CHAPITRE XIX
De îa Thérapeutique.
Il existe dans l’homme, comme dans les autres êtres organisés, une force intérieure qui préside à tous les phénomènes de la vie, dans ses périodes successives, lutte sans cesse contre les lois physiques et chimiques , reçoit l’impression des agens délétères , réagit contre eux , développe par conséquent les symptômes des maladies, en détermine la marche et en opère la solution , par un mécanisme également impénétrable. Celte force, qui se confond avec la vie, qui commence et cesse avec elle, qui est inhérente aux organes et qui n’en serait pas distincte si elle ne les abandonnait au bout d'un certain temps ; celte force , tout-à-fait in-
(l) Séméiotique générale, par M. Double, 1. 1, p. 56 et suiv.
connue dans son essence et manifeste seulement par ses effets, nommée par quelques-uns force vitale, puissance intérieure, a été plus généralement désignée sous le nom de nature (1), depuis Hippocrate jusqu’à nos jours. En admettant l’existence de cette force , les médecins n’ont pas été de même avis sur ses attributions : ceux-ci l'ont considérée comme un principe intelligent (2) dont tous les actes seraient raisonnés et pour ainsi dire volontaires; ceux-là, donnant dans un extrême opposé, ont fait consister la nature dans l’élasticité et l’oscillation des libres et dans le mouvement progressif et circulaire des liquides (3); d’autres, comme Sydenham (4) , ont employé ce terme dans le même sens que lions y attachons aujourd’hui.
La guérison, ou le passage de la maladie à la santé, est le résultat d’un changement intime qui s’opère dans nos organes; ce changement lui-même est nécessairement subordonné à la puissance qui préside à tous les phénomènes de la vie : c’est donc à elle que la guérison appartient. Toutefois , comme une multitude de circonstances peuvent entraver ou favoriser son action , l’art concourt à la guérison des maladies d’une manière plus ou moins efficace , en donnant aux efforts de la nature une direction et une mesure convenables, et en écartant les obstacles qui pourraient les entraver. Or, telle est, dans la solution des maladies, la part de la thérapeutique (5) ( therapeutice ) , branche de la pathologie qui a pour objet le traitement des maladies. Traiter une maladie, c’est éloigner tout ce qui pourrait exercer sur elle une influence contraire, c est réunir tous les moyens propres à en diminuer la durée et l’intensité.
La plupart des maladies sont susceptibles de guérir sans traitement actif , par la seule action de la nature ; de là la réputation usurpée d’une infinité de remèdes sans efficacité et d’une
(1) «l-jc-tç, nature.
(2) Van-Helmont.
(5) Raymond, Maladie qu'il est dangereux de guérir, p. 20.
(4) opéra omnia, t. i, p. 77, 78.
(5) ©jpcwsvw, je soigne.
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foule de niédicastres sans aucune instruction. Aucune maladie ne peut guérir par les seuls secours de l’art ; de là 1 impuissance de la médecine contre un trop grand nombre des maux qui affligent l’humanité. Le quinquina, les mcrcuriaux, qu’on a regardés avec raison comme les moyens les plus héroïques que possède la médecine, restent sans effet dès que la nature ne répond pas à leur action. La saignée ne dissipe pas seule la phlogose , et le rapprochement des bords d'une plaie ne sullit pas pour en opérer la réunion. En chirurgie comme en médecine, la thérapeutique ne fait, dans l’immense majorité des cas, que favoriser l’action de la nature, qui seule peut ramener le viscère enflammé à l’état sain, cicatriser les bords d’une plaie, et réunir les fragmens d’un os fracturé.
La thérapeutique n’est donc, à proprement parler, que l’art de modifier l'action intime des organes, pour obtenir la guérison ou le soulagement des maladies. Cette assertion ne nous parait pas de nature à pouvoir être contestée par ceux mêmes qui ont la plus haute idée de la puissance de l’art. On ne supposera pas que nous ayons la pensée de diminuer la part des moyens thérapeutiques dans la guérison des maladies : nous avons , au contraire , la conviction que par l’omission d’un traitement convenable, et à plus forte raison sous l’influence de remèdes contraires, des affections , mêmes légères , pourraient devenir incurables ou mortelles; que la plupart des maladies graves se termineraient par la mort; que plusieurs autres, parmi lesquelles on doit ranger certaines formes de syphilis, ne guériraient point, du moins dans notre climat : nous voulons dire seulement que nos moyens thérapeutiques n’ont pas une action directe contre la maladie, qu’ils n’agissent qu’en déterminant dans l’économie des modifications en vertu desquelles s’opère le changement favorable qui prépare et achève la guérison : l'extraction des corps étrangers et la réduction des parties déplacées font presque seules exception. En exposant cette doctrine, généralement admise aujourd’hui, nous n’enlevons rien à l’importance de la thérapeutique, et nous rendons à la nature ce qui lui appartient : également éloi-
thérapeutique.
gués de ceux qui donnent exclusivement l’honneur de la guérison , soit à I art , soit a la nature , nous croyons que le concours de l’un et de l'autre est toujours utile et souvent indispensable.
