DU PHLEGMON DIFFUS
Le phlegmon diffus, encore désigné sous les noms de pAlegmon érysipélateux, érysipèle phlegmoneux , phlegmon gangréneux, est une phlegmasie du tissu cellulaire qui présente pour caractère spécial, 1° une tendance à envahir rapidement et dans une grande éténdue les couches celluleuses où il prend naissance ; 2° une disposition toute particulière à
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en produire la mortification , double caractère qui le distingue du phlegmon simple.
Bien que cette affection soit très commune, on ne la trouve décrite dans aucun des anciens traités classiques de chirurgie. À une époque qui touche presque à la nôtre, Heister , et plus tard Callisen, n’en parlent pas ; Richerand et Boyer en disent seulement quelques mots dans la description de l’érysipèle. La première description dogmatique de cette maladie est celle qui fut publiée en 1824 par Duncan jeune dans les Transactions de la Société médico-chirurgicale d'Edimbourg (").
Cependant, longtemps avant cette époque, Béclard (*) et Dupuytren (*) en faisaient souvent le sujet de leurs leçons cliniques ;'et un travail important avait été publié en France sur cette affection par M. le docteur Patissier (1).
Le phlegmon diffus se développe presque constamment dans le tissu cellulaire sous-cutané ; quelquefois cependant il envahit Le tissu cellulaire profond. Je donnerai d’abord , pour ainsi dire, comme type de cette affection , la description du phlegmon diffus sous-cutané ; je n’aurai plus ensuite que quelques remarques à ajouter pour ce qui concerne le phlegmon profond.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE. — C’est dans le tissu cellulaire que se trouvent les altérations les plus remarquables : ces altérations sont d’ailleurs variables suivant l’époque de lamaladie à laquelle on lesexamine. —Dansles premiers Jours, une coupe qui divise la peau et le tissu cellulaire sous-cutané dans toute son épaisseur laisse apercevoir ce tissu fortement injecté et infiltré de sérosité transparente, légèrement colorée par le sang qui s’écoule des vaisseaux divisés. Cette infiltration est souvent très considérable : elle distend les mailles du tissu cellulaire à tel point que la couche souscutanée offre souvent une épaisseur triple ou quadruple de celle qu’elle doit présenter dans l’état normal. — À une époque plus avancée, le liquide infiltré perd sa transparence et sa fluidité : 1l devient lactescent, semni-fluide, adhère aux cloisons celluleuses , et ne s'écoule plus comme précédemment à la surface des incisions ; — plus tard encore, le liquide infiltré subit une nouvelle transformation : il se liquéfie, devient séropurulent , baigne les vacuoles du tissu cellulaire , et l’on ne tarde pas à apercevoir du pus. Celui-ci n’est point rassemblé dans un fover bien
(1) Ce mémoire a pour titre : Cases of diffuse inflammation of the cellular tex= ture, wilh the appearance, on dissection and observations. — Il est inséré dans les Transactions of the medico-chirurgical society of Edinburgh. |
(2) Charles Fournier ( Thèse ‘inaugurale, Paris, 1827, n° 131); lhèse où sont reproduites les leçons de, Béclard.
(5) Voyez Dupuytren, Leçons orales, t, IL, p. 289. Paris, 1832,
(4) Patissier (ZÆssai sur l’érysipèle phlegmoneux), thèse inaugurale, Paris, 1815,
circonscrit, mais infiltré dans la trame organique ; il présente souvent les caractères du pus de bonne nature ; quelquefois ïl est grisâtre, sanguinolent; en même temps, on trouve, au-dessous des tégumens,
des lambeaux de tissu cellulaire d’un blanc grisâtre infiltré de pus; la peau se trouve ridée, décollée dans une grande étendue, et ne tient plus aux parties sous-jacentes que par quelques brides celluleuses ou vasculaires , qui servent à y entretenir Ja circulation et la vie.
SYMPTOMATOLOGIE. — Le phlegmon diffus est quelquefois précédé par un frisson bientôt suivi de chaleur et d'accélération du pouls; d’autres fois, mais plus rarement, on observe des nausées, des vomissemens ; la fièvre devient continue , mais elle présente des paroxysmes et des rémittences qui se montrent deux ou trois fois par jour. Ces exacerbations dans l’état fébrile ont, suivant Dupuytren, donné lieu à des méprises fâcheuses; elles ont plusieurs fois fait croire à l'existence d’une fièvre d'accès.
