‹ Elémens de littérature (volume 5)Chapitre 7 sur 29 · IMITATION · texte numérisé non relu

IMITATION

Imiter un écrivain , im orateur , un poète^ ce n'est pas le traduire, le copier servile^ «qent; c'est , dans le sens le plus étroit , se pénétrer de sa pensée , et la rendre avec liberté : c'est, dans le sens le plus étendu , former son esprit, soù langage^ ses habitudes de concevoir, d'imaginer, de composer, sur un modèle avec lequel on se ^ent quelque analogie ; étudier ses tours^ ses images, ses mouvcmens,

TOMS T. lo

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son karmonie ; et après s'être frappe rimagi-^ nation , enridiî la ibémoirè, teâipii l'àine àt ses beauté, s'es&ayei* daiis le méme-^nre; prendre non ses dëifaiits , sies h^igenees, s'il ffli a , mais ce qu'if y a debean, de grand, d'e^qnis dans le caractère de son génie et de soristylej tâcher, sironestt5ratenr,'d'»ppro!chei; de rheureuse abondance, delà (fignité, <lé ïâégance, de riiarm^ilie ' de Cicéron, de son adresse insinuante ; s'exercer à jeter , comme lui , les filets dela^érsuasion sur YavLditoîre ou Sur les 'juges ; \>u s'essayer â'ré*mûer la massue ^e Démostnène ,

.iMgeaJtvs qaatiat Demosthenis arma, Pétron.

à manier le raisonnement et- la controverse avec la vigueur et le poids de sa dialectique entrainanfte ; à mouvoir les ressorts d'iui- pathétique austère et grave ; et à lancer, comme li;ii , le rocher d'Ajax dans les molivemens d'indignation. S'il est poète j il examinera comment Virgile est devenu l'Hom^ëde s6n «îècle; Racine, le Yirgile et en même temps l'Euripide dû sien, (Je dis le Virgile^ parle charme des vers , autant que l'a permis sa langue; ^ Y Euripide^ en traitant les sujets de

IJtflTATIOZT» III

ce tc:cigîqD6 si touchant, et en Tes tralLinç srûeiix que loi. ) Il exaniînera comment Mo-< iière et X^ !f ontaine ont passé de si Ixun Jes aur teurs qu^ils ont incités ^ et par quelle supériO"rite de génie, s'éleyflnt au-dessus de tout ce <|uiles a devinées, ils se sont rendus peut*- ^ être inimitables à4out ce qpii devait les suivre»

S'il est historien , il se consultera pour imit&r ou la plénitude de Thu<grdidc , ou Tél^ gance die Xénophon , ou la majesté de Titer liive , ou l'énergie et la profondeur de Taeitet

Los élèves de Raphaël et des Carachesn^en ont pas été les copistes^ mats, dans leurs. tar? bleaux , on reconnaît le génie de leur école ,. la touche , le dessein , là couleiur de leut maître , sa manière de composer.

Ce qui fait des imitateurs un troupeau d'es^^ elaves, serrumpçcusy c'est l'inertie de. leur e^rit , et cette basse timidité qui ne sait qu'obéir et suivre. De tous les caractères , le plus^ ' essentiel à celui qui prend pour modèle u^ homme de génie , c'est la hardiesse du génie z ' et comment ressembler à celui qui ose , si om n'ose pas comme lui? '

Celui-là seul est digne dt imiter les grai^ds modèles, que l'e&prit d'autruî ravit hors de lui-même , comme l'a si bien ditLoa^u ,«i^

lia IMITATION..

comparant V imitateur à la prêtresse d'Apollon. « Ces grandes beautés que nous remarquons dans les ouvrages des anciens , sont y dît-il , comme autant de sources sacrées, d'où .s*élèvent des vapeurs heureuses qui se répandent dans râjbc de leurs imitateurs ; si bien que, dans ce moment, ils sont comme ravis .

et emportés de Fenthousiasme d'autmi. »

