CHAPITRE II
Définition de la Maladie en général, et de chaque Maladie en particulier.
Il y a deux manières de définir : la première consiste à dire avec précision quelle est la nature d'une chose; la seconde, à énumérer rapidement ses principaux caractères. Dans l'un et l’autre cas, la définition, pour être bonne, doit présenter une idée tellement nette de la chose définie, qu’on puisse la reconnaître toutes les fois qu’elle se présente, et la distinguer de tout ce qui n’est pas elle.
De ces deux manières de définir, la première, qui fait connaître l'essence même des choses, devrait être préférée à la seconde si elle était d une application aussi sûre et aussi générale; mais il est un très-grand nombre d objets dont 1 essence est ignorée; et s il en est quelques-uns dont la nature semble être connue, cette connaissance n est presque jamais assez bien établie pour senir de base
à une bonne définition. La seconde manière de définir est plutôt une description succincte do l'objet qu'elle n’en estime définition. Elle repose sur des phénomènes que nos sens apprécient, et non sur la nature même des choses, qui leur échappe, et vers laquelle nous ne pouvons nous élever que par des abstractions et des raisonnemens. Or, comme l'a très-judicieusement remarqué le professeur Dumas (1), les choses abstraites égarent l’esprit, les choses sensibles le conduisent à la vérité. L histoire de toutes les sciences, et celle de la médecine en particulier, prouvent combien cette assertion est fondée. Dans les siècles où I on s'est livré aux définitions de la première espèce et aux discussions qu'elles entraînent, la marche des sciences a été rétrograde ; leurs progrès ont été constans, au contraire, dans les temps où l'on a négligé les définitions pour s’attacher à décrire.
§ Ier. Tout le monde sait que la maladie est l’état opposé à la santé, et le sens de ce mot n’est obscur pour personne. Mais quand il s’agit de le définir d’une manière exacte, la difficulté n'en est pas moins grande, comme le prouvent le nombre et la diversité des définitions proposées. Beaucoup de médecins ont cherché à définir la maladie d’après son essence ou d'après la cause première qui la produit. Alcmæon de Crotone la faisait consister dans le désordre des forces dont le concours et l'harmonie constituent la santé; Platon, dans sa définition , substitua les élémens aux forces, et Asclèpiades remplaça les élémens de Platon par les corpuscules indivisibles; Sylvius voyait dans la maladie une réaction des sels; Brown , une lésion de J'incitabilité ; Ritier, une altération galvanique; Baumes, un changement dans les proportions du calorique, de l'oxygène, de l'hydrogène, de l’azote et du phosphore; et M. Broussais, un effet de l'irritation, etc. La plupart des autres définitions de la maladie, d’après sa nature, rentrent dans celles qui viennent d'être citées ou sont d'une obscurité telle qu elles auraient besoin d’un long commentaire pour être comprises : nous avons dû par conséquent les omettre dans un ouvrage
(1) Introduction au Cours de Fièvres de Grimaud.
essentiellement élémentaire , qui no comporte pas ce luxe d’érudiiion. Nous devons toutefois, avant <!o quitter ce sujet, examiner avec l'atloiition quelle mérite la définition que Sydenham a donnée de la maladie.
Sydenham , malgré la sagesse de son esprit et la solidité de son jugement, avait aussi tenté de définir la maladie d après sa nature intime. « Dictât ratio , si quid ego lac judico { I), dit avec » modestie cet illustre praticien, morbum , quantmnlibet ejus » eausce huma.no corpori adversaniur , nihil esse ahud quam na- )) turcs eonamen materiæ morbificæ extevminationem , 27i cegri
» salulem , omni ope molientis. » Celte définition, bien que rapprochée sous quelques rapports du langage actuel de la science,
est cependant presque aussi défectueuse que
les précédentes. Elle
n offre, en effet, que 1 idée vague d un effort indéterminé de la
nature, c’est-à-dire d’une puissance que nous ne connaissons pas. En outre, l’effort par lequel la nature chercherait à détruire la cause morbifique ne constituerait pas la maladie, mais un moyen destiné à la combattre. Enfin, cette réaction contre la cause morbifique n'existe pas toujours , et par cela même la définition de Sydenham, en la supposant juste sous tous les autres points, ne le serait pas à cet égard , puisqu'une définition doit embrasser tous les cas.
