‹ Elémens de littératureChapitre 13 sur 32 · UNIT · texte numérisé non relu

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tcûrs-qui sont en scène. Or , dans cette hypothèse , non Seulement je regarde le changement de lieu comme une licence permise, mai* je fais plus , je nie que ce soit une H . cénce ponr nous. L'entr'acte est une absence des acteurs et des spectateurs; Les acteurs peuvent donc avoir changé de lieu d'un acte à l'autre ; et les spectateurs n'ayant point de lieu fixe, ils sont partout où ae passe l'action : si elle Change de lieu , ils changent avec elle.

Ce qui doit être vraisemblable , c'est que l'action ait pu se déplacer ; et pour cela il frut un intervalle. Ce c'est donc presque jamais u"une scène a l'autre , mais seulement d'un acte à l'autre , que peut s'opérer le changement de lieu.

Je sais bien que , pdur lefacniter au milieu d'un acte, on peut rompre l'enchaînement dès scènes et laisser le théâtre vide un instant; mais cet instant ne suffirait point à la vraisemblance, surtout si les mêmes acteurs qu'on vient de voir passaient incontinent dans le nouveau lieu de la scène. Après tout, ce n'est pas trop gêner les poètes ; que d'exiger d'eux à la rigueur Yuhité de lieu pour chaque acte , avec la possibilité morale du passage d'un lieu à un autre dans l'intervalle supposé.

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La phîs longue durée qu'on suppose à l'cntr'acte est celle d'une nuit ; le trajet possible dans une nuit est donc la plus grande distance qu'il soit permis de supposer franchie dans l'intervalle d'un acte à l'autre : ainsi la mesure du temps que l'on peut donner aux intervalles de l'action détermine l'éloignement des lieux où l'on peut transporter la scène. Une règle plus sévère priverait là tragédie d'un grand nombre de beaux sujets, on l'obligerait à les mutiler. On voit même que les poètes qui ont voulu s'astreindre à Y unité de lieu rigoureuse, ont bien souvent forcé l'action d'une manière plus opposée à la vraisemblance que ne l'eût été le changement de lieu : car au < moins ce changement ne trouble l'illusion 'qu'un instant ; au lieu que , si faction se passe où elle n'a pas dû se passer, Tidée du lieu et celle de l'action se combattent sans cesse : or la vérité relative dépend de l'accord des idées , et l'illusion ne peut être où la vraisemblance n'est pas.

// .fallait , dit Brumoi en parlant du théâtre grec , que l'action , pour être vraisemblable , se passât sous les yeux et par conséquent dans un même lieu. Il aurait donc fallu que le lieu de l'action fût la place d'A-

thènes : car si Faction se passait à Delphes , comment pouvait- elle se' passer sous les yeux des Athéniens ? Le spectateur , ajoute-t-il , ne saurait s'abuser assez grossièrement sur , le lieu de la scène , pour s 9 imaginer qu'il passe dun palais à une plaine , ou dupe ville dans une autre , tandis qu'il se voit enfermé dans un lieu déterminé. .Ainsi Brumoi prétend qu'*7 faut que la scène se voie , et par conséquent qu'elle soit bornée , non pas en général dans Venceinte dune ville , dun camp , dun palais > mais dans un endroit limité dun palais , dune ville ou dun camp. Voilà une belle théorie !

Et de sa place le spectateur yoit-ii cet endroit du camp ou de la ville ? Non : car sa place est toujours l'amphithéâtre, d'Athènes ; et l'endroit de la scène est en Aulidc , à Delphes , à Mycènes , en Tauride, etc. Il s'y transporte donc en esprit dès le premier acte. Or ce premier pas fait , pourquoi le second . le troisième , lui couteraient-iis davantage ? Et si , dans les actes suivans , il est besoin qu'il se transporte en esprit dans un autre lieu, pourquoi s'y refuserait-il ? La même vivacité d'imagination qui le rend présent à ce qui se passe dans la ville, lui manquera -t-elle

ufité. ia3

pour voir ce qui se passe dans le camp et pour y être présent de même ? Sans cette, illusion , tout spectacle est absurde ; maïs on se la fait sans effort , et la vraisemblance n'y manque que lorsque , la scène étant continue et sans intervalle , le changement de lieu s'opère maladroitement et sans qu'aucune distraction du spectateur le favorise.

C'était là réellement le grand obstacle que trouvaient les Grecs au changement de lieu :

aussi se le permettaient - ils rarement dans la tragédie. Que faisaient-ils donc ? Ils fai-. saient d'autres fautes contre la vraisemblance^ ils ne changeaient pas de lieu, mais ils réunissaient dans un même lieu ce qui devait se passer en des lieux différens. La scène était un endroit public , un espace vague , un temple , un vestibule , une place , un camp^ quelquefois même un grand chemin. L'aire du théâtre répondait en même temps à plusieurs édifices , d'où les acteurs sortaient pour dire au peuple , qui composait Je chœur , ce qu'ils auraient dû rougir de s'avouer à eux-mêmes. Voyez choeur. /

Si donc nous avons perdu quelque chose à la suppression du chœur , qui , chez les.

Grecs , remplissait les vides de l'action , du •

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moins y avons - nous gagné la liberté du changement de lieu , que l'entr'actc nous facilite.

Il est aisé de sentir à présent combien, porte à faux ce aue dit Dacier , que « les actions de nos tragédies ne sont presque plus des actions visibles ; qu'elles se passent la plupart dans des chambres et des cabinets; que les spectateurs n'y doivent pas plus entrer que le chœur : et qu'il n'est pas naturel que les bourgeois de Paris voient ce qui se passe dans les cabinets des princes » . Il trouvait sans doute plus naturel que les bourgeois. d'Athènes vissent du théâtre de Bacchus ce qui se passait sous les murs de Troie ou de Thèbes ? Comment Dacier n'a - 1— il pas compris que , quel que soit le lieu de la scène , un palais , un temple , une place publique , si le spectateur était censé y être présent et voir les acteurs , les acteurs seraient censés le vQir ? Nous ne sommes , je le répète , présens à l'action qu'en idée ; et comme il n'en coûte rien dé se transporter de Paris au Capitole dès le premier acte , il en coûte encore moins , dans l'intervalle du premier au secpnd, de passer du Capitole • dans la maison de Bru tu*.

UNITÉ. . l%$

Le plus grand avantage du changement d?

lieu est de rendre visibles des tableaux , des situations pathétiques , qui sans cela n'auraient pu se retracer qu'en, récit. M&s il faut bien se souvenir que «es tebleaaix ne sont faits que pou* donner lieu au développement tks passions; que , s'ils «ont trop accumulés , en se succédant ils s'effacent l'un l'autre ; que l'énujfeon qu'il» nous causent ae fe nourrit que des seatimens qu'ils, font naMr$ dans l'âme même des acteurs j et qu'interrompre cette émotion avant qu'elle ait pu se répandre et qufon ail eu le temps de s'y livrer et d'en jouir , c'est faire au cœur la même violence qu'on fait à l'oseille , lorsqu'on éteint mal à propos le son d'un corps harmonieux; Une tragédie composée de ces mo'uvemens brus?ques , sans suite et sans gradations i est un assemblage de germes dont aucun n'a le temps d'éclore. I/invention des tableaux est donc une partie essentielle du génie du poète ; niais ce n'est «i la seule ni la plus importante. La tragédie est la peinture du jeu des passions , et non pas du jeu cfes machines.

On n'a pas toujours , ni partout , reconnu comme indispensable la règle des unités ; on sait que , sur le théâtre anglais et sur le

théâtre espagnol, «lie est violée en tous points et contre toute vraisemblance. Il en était de même sur notre théâtre avant Corneille , et non seulement Y unité de lieu n'y était pas observée , mats elle y était interdit^. Le public se plaisait au changement de scène ; il voulait qu'on le divertît par la variété des décorations , comme par la diversité des incidens et des aventures ; et lorsque Mairet donna la Sophonisbe , il eut bien de la peine à obtenir des comédiens qu'il , lui fût permis d'y observer V unité de lieu.