Le plus souvent, ce sont les symptômes locaux quiapparaissent les premiers : vingt-quatre ou trente-six heures ayant le frisson une légère douleur se déclare dans le point que devra envahir le phlegmon diffus ; bientôt se montre le gonflement, qui est ordinairement très considérable. La peau prend alors une temte rouge plus ou moins foncée. Cette coloration n’est point uniforme ; elle est disposée par plaques, par lignes ondulées qui sillonnent la surface du membre ; elle ne présente pas partout la même nuance : d’un rouge pâle dans certains points, dans d’autres elle est d’un rouge vif ou violacé, La peau est fortement tendue, luisante ; des vésicules , d’abord petites et remplies de sérosité légèrement roussâtre , apparaissent à sa surface ; bientôt des bulles, des phlyctènes distendues par un liquide sanguinolent, se forment sur plusieurs points, et principalement dans le lieu où la phlegmasie à débuté, Les ganglions dans lesquels se rendent les vaisseaux lymphatiques qui traversent la région enflammée, se tuméfient, deviennent douloureux à la moindre pression. À
Dès que la rougeur et le gonflement commencent à paraitre , la partie tuméfiée prend une consistance pâteuse; si on la comprime pendant quelques instans, elle conserve l'impression du doigt , signe sur lequel Dupuytren insistait beaucoup , et qui lui a servi plus d’une fois à reconnaître dès son début cette affection que l’on aurait pu confondre avec un érysipèle simple. À mesure que la maladie fait des progrès, la tension considérable des tissus donne à la partie une dureté, une rénitence qui fait éprouver au toucher une sensation particulière, bien connue des praticiens, et que l’on chercherait en vain à exprimer par des mots.
Les désordres locaux que nous venons de passer en revue se montrent généralement sur une grande étendue : la rougeur et la tuméfaction oc-
PHLEGMASIES, 95 eupent ordinair ement {out un membre , et auslquelois en même cl une partie du tronc,
Une chaleur brûlante, accompagnée d’une sensation de do lins d’étranglement , se fait sentir dans la partie affectée, — A cette époque, la réaction fébrile est très prononcée ; le pouls est fréquent , dur, souvent irrégulier , déprimé, Le malade'est tourmenté par de l’insommie, des rêvasseries, une agitation continuelle. On observe un délire tantôt fugace, tantôt extrêmement violent. La langue est sèche , fendillée, rouge ou couverte d’un enduit brunâtre ; les urines sont rouges , briquetées , rares; il y a de la constipation, A cette période, la résolution, bien que très rare, peut encore être obtenue, si l’on emploie un traitement énergique : elle s'annonce vers le deuxième ou troisième jour par la diminution des symptômes généraux, par la desquamation de l’épiderme dans toute l’étendue de la partie enflammée,
Du quatrième au sixième jour, un changement notable s'opère: l’inflammation, qui paraît avoir acquis son plus haut degré d'intensité, semble rester stationnaire ; tous les symptômes locaux et généraux paraissent s’amender ; la douleur locale diminue ; le membre perd sa tension et sa dureté ; le toucher fait de nouveau reconnaîtré un empâtement œdémateux que nous désignerons avec M. Vidal sousle nom d’œdème de retour, Cette amélioration fictive pourrait en imposer et faire croire à un commencement de résolution, mais l’expérience apprend à se défier de ce stade trompeur ; en effet, la maladie continue à faire des progrès, les phlyctènes se rompent, laissent écouler une sérosité sanguinolente , et l’on aperçoit dans les points qu’elles occupaient la peau profondément altérée, Les parties prennent alors beaucoup de volume ; la peau s’amincit ; la fluctuation devient évidente. Si on pratique une ouverture artificielle , ou si le foyer s'ouvre spontanément, 1l s'écoule immédiatement une ‘quantité considérable de pus, quelquefois bien lié, d’autres fois grisâtre et sanieux, qui entraîne des lambeaux de tissu cellulaire. Pendant trois ou quatre jours , on voit se présenter aux ouvertures pratiquées sur le foyer, et l'on extrait par une légère traction , des lambeaux de tissu cellulaire mortifiés, blanchâtres , pénétrés de pus, que l’on a comparés à des écheveaux de fil, à des lanières de peau de chamoiïs macérée. La peau se trouve. ainsi HR sans soutien, elle se ride, s’affaisse : privée en partie de ses élémens ris nutrition et de vie, elle se mortifie également ; certaines parties se cenvertissent en escarres qui sont prompiement éliminées , d’autres sont détruites par une absorption progressive. Les muscles, les aponéyroses, les os, sont alors inis à nu. Dans quelques cas plus rares, on a vu les ar ticulations ouvertes. Mais toujours après la chute des escarres, il reste une plaie étendue fournissant une quantité de pus considérable, Cette sécrétion’purulente épuise rapide-
ment le malade, qui ne. tarde pas à succomber ; mais, s’il résiste , 1l lui reste une plaie ulcéreuse dont la cicatrisation se fait attendre pendant un temps considérable. Aux causes d’épuisement que je viens de signaler se joignent souvent un dévoiement colliquatif-et des sueurs abondantes. Chez un certain nombre de malades, on observe les accidens propres à la diathèse purulente : des abcès dans les poumons, le foie, la rate ; des épanchemens purulens dans les plèvres, les articulations, etc. La maladie est alors au-dessus des ressources de l’art.