La nature intime delà maladie étant inconnue, c’est sur d’autres bases qu'il faut s’appuyer pour la définir. Cette nécessité a été reconnue, à toutes les époques, par quelques-uns des hommes qui se sont livrés à l’étude de la pathologie générale.
Quelques médecins ont défini la maladie : un trouble survenu dans les fonctions. On leur a objecté que le dérangement des fonctions ne suffisait pas pour constituer la maladie, et qu'il était certains phénomènes qui troublent les unes sans produire l'autre. La femme est ordinairement, à l’époque du llux menstruel, dans un état de malaise qui n'est pas une maladie. L’accouchement est accompagné de douleurs très-vives; il est su i v i d'un écoulement
(1) Sydenham , de Morbis acutis in yencre, pag. iy.
de sang, d'un senliment de fatigue et de faiblesse, et néanmoins il n'y a pas là maladie. Une passion violente, telle que la colère, la frayeur, peuvent produire un grand désordre dans la plupart des fonctions, sans néanmoins donner lieu à une maladie. Enfin, chez le vieillard, les fondions ne s'exercent plus avec la même régularité : les organes génitaux deviennent peu à peu inhabiles à la reproduction, un affaiblissement progressif frappe les fonctions destinées à établir les relations de l'homme avec les objets qui l'entourent; les facultés intellectuelles sont obscurcies, les sensations émoussées, la démarche vacillante. Plus tard, les organes de la vie individuelle participent eux-mêmes à cette faiblesse, sans qu’il y ait là maladie. Chez 1 homme qu'une cause quelconque a privé d un œil, d’un bras, il n’y a point exercice régulier de toutes les fonctions, et cependant on ne peut pas considérer cet homme comme malade. Une gène légère qui se fait à peine sentir dans quelque partie; une douleur aiguë, mais instantanée, qui a lieu dans une autre; un spasme passager, un mouvement involontaire, sont autant de dérangemens des fonctions, mais ne sont pas des maladies.
Le dérangement des fonctions ne suflît donc pas pour constituer la maladie, puisqu’un trouble , même considérable, dans leur exercice, n’est pas toujours incompatible avec la santé. C’est aussi à tort, par conséquent, qu'on a déliai la santé : cet état dans lequel toutes les (onctions s’exercent avec régularité et harmonie. Il est, comme on 1 a dit, une santé individuelle qui varie à raison d'une multitude de circonstances. Cette remarque a été faite par beaucoup de médecins, et les a conduits à modifier (a définition qui nous occupe. Quelques-uns ont dit que le trouble des fonctions qui constitue la maladie devait être le résultat de causes morbifiques (1). D autres ont ajouté à ce trouble 1 épithète preeternaiuralis , pour faire connaître que ce dérangement des fonctions devait être une déflation de l’ordre naturel (2). Cette définition,
(1) Ludwig, Palholog. Insiil., png. 0.