On s'est enfin généralement accordé sur Y unité d'action pour la tragédie ; mais à l'égard de l'épopée , la question a été problématique et indécise jusqu'à nos jours. A l'autorité d'Àristote et à l'exemple d'Homère et de Virgile, on a opposé le succès de 1* Àrioste, qui , ayant négligé cette règle , n'en est pas moins lu et relu , dit le Tasse , « par les personnes de tout âge et de tout sexe ; qui plait à tout le monde , que tout le monde loue; qui revit et rajeunit sans cesse dans sa renommée , et vole glorieusement , de bouche en bouche , chez toutes les nations du monde. »

Le Tasse , après avoir rendu ce beau té-

moignage à l'Arioste , ne laisse pourtant pas de se décider pour Y unité d'action. «La fable, dit-il , est la forme du poème : s'il y a plusieurs fables, il y aura plusieurs poèmes; si chacun d'eux est parfait, leur assemblage sera immense ; et si chacun d'eux est imparfait , il valait mieux n'en foire qu'un qui fut complet et régulier » . Gravina est du nombre de ceux qui pensaient que le poème épique était dispensé de l' unité d'action ; et la raison qu'il en donne suffirait pour foire sentir son erreur. .

J'avouerai , avec lui , qu'un poème qui embrasse plusieurs action» ne laisse pas d'être un poème; mais la question est de savoir si ce poème est bien composé : or, quelques beautés qu'il puisse avoir d'ailleurs , quelques succès qu'elles obtiennent , il est certain que la duplicité , la multiplicité d'action divise l'intérêt et par conséquent l'affaiblit.

La Mothe prétend que, dans l'épopée , Y unité des personnages supplée à l'unité d'action , et qu'elle suint à l'intérêt de l'épopée. Distinguons, pour plus de clarté, dans l'intérêt même de l'action , V unité collective et Y unité progressive. U unité collective consiste à réunir tous les vœux en un point , et à

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décider dans Y$m$ du kcièur ou du spectateur ce qu'il doit désirer ou craindre. Tau tes les ibis qu'on nous présente des domines opposés d'intérêts , dont les suecès.sont încbnipatibles , et dont l'un n« peut être heureux que par la perte ou le nwdheur de l'autre , notre cœur choisit, de lu*- même et sa#*s le secours de la réflexion, celui dont la bonté ou la vertu est le plus digne de nons attacher; et nous, non*, mettons à sa place. Dès l#r& tout ce qui le touche nous est personnel; notre âme passe dans la sienne : voilà l'intérêt décideT. Si les deux partis opposés n#$& présentent des personnages intéressant et qui balancent notre affection ; ou le bonheur de lut*, est incompatible avec ««lui de l'autre, ou ils peuvent se concilier. Dana le premier cas, l'intérêt se partage et s'affaiblit dans ses alternatives;' dans le second, notre^ inclination prend une direction moyenne, et m termineau point où. les d«ua partis peuvent enfin se réunir. Le poète doit avoir grand soin derendre ce point de réunion sensible :, c'est de là que dépend la décision de nos vaux, et ce qu'on appelle unité dHntéréi. Enfin , si les partis opposés nous sont odieux ou indifférons l'un et Kautre , nous les livrons à eu*-.

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mêmes , sans nous attacher à leur sort : c'est la guerre des vautours j alors il n'y a d'autre intérêt que celui de la curiosité , qui se réduit à peu de chose. Il s'ensuit que , dans toute composition intéressante , il doit y avoir au moins un parti fait pour gagner notre'bienveillanee ; mais qu'il n'y ait dans ce parti qu'une seule personne, ou qu'il y en ait mille, cela est égal : Y unité de vœu fera l'unité d'intérêt , et c'est Y unité collective.

li'unité progressive est autre chose; elle consiste à fixer le désir , la crainte , l'espérance , en un inot l'attente inquiète 4 U spectateur ou du lecteur sur un seul point , sur un événement unique , qui soit la solution 4u problème et le dénoûment de l'action, Dans la tragédie des Horaces , quel aura été le succès du combat? voilà l'objet de notre attente ; dès qu'on le sait tout est fini. Après cela , que le meurtre de Camille soit puni ou soit pardonné , c'est un nouveau problème , une nouvelle action, un nouvel objet d'espérance ou de crainte : cet événement naît de l'autre , il en est dépendant ; mais il n'y a point d'unité. -

Or il est vrai que l'unité de personne supplée en quelque chose à Y unité progressive

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de l'action ; mais si les^accidens réunis, sur le même personnage ne se terminent pas à un seul dénoûment, l'intérêt de chaque situation cesse au moment qu'il en sort : nouvel incident, nouvelle inquiétude; nouveau péril, nouvelle crainte ; nouveau malheur, nouvelle pitié. D'un poëme tissu d'incidens détachés, l'intérêt peut donc renaître d'instans en instans ; mais alors la crainte , la, pitié , l'inquiétude s'évanouissent à la solution de chacun de ces nœuds ; et s'il y a une action principale , elle devient indifférente. Pour réunir les intérêts , il' faut donc qu'elle en soit le centre /c'est-à-dire que l'événement qui doit la terminer dépende des iqfcidens , et que chacun d'eux fasse partie ou des moyens ou des obstacles.

Le Tasse a peint Y unité d'action par une grande et belle image. « Le monde , qui renferme dans son sein tant de choses si différentes , n'a cependant qu'une forme , qu'une essence : c'est par un seul et même nœud que toutes ses parties sont liées avec ttne harmonie qui a l'apparence de la discorde ; et quoique dans sa structure il ne manque rien, il n'y a pourtant rien qui ne concoure à son utilité et à son ornement » .

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Mais dans eette image on ne voit que ce qui contribue au succès de l'action , Ton n'y voit pas ce qui le retarde et le rend douteux ou pénible : or Y unité dépend du concours des obstacles , comme de celui des moyens.

Du reste , l'alternative proposée par le Tasse , que toutes les parties du poème soient, comme dans le mécanisme du monde , ou de nécessité ou de simple agrément ; cette alternative donne aux poètes une liberté dont ils ont abusé souvent.- Je sais qu'on ne doit pas exiger, dans le tissu de l'épopée, des liaisons aussi étroites , aussi intimes que dans celui de la tragédie , mais encore faut-il que les parties fassent un tout , et que les détails forment un ensemble. L'épisode d'Armide est l'exemple" de 'la liberté légitime dont les poètes peuvent user. La délivrance des lieux saints est Faction de ce poème , et les charmes d'une enchanteresse , qui prive l'armée de Godefroi de ses héros les plus vaillans , concourent à nouer l'action eh même temps qu'ils l'embellissent; au lieu que l'épisode d'Olinde et de Sophronie, quoique touchant en lui-même, est hors d'oeuvre et ne .tient à rien.

Pope compare le poème épique à un jardin.

« La principale allée est grande et longue, et

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il y a de petites allées où l'on va quelquefois se délasser , qui tëïujent toutes à la grande. » Si l'on considère ainsi l'épopée, il est évident qu'il n'y a plus cette unité d'où dépend l'intérêt ; car d'allée en allée le jardin de Pope sera bientôt un labyrinthe ; et comme il n'en est aucune que l'on ne pût supprimer sans chariger la grande , il n'en est aucune aussi qui ne put mener à de nouvelles routes multipliées à l'infini. J'aime mieux l'image du fleuve dont les obstacles prolongent le cours , niais qui , dans ses détours les plus longs , ne cesse de suivre sa pente ; il se partage en rajneaux , forme des iles qu'il embrasse , reçoit des torrens , des ruisseaux > de nouveaux fleuves dans son sein jmais soit qu'il entre 'dans l'Océan par une ou plusieurs embouchures, c'est toujours le même fleuve qui suit la même impulsion.