Cette manière d’envisager la thérapeutique nous montre sur quelles hases elle est fondée : ces bases sont, d’une part, la connaissance approfondie de la marche et des tendances naturelles des maladies vers telle ou telle terminaison , et, d’autre part, celle des moyens propres à combattre ou à favoriser ces tendances : l’observation et l’expérience peuvent seules nous diriger dans celte étude difficile.
L’observation, en médecine comme dans toutes les autres sciences, exige dans celui qui veut s’y livrer des sens fidèles , un esprit attentif, calme et exempt de prévention. Il faut des sens fidèles, parce que ce sont les sens qui établissent entre le malade et le médecin les rapports qui conduisent à la connaissance de la maladie. L’attention toute entière est d’une nécessité indispensable : celui qui n en est pas le maître est incapable de bien observer, et tout, ce qui pourrait la diviser ou l’affaiblir, comme la fatigue de l’esprit ou la préoccupation, rendrait inhabile à l’observation celui-là même qui aurait toutes les qualités d’un bon observateur. Aussi la méditation est-elle nuisible au médecin avant l’heure où il voit ses malades , et n’élait-ce pas sans motif qu 'Hippocrate recommandait de les visiter le matin plutôt que le soir : à cette heure, disait-il, le médecin est plus apte à bien observer comme le malade à bien répondre. Le calme le plus parfait est également nécessaire à l’observateur-, une passion vive absorbe en quelque sorte toutes les facultés morales, et ne permet pas à l'esprit de se fixer sur d'autres objets. Un tendre attachement , une sollicitude trop vive, rendent inhabile à bien observer et à bien juger des phénomènes qu'on a sous les yeux. Il est de remarque générale qu’un médecin se trompe presque toujours dans le jugement qu'il porte sur les maladies dont sont atteintes les personnes auxquelles il est uni par des liens intimes ; il se trompe davantage encore sur les afiections dont il est lui-môme le sujet: aussi est-il reconnu en principe que, dans tous ces cas, un
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homme sage ne doit jamais s’en rapporter à lui-même. Il faut encore, pour bien observer, un esprit exempt de prévention : la prévention , comme on l’a dit , est une sorte de prisme qui nous cache une partie des objets, grossit et dénature entièrement l’autre, de manière à en donner une image plus ou moins fausse et toujours très-imparfaite. Les médecins systématiques ont toujours été et seront toujours de mauvais observateurs. Celui qui en abordant les malades ne se contente pas d'appliquer ses sens à l'examen des phénomènes et de recevoir les impressions qu’ils lui transmettent , mais cherche et veut trouver dans ce qu’il voit la confirmation de ce qu'il a imaginé , celui-là est tout-à-fait impropre à observer, et les résultats de son observation ne sont le plus souvent que les rêves d’un esprit en délire.
A toutes ces qualités nécessaires à l’observateur, il faut encore en joindre une autre plus importante que toutes celles qui viennent d’être énumérées : c’est Y esprit d’observation. Cette qualité, qui suppose la réunion de toutes les autres, mais qui ne les accompagne pas toujours, consiste à la fois dans une sorte de penchant naturel de l’esprit à examiner attentivement les objets, et dans la faculté d’en saisir et d’en apprécier avec promptitude les rapports et les différences. C’est une disposition innée qu’on peut développer en la cultivant, mais qui ne saurait être acquise par ceux qui ne l’ont pas reçue en partage. Un jugement solide est encore indispensable au médecin pour s’élever par degrés et avec la mesure convenable, de l’observation isolée des faits particuliers à ces conclusions générales dont l’ensemble constitue la physiologie de l’homme malade.
Le médecin qui a bien et long-temps observé peut seul , d’après la nature et la forme des maladies, d’après leur intensité, leur marche, l’époque à laquelle elles sont parvenues, etc., apprécier exactement leurs tendances vers telle ou telle terminaison, et juger par conséquent de l’opportunité d’une thérapeutique active ou d’une expectation prudente, qui n’est jamais une inaction proprement dite, car elle suppose de la part du médecin une attention vigilante , nécessaire non-seulement pour combattre les accidents
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qui pourraient survenir, et pour éloigner tout ce qui pourrait troubler le cours d une maladie qui marche vers une solution heureuse, mais encore pour réunir toutes les conditions hygiéniques les plus favorables a la prompte et complète guérison. On comprend combien pourrait être dangereuse une thérapeutique peu éclairée, qui tourmenterait par des remèdes énergiques une maladie dont I organisme, avec ses seules forces, devrait triompher, ou qui resterait dans une expectation intempestive, en présence d’un mal assez grave pour compromettre l’existence, et dont l’issue funeste pourrait être prévenue par une médication active. L'observation seule peut mettre le médecin à l’abri de ces funestes erreurs, parce que seule elle lui donne celte connaissance approfondie de la marche et de 1 enchaînement des phénomènes pathologiques, qui lui servira de règle sûre dans le traitement des maladies.
