est celui de l'aetion dramatique.
Foy, ACTION , IKTRIGUE , VATS^TIQUE , UNITÉ, ^ T&A.GÉniK.
INTRIGU?.
Dans l'action d'un poëme^ on entend par Vintrigue une çombinai^n. de circonstances, et d'incidens , d'intérêts el de caractères, d'où.
INTRIGUE. l3i7
oné&tdtent , dans l*attentc d^ révënement ,, Fincertitude , la curiosité y Tiinpatience > Tinquiétujde, ctc»
La marche d'un poème ^ quel qa'îl soît^ doit être celle de la nature ^ c'est-à'-dire telle qu'il nou& soit facile de croire que les choses se sont passées comme nous les voyons. Or dans la nature Ie& évënemens ont une suite, une UaisoxL> un enchaînement; V.in- . irigue d'un poëme doit donc être une chaîne doxLt chaque incident soit un anneau.
Dans la tragédie ancienne, Vintrigue était peu de chose. Aristote divise la fahlc en quatre parties de quantité : le prologue > ou Texpositîon ; Tépisode , ou les incidens \ Texorde ^ ou la conclusion ; et le chœur, que nous avons supprimé > otiosûs curator rerum. Il parle du nœud et du dénoûmcnt \ mais le nœud ne Toccupe guère. Il distingue les fables simples et les fables implcxes. H appelle simples les actions qui, étant continues et unies, finissent sans reconnaissance et >ans révolution. Il appelle implexes celles qui ont la révolution ou la reconnaissance , ou mieux encore toutes les deux. Or la seule règle qu*il prescrive à Tune et à Tautre espèce de fable,, c'est que la cliaîpe do» incidens soit continue; qu'au liJeu
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de venir l'un après l'autre , ils naissent naturellement lés uns des autres , contre Tattente du spectateur, et qu'ils amènent le dénoltAient. Et en effet , dan^ ses principes il n'en fallait pas davantage , puisqull ne demandait qu'un événement qui laissât le spectateur pénétré de terreur et de compassion. Ce n'est Aonc qu'au • dcnoûmcnt qu'il s'attache. Mais quel sera le |)athctiquc intérieur de la fable? C'est ce qui l'intéresse peu.
On voit donc bien pourquoi , ^ur le théâtre des Grecs , la fable n'ayant à produire qu'une catastrophe terrible et touchante, elle pouvait être si simple; mais cette simplicité qu'on nous vante n'était au fond que le vidé d*une action stérile de sa nature. Eh effet , la cause des événemeAs étint indépendante des personnages , antérieure à l'action même, oii supposée au dehors, comment la fable auraitelle pu donner lieu au contraste des caractères et au coml>at des passions ?
Dans VOEdipe\ tout est fait avant que l'action commence. Laïus est mort ; OEdîjje a . épousé Jocaste : il n'a plus , pour être malheureux , qu'à se reconnaître incestueux et parricide. Peu à peu le voile tombe , les faits s'éclaircissentj Œdipe est convaincu d'avoir
INTRIGUE. l3g
âceonïpft Toracle , et fl s'en punit. Toiîà le chef-d'œuvre des Grecs. Heureusement il y a deux Crimes à découvrît; et ces éclaircissemèns, <jui font frémrr la nature, occupent et remplissent la scène. Daiis Yffecube , dès que Nombre d'Achille a demandé qu'on lui immole Polixèno, il n'y a pas m'éme à délibérer ; Hécube n'a plus qu'à se plaindre , et Polixène n'a plus qu'à mourir. Aussi le poète ^ pour donner à sa pièce la durée prescrite , à-t-il été obligé de recourir à l'épisode de Polidore. Dans VIphigéhie en TaUridé, il est décidé qu'Oreste mourra , 6iéme avant qu'il afrrive : sa qualité d'étranger fait-son crime : mais comme la |»ècc estimplexe, la reconnaissance prolongée remplit le vide et supplée à l'action.