Montagne, avec ce sens profond et ce goût tiaturet dont il était doué , a parlé du mérite de la simplicité , de Vunité dans l'action épique et dramatique, 1 comme nous ferions aujourd'hui. Il disait de Virgile et de l'Arioste : Celui-là, on le voit ailer à tire étoile , iiïurt vol haut et ferme, suivant toujours sa pointe; celui-ci voleter et saitteler de conte en conte r

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comme de branche en branche , ne te fiant h ses ailes que pour une bien courte traverse, et prendre pied à chaqnc bout de champ, de peur que V haleine et la force lui faille. Excursusque brèves tentât. Aussi ne potfvait-il souffrir la bêtise et la stupidité barbaresque de ceux qui,à cette heure, comparaient tArioste à Virgile.

Il n'était pas moins choqué du mauvais goût de ceux qni appariaient Plante à Térence. Mais ce qui le blessait bien davantage dans les faiseurs de comédies de son temps , c'était de voir qu'ils employaient trois ou quatre argumens de èélles de Térence ou de Plaute , pour en faire un des leurs. Ils entassent , dit-îl, en une seule comédie, cinq ou six contes de Èocace. Ce qui les fait ainsi se chdrger de matière , c'est la défiance qu'ils ont de pouvoir se soutenir de leurs propres grâces. Il faut qu'ils trouvent un corps où s'appuyer , et ri ayant pas du leur assez de quoi nous arrêter , ils veulent que le conte nous amuse. Il en va de mon auteur ( de Térence ) tout au contraire : les perfections et beautés de sa façon de dire nous font perdre ? appétit de son sujet; sa gentillesse et sa mignardise nous retiennent partout. Il

est partout si plaisant , liquidus puroque simillimus amni , et nous remplit tant Came de ses grâces y que "nous ci} oublions celles de la fable»

Montagne aurait fait , comme on voit , peu de cas de tous ces drames pantomimes, où , de notre temps comme du sien , on fait sans cesse remuer ses personnages pour s'épargner la peine de les faire agir. Il aurait dit de ces compositeurs de tableaux mouvftns et d'intrigues échafaudées : A mesure qp'ils ont moins desprit, il leur faut plus de corps ; ils montent à cheval parce qu'ils fie sont pas assez forts sur leurs jambes : tout ainsi qu'en nos bals , ces hommes de vile condition qui en tiennent école pour ne pouvoir représenter le port et la décence de notre noblesse cherchent à se recommander par des sots périlleux et autres mouvemens étranges et bateleresques, ( Essais , liv, 3 , chap. 10. )

Dans la manière de s'exprimer , comme dans celle de se vêtir, Y usage diffère de la mode en ce qu'il a moins d'inconstance ; mais

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l'usage comme la mode ne reconnaît pour règle que le goût , et selon que les mœurs publiques, le caractère et l'esprit dominant rendent le goût d'une nation plus raisonnable ou plus fantasque , Yusage est aussi plus sensé ou plus capricieux dan» ses Variations.

Chez les peuples qui ne parlent que pour se faire entendre , la langue est presque invariable ; et qu'elle suffise au commerce de la vie et de la pensée , c'en est assez ; elle a pour eux le nécessaire et ils ignorent le superflu.

Mais à mesure que, dans son langage comme dans ses vétemens , une nation se livre à «l'attrait du luxé, et qu'en parlant pour son plafeir plus que pour ses besoins , elle s'occupe de l'élégance et de l'agrément de l'élocution , le désir et le soin de plaire la rendent inquiète , curieuse , incertaine dans la recherche de ses parures ; et de là les raffinemens et les caprices éïYusage.

Cependant on observe que , de toutes les langues , celle qui a le plus donné' à l'ornement, et an luxe de l'expression, la langue grecque , a été peu sujette aux variations de Yusage; et la* différence de ses dialectes une fois établie , on ne s'aperçoit plus qu'elle ait changé depuis Homère jusqu'à Platon. La

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langue d'Homère semblait douée , ainsi que ses divinités , d'une jeunesse inaltérable; on eût dit que l'heureux génie qui l'avait inventée eût pris conseil de la poésie, de l'éloquence, de la philosophie elle-même, pour la composer à leur gré. Vouée aux grâces dès sa naissance* mais instruite et disciplinée à l'école de la raison, également propre à exprimer et de grandes idées , et de yives images , et des affections profondes , à rendre la vérité sensible ou le mensonge intéressant ; jamais Fart de flatter l'oreille , de charmer l'imagination, de parler à l'esprit, de remuer le cœur et i'^ne , n'eut un instrument si parfait. Pandore , embellie à l'envi des dons de tous, les dieu*, était le symbole de la langue des Grecs.

Il n'en fut pas de même de celle des Latins, D'abord rude et austère comme la discipline et comme les lois dont elle était l'organe, pauvre comme le peuple qui la parlait, simple et grave comme ses mœurs., inculte comme son génie , elle éprouva les mêmes change-* mens cjue le .caractère et les mœurs de Rome, De sa nature , elle eut sans peine la force et la vigueur tragique qu'il fallait à Pacuviu* , la véhémence et la franchise que demandait l'élor

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quence des pra^que^mayt lorsqu'une poésie séduisante, voluptueuse pu magnifique eu -voulut. faire usage; lorsqu'une, éloquence; ipt: sinuante, adulatrice et servilement suppliante,, voulut l'accocjmtyoder à *es desseins , ii fadlut qu'elle prit de la joliesse,, d* l'élégance , de r^açajBonie, delà couleur, et que, dans l'art de : prêter ai* langage un charme intéressant et *ne doqft* «wyesté , Rome 4e.vînt l'écouère d'Athwes * avant que d'en* être l'émule. Cfl qu'ionj, fait les JUtins'ppw .donner de la grâce à une. langue toute guerrière , est le chefêïaswvMQ 4ft Tindusiisk; et dans tes vers de Tibulle et d'Ovide , eUe sainble réaliser l'allégarjye dpl3.massue«FHe*cute, dont. l'amour, en la façonnant , se fait w ave souple et. léger. Celles de nos langues modernes qui se sont 1# gjus tôt fixées sont, l'e»pagnx>l et l'italien ; l'une, à cawe de mneHriosiié naturelle des. Castillans , et de cet|e fierté nationale qui., dans leur langue comme en eux-mêmes , fait gloire d'une noblesse pauvre et dédaigne de l'enrichir ; l'.autre , à- cause du respect trop timide que, les Italien» conçurent pour leurs preiniei&grandsicriiiahis, et de la loi prématurée qu'ils s'imposèrent à eux-mêmes de n'admettre ,, dans le bon style et dans le langage

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épuré , que les expressions consignées dans les écrits de ces hommes célèbres. De telles lois ne conviennent aux arts qu'à cette époque de leur virilité où ils ont acquis toute leur force et pris tout leur accroissement : jusque là rien ne doit contraindre cette intelligence inventive qui élève l'industrie au-dessus de F instinct; et réduire les arts, comme l'on fait souvent, à leurs premières institutions, c'est perpétuer leur enfance. La langue italienne se dit la fille de la langue latine' ; mais elle n'a pas recueilli tout l'héritage de sa mère ; l'Arioste et le Tasse même , à côté de Virgile, sont des successeurs appauvris.

Le même esprit de liberté et d'ambition .

qui anime la politique et le commerce de l'Angleterre lui a lait enrichir sa langue de tout ce qu'elle a trouvé à sa bienséance dans les langues de ses voisins , et sans les vices indestructibles de sa formation primitive , elle serait devenue , par ses acquisitions , la plus belle langue du monde. Mais elle altère tout ce qu'elle emprunte , en voulant se l'assimiler. Le son , l'accent , le nombre , l'articulation , tout y est changé ; ces mots dépaysés ressemblent à des colons dégénérés

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dans leur nouveau climat et devenus méconnaissables aux yeux mêmes de leur patrie.