Si 1 étude des tendances diverses des maladies présente des difficultés , 1 appréciation des moyens propres à modifier favorablement l’action des organes n’en offre pas moins ; elle s’appuie sur 1 expérience qui, elle-même, a pour bases d’une part 1 observation , et de 1 autre, les expenmens . a Un expèriment » ( experimentum ) diffère d’une simple observation, en ce que la » connaissance qu’une simple observation nous procure semble se » présenter d elle-même, au lieu que celle qu’un expèriment nous » fournit est le fruit de quelque tentative que l’on fait dans le des- » sein de connaître si une chose est ou n’est point. Un médecin » qui considère tout avec attention, dans le cours d’une maladie,
» fait donc des observations, et celui qui, dans une maladie, ad- » ministre un médicament et cherche à en apprécier les effets, fait » un expèriment. Ainsi, le médecin observateur écoute la nature » celui qui expérimente l’interroge (1). »,
Dans 1 etude délicate de 1 action dos moyens thérapeutiques , l’observation lient la première place. Elle a dû, dans l’enchaînement naturel des idées et des connaissances humaines, précéder 1 expérimentation. Les hommes qui les premiers ont été conduits
(l) Zimmermann, de V Expérience, t. î, p, 22
à chercher le soulagement de leurs semblables, ont dù probablement au hasard, et quelquefois à l' instinct des malades, les premières notions qu’ils ont acquises, et ce n’est que plus tard sans douie qu’ils auront tenté quelque expériment. Nous avons exposé précédemment les conditions nécessaires pour observer ; essayons ici d’esquisser les règles qui doivent présider aux expérimens.
L’expérimentation en thérapeutique paraît être la chose du monde la plus simple et la plus facile , je ne dis pas seulement aux yeux des personnes étrangères à notre art, mais aux jeux du plus grand nombre des hommes qui l’exercent. Il n’est pas de médecin qui n’ait expérimenté un plus ou moins grand nombre de remèdes , qui n’ait tiré de ces expérimens des conclusions plus ou moins positives , et chacun sait combien il est peu de ces expérimentateurs dont les conclusions aient été sanctionnées par le temps , combien peu, par conséquent, qui comprissent les difficultés de l’expérimentation et tout ce qu’elle exige de circonspection et de persévérance pour conduire à des résultats précis. On peut estimer à plusieurs centaines le nombre des médicamens auxquels divers expérimentateurs ont attribué la vertu de suspendre le cours des fièvres intermittentes, et, parmi ces médicamens, il n’en est qu’un seul dont l’action fébrifuge soit clairement démontrée et universellement admise. Le nombre des remèdes spécifiques préconisés contre telle autre maladie, comme l’épilepsie ou la goutte , n'est guère moins considérable , et aucun d’eux n’a résisté à l’épreuve du temps et justifié la confiance que quelques expérimentateurs lui avaient trop facilement accordée. Il résulte, comme conséquence immédiate de ces faits, que l’expérimentation en médecine est chose extrêmement difficile, et que le nombre des expérimentateurs exacts est malheureusement trèsrestreint.
Parmi les expérimens , les uns ont pour but de constater 1 action d’un moyen thérapeutique contre une maladie déterminée , les autres, de déterminer l’effet primitif d un remède sur I économie , son action purgative , par exemple, ou diurétique, ou sudorifique. Ces derniers expérimens n ollrcnt pas, a beaucoup
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près , les mêmes dillicultés que les premiers , et pourtant , combien de médicamens ont été décorés du titre de diurétiques , de diaphoniques , de purgatifs même, qui sont loin de produire ces divers effets ! Quel médecin n’a reconnu, dans beaucoup de maladies , 1 impossibilité d augmenter la sécrétion de l’urine ou île piovoquei une transpiration abondante lorsque l’organisme s’y lefuse! Ce genre d expérimentation n'est donc pas sur quelques difficultés ; mais comme les difficultés sont beaucoup plus grandes dans l’expérimentation qui a pour but d’étudier l’action d’un remède sur la marche d une maladie , les règles que nous exposerons pour celle-ci seront a fortiori applicables à l’autre.
Le médecin qui fait une expérimentation doit, avant toutes choses, connaître le remède dont il veut apprécier les effets, le sujet sur lequel l’expérimentation doit avoir lieu , et la maladie contre laquelle le remède est essayé.
Le médecin doit connaître le remède qu d expérimente : c’est dite qu d ne devra jamais consentir à faire des essais avec des remèdes dont il ignorerait la composition. L’Académie royale de médecine, chargée par l’autorité d’apprécier la valeur des remèdes secrets , s’est imposé pour règles, d’une part, d’exiger des possesseurs d’arcanes la composition exacte de ces remèdes , et , d autre part, de les faire préparer par un pharmacien de son choix. Ces sages précautions doivent servir de base à la conduite nés médecins auxquels on demande d’expérimenter un moyen théi apeutique quelconque. Une fois dans ma vie je me suis éloigné de cette règle en faveur d’un médecin honorable qui me demanda d expérimenter, sans m’en faire connaître la composition, un remède dont il était possesseur, et sur lequel il fondait tout son avenir et celui d une famille nombreuse. Bien que ces expérimens aient eu un résultat favorable et que le remède dont il s’agit m’ait paru plus efficace qu’aucun de ceux qui ont été préconisés jusqu ici contre la même maladie (le tamia), j’ai regretté avoir consenti à l’ expérimenter sans le connaître, cl, depuis lors, j’ai
constamment résisté à toutes les demandes analogues qui m’ont été laites.