Les symptômes du phlegmon diffus profond ne diffèrent pas de ceux que nous avons exposés en parlant du phlegmon simple (p. 64 et 75). La mortification du tissu cellulaire dans le premier cas, l'absence de cette mortification dans le second établit seule la différence entre ces deux affections.
Une analyse attentive de la maladie dont nous venons de tracer le tableau nous permet d'y reconnaître trois périodes bien distinctes, qu’il est important de noter pour se faire une idée juste de la nature de cette affection , et pour comprendre l’enchaînement des phénomènes morbides qu’elle présente. De cette connaissance découleront nécessairement des indications plus précises pour la thérapeutique.
La première période, que l’on peut désigner sous le nom de période inflammatoire, comprend tout le temps qui s'écoule depuis le début de l'affection jusqu’au moment où les symptômes locaux et généraux présentent cette rémission, cet état stationnaire dont nous avons parlé. J’appelle cette période inflammatoire, désignation qui sans doute n’est pas à l'abri de tout reproche, parce que, dans cette période , le tissu cellulaire est simplement enflammé, il ne présente pas d'autre altération que celle que l’on rencontre dans le phlegmon simple avant la formation du . pus : aussi avons-nous fait remarquer qu'à cette époque la résolution est encore possible.
La seconde période, période de mortification, comprend tout le temps pendant lequel les symptômes généraux et locaux présentant une rémission marquée, l'affection semble arrêtée dans sa marche. Le nom de période de mortification convient bien à cette phase de la maladie ; en effet , lorsque celle-ci est arrivée à cet état stationnaire signalé par tous les auteurs, la mortification du tissu cellulaire est presque inévitable, souvent elle est déjà accomplie. Quel que soit le traitement que l’on mette en usage, la formation d’escarres sous-cutanées aura lieu. Si l’on veut vérifier l'exactitude de cette proposition, il suffit d'examiner attentivement ce qui se passe lorsqu'on a pratiqué une incision sur un phlegmon diffus arrivé à la période qui nous occupe maintenant: dans les premiers instans , il s'écoule une assez grande quantité de sang mêlé à de la sérosité qui peut être trouble, mais on ne voit
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point de pus. Là se bornent les remarques que l’on peut faire le premier jour ; car l'écoulement du sang masque les tissus; mais, au bout de vingt-quatre ou quarante-huit heures, voici ce qu’on observe : au fond des incisions que l’on a pratiquées, on trouve le tissu cellulaire souscutané formant une couche d’un blanc grisâtre, ne présentant plus de vaisseaux et offrant déjà en partie l'aspect de ces lambeaux de tissu cellulaire mortifié que nous avons signalés précédemment ; ces traînées cellulaires sont encore adhérentes aux parties voisines. C’est sans doute parce qu’il avait été témoin de ce fait que Dupuytren disait que les incisions accroissent souvent l’inflammation (loc. cit., p. 322). Jusque RÀà , on ne trouve pas encore de pus : mais bientôt arrive la troisième période.