Nous avons mis moins de hardiesse , mais plus de soin à perfectionner notre langue , et s'il n'a pas été permis de la résoudre , . au moins a-t~on su lui donner des tours mieux arrondis , des mouvemens plus doux , des articulations plus faciles et plus liantes , et en même temps qu'elle a pris plus de souplesse et d'élégance , elle a de même acquis plus de noblesse et de dignité.

Cependant, quelque différente que soit la langue <Je Racine et de Fénélon de celle de Baïf et de Dubartas , il est encore possible , sinon de ïa rendre plus douce et plus mélodieuse , au moins de l'enrichir , d'ajouter a son énergie , de la parer de nouvelles couleurs , d'en multiplier les nuances ; et plus on en fait son étude , mieux on sent qu'elle n'en est pas à ce point de perfection où une langue doit se fixer.

Comme vivante , elle est variable, mais elle l'est dans les deux sens : elle petit acquérir et perdre , et cette alternative , on voulait autrefois qu'elle dépendit de V usage , uniquement , .absolument, et sans qu'il fût permis à la rai-

sou, dit, Vaugelas, de lui opposer sa lnmière> Soyons i$oin$ superstitieux. Mais pour éviter un excès ,' ne donnons J>as dans l'autre ; et si l'on a trop accordé à l'autorité de Y usage, inqdérons4a , sans oublier qu'elle a ses droite, confine elle a ses limites. Reconnaissons , avec Vaugelas , que ï usage a fait bewicoufL de choses mec raison , même beaucoup plus qu'on ne pense. En effet, il y a dans la langue mille façons de parler qu'on attribue au pur caprice de Y usage , et dont la raison se, découvre dans une métaphysique très-déliée , qui semble avoir couduti la multitude à son insu, et qu'aperçoit celui qui examine la langue avec un œil philosophique. Dans les irrégularités même que Y usage a reçues et qu'il- a fait passer en lois , on remarque souvent que ce qui les a introduites., c'est qu'elles donneat à l'expres>ion plus de vivacité , • de grâce ou d'énergie ; et jusque là rien n'e^t plus juste que de se soumettre à V usage. >

Reconnais*)*» encore que , d*n* ce que m Y usage a fait, ou sans raison , ou même contre la raisen , dès que le temps , Fexempfe , la sanction publique, durant u» siècle de lumière , l'ont ratifié , l'ont confirma , rien m * ne dispense plus d'observer ses Ws positives ,

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c'est-à-dire ce qu'il prescrit. Mais tenonsnous sur Je réser.ve à l'égard de ce qu'il défead ; car autant il serait à craindre que la liberté ne fût sang frein , autant il serait dangereux que l'autorité nit sans bornes.Et c'est dans le centre des lettres, , au milieu de leur république , et en présence fde leurs amis , que je viens réclamer leurs droits. (Ce morceau • a éjté lu dans une K as semblée publique de ï 'Académie français*;. ):a<. ...

. Je dirai donc -qu'en* observant ce que y usage aura prescrit, pu ; aurai droit d'examiner ce qu'il lui plaira} d'fotevdïre ; et cette restriction , que je croie devoir mettre à «a puissance illimitée. , es4 fondée sur deux motif*.

i° Quand V usage prescrit , sa loi porte , - il est vrai , quelqu*atteiii>te à la liberté , mais ne, la détruit pas : je puis , par xm détour t éluder sa décision , et par une façon de parler qui me plaise , évitérr «elle qui .me déplaît ; ce sera upe gène , « in§*& non pas une servitude. Il n'en est pa& de mênr«:,de ses lois né- N gatives : elles nou* ôteafr toute liberté de faire jee qu'elles défendent , <«t pour les éluder * if n'est point de détour.

£° .{ji, les lois positives de ï usage sont dé-

fec tueuses , le mal est fait , la langue est telle ; des hommes de génie n'ont pas laissé de la rendre éloquente , pleine dé majesté , d'élégance et de grâce : il reste à la parler comme eux , et c'est le cas de dire avec Horace 2 ainsi l'usage Va voulu. Mais à l'égard de ses lois négatives ou. prohibitives , rien n'est fixe , rien n'est constant ; ce sont les décrets d'un tyran bizarre , dont les dégoûts s'annoncent par des proscriptions; Cela ne se dit point , cela ne se dit plus \ telle est leur formule ordinaire. Mais si cela s'est dit , pourquoi ne plus le dire ? màisl si cela est bien dit en soi , quoiqu'on ne l'ait pas dit encore , pourquoi ne le dirait - on pas ? La langue est- elle déjà si riche et si complète , qu'elle n'ait plus rien à acquérir ? a-t-elle qne surabondance qui nous console dé ses pertes ? Comment se lut-elle formée , si , depuis Joinville jusqu'à Fénélon , personne n'avait osé dire pour la première fois ce qu'on n'avait pas encore dit ? Comment se conservera - 1 - elle , si , au lieu de se reproduire à mesure qu'elle se dépouille , ce n'est plus qu'un vieux arbre , Hont les' rameaux séchés se brisent , et qui ne repousse jamais ?

Quel est donc ce droit négatif, arbitraire

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et indéfiai , qu'on a laissé prendre à Vusgge '?. et si l'expression nouvelle on rajeunie est douce à l'imagination ; si la pensée la sollicite et si le besoin l'autorise ; si le tour en est animé , précis , naturel , énergique ; si elle est conforme à la syntaxe et au génie de la langue ; si elle ajoute à sa richesse ; si par elle on évite une périphrase traînante , une épithète lâche et diffuse ; si elle n'a point d'équivalent pour, exprimer une nuance intéressante, ou dans le sentiment , ou dans l'idée , ou dans l'image , où est la raison de ne pas . l'employer ?

Ce sont les téméraires, dit Va u gelas, qui inventent les mots comme les modes, La parité n'est £as exacte : car dans les modes presque . tout est de fantaisie , de caprice, ou de vanité ; au lieu que dans la langue ainsi que dans les arts , l'invention à souvent pour objet la nécessité , l'utilité , la beauté réelle. Alors où est la témérité d'oser être inventeur ? Malherbe fut-il téméraire , l'orsqu'il emprunta du latin insidieux et sécurité? et Desportes , lorsqu'il transplanta dans notre langue lej mot pudeur t pour exprimer cette espèce de honte délicate et timide , qui saisit une âme innocente , ou une âme noble et sensible, à la première idée

de ce qui peut blesser sa fierté ou sa modestie} mot précieux , que La Fontaine a si bien mis à sa place dans la fable des deux. Amis if Dévouloir , proposé par Malherbe, pour dire cesser de vouloir Y n'a pas été reçu ; mais qne deux ou trois bons écrivains l'eussent adopté, il faisait fortune , et la langue y gagnait un mot clair et précis. Vaugeïas regardait sortir de la vie comme un barbarisme ; fallait-il que, sur sa parole, <La Fontaine s'abstint de dire , en parlant de la vieillisse :

Je voudrais qu'à cetTâge On sortît de la <oie , ainsi que d'un banquet*

C'était, nous dit ce même Vaugeïas, la plus saine partie de la cour , c'était la plus saine parkie des auteurs du temps , qui étaient les arbitres de V usage; et dans cette espèce d'aristocratie , composée de deux puissances Souvent contraires l'une à l'autre , on ne savait à laquelle obéir. Ainsi une foule de mots qui manquaient à là langue et qu'on y roulait introduire étaient arrêtés au passage , et le p Lus/soient rebutés, Féliciter paraissait barbare (face n'était pas du bon style; la cour ne voulait pas que l'on dit ambitionner?

ployer choquait l'oreille, c'était plier qu'il Tâî-

lait dire ; transfuge n'était point, admis , non plus qu'insulter et qu'insulte.