Le médecin devra donc toujours mettre pour condition première à ses expérimentations la connaissance du remède simple ou composé qui lui sera soumis : il devra savoir s’il a déjà été mis en usage et par qui, par un seul médecin ou par plusieurs , dans quelques cas rares ou un grand nombre de fois. Si le remède a été souvent essayé , si ces essais n’ont donné lieu à aucun accident , si l'efficacité thérapeutique laisse seule des doutes , on pourra procéder avec sécurité en se renfermant , quant aux doses , dans les limites connues. Mais si le remède n’a pas encore été expérimenté, et surtout s’il est extrait d’une substance végétale active par elle-même, ou appartenant à certaines familles renfermant des plantes vénéneuses ; si c’est un corps minéral dont certaines préparations aient une action énergique*, si des expériences tentées sur les animaux ont fait reconnaître à ce remède ou a ses composés une action assez grande pour compromettre la x ie ; s il a une saveur forte; ou si, appliqué sur la peau , il y produit rougeur, vésication ou eschare, on ne saurait mettre trop de circonspection dans les premiers essais auxquels on se livre. J aurai toujours présens à l’esprit les accidens formidables que j ai vus subitement apparaître chez un malade auquel j administrais , à 1 hôpital de la Charité , une substance à laquelle MM. Pelletier et Caventou , qui venaient de l’extraire de la noix vomique , avaient donné le nom de vauqueline , qui a été remplacé, sur la demande expresse du bon Yauquelin , par le nom de strychnine . M. Pelletier m’ayant demandé d’expérimenter cette substance qui lui paraissait devoir agir d’une manière plus énergique et plus égale que les autres préparations de noix vomique , je choisis pour sujet de l’expérimentation un jeune homme atteint de paraplégie, et qui, traité depuis plusieurs semaines par l’emploi de 1 extrait alcoolique , était arrivé à en prendre chaque jour trente-deux grains , sans avoir encore éprouvé aucune secousse dans les muscles. M. Pelletier me remit six pilules contenant chacune un quait de grain de strychnine; j’en lis prendre au malade une le piemiei jour, deux ensemble le second jour, trois ensemble le tioisièmc jour, sans aucune espèce d’cllet. Je demandai les nouvelles doses
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du remcde par demi-grains ; M. Pelletier me fit remettre seulement deux pilules, chacune d’un grain ; c’était tout ce qu’il avait préparé. Je pensai qu’en donnant un grain à un sujet qui avait pris, sans aucun effet, la veille, trois quarts de grain de cette mémo substance, quelques jours auparavant trente-deux grains d’une autre préparation du môme remède , je n’obtiendrais probablement aucun résultat, et que n’ayant plus ensuite qu’une dose semblable à administrer, je me placerais dans l’impossibilité de donner à M. Pelletier la solution qu’il désirait , j’eus le tort de passer, sans progression, de trois quarts à deux grains dans l’emploi d’une substance dont le degré d’énergie n’était pas connu. Un quart d’heure environ après l’administration du remède, et avant môme que j’eusse achevé la visite de la salle Saint-Louis, dans laquelle ce malade était couché, il fut pris de secousses convulsives d’abord bornées aux membres , puis s’étendant aux muscles de la respiration avec toute l’intensité qu’elles auraient eue dans le tétanos le plus grave, et donnant lieu, à des intervalles très-rapprochés , à une suffocation telle, que, pendant plus d’une demi-heure, je dus craindre que le malade ne succombât sous mes yeux à la violence et à la durée des convulsions du diaphragme. Dire quelle fut alors mon anxiété serait chose impossible à exprimer : la nécessité de la cacher au malade la rendait encore plus pénible. Je restai constamment auprès de lui ; c’était un devoir impérieux pour moi de ne laisser à personne le soin et la responsabilité d’une si terrible position. Estimant , d’après ses effets , que le remède devait être absorbé par l’estomac, je m’abstins de provoquer le vomissement, qui, dans cette opinion, n’avait plus de but, et pouvait, par les contractions qu’il détermine, ajouter à la violence des convulsions et contribuer à une catastrophe imminente. Je fis prendre immédiatement au malade une dose de laudanum de Sydenham , représentant â peu près dix centigrammes (deux grains) d’opium gommeux : les convulsions et la suffocation continuant toujours , augmentant môme , j’en donnai une seconde dose semblable cinq minutes après la première, puis de cinq en cinq minutes, et môme ,
à des intervalles plus rapprochés, j’en donnai le double; le narcotisme, qui pouvait être la conséquence de l’emploi de l’opium a doses si élevées, n offrant ni un aussi grand danger, ni surtout un danger aussi prochain que celui qui résultait de l’action de la strychnine. Enfin, après une demi-heure ou trois quarts d’heure de lutte et d’anxiété, les spasmes commencèrent à devenir moins violens et moins rapprochés et la suffocation moins imminente ; peu à peu et dans l’espace d’un quart d’heure , fous les symptômes produits par la noix vomique avaient disparu , et le malade ne conservait de la dose énorme de laudanum qu’il avait prise (environ une demi-once) qu’une légère somnolence qui ne dura que peu d heures , et dont il était facile de le tirer. Souvent , dans mes leçons cliniques à la Charité et à l’Holel-Dieu, j’ai rapporté ce fait par le même motif qui m’engage à le déposer dans ce livre; et ce motif était de montrer, par cet exemple, a ceux qui m’écoutaient comme à ceux qui me liront , avec quelle circonspection il faut procéder dans l'expérimentation d'un remède dont l’énergie n’est pas encore déterminée. J’ajouterai même que, lorsqu’on prescrit pendant long-temps à un même malade des remèdes aussi actifs , la prudence exige du médecin qu’il redescende à des doses inférieures toutes les fois que le remède est préparé chez un pharmacien différent, ou lorsque le même pharmacien, ayant épuisé sa première préparation, s’en est procuré une nouvelle.
