USITÉ. , II
Brûmoi a pris , comme Damer, l'inverse de la Vyérité sur Y unité d'action : il veut qu'elle soiç sans mélange d 'actions indépendantes d elle r il fallait dire, factions dont elle soÀt indépendante :- et s ce n'est pas ici une dispute de mots ; câF de sou principe il infère que l'épisode d'Eriphile , dans Ylphigénie en AuUde, fait duplicité d'action; or, par la constitution de la fable , l'action dépend de éet épisode ; car c*e&* Eriphile qui empêche Iphigénie de s'échapper. Le poète , à la vérité, pouvait prendre un autre moyen; mais* pourvu que le moyen soit vraisemblable et naturellement employé , il est au choix du- ' poète.
C'est un étrangyraisonneur que Brumoi ! il compare Ylphigénie de Racine avec cellejd 'Euripide, et de sa cellule il décide que le poète français a tout gâté. Supposons , dit-il, qu'Euripide revînt, que dirait-il de V épisode d'Eriphile, espèce de duplicité d action et d'intérêt, inconnue aux Grecs ? Que dirait Euripide ? il dirait qu'il n'y a point de duplicité d'action, et qu'Eriphile vaut mieux qu'une biche ; que l'intérêt est si peu double , qu'au moment qu'on sait qu'Eriphile a été l'Iphigénie sacrifiée , les larmes cessent et tous les cœurs sont soulagés*.
lia UNI* É.
Que dirai^il de la galanterie française d'Achille? Il dirait qu'Achille n'est point galant, et quit est Achille amoureux , qu'il parle d'amour eu Achille. Que dirait- il du duel auquel tendent les menaces de ce héros ? Il dirait qu'il n'y a pas plus de duel que dans V Iliade , et que par tout pays un héros fier et offensé menace de se venger. Que dirai*il des entretiens seul à seul étun prince etdune princesse 9 II dirait que la décence y règne, et que , dans les tentes d'Agamemnon, Achille a pu se trouver deux momens seul av«c Iphigénie. Ne $evait-il pas révokéde voir Cfytemnestre aux pieds d Achille ?• Il serait jaloux de Racine, il lui envierait ce beau mouvement , et il trouverait que rien n'est plus naturel à une mère au désespoir, dont on va immoler la fille.
Revenons à notre sujet. Si l'épisode -est absolument inutile au noeud ou au dénomment de l'action , comme l'amour de Thésée et celui dePhiloctètedans nos deux QEdipes> H comme l'amour d'An tioekus dans ta Bérénice de Racine , il fait duplicité d'action : de là vient que l'amour d'Hrppolyte pour Aricie est plus épisodiqùe dans la Phèdre, qu# l'amour d'Eriphile dans V Iphigénie.
UNITÉ. n3
Mais ce qu'on a dit avec quelque rajson de l'épisode d'A.ricie,. on 1'* dit aussi de' l'épisode d'Hermione; et en cela on s'est trompé. Sans Hermione, il était possible que Pyrrhus, indigné livrât aux Grecs le fils d'Hector et d'Andromaque; mais, l'événement supposé tel que Racine le donne, il était * difficile d'imaginer, pour la révolution , un moyen pjus tragique^ une cause plus naturelle de la mort^de Pyrrhus , que la jalousie d'Hermione , ni un plus digne instrument de ses fureurs que le sombre et fougueux Ores te. R'a-t-on-pas dit aussi que l'amour nuisait à Y unité d'action , p&rce que cette passion étant naturellement vive et violente , elle partageait l'intérêt ? Mais si l'amour même.. est la cause du crime ou du malheur, s'il en est la vicûm,e, où est le partage 4e l'intérêt ? Et ce partage même ferait-Il que l'action ne serait pas;//?e.