Heureusement vinrent des hommes qui surent donner à la langue plus d'aisance et de liberté , et en même temps plus d'autorité et de consistance à l'usage. « Les grands hommes du siècle passé , dit Voltaire , ont enseigné à penser et à parler. Ce fut d'abord l'auteur de Cinna \ des Horaces , de Pofyeucte, et après lui La Rochefoucault , le cardinal de Retz , Pascal , Bossue t , Bourdaloue, Molière , Péiisson , Boileau , Racine , Féné- Ion , La Bruyère , qui formèrent l'esprit , la langue et le goût de la nation. »

On voit alors comment l'usage, en se fixant; put acquérir une autorité légitime ; et lés juges naturels de la langue usuelle , formés à l'école des maîtres de la langue écrite, purent prétendre à juger celle-ci. Mais ce droit acquis à une nation cultivée ne s'étend pas jusqu'à interdire aux artisans de la parole toute espèce d'innovation : et s'il arrivait que le goût devînt trop minitieux , trop efféminé , trop timide, ou que la fantaisie, le caprice, la vanité du faux bel esprit, voulussent marquer à leur gré les bornes de la langue écrite , et défendre au génie de les passer, je ne présume pas TOME yiii. i3

qu'il dût à leur défense une aveugle docilité.

Un goût délicat et craintif se croit lé goût par excellence , lorsqu'il s'abstient de ce qui peut déplaire ; mais un goût très - supérieur serait celui qui hasarderait, avec une hardiesse éclairée , ce qui , après avoir déplu quelques momens, serait fait pour toujours plaire.

Je dirai plus encore : dans le public imbu d'une saine littérature , ce ne sera jamais ni au plus grand nombre ni à l'élite des bons esprits que l'on risquera de déplaire par d'heureuses innovations, par des rénovations utiles, Ce sont toujours des hommes indignes d'être libres qui veulent que chacun soit ' esclave comme eux. Mais qu'a de commun la timide inertie de leur instinct avec la noble audace du génie ?

C'est un Scudéri qui défend à Fauteur du Cid, à Corneille , de dire :

VlusY offenseur e&t cher, et plus grande est l'offense. Je dois à m» maîtresse aussi bien qu'à mon père. Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu.

On l'a pris tout bouillant eneor 4e sa querelle.

C'est Scudéri qui prétend qu'arèûnçr des lauriers , gagner dfi$ combats , instruire d'exemple , ne fiont pas 4 e * phrases françaises.

Et voilà le modèle de cette foule de critiques / dont Racine fut assailli , lors même qu'il portait la langue à son plus haut degré de gloire. Ce qu'on admire aujourd'hui dans son style comme les hardiesses d'un maître , lui était reproché de son temps comme les fautes d'un écolier. O Subligni , tu prétendais savoir la grammaire mieux que Racine! Ainsi l'œil louche de l'Envie, ou l'œil trouble de l'Ignorance, en examinant les écrits des grands horaiiKjs vivans , y prend pour incorrections les élégances le* plus exquises, et c'est toujours Y usage que le faux goût met en avant, comme si l'homme de génie n'avait jamais droit de parler sans Y usage et avant Y usage.

Il y a dans notre langfte , de Faveu même de Vawgelas , une infinité de phrases qui sont les dépouilles des langues savantes , et qui , * accommodées à son génie , font une partie de ses richesses. Or je demande à Vaugelas : Ces façons de parler , et toutes celles qui de la langue écrite passent dans la langue usuelle , ou qui restent comme en réserve dans le tré-sor de la poésie et de l'éloquence, qui nous les a données ? Ne sorot-ce pas les gens de lettres , et n'est-ce pas surtout en cela que consiste cette invention du style, qui caractérise ,e*

distingue nos plus grands écrivains , et nommément cet Amyot que Vaugelas a tant loué ?

Or si Amyot fût louable d'avoir osé les inventer , ces expressions heureuses que nous avons laissé vieillir, pourquoi celui qui les rajeunirait serait-il si répréhensible ?

Que Ton soit soumis à l'usage dans les formules établies, comme dans l'emploi des articles, des particules et -des pronoms, rienr^ de tout cela n'est gênant ; et de toutes les difficultés grammaticales dont Vaugelas s'est occupé , il n'y en a peut-être pas une qui intéresse sérieusement la poésie ou l'éloquence.

Mais ce qui peut contribuer à la richesse^ de l'expression , à sa délicatesse ou à son énergie, toutes ces façons de parler, qui, négligées dans la langue usuelle , ne laissent pas d'avoir leur place et leur utilité dans la langue écrite, soit pour l'idée^ soit pour l'image, soit pour la précision, le npmbre et l'harmonie, sontelles condamnées à ne jamais revivre ? et l'éloquence et la poésie n'ont-elles plus. aucun espoir de recouvrer les larcins que leur a faits Y usage, ou plutôt que leur a faits l'oubli ? Car le plus grand nombre de ces phrasés et de ces mots perdus pour elles ont été délaissés plutôt que rebutés , et l'on ne s'en sert plus ,

par la seule raison qu'on a cessé deVen servir. Lorsque les grands écrivains ne sont plus , on nous les cite comme des modèles de déférence et de docilité pour les défenses de Yusage. On ne sait pas , ou Ton oublie combien de fois ils se sont permis ce que Yusage n'approuvait pas. On ne sait pas , en lui cédant , combien il leur en a coûté de dégoûts et de sacrifices ; combien, de fois , dans l'expression des niouvemens de l'âme ou des saillies du caractère , ils ont envié l'énergie, la franchise, le naturel, le tour vif et rapide de la langue du peuple; combien de fois ils ont soupiré après la liberté de l'imagination et de la plume de Montagne. Quoi qu'il en soit , si de grands écrivains ont méconnu leur ascendant et se sont fait un devoir trop étroit de céder à Yusage, lorsqu'ils au-' raient voulu et dû lui résister , c'est un excès de modestie, dont nous les louons à rçgret, comme d'une vertu timide. *

Rien , ou presque rien de la langue de Pas* çal n'a vieilli : cela prouve sans doute un goût pur et sévère , mais trop sévère et trop exquis.' Pascal , en épurant la langue , l'a , pour ainsi dire , passée x à un tamis trop fin. Il n'a pas a^sez conservé de la substance de Montagne.

t5d USAGE.

On trouve à celui-ci une force et une saveu* préférables à la pureté même. Ce n'est pas que son vieux langage n'eût grand besoin d'être purgé , et que la langue , dans son état actuel, ne sôit mille fois préférable : elle a plus de clarté , d'aisance , de noblesse , de décernée et de dignité , de délicatesse et de grâce, d'harmonie et de coloris; mais soit élégance a trop pris sur sa vigueur ; ses polis-seurs l'ont affaiblie; elle a perdu de sa naïveté, de sa concision et de son' énergie ; et je crois qu'il était possible d'en perfectionner les forme», et d'en moins altérer le fonds.

Je ne mets certainement pas au nombre * de ses pertes la rouille qu'elle a déposée , les inversions dures ^ les- tours forcés , les locutions ma! construites, les termes bas ou pédantesques- , d'un son déplaisant, d'un sens louche, d'une articulation pénible, ou qui avaient de l'affinité avec des objets dégoûçansf et je ne reproche à Vusntge que d'avoir manqué trop souvent de discernement dans son choix.

Mais à mesure qu'il rebutait- une foule de tours naïfs, qu'on ne retrouve plus que dans lia Fontaine , un grand nombre de tour* vigoureux et concis , et de phrases substantielles , qui sont perdues depuis Montagne ,

USAGE. Ipl

une multitude de mots harmonieux , sensibles , faits pour parler à l'àme , .faits pour plaire à Poreiïle ; je demande comment le* hommes qui , en feit dégoût , disposaient de l'opinion, ont pu laisser périr Tatft de richesses ? Qui les eût emp échés de les conserver dans leur style ?