Mais, pour exemple , quel est V imitateur c^a^W. donne à Homère ? Platon. N'avait-il donc pas lu Virgile ? Le même auteur nous trace une belle méthode limitation , et la voici. « Comment est- ce qu'Homère aurait dît cela ? Qu*attraient fait Platon , Démosthène , ou Thucydide même (s'il est question d'histoire), pour écrire ceci en style sublime? car ces grands hommes , poursuit Longin , que nous nous proposons d^ imiter ^ se présentant de la sorte à notre imagination , nous servent comme de flambeaux , et nous élèvent l'âme presque aussi haut que l'idéQ que nous avons conçue de jeur génie , surtout si nous nous imprimons bien ceci en nous-mêmes. Que penseraient Homère ou Démosthène de ce que je dis ^ s'ils m* écoutaient ? Quel jugement feraient" 'ils de moi? En efiet, nous ne croirons pas avoir'^un médiocre prix à disputer , si nous

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pouvons nous figurer que nous allons sérieusement rendre compte de nos écri^ts derant un si célèbre tribunal^ et sur un théâtre où nous ■ avons de tels béros pour juges et pour témoins. »

Voilà certainement, en littérature ^ la plus belle de toutes les leçons; elle le> serait en morale. .

« Mais un motif encore plus puissant pour nous exciter , c*est de songer, a joute- 1- il, au jugement que toute la. postérité fera de nos éosits. »

.£n ceci, je prends la liberté de n*étre pas de l'avis de Longin : car Tidëe que nous avons de la postérité et de ses jugemens est une idée, vague et confuse ; au lieu que celle de tel homme de génie et dé goût est distincte, •claire et frappante. Il nous est donc mille fois plus facile de répondre en nous-mêmes à cette question : Que dirait de moi Homère ou Démosthènc ? qu'à celle-ci ; Que diin de 'moi la postérité ?

« £n se proposant un modèle , dit Cicéron par la bouche d'Antoine, le jeune x)rateur doit s'attacher à ce qu'il j a d'excellent , et s'exercer ensuite à lui ressembler en cela le plus qu'il lui sera possible. » Tutn accédai

lO.

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eaercitado quà illum qnem ante delegerèt imitando effingàu « J'ai tu sovYent , arjon-^ te~t-il, des imitateurs copier ce qu'il y. aratt de plus fàciib, et inéme ce qu'il y avait de défectueux, de vicieux dans leur modèle.

Ils comn^encent par choisir mal ; et si leur inod^e , quoique mauvais , a quelque bonne qualité , ils la laissent , et ne prennent de lui que ses défalits. » Qui autem ita faciet ut epottei , primum vigilet necesse est in dcU*gendo; deinde , quem probavit ^ in eo qum maxime excellent^ ca diligentissime peMe-^ quatur. De Orat.

Nos anciens rt^ns avaient tous ces pré* ceptes devant les yeux , et ils appelaient imittr, appliquer à Judas cette apostrophe de Cîcéron à Marc-Antoifle : O audaciam im^ manem!. ou faire Texorde d*un sermon de cclid du même orateur : Quo usque tandem abutere? en y substituant divina patientia* Rien de plus indiécent et de plus puéril qut de pareilles translations:

Imiter \^ ce n'est pas accommoder ainsi à un autre sujet un morceau pris et copié avec des changcmens de mots; c'est quelquefois j 'comm^ je l'ai dit, traduire librement d'une langue à une autre; c'est s'emparer d'un ©m-*

ir|*8ge «Bcka ^ et le reprcnduire on. som la même form« ayec'de noiLyelles beautés, ou fiQiw' une iorme nouvelle 'y c'c&t faire passer dans un nouvel ouvrage des beautés étraz^rgières , aneiennes ou modernes ,. et dont on enricbii: sa langue;, c^est^ dans sa langue même , reeueâlir^ d*uà ouvrage obscur et ou-«^ bli^y des pensées heureuses , n)ai&. indîgUi^» ment mises en ceuvrepav Fiaventeur, et le»

placer, les assortir, Ic^ exprimer comme elle* devraient Fétre ; c^est même exprimer en beaux vers ce qu'un historien ^ un pi^^so*»^ phe ^ un orateur a dît en prose«

Au sortir de la barbarie on pomraença par voi^oîr imiter: rien de plus naturel ; mais on. fit ecnaatae les harpies. : Çohtactuque omnia fœdanU On déshonora les beaux modèle^, on en prit souvent de mauvais. Sénèque le tragique eut plus de copistes que Sophocle et Euripide; et ees; eo[Hstes , sans rendre ses beautés , exagérèrent ses défaut<ï.