Comment donc* lès Grecs , avec un événement fatal , et dans lequel le plus souvent les personnages n'étaient que passifs , trouvaientils le moyen de fournir à cinq actes ? Le voicî. lo L'on donnait sur leur théâtre plusieurs tragédies de suite dîins le même jour ; Dacîet prétend qu'on en donnait jusqu'à seize. 2° Le chœur occupait une partie du temps , ^t -ce qu'cfh appelle un acte n'avait besoin que d'une scène. S» Des plaintes, des harangue^ ,
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des deseriptions , des cérémonies^ des dédamations , des disputes philosophiques ou politiques achevaient.de remplir les "vides^ et au lieu de ces incidens qui doivent naitr^ les uns des autres et amener le dénoùmept , Ton enti:emélait l'action de détails épisodiques et superflus. UOreste d'Euripide va donner, une idée de la construction de ces plans.
Qreste y meurtrier de sa mère et tourmenté par ses remords , paraît endormi sur la scène^^ Electre veille auprès de lui ; survient Hélène^ qui gémit sur les malheurs de sa. famille; Orestç, après un moment de repoi, s'éveille et retombe dans son égarement ;. Electre tâche de le calmer ; lexhceur se joint à elle et coaj nre les furies d'épargner ce malheureux prince. Voilà le preinier acte'. Dans le second , Oreste implore la protection deM^élas contre les Argiens ^ déterminés à le faire périr ; arriye Tia- • dàre, père de Glytemnestre, qui accable Oreste de reproches; Oreste se défend et presse de nouveau Ménélas de le protéger ; mais celui-ci ne lui promet qu'une faible entremise auprès de Tindare et du peuple. Pylade arrive, et, plus courageux ami, jure de le défendre et de le délivrer, ou de mourir avec lui. Cet; acte est beau et bien rempli , mais c'est le
intAigûs. 141
seul. Le troisième n'est que le récit fait à Electre du jugement qui les condamne elle et son frète à se donner la. mort* Que restait- il pour les deux derniers actes? La scène où Oreste, Electre et Pylade veulent mourir ensemble, et Tapparition d'Apollon pour les sauver et dénouer V intrigue. Il a donc felJu y ajouter, "et quoi ? le projet insensé, atroce,, inutile , étranger à raction , d'assassiner Hélène , et s'ils manquaient leur coup , de mettre le feu au palais : épisode absolument hors d 'œuvre , et plus vicieux encore en ce qu'il dé^it rintérêt et change en horreur la compassion qu'inspiraient ces malheureux devenus coupables.
La plus grande ressource des poètes grecs était la reconnaissance > moyen fécond en mouvcmens tragiques, singulièrement favorable au génie de leur théâtre, et sans lequel leurs plus beaux sujets, comme VOEdipe^ Vlphigénie^n Taunde^V Electre] le Cres^ phonte, le Philoctcte , se seraient presque réduits à rien. '^oj. M&coNKAissA]!f:cE. ^
Nos premiers poètes y comme le Sçnèque des Latins , ne savaient rien de mieux que de défigurer les poëmeade& Grecs eh les imitant;, lorsqu'il parut un génie créateur ,^qui, re[e-
I4a INTRIGUE.
tant comme pernicieux tçus les moyens étrangers à rhomirie ) les oracles , la destinée , la fatalité , fit de là scène française le théâtre des passions actives et fécondes , et de la nature livrée à elle-même Tagent de ses propres malheurs. Dès lors le grand intérêt du théâtre dépendit du jeu des passions : leurs progrès , leurs combats , leurs ravages , tous les maux ' qu'elles ont causés) les vertus qu'elles ont étouffées comme dans leurs germeis, les crimes qu'elles ont fait éclore du sein même de l'innocence, du fends d'un naturel heUreux : tels furent,dis-je , les tableaux que présenta la tragédie. On vit sur le théâtre les plus grands intérêts du cœur humain combinés et mis en balance ; les caractères opposés et développés l'un par l'autre ; les penchans divers combattus et s'irritant contre les obstacles; rhorame aux priâes avec la fortune ; la vertu couron- ' née au bord du tombeau , et le crime précipité du faîte du bonheur dans un abime de calamités. Il n'est doiic pas étonnant qu'une telle machine soit plus vaste et plus compliquée que les fables dii théâtre ancien.
Pour exciter la teireur et la pitié dans le système ancien, que fâllait-il? On vient de le voir : une simple combinaison de circons-.