Celle-ci peut être désignée sous le nom de période d'élimination des escarres. En effet , à l’inflammation gangréneuse, qui a produit la mortification du tissu cellulaire, succède une inflammation éliminatrice , semblable à celle qui se développe autour de toute escarre, quelle que soit la cause qui l’ait produite. Cette inflammation ne tarde pas à produire du pus, que l’on voit d’abord sortir par gouttelettes entre la couche cellulaire mortifiée et la peau , lorsque l’on exerce une légère pression. Cette sécrétion purulente augmente rapidement : elle devient très considérable, et les escarres baignées et infiltrées de pus se détachent seulement alors. | L
Ainsi donc, en résumé , le phlegmon diffus se réduirait pour nous à une inflammation gangréneuse et diffuse du tissu cellulaire : la suppuration ne serait, pour ainsi dire, qu’une conséquence de la formation des escarres. Cette théorie sur la pathogénie du phlegmon diffus diffère , comme on le voit, de celle qui est généralement admise. C’est dans l’étude clinique de cette affection que nous avons puisé les principales preuves qui viennent appuyer cette théorie. Il resterait pour compléter ce point de doctrine à en démontrer l'exactitude par des recherches nouvelles sur l'anatomie pathologique, qui, telle qu’elle a été faite jusqu'ici, nous semble laisser encore plusieurs choses à désirer.
ÉTIOLOGIE. — Parmi les causes du phlegmon diffus , il faut mettre en première ligne, comme les plus fréquentes sans contredit, les plaies, surtout les plaies contuses, les excoriations des tégumens irritées par les frottemens réitérés des vêtemens ou des chaussures, par des pansemens mal faits, par la malpropreté. Dupuytren parlait souvent, dans ses leçons cliniques, des phlegmons diffus du bras qui succèdent à des chutes sur le coude. La petite plaie contuse ou la simple excoriation qui en résulte fixe à peine l’attention du blessé ; celui-ci continue à se livrer à ses travaux journaliers ; le moindre mouvement de flexion ou d'extension du coude détermine des frottemens qui bientôt irritent les bords de la plaie, et c'est là le point de départ d’un vaste phlegmon. Les écrasemens des
doigts et des orteils, les plaies d'armes à feu, les fractures compliquées de plaies, provoquent souvent le développement d’un phlegmon diffus du tissu cellulaire profond. De simples piqûres, l'opération de la saignée, même lorsqu'elle est bien exécutée, peuvent également lui donner naissance : mais cela est rare. Exceptons toutefois le cas où l'instrument vulnérant serait malpropre, chargé de matières putrides ou de quelque principe septique; telle est, en effet , la cause ordinaire des phlegmons diffus que l’on observe souvent chez les équarrisseurs et les anatomistes. Ces derniers ont remarqué que ces piqûres sont souvent plus à craindre, lorsque le cadavre qu'ils dissèquent est frais, que lorsqu'il est déjà putréfié; tous s'accordent à regarder comme fort dangereuses les blessures faites avec un instrument imprégné du liquide épanché dans l’abdomen chez les femmes qui ont succombé à une péritonite puerpérale.
Aux causes précitées il faut joindre les brûlures, les cautérisations, les contusions profondes, les fractures anciennement consolidées (Béclard), l’'épanchement dans le tissu cellulaire de liquides irritans, tels que l’urine, les matières fécales, ou certains liquides médicamenteux, le vin par exemple, comme cela a été souvent observé dans l'opération de lhydrocèle. Enfin on a plusieurs fois observé Le phlegmon diffus sur des PISE épuisés par des marches forcées.
Toutes les causes que nous venons de passer en revue n’ont pas toutes la même puissance : aussi plusieurs d’entre elles ont-elles besoin du concours d’une prédisposition pour produire l'affection qui nous occupe. Cette prédisposition , admise par tous les chirurgiens, se traduit ordinairement par des troubles dans les fonctions digestives. Est-ce à l’absence de cette cause prédisposante générale , ou à la rareté des causes occasionnelles, qu’il faut attribuer la rareté du phlegmon diffus chez les femmes et les enfans ?
Enfin cette maladie se développe quelquefois sans que rien ait pu en faire soupçonner le début. Le phlegmon diffus est-il contagieux ? Quelques faits rapportés par Duncan (loc. cit.), et surtout par Maclachlan (:), semblent favorables à l’idée de la contagion.
DIAGNOSTIC. — Le phlegmon simple et l’érysipèle œdémateux sont les maladies avec lesquelles on pourrait le plus facilement confondre le phlegmon diffus. On le distinguera de la première de ces affections par son extension rapide à des surfaces très étendues, par sa rougeur marbrée disposée par lignes ondulées, entrecroisées dans tous les sens, par sa.consistance assez ferme et en même temps œdémateuse. L’érysipèle , surtout à son début, semble n’affecter que la surface de la peau; il se distingue en outre par sa couleur jaunâtre, disposée par larges plaques
(1) Archives générales de médecine , décembre 1839.