Croirait-on que ees vcra d'une de nos anciennes farces pieuses :

Père ëternel, quelle vergogne?

' Tous dotméz là coxome un ivrogne.

fussent une imitation? Voioi le texik? qu'on a

Il6 XMITATIÔ]!r.

souillé, en le traduisant avec tant de grossièreté et de bassesse. Excitatus est, tamquant dormiens y Dominus j tamquampotens, crapuîatus a^vino.V&sX, ']'],

Dans le siècle du goût , l'art limiter fut Fart d'embellir ses modèles. C'est aiosi que Corneille a riTieVSénèque dans la scène d'Auguste avec Cinna ; c^est ainsi que Racine , dans Britannicus et Athalie a imité Tacite et les prophètes.

'M. de Voltaire, dans la mort de César , a fait d^ne ébauche grossière dé Shakespeare une stafhe digne de Michel-Ange. Molière-a su tirer des perles précieuses du fumier des |)lus mauvais comiques. Fléchier a fait d'un mauvais exorde de Lingendes le frontispice incomparable de l'oraison funèbre de Turenne.. Corneille a rendu immortelles troig pièces espagnoles qu'on aurait ignorées , .

lorsqu'il en a tiré le Cid , Héraclius et le Menteur.

^ Le plus habile des imitateurs^ c'est Virgile. Il a pris , dans le poème des Ai^oiiautè» , d'Apollonius de Rhodes, l'idée de l'épisode de Bidon , même avec assez de détails. Le complot de Minerve et de Junon sollicitant le secours de Vénus, et celle-ci obtenant de

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TAmonr qti'îl blesse Mëdée et Jasôn ; le fmi dont Médée brûle en secret ; son entretien aVee Chalciope sa sœur ; l'agitation de son âme dans le silence de la mût -, le combat qu'elle éprouve entre ta honte de trahir ion père et le. désir de sauver Jason ; tout cela, dis-je , est évidemment l'esquisse d'après laquelle Virgile a peint le plus beau tableau qui nous reste de l'antiquité.' Mais on va voir par un exemple combien , en imitant ^ il a sur]>assé son modèle. Voici lavejçsion littérale du texte d'Apollonius. « La nuit couvrait la terre de son ombre , .et en pleine mer les nor cbers étaient occupés , sur leur navire, à observer les étoiles d'Hélice et d'Orion.' Les voyageurs et les gardiens des portes étaient endormis. La douleur même de quelques mères , qui avaient perdu leurs enfans , était suspendue par le sommeil. On n'entendait , dans la ville , ' ni le cri des chiens , ni le murmure et le bruit des hommes. Le silence régnait au milieu des ténèbres. Médée elle seule ne connut point les douceu^ de cette nuit;tranqi|ille , - tant son âme était agitée des inquiétudes que lui causait Jason. »

Voici à présent le texte de Virgile :

llB rttlTATIOITi

Nàa: état ; eli plécidum càïpébantfeèsa sôparetn* Corpora per terras; sylvœque et sœva quierant ignora : quum medio n/olvantur ^dera lapsu, Quùm tàcet omnis ager ; pecudè^ y plctceqiie voluûres^ Quœque îacus iaté liquidas, quitque aspera êumià Rufv tenenty somno , positeè suh noete sUenti^ LenihOflt curas , et corda oblita laborum,' At non infelix anitni Phœnissa ; neque unquam Solviiiir in somnos , oculisve autpectore noctem jicéipit: ingeminant cura , rursusqiie resurgefts Stetdt àthût , magnoquè irarum fluctuât itst».

Oh toit ici non seulement la supériorité cki talent y i» vie et fâme répandues dans une poésie harmonieuse et du coloris le plus pur , mais singulièrement encore hi supériorité du goût. Dansp la peinture du poète grec , il y a des détails inutiles , il y en a de contraires à Tefiet du tableau. Les observations des pilotes , dans le silence dé la nuit, portent ' elle^mémes le caractère de la TÎgilance et de rinqniétude , et ne contrastent point avec la troublé de Médée : Fimage d'une mètt qui a perdu ses enfans est faite pour distraire de cdle d'une aibante ; elle en afikiblit Tintérét , et le poète, en la- lui oppt)sa1it , est allé contre son dessein , an lieu quç , dans le taMcau dé Virgile , tout est réduit à Funité. Cest la

nature 6iilièl% dans le caiiae el dans lesommeil , tandis que la malheureuse Didon veilie seule et se livre en proie à tous les tourmcns de Tamour. Enfin , dans le poète grec , le «ri des €lûeii6 , le 6Qm»eii des portiers sont des détails miimtifnix et iadigaes ée l'épopée; «nlieu^ue, dans Virgile , tout est noiâeet ^int à grands traits : liait vers embrassent la -nature*