IITTRICUE. • 1^5
1.ane£9, d!oii résultât un événement pathétique. Pour peu que le personnage mis en péril ^Uat au-devant du malkeur , c'était assez : souvent mêjiné le malheur.le cherchait, le .poursuivait, s'attachait à lui, sans que son âmjs y dpnnât prise ; et plus la. cause du malr . heu;: était étrangère au malheureux , plus il , était intéressant. . Ainsi , dès la naissance. d'.OEdipe, un oracle avait Jirédit qu'il serait jg/Tgçricidq et incestueux; et en fuyant le crime il y, était tombé. Ainsi Hercule, aveuglé par Ja haine (ie Junon , avait égorgé sa femme et ses ,^nians ; .ainsi Oreste avait été condamné par un Dieu à tuer sa mère pour venger son ,père. Rien de tout cela ne supposait ni vice, ni vert,u, ni caractère décidé dans l'homme > ^Quet de la destinée ; et Aristote avait raison jde ,dire que la tragédie ancienne pouvait se passçr de mçeurs. Mais ce moyen , qui n'était ^qu'accessoire , .est devenu le ressort principal. .L'amour, la haine , la vengeance , l'ambijtion \ la jalousiî , ont pris la place des dieux et du sort : les gradations du sentiment , le .flux: €t li^ reflux des passions , leurs révolu- ,tioins , leurs cpntr^stes ont compliqué le nœud de l'action^ et répandu sur la scène des mou- . vemens inconnus aux anciens. La nécessité
î/j4 11» tri! GUE.
était un agent despotique , déni les décrets absolus n'avaient pas besoin d'être motivés : la nature au contraire a ses principes et ses lois; dans le désordre même des passions, règne un ordre caché , mais sensible , et qtf on ne peut renverser sans que la nature, qui se juge elle-même , ne s'aperçoive qu'on lui fait violence, et né murmure au fond de nos cœurs.
On sient combien la précision, la délicatesse et la liaison des ressorts visibles de la nature les rend plus difficiles à manier que les ressorts cachés de la destinée. Mais de ce changement de mobile naît encore une pins grande ^difficulté, celle de graduer l'intérêt par une ^succession continuelle de mouvemens , de situations et de tableaux de plus en plus terribles et touchans. Voyez dans les modèles anciens, voyez même dans les règles d'Aristole, en quoi consistait ïe tissu de la fable : Tétat des choses dans ravant-scène , un ou deux incidens qui amenaient la réTolution et la catastrophe , ou la catastrophe sans révolution; voilà tout Aujourd'hui, quel édifice à construire qu'un plan de tragédie, où l'on passe sans interruption d'un état pénible à un éiatplûs pénible encore; où l'action, renfermée
INTRIGUE^ * l^^
43ans les bornëff de la nature, ne fojrme qu'une çliaine} où tous les événemens , amenés r^un par Tautre , soient tirés du fonds du sujet «et du caractère des personnages ! Qr telle est Tidéc qjie nous avons, de la tragédie à ré^rd de V intrigue. Une fable tissue con^e' celle de Polyeucte , d^HéracUus. et iSAhire^ aurait, je crois, étonné Aristote :
il y eut reconnu qu'il y a un art au-dessus de celui d'Euripide* et de Sophocle; et eet art consiste à trouver dans les ip^u^â lepriu'* cipe de l'action.
Dans la tragédie moderne , Vintrijgue té- ;sulte non seuliament du choc des incidens^ mais du combat des passions ; et c'est par là que , dans l'attente de Févénement décisif > l'espérance ^t la -crainte se succèdent et se balancent dans l'Ame des spectateurs. '
Ce n'est pasqu'ilne;puissey avoir absolument de l'intérêt jsans cette alternative continuelle d'espérance et de crainte c la seule incertitude et T^ttenté inquiète., prolongées avec art dans une-actioa 4'une grande importance , peuvent nous éiaouvoir assez :
l^Ëxlipê va-t-âl être recoani» pour le meurtrier de son père, pour le mari de sa mère, pour le frère, de ses enlaus , pour le ^éau de sa pa-
TOMK T. 4> i3