Connaître le sujet sur lequel l’expérimentation doit avoir lieu est un second point non moins indispensable , et j'entends par là connaître sa moralité , son jugement , sa susceptibilité. J’ai mis en première ligne la moralité du sujet sur lequel on expérimente, et en voici les motifs. Quand un médecin essaie un moyen thérapeutique contre une maladie quelconque, et surtout quand scs premiers expérimens ont eu quelque publicité , il n'est pas rare de voir arriver auprès de lui, surtout dans les hôpitaux, beaucoup d’individus affectés de la maladie en question ; et , parmi eux, il en est presque toujours quelques-uns qui, soit erreur, soit supercherie, n’en sont pas réellement atteints. On a vu, dans
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quelques circonstances , par une double fraude , des individus s'annoncer comme possesseurs d’un spécifique contre une maladie réputée incurable, contre l’épilepsie, par exemple; et d’autres individus simuler cette maladie pour démontrer l’efficacité du remède en expérimentation. Nous avons de légitimes motifs de croire que les effets en apparence les plus extraordinaires du magnétisme dans le traitement des maladies, comme dans la production de certains phénomènes insolites, n’ont été en réalité, dans beaucoup de cas, qu’une véritable supercherie, dans laquelle un ou plusieurs des témoins ont quelquefois joué un rôle peu convenable. Il est d’autant plus important pour le médecin qui se livre à des expérimentations de se tenir en garde contre de semblables fraudes , que naturellement il est enclin à espérer quelques résultats des recherches auxquelles il se livre, et empressé de saisir les heureux effets d’un moyen thérapeutique au succès duquel il attache le double prix d’une chose utile à l’humanité souffrante et favorable à sa propre réputation.
Il est une autre classe de malades qui, sans avoir l’intention positive de tromper le médecin qui expérimente, peuvent cependant l'induire encore en erreur, soit en exagérant le soulagement ou l’exaspération survenus dans leurs maux , soit en attachant à tel ou tel symptôme une importance qu’il est loin d’avoir, soit enfin par une disposition d’esprit qui les trompe sur leur véritable position , les uns se trouvant de mieux en mieux jusqu’à ce que la maladie cesse avec la vie , les autres se plaignant de plus en plus à mesure que l’amélioration se dessine plus nettement et que la convalescence approche ou même se confirme. Ce genre de malades est, comme on le sent, peu propre aux expérimens. J’en dirai autant des individus doués d’une extrême susceptibilité , de ceux chez lesquels il existe des idiosyncrasies, qui révèlent en eux une organisation trop éloignée des conditions ordinaires pour qu’on puisse tirer, des expérimens auxquels ils seraient soumis, des conclusions applicables à la généralité des malades.
A la connaissance la plus exacte possible du moyen à expérimenter et du sujet sur lequel on expérimente, il faut joindre né-
cessairement celle de la maladie. C’est une condition indispensable dans tout expériment que le diagnostic ne laisse aucune incertitude. On comprend combien seraient erronés les résultats de l’expérimentation si, comme il est trop souvent arrivé par suite de la légèreté ou de l’ignorance de l’expérimentateur, les essais portaient sur une maladie et les conclusions sur une autre.
Si les maladies sur lesquelles on expérimente avaient, comme la rage, une durée fixe cl une terminaison toujours la même, l’effet des moyens expérimentés serait généralement facile à apprécier. Mais la plupart des maladies offrent une marche variable, une durée incertaine, des modes divers de terminaison. Aussi le médecin qui expérimente doit non-seulement choisir des cas où le diagnostic ne présente rien d’équivoque, mais encore avoir une connaissance assez exacte des maladies et de leurs formes variées, pour savoir d’avance les modifications qu elles peuvent spontanément présenter, et leurs tendances vers tel ou tel mode de terminaison : toutes choses indispensables pour distinguer parmi les phénomènes qui surviennent ceux qui doivent être attribués au moyen thérapeutique qu’on expérimente et ceux qui tiennent à la marche naturelle de la maladie. Or, je n’hésite pas à le dire, c’est à l’ignorance ou l’oubli de ce fait qu’il faut attribuer la plupart des conclusions erronées auxquelles les expérimentateurs ont été conduits. Presque tous ont rapporté au moyen qu’ils opposaient à la maladie, les changemens au bien ou au mal qu’ils voyaient survenir. Ils ont méconnu l’action incessante de l’organisme sur les phénomènes des maladies, et ont attribué a des agens souvent inertes, ou même nuisibles , les modifications heureuses à la production desquelles ils ne pouvaient avoir aucune part.
Le remède, le sujet et le mal étant connus, l’expérimentation réclame encore un concours particulier de circonstances plus ou moins importantes.