Là cour, dont le langage roulé sur un petit nombre de mots, la plupart bagues et confus , «Fuir sens équivoque ou à d*inw voilé , comme il contient à la politesse , ta dissimulation , à l'extrême réserve , à la plaisanterie légère , à la malice raffinée* , ofc à fa flatterie adroite ; la cour a pu 4 , dans tous Ici temps, négliger une infkûjté d'expressions naïves ou franches- , dont elle n'avait? paà besoin. Le monde poli et superficiel , qui suit l'exent* pie de la cour, et qui croit qu'il est du bon tott de parler de tout froidement , légèrement, à demi-mot, sans chaleur et satts énergie; ce monde , dis- je * a dû laisser tomber tout ce qui n'était pas de sa langue usuelle. L'expression fine et piquante a dû? lui être chère ; il a dû conserver de même le langage du sentiment dans toute sa délicatesse , comme essentiel au caractère d*e politesse et de galanterie , qui est la Surface de ses mœurs. Mais

i5a USAGE.

son dictionnaire n'a pas dû s'étendre au-delà du cercle de ses besoins ; et mille façons de parler, nécessaires. à l'homme qui pense fortement et gui veut s'exprimer de même, à l'homme qui s'affecte d'un sentiment passionné ou d'une image pathétique et qui -veut rendre ce qu'il sent, en deux mots le langage de l'éloquence et de la poésie n'a pas dû trouver dans le monde des çcjiservateurs bien zélés. Mais en négligeant des richesses qui leur étaient inutiles , la cour et le monde faisaient-ils une loi de les abandonner comme eux ? Et ceux à qui toutes les couleurs , toutes les nuances de la langue étaient si précieuses , n'auraient-ils pas été au moins bien excusables de ne pas les laisser périr ?

La langue usuelle se trouve riche/ parce qu'elle fournit abondamment au commerce intérieur de la société : mais la langue écrite ne laisse pas d'être indigente et nécessiteuse,, parce que ses besoins s'étendent au dehors.

Tous les jours elle est obligée de correspondre à des mœurs étrangères , à des usages qui ne sont plus ; tous les jours l'historien , le poète , le philosophe se transplante dans des temp$ reculés^ et que deviendra- t-il , si sa

USAGE. l53

langue n'est pas cosmopolite eemme lui , si elle n'a pas les analogues et les équivalens de celles des pays et des temps qu'il fréquente ? Que' deviendra surtout le traducteur d'un écrivain assez habile pour avoir mis en oeuvre toutes les richesses de sa propre langue ? Il en est qu'il est impossible de traduire fidèlement; et la raison n'en est que trop sensible : c'est que les langues , dont le but commun devrait être une parfaite correspondance , se sont enorgueillies de leurs propriétés , et ont négligé leur commerce. $Ce qui dans l*une surabonde manque dans l'autre , et réciproquement. Ce sont , pour changer de figure, des palettes de peintres ,' qui n'ont pas les mêmes couleurs; et c'eut été 'aux gens de lettres à s'en apercevoir et à les assortir. C'est ce qu'ont fait Montagne , Àmyot , La Fontaine, .souvent Racine. Leur langue est conquérante ; elle prend les tours et les formes des langues éloquentes, et poétiques qu'elle a pour adversaires , comme les Romains eut-:

pruntaient les arides de leurs ennemis.

Si , plus asservis k V usage , nous renon-r çons à ce droit de conquête , au moins que v ne conservons-nous ce que nos pères ont acquis ? et sans parler des phrases que nous

aTOBS perdues ( car ce détail nous mentait trop loin ) , par quelle complaisance avonsnous renoncé à une infinité de mots on négligés , ou rebutés , ou , si je l'ose dire , dégradés de noblesse par le caprice de l'usage ?

Val , par exemple , n'eût-il pas dû garder sa place dans de beaux vers , comme vallon ?

Ombreux n'avait-il pas sa nuance à côté de* sombre , et rais à côté de rayons ? Labeurs », au figuré , ne valait-il pas bien travaux , et pour le sens et pour J' oreille ? Quel goût assez bizarre aurait pu rebuter blondir ? Soulagement est-il plus doux que Uniment , qu'allégement ou qu'allégeance i* alléger lui-même, en pariant de peines , aurait-il dû être interdit au langage du sentiment ? Dévaler devait-il être moins durable que ravaler , dérivé de la même source ? Rancune est populaire , mais rancœur serait noble et plbs fort que ressentiment. Ardre , au moral , n'a point d'équivalent ; et il serait si nécessaire ï Se prendre exprime une action plus forte que s'attacher ; pourquoi se détacher est-il plus noble que se dépendre ? Et secouer , dont lé son est si faible , a-t-ii bien -remplacé brandir ? Et inflexible riz laisse -t- il jamais regretter im-

USAGE. ii 55

ployable ? Aventureux n'aurait41 pas dû se soutenir à côte d 'aventure ? Et puisqu'on a détourné le sens de délayer , ne fallait-il pas conserver à délai son «verbe dilayer\ qui valait mieux que traîner en longueur , et qui n'a pas d'autre synonyme ? Ne fallait-il pas laisser à émouvoir, émoi? a se souvenir , souvenance? i?r«ie n'eût- il pas dû garder bruire, dont on a retenu bruyant ? Pourquoi fallacieux a-t-il péri depuis Corneille , et affres depuis Bossuet ? Pourquoi V usage a-t-il conservé oubli et abandonné oublieux ? ' Pou*quoi do verbe simuler n 'avons-nous que le participe et ne <&0n*-nou0 pas , comme les Latins, simuler et dissimuler ? Feindre exprimerait les mensonges de l'imagination , simuler exprimerait les mensonges du sentiment ou de Ja pensée. Pourquoi loisible , nuance fine «t déJioate de permis, n'est-il plus du haut siyle ? Pourquoi dit-on durable , et ne dit-on plus perdumkfe , qui l'agrandit ? Pourquoi calamitent nolt cdlamiteux ? peuplé et non j?0pujeux ? Pourquoi prépondérant «t noo pas pondérant , qui nous serait si nécessaire , et auquel ni grave , ni lourd , ni pesant ne peuvent suppléer ? car pondérant se dirait dit tfyta ; il se dirait de l'éloquence ; il se dirait

l56| USAGE.

de l'esprit même , et ce serait toute autre chose qu'un style pesant , qu'une éloquence grave , qu'un esprit lourd* On croit n'avoir perdu que des synonymes , et l'on se trompe. Ecumant se dirait des vagues ; écumeux se dirait de recueil ou du rivage blanchi d'écume % oisif se dirait de la ^personne , ocieux de la situation : pourquoi l'avoir abandonné ? Discorde dans ses trois sens , ne devait-il pas * être inséparable de discorde , et ne devraiton pas dire encore un caractère inégal et discord , aies esprits divers et discords , * les diseprds qui troublent le monde ? Apre donnait exaspérer; entrave donnait entraver ; redonder a donné redondant ; pourquoi l'un de ces mots a-t-il vieilli , et non pas l'autre ? Pourquoi félon et félonie ne se trouvent-ils plus que dans le code criminel ? Loyal et déloyal, loyauté et déloyauté auraient-ils du. jamais être bannis du langage héroïque ?

Ferveur devait- il être exclu du langage de l'amitié , devait-il Fêtre de celui de l'amour , à qui d'ailleurs on a laissé tous les caractères du culte? Déhonté ne devait-il pas se dire aussi long-temps que honte ? Instabilité devait-il être plus heureux qu'instable? et importun plus heureux qu'opportun ? Pourquoi

a-t-oa perdu le pluriel de jeunesse , qui exprimait si bien d'un % seul mot les illusions, les erreurs , les folies de ce bel âge ? Si cour et courtisan sont nobles, pourquoi leurs analogues , courtois et courtoisie ,' ne sont-ils plus du même ton ? Quel mot remplacera liesse , pour exprimer une douce joie et la volupté du bonheur ?

Qu'on se donne la peine de remettre à leur place quelques-uns de ces mots , et qu'on se demande à soi-même s'ils feraient tache dans le style.