(-) On traduit ordinairement l'adjectif latin prœlernaluralis par le
MîFIX'ITTOX DE LA MALADIE.
ainsi modifiée, est plus exacte, mais elle est susceptible de hêtre davantage. Toute espèce de dérangement des fonctions, plus ou moins éloigné do l’ordre naturel, constitue une maladie; mais la maladie peut exister sans ce dérangement. Une hernie, par exemple, est une maladie, et elle ne produit pas constamment de trouble dans les fonctions. La dégénérescence tuberculeuse, qui est une maladie fort grave, peut occuper quelques glandes, et même une portion d’un viscère important, comme le poumon , sans déterminer de trouble apparent dans la santé. À la vérité, quelques auteurs pensent qu’une lésion anatomique qui ne donne lieu à aucune altération évidente dans les fonctions ne doit pas être considérée comme constituant une maladie; que la maladie n'existe que du moment où quelques phénomènes de réaction la signalent. La maladie, suivant eux, et M. Littré adopte cette définition (1), est une réaction de la.vie, soit locale , soit générale , soit immédiate , soit médiate , contre un obstacle , un trouble , une lésion. D'après cette définition, une altération de tissu, même considérable, comme ces anévrysmes de 1 origine de l’aorte qui parviennent quelquefois à un degré très-avancé sans apporter de trouble apparent dans la santé , ne deviendrait une maladie qu’au moment où la perforation du vaisseau serait complète; tandis que la même lésion développée dans un autre point du même vaisseau, et donnant lieu soit à la compression d’un organe voisin, soit à des battemens perceptibles au travers des parois thoraciques, constituerait une maladie presque dès son principe. Dans une fracture, la maladie consisterait non plus dans la lésion anatomique, dans la solution de continuité du fémur ou de l'humérus , mais bien dans la réaction de la vie contre cette lésion , c’est-à-dire dans la douleur, dans la difficulté des mouvemens, dans l’inflammation qui se développe à la surface des fragmens et dans les parties contiguës. Ces deux exemples pris dans les ma-
mot contre-nature ; ce n’est pas là son véritable sens : il exprime une déviation, et non une opposition à l’ordre naturel.
(1) Dictionnaire de Médec. , ou Répertoire général, t. xvm , article Maladie.
ladies les mieux connues monlrent loul le vice de celle définition, qui rentre au reste dans celle de Sydenham, dont nous avons précédemment démontré F inexactitude.
Il résulte de ces considérations qu’on ne saurait donner de la maladie une définition satisfaisante sans y comprendre les altérations de structure, qu’elles soient ou non accompagnées de trouilles dans les fonctions.
Les altérations de structure étant dans la plupart des maladies le phénomène principal cl les désordres des fonctions ne se montrant que comme phénomènes secondaires , quelques médecins ont pensé que toute maladie se rattachait nécessairement à une lésion materielle des organes , et que la maladie, considérée d’une manière abstraite, pouvait être définie une altération survenue dans la structure du corps.
Il est juste de reconnaître que dans un grand nombre d’affections cette altération existe d’une manière manifeste, et que dans l’appréciation comme dans la définition de la maladie, elle doit alors occuper le premier rang. Ajoutons aussi que le nombre des maladies dans lesquelles ces altérations existent est devenu progressivement plus considérable, à mesure que la médecine a fait des progrès, et que dans la marche ultérieure de la science, ce nombre semble devoir augmenter indéfiniment : non-seulement, en effet, de jour en jour les médecins qui se livrent à l'étude de l’anatomie pathologique découvrent dans les parties solides des lésions jusqu’alors inaperçues, mais encore la chimie conduit au même but en montrant dans les liquides qui entrent dans la composition du corps humain, comme le sang, l’urine, la bile, des altérations importantes. Les changcmens observés dans la quantité et la consistance de certains liquides, du sang en particulier (pléthore, anémie); 1 accumulation excessive de gaz dans les parties qui naturellement en contiennent, leur formation dans des parties qui ne doivent pas en renfermer, viennent encore augmenter le nombre des maladies dans lesquelles existe une altération matérielle. Ces lésions des fluides liquides ou gazeux (pii entrent dans la composition du corps humain doivent être placées à côté
il(*s lésions dos parties solides", ('llos doivent aussi , en 1 absence surtout de lésions de ces dernières, être comprises, au moins im-
plicitement, dans la définition de la maladie.