On. ne s'est pas. moins mépris sur Y unité.
d'intérêt que sur Y unité d'action. , et l'équivoque vient de la même, cause. L'action une fois bien définie, on voit que le désir, la crainte et l'espérance doivent se réunir en un seul point j mais pour cela il n'est pas nécessaire qu'ils se .réunissent sur une seule per-
sonne ; l'événement que Ton craint ou que Ton souhaite peut, regarder une famille , un peuple entier , il peut même concilier deux partis contraires , qui , tous les deux intéressans, font souhaiter et craindre pour tous les deux la même chose. Deux jeunes gens aimables et amis l'un de l'autre tirent l'épée et vont s'égorger sur un malentendu, ou sur un mouvement de dépit et de jalousie : vous tremblez pour l'un et pour Vautre; vous désirez qu'il arrive quelqu'un qui leur impose , les désarme et les réconcilie : voilà un intérêt qui semble partagé , et qui pourtant n'est qu' un. Telçst souvent l'intérêt dramatique.
U unité des mœurs consiste dans l'égalité du caractère , ou plutôt dans son accord avec lui-même ; car un caractère peut être inégal, flottant et variable, ou par nature ou par accident : alors son unité consiste à être constamment inconstant, également léger, changeant, ou parle flux et le reflux des passions qui le dominent, ou par l'ascendant réciproque et alternatif des divers mouvemens dont il est agité; mais c'est alors par un fonds de bonté ou de méchanceté , de force ou de faiblesse , de sensibilité ou de froideur, d'élévation ou de bassesse , que se décide ie
UNITÉ. Il5
caractère; et ce fonds du naturel doit percer à travers tous les accîdens. Or c'est dans ce fonds, bien marqué, bien connu, et constamment le même , que se fait sentir V unité : c'est par là que deux hommes placés dans les mêmes situations, exposés aux mêmes épreuves , se font distinguer l'un de l'autre ; et que chacun , s'il est bien peint , se ressemble à lui-même, et ne ressemble qu'à* lui.
Dans l'application de ce principe, que le caractère ne doit jamais changer, on n'a pas assez distingué le fonds d'avec la forme accidentelle; et dans celle-ci, ce qui. est inhérent d'avec ce qui n'est qu'adhérent. Le vice est une .trop longue habitude pour se corriger entrois heures ; c'est une seconde nature : mais ce qui n'est qu'un travers d'esprit , un égarement passager, une folie , une méprise, un moment d'ivresse , ce quidépend des mouvemens tumultueux des passions, peut changer d'un instant à l'autre. Ainsi , de Terreur au retour, de l'innocence au crime , et du crime au remords , k passage est prompt et rapide: ainsi l'avare ne change point, mais le dissipateur change : ainsi Tartufe est toujours Tartufe , mais Orgon passe dé sou erreur et de l'excès de sa crédulité à un exou
Ïl6 Ulfl-XK.
de défiance ; ainsi Mahomet doit toujours être fourbe; mais Sékk doit cesser d'être crédule et fanatique. Oh! combien sur les arts, comme sur autre chose , on a perdu de temps à brouiller les idées par l'abus qu'on a kit des mots !
Dans le poème épique, 1 ! 'unité de temps* n'est réglée que par l'étendue de* l'action , ni ceMe-ei que par ht faculté commune d'une mémoire exercée? en aorte que Kectipn épique n'a trop d'étendue et de durée que lorsque la mémoire ne peut l'oraferasser sans effort; cl cette règle n'est pas gênante; car il s'agit , non des détails , «nais de l'ensemble de l'action , et de ses masses principales. Ov, si elle est bien distribuée ,* si les épisodes en sont intéressant s'ils s'enchaînent bien l'un à l'autre , sir les passions qui animent l'action , si l'intérêt qui la -soutient, nous y attachent .fortement, la mémoire la 'saisira, quelque étendue qu'on lui donne. Bmimoi la compare à un édifiée qu'il faut embrasser d f un coup d'oeil ; et quel édifice , dans son rrai point de vue , *'embrasfee-f-on pas d'un coup d'œil , si l'ensemble en est régulier ? Si donc un poète avait entrepris de chanter l'enlèvement d'Hélène vengé par la nuine de Troie-, -et que,
UfUTÉ. H7
depuis les noees de lliénélas jusqu/au partage des captives , tout fût intéressant , coçame quelques livres' de Y Iliade et le second de Y Enéide, Faction aurait duré dix ans, et le poème ne serait pas trop long.