Il est à peine nécessaire de dire que le moyen thérapeutique qu’on expérimente, qu’il Soit simple ou composé , doit être employé seul. C’est, comme nous l’avons dit, chose très-difficile d’apprécier l’action d’un seul remède sur la marche d'une mala-
thérapeutique. £03
•lie; l’emploi simultané de plusieurs remèdes doués de quelque énergie rendrait presque impossible l’appréciation de chacun d’eux. Il faut en outre s’assurer par soi-même que le moyen expérimenté a été réellement mis en usage, qu’il l'a été d’une manière en tous points conforme à la prescription, que rien n’a été ajouté, ni
Un autre point important est d’éloigner, autant que possible, du malade toutes les circonstances physiques et morales qui pourraient agir sur la marche de la maladie en même temps que le lemede expérimenté. Le changement d’habitation et de régime sul it pour produire, dans beaucoup de cas, des effets qu’on a rop souvent attribués aux remèdes : beaucoup de fébrifuges n ont dû leur action anti-périodique qu’à cette circonstance qu’ils ont été prescrits aux malades dès le lendemain de leur entrée à 1 hôpital. Quel médecin n’a pas fréquemment , dans les hôpitaux chez des sujets atteints de maladie du cœur, vu disparaître’ apres quelques jours de repos et de diète, une anasarque que la a igue ou des excès d’alimens et de boissons avaient prématurément développée, et combien de fois n’a-t-on pas, dans ces circonstances, attribué à des remèdes sans efiicacité un changement qui
dépendait d une tout autre cause?
Les mutations atmosphériques ne doivent pas être né"lmées par e médecin qui expérimente. On sait quelle est leur influence sur la marche de certaines affections et particulièrement des rhumatismes et de quelques névroses , et cette influence ne doit pas etre perdue de vue. Les changerons qui surviennent dans la température en particulier exercent sur certaines maladies ou sur quelques-uns de leurs symptômes une influence qui peut facilement induire en erreur sur l’action des remèdes qu’on leur oppose. En répétant les expérimens qui ont été faits par plusieurs médecins très-honorables sur l’action de quelques médicamens destinés à diminuer ou à suspendre les sueurs des phthisiques, j’ai été conduit à ce résultat, qu’en mettant en première igné dans la production de ce symptôme les altérations qui ont heu dans la structure des poumons , les modifications secon-
daires qu’il présente journellement sont principalement liées aux cbangemens qui surviennent , soit clans la température de 1 air extérieur ou de la chambre du malade, soit dans la disposition de son lit, soit surtout dans la durée du sommeil ; le sommeil est en effet une des conditions les plus propres à favoriser les sueurs. Quand l’air se refroidit , quand la chambre du malade est moins chaude, quand il couche sur le crin, ou quand le nombre ou 1 épaisseur des couvertures est diminué, et surtout quand il ne dort pas, les moyens propres à combattre les sueurs semblent agir *, dans les conditions contraires, ils ne produisent le plus souvent aucun effet.
Il n'est pas moins nécessaire, pour le médecin qui expérimente un moyen thérapeutique, d être instruit des conditions morales dans lesquelles se trouve journellement 1 individu soumis à 1 expérimentation. Quand une maladie reconnaît pour cause un chagrin profond et caché, le moyen pharmaceutique qu on lui oppose passe à côté du but ; il n’est pour rien dans l’exaspération du mal, pour rien dans sa cessation, et cependant le médecin est naturellement porté à attribuer les cbangemens qui surviennent à l’action du moyen qu’il a prescrit. I! importe d’autant plus alors d’obtenir l’entière confiance du malade, que de cette confiance ressort la véritable connaissance du mal , et des moyens propres à le guérir ou le soulager.
L’inllucnce de l’imagination sur l’organisme est telle , que dans un certain nombre de cas, et chez certains individus, la pensée que tel remède devait produire tel effet a suffi pour que 1 effet ait eu lieu. On a cité l’exemple de tel individu qui a été pris de salivation après avoir usé de pilules inertes qu’il supposait contenir du mercure ; de tel autre qui a été purgé après avoir pris un médicament auquel il supposait celte vertu. 11 a suffi quelquefois, pour combattre l’insomnie, de faire prendre une pilule de mie de pain ou de thridace, en assurant au malade qu’il dormirait. Combien de fois n’a-t-on pas suspendu le cours de lièvres intermittentes, même rebelles, à l’aide d’amulettes ou de tout autre moyen qui ne pouvait agir que par 1 imagination? Aussi , lorsqu'on expérimente un remède, est- il bon en généial que le
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malade ignore complètement l'effet qu'il doit produire, afin que
I imagination ne soit pour rien dans les phénomènes qui surviendront.