En observant ainsi la marche de la science, on serait conduit
à admettre, par une induction assez naturelle, qu’à mesure que nos moyens d’analyse chimique et d’observation deviendront plus parfaits , on verra peu à peu les maladies dans lesquelles on n’a constaté jusqu’ici aucune lésion matérielle, se classer parmi celles dont la lésion primitive est connue, et que dès lors on pourrait dès à présent définir la maladie, d’après celte pensée, une altéra-
tion survenue dans la structure des organes. Mais en médecine, plus encore qu'en toute autre science, il importe de ne marcher qu’avec les faits; or comme, dans beaucoup de cas, cette alteration échappe à tous nos moyens d’investigation et que le dérangement des fonctions est alors le seul fait appréciable, le seul par conséquent qui , dans l’état actuel de nos connaissances, signale et constitue la maladie, nous sommes dans la nécessité pour la dé-
finir de prendre ses caractères à la fois dans les lésions matérielles et dans le désordre des fonctions.
Dans les premières éditions de cet ouvrage, nous avions défini la maladie : une altération notable survenue, soit dans la position ou la structure des parties, soit dans l’exercice d’une ou de plusieurs fonctions, relativement à la santé habituelle de 1 individu.
Une définition devant être courte, nous croyons devoir retrancher ce qui a trait aux changemens de position des organes, parce que ce changement ne peut s’opérer sans altération dans la structure des parties : une hernie n’a lieu que par suite d’un changement survenu dans les parois des cavités splanchniques; une luxation , que par la rupture ou quelque autre altération des parties qui forment l’articulation. Nous supprimerons également les derniers mots de la définition relativement à Ici santc habituelle de. l’indiviclu, parce que le simple bon sens indique cette condition, qui, d'ailleurs, trouve mieux sa place dans les considérations qui précèdent la définition, parce qu elle y est présentée avec les dé-
Ycloppemens nécessaires. J’ai cru enfin devoir remplacer par un autre le mot structure , qui ne s’applique pas assez évidemment, dans le langage usuel, soit aux changcmcns qui surviennent dans la composition et la quantité des fluides, soit même aux cliangemens de volume des parties solides , qui ne sont pas accompagnés en même temps d altération évidente dans les tissus. En conséquence, dans I impossibilité où nous sommes de définir la maladie d’après son essence, et d'en trouver une idée exacte ailleurs que dans les phénomènes qui la révèlent, nous définissons la maladie : un désordre notable survenu, soit dans la disposition matérielle des parties constituantes du corps vivant, soit dans l'exercice des fonctions (l).
Quelques auteurs ont cherché à établir une distinction entre 1 affection et la maladie , expressions généralement employées comme synonymes. Les uns ont pensé que le mot affection convenait mieux aux cas de chirurgie, et le mot maladie à ceux de médecine. I) autres ont prétendu que la maladie consistait dans la lésion intime des parties, et X affection dans les phénomènes sensibles qui en résultent. Sprengel, qui a présenté cette distinction, a prétendu qu’elle pouvait servir de base à la division de la pathologie en générale et en spéciale; que la première avait pour objet la maladie, et la seconde 1 affection. Dans le sens même où Sprengel a employé ces deux expressions, 1 une et l’autreappartiennent également a la pathologie générale et à la pathologie descriptive ou spéciale. Dette distinction de I affection et de la maladie doit donc être rejetée comme contraire à 1 acception commune, et comme propre a porter île 1 obscurité dans le langage, sans répandre aucune lumieie sur les choses. En conséquence , dans le langage medical, on emploie comme synonymes les mots maladie et a ffcc-
(i) Dette définition de la maladie nous a paru plus exacte que les au* lus, bien qu elle soit défectueuse a quelques égards : celle imperfection est peut-être inhérente à l'objet même qui nous occupe. La santé et la maladie se confondent souvent ensemble : or, est-il possible de définir avec une exactitude rigoureuse des choses qui ne sont pas toujours distinctes?