Supposons , par exemple , que , pour exprimer la chute de ce qui roule ou glisse par une longue pente , avec lenteur et sans bondir , on employât le vieux mot dévaler ,

Les neiges par monceaux dévalaient des montagnes : *

ne serait-ce pas une image de plus ? Si on faisait dire à un homme affligé , qu'il trouve à sa douleur ,une douce allégeance', qu'on applique à ses maux un faible Uniment; si l'on disait d'une province , qu'elle n'était pas /?opuleûse de sa nature , mais qu'elle a été peuplée r par l'industrie et le commerce ;

Si l'on disait que tout ce qui dépend de la

fortune ou de l'opinion est instable comme elles ;

Qu'une longue souvenance du passé éclaire un vieillard sur revenir et qu'il la tourne en prévoyance ;

Qu'en politique la dissimulation est permise , mais non pas la simulation ;

Que , dans les temps calamiteux , l'humeur du peuple € exaspère ; qu'il faut le contenir , mais non pas l'entraver ; • Que d'élever un homme, en un instant ., du rang infime au rang suprême , ce n'est qu'un jeu pour la fortune ;

Qu'un riche étale son opulence avec un orgueil outrageas: ;

Que le caractère du peuple. est uniforme dans les pays du despotisme , et qu'il est multiforme dans les pays de liberté ;

Si l'on disait qu'un homme déshonoré , mais impudent , lève un front déhonté contre la renommée ;

Si Ton disait :

Les ttmfscfilafliUçv* sont féeo»d» en grands bommm Qu'attendez-vous d'an homme oublieux des bienfaits ? Le ciel enfin pour nous sera-t-il exorable /* Il parvînt à la gtoire à force de labeurs ; Respirer la fraîeheur des ombreuses vallées ;

USAGE. j5()

Les vent* bruyaient au loin dans les forets ptofondes;.

. Ils ont de leurs discords fatigué l'univers ; De ses rais argentés Diane se couronne ; Les épis ondoyans commençaient à blondir :

parlerait-on une langue étrangère ? ne serait-on pas entendu? neleserait-oto pas même avec le plaisir qu'on éprouve à retrouver des biens que Ton croyait perdus et qu'on a long* temps regrettés. ?

Mais un tcart bien plue sérieux et d'une conséquence plus étendue que font à la langue les lois prohibitives de l'usage , c'est de la dégrader et de rendre inutil* au langage noble et soutenu la meilleure partie de ses richesses. Les bons écrivains la décorent de nouvelles translations de mots et de nouvelles alliances ; mais son vrai fonds , ses termes propres , ses analogues , ses synonymes , ses diminutifs , ses primitifs , ses dérivés , et , si j'ose le dire enfin , ses richesses de première nécessité , périssent tous les jours pour l'orateur et le poète : or ce se serait à conserver cette partie si précieuse du langage de la poésie et de l'éloquence qu'on devrait donner tous ses soins.

Une communication habituelle entre les différentes classe» de la société fait que la

160 usage'.

langue du peuple dérobe tous les jours quelque chose à celle d'un monde plus cultivé , et celle-ci , pour se dédommager , usurpe aussi tous les jours quelques termes du «langage plus relevé de l'éloquence et de la poésie.

Ainsi , par degrés , l'héroïque Revient familier, le familier devient populaire-: en sorte que la langue écrite est , à l'égard de la langue usuelle, .comme une île au milieu d'un fleuve qui la ronge insensiblement et unira par la submerger.

Ce qu'Horace a dit de la vie , on peut le dire de la langue :

Tous les ans, dans leur cours , nous font quelques larcins.

Le terme propre est devenu commun ; le tour naturel est usé ; l'épithète la plus hardie et la plus forte n'est plus qu'un mot parasite et vague ; l'expression figurée est ternie ; l'élé- 'gance a perdu sa fleur; et si l'on veut donner . au style un peu d'éclat , il faudra bientôt tirer de loin des mots auxiliaires , accumuler des métaphores, afin de se rendre étrange, de peur d'être, commun en osant être naturel;

Que faire donc pour retarder au moins cette dégradation successive et continuelle ? Opposer à l'usage la même force de résistance

V&age! 161

pour tgenir. ce qu'il veut rebuter , qu'on lui oppose quelquefois pour rebuter ce qu'il veut introduire. Ne voit-on pas quel est le sort de ces, mots aventuriers dont parle. La Bruyère , qui courent le inonde pour tenter fortune , et qui, après une vogue éphémère, sont délaissés et tombent dans l'oubli ? Pourquoi donc, si le bon esprit et le bon goût font périr les mots qu'ils dédaignent , n'auraient-ils pas le droit de faire vivre les mots qu'ils auraient adoptés , si ces mots ont de l'harmonie , de la clarté , delà couleur, et une noblesse naturelle , je veux dire de l'analogie avec des idées et des images nobles , sans nulle affinité avec des objets rebutans ?

Le peuple, dit-on, s'exprime ainsi. Eh bien, alors le peuple s'exprime noblement; Où en serions-tfous si l'écrivain , même le plus élégant , ne* devait rien dire comme le peuple ? Une grande partie de la langue est commune à tous les états.; et cette espèce de domaine public est plus ou moins étendu , selon le caractère et l'esprit de la multitude. Le peuple d'Athènes parlait la langue de Thébphraste et croyait même la parler mieux que lui. Le peuple romain 4 du temps de Scipion, ne parlait pas la langue de Térence ; mais avant

i6a usAjftE.

même le règne d'Auguste , il était, ei! fort de langage., si difficile et si sévère ,. qu'il intimidait ses orateurs* Le peuple de Toscane pafle aujourd'hui l'italien le plus pur. Les paysans de la CastiUe parlent leur langue daws toute sa noWesse. Par quelle vanité voalons-wous que , dajra la nôtre,, tout ce qui est à Yus€*ge du peuple contracte uœ caractère de bassesse et de vileté ? Faurt~il qu'une reine dise bonjour en d'autres termes qu'une villageoise î .

Parfont , sans doute, et dans tous- les- temps, il y a des fôçon* de parler qu'il faut laisser au peuple et qui n'appartiennent qu'à rai , parte qulelfe* sont analogues- aux. idée» qui lui sont propres et qu'elles tiennent à ses coûtâmes*, à ses travaux au à ses moeurs; mais ce qui n'a pas ces rapporta exclusif - et qui n'a rien - de rebutant ni pour l'esprit ni pouv Jtoreilie , appartient à toute la langue.

Quel sera doac , dira quelqu'un r le caractère définitif, du langage élevé , du haut style? Une réserve semblable à eelLe qjueî je yien* d'assigner acri langage du peuple , c'est-àndiro un grand nombre de termes et- d'images* .«x^ cluBiv«ment analogues aux mœurs ,anx habitudes/ à la façon de véir» de penser et d'agir des hommes d'un rau$ élevé; Mais à

USAGÉ. i63

cet apanage fl&erré à lettr classé , elle joindra la jemissanéâ de totrÉ le domaine commun , d'où la vanité veut l'exclure , et qu'une fausse délicatesse lui coirseiHte d'abandonner.

Quoi l parce que le peuple «fit totis les jours : « CoBrttrewt faire?' -vous» savez sa coutume; »- pousser à bout quelqu'un ; être instruit de ». ce' qui se passe £ prettdresenchetnin vers un » endroit » ; parce qu'il dit r « Vous qui parlez » pour lui 5 arttet¥dra**~ilr si tard; pour bien >» fewe il faadraiè; attendre après quelqu'un ; »»: régtea^ôils-ïlà-dessttsj prenez vertreparti; » et iHtlkî chose» qu?oii nwpent à«e autrement que le peuple sous les dire pîws niai que lui ; faut-H pour cela cfae ces façons de parler simples et naturel^ soféiiriH*ericK*c& k la poésie? Fallait-il que ftaeime (J de qui je les entpr untft)>se lesrefusâtaw besoin ? Ne voit- on pà» qu'entremêlées* avee de» termes et des images dfan ton plus haut, elles 1 donnent au style im pir dr vérité, de maïvefé, qu'il «^aurait pas tfiï était plus teiwlu? €*esftl'artî#ce qu'Arîstotc enseigne* aux poètes pour sauver Invraisemblance du merveittetra, que d'y mêler des ehoses simples et communes , afin , dft~i* , que la croyance accordée à ce qm est naturel seebmnumicfue à ce qui ne Test jkis. Il en sera de

l6jj USAGE.

même de la vraisemblance du langage, si le naturel s'y marie avec le rare et le merveilleux.