Enfin, parmi les conditions qui peuvent modifier la marche d une maladie et induire par conséquent en erreur sur l’action des moyens qu on expérimente , il en est une encore qui ne doit pas être oubliée, c’est le développement d’une maladie nouvelle. Quand Ja maladie qu. se développe a les caractères d une affection aiguë il ne saurait y avoir de doutes sur celte complication et sur l’inlluence qu e]|c peut exercer sur la marche de la maladie première. Mais si affection secondaire a peu d’intensité, si elle se développe avec enteur, si le malade a quelque motif pour la tenir secrète, elle peut devenir l’occasion d’erreurs : nous signalons ce fait pour que e médecin ne néglige jamais d’interroger journellement toutes les fonctions , d’explorer tous les organes , afin que rien ne lui
échappé de ce qui peut l’éclairer dans la voie difficile de l’expérimentation. 1
Pour montrer, par un exemple , de combien de causes d’erreur expérimentation est entourée, je rappellerai succinctement les essais auxquels je me suis livré à l’hôpital de la Charité pour étudier 1 action de la poudre de houx , ilex aquifolium . dans le traitement des fièvres intermittentes. Vingt-deux individus furent sur ma demande, désignés par le Bureau central d’admission pour les salles de la Clinique , comme atteints de ce genre de maladie Avant de commencer l’emploi du fébrifuge, je dus attendre plusieurs jours afin que le diagnostic ne laissât pas de doutes, afin aussi de n’employer le remède que chez les sujets dont les accès ne seraient ni suspendus, ni même amoindris par les conditions nouvelles dans lesquelles ils étaient placés. Or, voici ce qui arriva : de ces vingt-deux sujets envoyés à la Clinique comme atteints de fièvre intermittente, sept n’eurent plus un seul accès; quatre présentèrent des accès décroissais ; huit autres n’offrirent que des accès symptomatiques liés à des pblcgmasies peu intenses des membranes muqueuses, qui cédèrent aux simples antiphlogistiques, aux boissons rafraîchissantes, à la diète et à quelques
évacuations sanguines -, trois sujets seulement furent trouvés dans les conditions convenables pour l’expérimentation : fièvre intermittente essentielle conservant toute son intensité dans les trois on quatre accès qui suivirent l’admission à la Charité : la poudre de houx leur fut administrée d’abord à la dose indiquée par le médecin qui avait préconisé ce remède, puis à dose double, quadruple , octuple , sans aucun effet appréciable sur la marche de la maladie. Le sulfate de quinine leur fut ensuite donné selon les règles et les doses ordinaires , et les accès furent immédiatement interrompus. Si, dès le jour de l’admission à l'hôpital, la poudre de houx eut été administrée à tous ces malades, ou môme seulement aux quatorze individus atteints de fièvre intermittente essentielle, j’aurais été conduit à conclure que ce remède avait produit l’effet fébrifuge dans dix-neuf cas sur vingt-deux, ou, tout au moins , onze fois sur quatorze , et à regarder comme exceptionnels les trois cas dans lesquels il a échoué. En procédant avec plus de circonspection , je suis arrivé à une conclusion bien différente, savoir que ce remède n’a eu d action fébrifuge dans aucun des cas bien peu nombreux, il est vrai, où il a été convenablement expérimenté.
L’expérimentation en médecine , comme dans la plupart des choses humaines , a ses avantages et ses inconvémens. La thérapeutique demeurerait à peu près stationnaire si tout expériment était interdit. C’est un devoir pour tout homme qui cultive une science de faire ce qui dépend de lui pour en reculer les bornes -, et , quand cette science a pour but la guérison des maladies et la conservation de la santé, ce devoir devient encore plus impérieux et plus sacré. L’appréciation plus rigoureuse de l’action des moyens employés, et l’emploi de moyens nouveaux dans le traitement des maladies sont les deux seules voies qui puissent conduire à une thérapeutique plus sûre et plus efficace ; et c’est particulièrement ù l’aide de l’expérimentation, en prenant ce mot dans son acception la plus étendue, qu’on peut y parvenir.
L’expérimentation, qui a pour but d’apprécier plus rigoureusement qu’on ne l’a fait l’action des moyens thérapeutiques gêné-
I alement employés , de déterminer les conditions spéciales dans lesquelles chacun d eux est plus particulièrement indiqué, et la mesure dans laquelle il convient d en user, celte espèce d’expérimentation n ofiic en quelque sorte que des avantages ; ou , si elle présente quelques inconvéniens, ceux-ci tiendraient moins à l’expérimentation en elle-même qu’à la mauvaise application qu’on en ferait. Elle est permise à tous , et chaque médecin qui traite une maladie à l’aide des remèdes usités doit en étudier les effets, atin que chacun des faits qu il observe devienne en quelque sorte poui j u i un élément propre a la solution des nombreux problèmes que présente le perfectionnement indéfini de la thérapeutique. Il n’en est pas de même de l’autre espèce d’expérimentation, de celle qui consiste à chercher dans des substances nouvelles des remèdes plus efficaces contre les maux qui affligent
1 humanité. Une grande responsabilité s’attache à ce genre d’expérimentation, généralement réservé à quelques hommes qui s’y sont préparés par une étude approfondie de tout ce qui a été
essayé dans ce genre et des succès divers dont ces expérimens ont été suivis.
. Toutefois> d est des circonstances rares dans lesquelles l’expérimentation est en quelque sorte un devoir pour tous : quand par exemple, un médecin est appelé auprès d’un malade atteint de la mge communiquée,^ maladie dont l’issue a été jusqu’ici constamment funeste, doit-il se borner à combattre un mal si terrible par les mêmes moyens qu’on lui a opposés jusqu’ici sans succès, ou bien doit-il tenter d’autres remèdes que ceux dont l’impuissance a etc constatée? Je répondrai sans hésitation aucune que l’expérimentation est ici non-seulement permise, mais commandée ; qu’un remède incertain suggéré par la cause ou les symptômes du mal, par la théorie ou par l’empirisme, devra être préféré à tous ceux' dont l’inefficacité est démontrée.