' -On a oké avec raison «ojaune nnéiibitatioaa sbevureuse Tusage qne âdtius. Italiens a.&U d*ua tpait> de Gicéroa.' L'orateur., dans Tnii denses plaideurs , ayaàl: parlé un peu trop «vantag^âèinei^t de lui-xnénfee , il s'éierauiue «lameur p alors s'interroapant pour répondi»

à <iette huée : ^ihil tne cl^mor ille commovét -( dit41 ) , sed €ons0l(aur ,. quum imdioaiessp quesdam cives imperitos , sed non midtûA.

' Nunquam \ nUhi crédite^ populus routa*- •nus , hiç qfui'Silet ^ consuiem me feeisset , ^$i vesiro clofjtove perkiréatum iri arbitra-^

'Dans le poéine de Siiins ^ le dictateur |i^t à peu prè& le même langage à ceux qm , dans «an camp , murmurent deaa kotetur , et rien nu mondfe n'est mieux placé»

zao ixiTATioir. /

fetvida si nohù corda ahruptumque putasscni Ingenmnt Patres, et si clamoriùas , inquit, Turbari/acilem mehtem ; non ultima rerum Etdeplorati maruUtssent Martis habenas.

Mais si Ton a doimé ^ avec raison. , taot de liberté à Vimitadon , afin d'encourager et de faciliter , s'il est permis de le dire , la «Âtcalation des. richesses littéraires et des productions de resprît humain, de siècle ei\ siècle et d*ime langue à l'autre , ou d'un genre de littérature 'à un genre tout différent (vox'es PLAGIAT ), il y a pourtant une loi de restnctton indispensable dans ce commerce , c'est de ne jamais emprunter d*ttn auteur dans la mkokt langue , à moins de faire mieux qu*^ lui ; car le public , pour 'pardonner l'usurpation y veut y gagner , et-pour lui le larcin doit être un accroissement de richesse. Ainsi, quand même Esope , Phèdre , Pilpai auraient été contemporains de La Fontaine , ses compatriotes , ses voisins , on aurait applaudi au ¥ol qu il aurait fait des sujets de leurs fables; «t plùt, au ciel qu(B La Mothe lui-même et una foule de fabulistes très-inférieurs à La Mothe fussent venus avant La Fontaine , et qu'il eût trouvé leurs sifjets dignes d'être mis eu œuvra

IMITATIOW, lai

par lui ! Mais ce qui n'est pas permis de même , c*est de dire plus mal ce qu'un autre a mieux dit. Par exemple , après ces vers de La Fontaine , si naturels , si naïfs , si plaisans : •

Quel esprit ne bat la campagne ?

Qui ne fait châteaux en Espagae ?

Fidurocôle , Pyrrhus , la laitière , enfin tous ^

Autant les sages que les tous , .

Chacun songe en veillant, il n*est rien de plus doux. Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes :,

Tout le bien du monde est à nous ,

Tous les honneurs , tontes lea femmes. .

Quand je suis sevl ! je fais au plus brave «n défi ; ^ Je m'écarte , je vais détrôner le sofi ;

On m*élit roi , mon peuple m*aime ; Les diadèmes Tont sur ma tête pleuvant.

Quelque «codent foit-il que je rentre en moi-inêmé f

Je suis Gros-Jean comme4eTant

Après ces vers , Fontenelle n^aurait pas dâ dire, quoiqu'il méprisât le naïf :

Souvent en s 'attachant à des fantômes v^ins , Notre raison séduite avec plaisir s*égare :

EUe^mème jotiit des plaisirs qu*elle a feints; £t cette illusioQ pour quelque temps répare ,lie défaut des vrais biens que la nature avare ]S*a pas accordés aux humains.

T» bel e^rit doit s'abstenir surtout dç lutter contre le génie.

it&a iif^iir.uATioir.

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