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formant un léger relief à la surface des tégumens , et limitées par un bord festonné où la coloration s’interrompt brusquement , les tégumens voisins conservant leur aspect normal. Le phlegmon diffus peut encore être confondu avec l’angioleucite et la phlébite (voy. Angioleucite, Phlébite ).
PRONOSTIC. — Un phlegmon diffus est toujours une affection grave ; il peut amener la mort dans la première période , par suite des troubles généraux qu’il provoque, surtout lorsqu'il occupe une grande étendue, ou qu'il a été produit par l’inoculation de matières putrides ; plus tard la mort peut être causée par l'abondance de la suppuration. Et ici je dois dire que les vieillards résistent beaucoup moins que les adultes à cette cause de mort.
Enfin nous avons vu qu'il s'accompagne souvent des accidens nécessairement mortels de la diathèse purulente ; lorsque les choses se passent plus heureusement, il laisse souvent une plaie dont la cicatrisation se fait longtemps attendre, et peut être suivie de la perte de certains mouvemens, surtout lorsque le phlegmon , siégant profondément , a disséqué les muscles, dénudé les tendons. Dupuytren avait remarqué que la terminaison du phlegmon diffus par suppuration est presque inévitable , lorsqu'il affecte le membre abdominal, et, pour le dire en passant, cela vient encore à l’appui de la doctrine que nous avons développée. En effet, d’après la théorie que nous avons proposée, la suppuration ne viendrait qu'après la formation des escarres, et on sait que la gangrène se développe, toutes choses égales d’ailleurs, plus facilement au membre abdominal qu'au membre thoracique.
TRAITEMENT. — Le phlegmon diffus se montrant le plus ordinairement à l’occasion d’une cause externe agissant localement, le chirurgien devra d’abord , si cela est en son pouvoir, faire cesser l’action de cette cause, précepte doublement utile, soit pour prévenir le développement de la maladie, soit pour laisser toute prise à l’action des moyens thérapeutiques. | Les émissions sanguines locales conviennent surtout dans la première période de la maladie; des sangsues appliquées en grand nombre sur la région envahie par le phlegmon ont quelquefois suffi pour amener la résolution. Les bains partiels, les fomentations émollientes, les cataplasmes doivent être employés après les émissions sanguines locales.
Béclard faisait sur toute la surface enflammée de longues incisions, qui ne divisaient que la couche superficielle du derme; ces incisions, distantes les unes des autres de deux centimètres environ , fournissaient une grande quantité de sang, dont on entretenait l’écoulement à l’aide de lotions avec de l’eau tiède. Elles changeaient quelquefois le caractère de la maladie dans l’espace de vingt-quatre heures, ainsi que nous
le témoigne M. À. Bérard ; la résolution était obtenue, et après la guérison il ne restait aucune trace des incisions faites à la surface du membre. Cependant ce procédé est généralement abandonné maintenant, à cause de la douleur que causent nécessairement ces longues incisions, et en outre, parce qu’il n’est pas démontré que dans les cas où il a réussi, une émission sanguine, pratiquée à l’aide d’un moyen plus doux, n'aurait pas également réussi. |
Au lieu de longues incisions, M. Dobson (*) pratique, à l’aide d’une lancette, sur toute la surface du phlegmon, des ponctions multiples, dont le nombre peut aller jusqu'à cinquante si le phlegmon est très étendu : ces ponctions, qui doivent pénétrer dans le tissu cellulaire souscutané, sont répétées trois ou quatre fois dans les vingt-quatre heures. Suivant M. Dobson, les petites plaies fournissent du sang et de la sérosilé en grande abondance, et un dégorgement rapide , ainsi que la résolution, ne tardent pas à se prononcer. Ce moyen, préférable sans doute aux incisions de Béclard , est cependant passible des mêmes objections.
La compression a encore été employée contre le phlegmon diffus par M. le professeur Velpeau ; elle se pratique dans ce cas particulier d’après les préceptes que nous avons établis dans l’article consacré aux bandages (voy. Prolégomènes, art. V, $ I, B.). Cette compression doit être modérée, mais agir d’une manière continue : aussi est-il nécessaire de réappliquer la bande au moins toutes les vingt-quatre heures, car celle-ci devient bientôt sans action par le fait de son relâchement, joint à la diminution dans le volume de la partie comprimée. On à pu par ce moyen faire avorter des phlegmons très étendus ; mais on ne doit compter sur un résultat aussi heureux que si la maladie est encore à son début. Cependant M. Velpeau conseille encore la compression , lorsque le tissu cellulaire contient déjà du pus, non pas dans l'intention de faire rétrograder le mal dans les points où le pus est déjà formé , mais pour éteindre l'inflammation dans les points où la suppuration n’est pas encore établie, et poser ainsi une limite à l’extension du phlegmon.