Qu'on affecte au contraire de, se tenir sans cesse au-dessus du ton familier, bientôt on ne parlera plus que par figures accumulées ; et la langue écrite le fera si artistement et si pompeusement qu'elle ne fera plus aucune illusion. Il faut, nous dit Voltaire, qu'une métaphore soit naturelle, vraie, lumineuse (et il ajoute) et qu'elle échappe à la passion. Ot comment peut-elle paraître échapper à la passion si la passion en est prodigue, et si son langage n'est qu'un amas de figures accumulées et de termes évidemment recherchés et tirés de loin ?

L'expression ne doit jamais être plus simple que lorsque la pensée ou le sentiment .est sublime ; or tout ce qui est simple dans un langage y devient nécessairement familier par 10 progrès de l'imitation. L'on voit même que parmi nous , soit au théâtre ,. soit dans les livres , soit dans le monde , le peuple a déjà pris les expressions les plus fortes de la poésie et de l'éloquence ; un accident le fait frémir ; une calomnie lui fait horreur; un caractère lui parait odieux, détestable, atroce ; un artisan est désolé, désespéré de s'être fait at-

USAGE. s. l65

tendre ; il est pénétré , confondu , inconsolable , etc. U ne faut donc pas s'imaginer que tout ce qui devient familier au peuple soit populaire , et en dépit de l'usage et de ses abus , la langue noble a droit de conserver non seulement ce qui lui est propre, mais ce qui doit lui être commun avec tous les autres langages.

Cependant Fart d'écrire , comme tous les arts d'agrément , doit s'occuper* du soin de plaire à ce public qui s'est rendu l'arbitre de , la langue. Il est donc inutile d'examiner , me dira-t-on , si le caprice et la fantaisie , ou la réflexion et le goàt , président à ses décisions , et dès que la langue est l'instrument des arts destinés à ( lui plaire, il faut la parler à son gré. C'est là , je crois, l'objection la plus forte qu'on puisse faire en faveur de Y usage 9 et je conviens qu'elle est sans réplique pour les ouvrages dont le succès dépend de l'émotion simultanée du .public assemblé, car c]ans ces assemblées V usage est dans. toute sa force et dans la plénitude de son autorité; il y décide et ne raisonne pas , et il fallait toutTart de Racine , tout F ascendant de Bossuet , pour risquer ail théâtre et dans la chaire d'éloquentes témérités.

l66 USAGE.

Mais hors de là et dans des écrits jugés par des lecteurs isolés et tranquilles, pourquoi, si l'on est sûr d'avoir poar soi la raison et le goût , n'oserait-on parler d'après soi - même et pour le petit nombre? L'usage, comme l'opinion , existe, sans que Font puisse dire quelle en est l'origine ni quelle en sera kt durée. C'est une assimilation de langage, comme l'opinion est une assimilation d'idées, l'une et l'autre le plus souvent fortuite et passagère^ sans autre cause que l'exemple , sans autre lien qu'une adhésion superficielle des esprits. Si dôme l'Homme qui veut penser avec une liberté sage commence par se dégager du pouvoir de L'opinion , et ose lui-même s'en rendre juge r pourquoi l'homme qui veut écrire avec une noble franchise ne commeneet-il pas de même par soumettre Yufage à son:

propre examen? Comment veut -on que la parole suive le: vol de la pensée , si ,' tandis que Tune sera libre , l'autre est chargée de liens ? Cela me rappelle un emblème où un aigle attaché à un vieux tronc de chêne s'efforçait de prendre F essor ; ses ailes étaiest déployées , mais son corps était enchaîné.

Lorsque le goût du temps a paru au* hommes de génie , dans tous les arts , ou trop ti-

mide ou trop frivole , qu'ont fait ce% grands artiste»? Us se sont recueillis, retirés de leur siècle,, et seront nus devant les yeux les grands exemples du. passé /pour être dignes, en les imitant, des suffrages de l'avenir. Pourquoi donc l'écrivain sofctaire et indépendant, qui ne sera jamais livré aux mouvemens de la multitude, et qui n'aura pour juge qu'un lecteur isolé et solitaire comme lui , n'aurait-il pas Je même courage que le peintre et que le statuaire a dans son atelier? Son style y prendra , je le sais, un caractère un peu sauvage ; mais je sais bien aussi qu'il en aura une vigueur plus mâle , ime vérité plus naïve , enfin plus d'abondance , plus de sève et plus de saveur.

J'entends ici les vrais amis èé goût et les zélés conservateurs de la pureté du langage , me demander si , en accordant aux écrivains cette liberté légitime que je sollicite pour eux, on n'ouvrira point la barrière à une licence immodérée, et $i je pense qu'il en résulte pkjs d'avantages que d'abus ?

A cela je réponds «pie l'éternel éeuett dé la Hberté c'est la ficence, et que h liberté n'en est pas moins le premier bien des arts, e&mmt le premier bien des hommes. Je reponds qu'il importe peu que les mauvais écri-

l68 USAGE.

vains en abusent, pourvu que les bons en prot fitent : car ce n'est jamais à la foule qui va périr, mais au petit nombre qui doit vivre, qu'il faut penser en s'occupant des arts. Un écrivain judicieux sentira, mieux que je n'ai pu le dire , à quelles conditions il peut oser ce que Y usage lui défend ou ne lui permet point encore ; et celui à qui la nature aura refusé ce discernement juste et sain , cette sagacité d'intelligence et de sentiment qui fait l'homme de goût, celui-là, dis-je, n'a pas besoin, pour mal écrire , qu'on lui en facilite les moyens.

Qu'il se rencontre, par exemple, un de ces esprits vains et vagues , qui, pour déguiser leur faiblesse 'et leur inanité, s'efforcent de produire des mots en guise' de pensée, et qui , n'ayant que des idées communes , les fardent et les enluminent pour leur donner un air de singularité ; rien ne l'empêchera de se faire un langage aussi bizarrement construit que péniblement travaillé.

Qu'il se rencontre un cerveau brûlant, d'une chaleur stérile et sans lumière , comme celle d'un sable aride; un de ces hommes qui , sans talent, veulent se donner du génie; rien ne l'empêchera de se former un style aussi

USAGE. jSq

obscur, aussi incohérent, aussi informe que ses pensées. Avec des notions superficielles et confuses , il tâchera de se montrer profond ; vigoureux et hardi, avec des idées faibles; plein de verve et d'enthousiasme, avec une âme sans ressort et une imagination sans élans : il cherchera la nouveauté, la hardiesse, l'énergie, dans un mélange monstrueux de mots étrangers J'un à l'autre, et d'images incompatibles ; et dpnnant sa bizarrerie pour de l'originalité , je crois l'entendre s'applaudir d'avoir un langage qui n'est qu'à lui. Tant mieux qu'il me soit qu'à lui seul.

Mais eût-il des imitateurs , des admirateurs même , pourquoi s'en mettre en peine? Jetons les yeux sur le passé; et de ces productions sauvages dont le vaste champ de la littérature fut hérissé dans tous les x temps , regardons ce qui reste : observons à quel petit nombre de bons esprits et de bons écrivains tient la gloire de tout un siècle; et pourvu que ceux-là prospèrent, laissons la foule des talens se débattre dans les liens de l'usage, ou s'en échapper , n'éviter la bassesse et la trivialité que par l'enflure et l'extravagance , et ne faire un moment quelque bruit qu'en passant de l'obscurité dans l'oubli.

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