Nous avons des romans bien plus longs que le plus long poème; et par le seul intérêt qui nous y attache, les incidens multipliés en sont tous très-distinctement gravés dans, notre souvenir.-
Il n'en est pas de même de l'action dramatique.. Dans le récit, on peut franchir des années en un seul vers; niais dans le drame, tout est présent et tout se. passe comme dans la nature. U serait dontf à souhaiter que ty durée fictive de l'action pût se borner au tempe du spectacle ; mais c'est ètrp ennemi des arts et du plaisir qu'ils causent , que de leur imposer des lois qu'ils ne peuvent suivre, sans se priver de leurs ressources les plus fécondes et de leurs plus rares beautés, U est des licences heureuses , dont le public convient tacitement avec les poètes , à condition* qu'ils les emploient à lui plaire et à le toucher ; et de ce nombre est l'extension feinte et supposée du temps réel de Faction théâtrale. De l'aveu des , Grecs , elle pouvait comprendre' une demi-ré^
n8 uiriTÉ.
volution du soleil, c'est-à-dire un jour.
Nous avons accordé les vingt-quatre heures ; et le vide de nos entractes est favorable à fcette licence : car il est bien plus facile d'étendre en idée un intervalle que rien ne mesure sensiblement, qu'il ne Tétait de prolonger un intermède occupé par le chœur , et mesuré par le chœur même.
A la faveur de la distraction que l'intervalle vide d'un acte à l'autre occasionne , on est donc convenu d'étendre à l'espace de vingtquatre heures le temps fictif de l'action ; et c'est communément assez , vu la rapidité , la chaleur progressive que doit avoir Faction dramatique. Mais si les Espagnols et les Anglais ont porté à l'excès la licence contraire , il me semble que , sans supposer comme eux des* années écoulées dans l'espace de trois heures , il doit au moins être permis de supposer qu'il s'est écoulé plus d'un jour , si un beau sujet le demande ; et de cette liberté , rachetée par de grands effets qu'elle rendrait possibles , il n'y aurait jamais à craindre et à réprimer que l'abus.
La même continuité d'action, qui, chez les Grecs, liait les actes l'un à l'autre , et qui forçait Y unité de temps , n'aurait pas dû per-
mettre le changement de lieu; les Grecs ne laissaient pourtant pas de se donner quelquefois cette licence > comme on le voit dans les Euménides, où le second acte se passe à Delphes, et le troisième à Athènes. Pour la comédie , elle se permettait , sans aucune contrainte , le changement de lieu, et avec plus d'invraisemblance; car, au moins dans la tragédie, les Grecs supposaient , comme nous , que le spectateur ne voyait l'action que des yeux et de la pensée : et en effet il est sans exemple que, dans la tragédie grecque, les personnages aient adressé la parole au public, ou qu'ils aient fait semblant de le voir ou d'en être vus; au lieu que dans la comédie grecque , à chaque instant le chçeur s'adresse à l'assemblée , et par là le lieu fictif de la scène et le lieu réel du spectacle sont identifiés , de façon que l'un ne peut changer sans que l'autre change , et qu'en même temps que l'action se déplace , le spectateur doit croire se déplacer aussi.
Il n'en est pas de même de .notre théâtre :
soit dans le tragique , soit dans le comique , le spectateur, comme je l'ai déjà observé, n'est censé voir l'action qu'en idée , et l'action est supposée n'avoir pour témoins qqe lesac-