On à maintenant presque abandonné le vésicatoire enèésie par Duncan jeune , dans le but de fixer, pour ainsi dire, inflammation ou de la modifier. Dupuytren, après l’avoir employé pendant quelques années, y avait complétement renoncé. Il lui reprochait : 1° d’être souvent impuissant pour arrêter les progrès de l’inflammation, 2° de produire la gangrène des tégumens qui en étaient recouverts.
Il me reste à faire connaître un moyen de traitement , le plus puissant sans doute qui ait été employé contre le phlegmon diffus : je veux parler des incisions longues et profondes. Ces incisions, recommandées par
(') Aedico-chirurgical Transactions, t, XIV, p. 206.
PHLEGMASIES. 101 Hutchinson, par Dupuytren, par Sanson, et pratiquées par la plupart des chirurgiens de notre époque, doivent avoir une étendue de sept à huit centimètres; elles doivent être distribuées méthodiquement et également espacées. Elles doivent intéresser la peau et diviser en partie la couche celluleuse sous-jacente dans le phlegmon sous-cutané ; elles doivent diviser l’aponévrose d’enveloppe, si le phlegmon est profond. Ces incisions , pratiquées pendant la première période, amènent presque infailliblement un dégorgement rapide. La tension , la rougeur, la douleur, diminuent; le phlegmon semble enrayé dans sa marche envahissante, et la résolution à lieu. Une suppuration peu abondante se montre sur les lèvres de la plaie, comme cela a lieu sur toute plaie dont les lèvres ne sont ‘pas mises en contact immédiat, et la guérison complète ne se fait pas attendre.
À une époque plus avancée de la maladie, lorsqu'on est parvenu à cette période de rémission dont nous avons parié, et à plus forte raison dans la troisième période , elles sont indispensables ; car dans le premier cas, la formation d’escarres sous-cutanées ct la suppuration sont inévitables : dans le second , il est urgent de donner promptement issue au pus qui, retenu entre la peau ou l’aponévrose d’enveloppe , fuserait au loin, et donnerait plus d’étendue aux décollemens qui dans ce cas s’observent constamment.
En résumé, le traitement local auquel nous croyons devoir donner la préférence , est le suivant. Au début, on appliquera un grand nombre de sangsues, 30, 40 ou 60 , si le sujet est jeune et pléthorique, sur toute la surface du phlegmon. Si la maladie n’est point arrêtée dans sa marche par cette émission sanguine , il faut faire de suite dans les points où la tension, le gonflement, la rougeur, sont le plus considérables, deux ou trois incisions, en se conformant aux préceptes que nous venons de tracer. :
- Les décollemens qui succèdent à l'élimination des escarres sous-cutanées exigent quelquefois certaines précautions de la part du chirurgien. Il est parfois nécessaire de soutenir les lambeaux flottans formés par les tégumens , de les maintenir par une compression légère en contact avec le fond du foyer. Une compression expuisive est souvent utile pour empêcher le pus de séjourner dans les anfractuosités du foyer. Les règles que nous avons données en parlant du traitement des abcès phlegmoneux sont d’ailleurs applicables au phlegmon diffus arrivé à la période de suppuration. Quel que soit d’ailleurs le traitement auquel on donne la préférence, il est nécessaire de donner à la partie affectée une position élevée , afin que le sang veineux revienne, pour ainsi dire, vers le tronc par 50 propre poids.
Le traitement général est le même que celui des phlegmons simples
qui ont une étendue assez considérable. Dans la première période , repos absolu, boissons tempérantes ou légèrement laxatives, diète absolue. À une époque plus avancée le régime devra encore fixer l'attention du chirurgien , car on sait que les malades affectés de phlegmon diffus ont une tendance très marquée à être atteints de devoiement. Il faut donc, en général, ne prescrire que des alimens faciles à digérer, et en petite quantité : une nourriture plus substantielle et plus abondante convient cependant lorsque l’on craint de voir le malade épuisé par l'abondance de la suppuration. | |
Après la guérison, il est bon d’entourer le membre pendant quelque temps avec une bande roulée qui le protège contre les frottemens rudes et les contusions , qui, à cette époque, pourraient ramener des accidens graves , quelquefois même provoquer une récidive du phlegmon diffus.