II est d’autres expérimentations qui ne sont permises à personne : je veux parler de celles qui ont pour but d’éclairer le diagnostic d une maladie regardée comme contagieuse en cherchant à l’inoculer à des personnes qui paraissent aptes à la con-
tracter. Dans quelques cas, par exemple, où l’on avait des doutes sur la nature de certaines éruptions variolif ormes , on a proposé, on a tenté même d’inoculer le pus recueilli dans les pustules à des personnes qui n’avaient pas eu la variole et qui n’avaient pas été vaccinées. Un médecin sage et consciencieux ne se permettra jamais ce genre d’expérimentation, parce qu’elle n’est pas faite dans l’intérêt de celui qu’on y soumet , et quo l’homme ne peut ni ne doit être pour le médecin matière à expérimentation, lors môme que l’intérêt delà science et de 1 humanité en serait le but , et que l’une et l’autre pourraient en espérer de grands avantages.
Un seul expériment, quel qu’en soit le résultat, ne saurait établir d’une manière générale l’efïicacité d’un moyen thérapeutique quelconque. Ce serait, sans doute, quelque chose de trés-remarquable que la suspension des symptômes de la rage dans un cas où l’on aurait essayé contre cette maladie un remède nou\ eau, un fait de ce genre, même unique, serait déjà un résultat trèsimportant, surtout si , d’après les circonstances qui auraient précédé la maladie et les phénomènes qui l’auraient signalée, il paraissait démontré que l'affection a été véritablement la rage communiquée, et non pas une de ces variétés d’hydrophobie, trop souvent confondues avec elle. Mais dans ce cas même, de nouveaux expérimens seraient nécessaires pour juger convenablement l’effet du remède essayé; à plus forte raison les expérimens devraient-ils être répétés avant de fournir une conclusion , si la maladie, au lieu d’offrir comme la rage une terminaison inévitablement funeste quand elle est abandonnée à son propre cours , était susceptible de terminaisons diverses. L’expérimentation , alors, ne peut donner de résultats satisfaisans qu autant que, sous l’inlluence du moyen curatif expérimenté, la maladie se terminera d’une manière favorable dans une plus grande proportion de cas ou dans un temps plus court que par toute autre méthode de traitement ; de là la nécessité de réunir le plus grand nombre possible de faits, de les prendre à des sources differentes, c’est-à-dire recueillis par divers observateurs, dans des lieux et
(les temps divers , de les comparer et de les compter, afin d’armor en theiapeutique comme en étiologie, comme on séméiotique, é <:cs îésullals positifs. Cette conclusion nous conduit à nous expliquer sur la méthode numérique, appliquée à l’élude des maladies.
Compter les faits après les avoir recueillis, chercher à déduire de leur rapprochement et de leur nombre quelques résultats exacts, soit sur les causes qui ont préparé ou déterminé la maladie , soit sur les phénomènes qui la caractérisent, sur son cours et sur ses terminaisons variées , soit enfin sur l'influence des moyens de traitement qu’on lui a opposés, n’est pas chose nouvelle en médecine. Parmi les médecins qui ont écrit l'histoire des épidémies, plusieurs ont suivi celle marche : ils ont fait connaître par des chiffres la population du lieu où régnait l’épidé— une, le nombre des malades , et, parmi eux, celui des hommes et des femmes, des enfans, des adultes et des vieillards, et la proportion de mortalité dans ces diverses conditions. Dans l’ouvrage de Bayle sur la phthisie pulmonaire, dans les résumés annuels de presque toutes les cliniques nationales et étrangères, etc., dans la thèse que j’ai moi-même soutenue en 1813 sur le rhumatisme, dans divers mémoires que j’ai lus, soit à l'Institut sur l’emploi du sulfate de quinine , soit à l’Académie de médecine sur la poudre de houx dans le traitement des fièvres intermittentes , cette manière de présenter des résultats généraux était partout mise en usage comme moyen d’arriver à des résultats plus exacts , sans que personne ait eu la pensée de trouver mauvais qu’après avoir recueilli des faits, on en tirût les conséquences numériques qui ressortent de leur rapprochement. Ce fut seulement à l’époque où 1 observateur le plus exact et le plus consciencieux de notre temps, le docteur Louis, crut devoir appliquer cette méthode, dans tout son développement, à la solution de plusieurs questions de pathologie auxquelles le choc des opinions et l’ardeur de la controverse avait donné une extrême importance, ce fut, dis-je, alors seulement , que cette manière de déduire des conséquences des laits fut attaquée en elle-même et dans ses applications avec une
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vivacité qu'on ne peut comprendre qu’en se rappelant la violence de la lutte qui avait précédé. Dans la chaleur de la discussion dont l’Académie royale de médecine fut l’arène , quelques-uns des orateurs arrivaient directement à cette conclusion , que toute numération des faits pathologiques était essentiellement contraire à une saine logique, et ne pouvait fournir que des résultats erronés et, par conséquent, dangereux ; et de là, proscription absolue de cette manière de procéder , à laquelle on a donné les noms de méthode numérique ou de statistique médicale. Sans vouloir reprendre et suivre de nouveau dans tous ses détails une discussion sur laquelle les esprits sont encore aujourd’hui partagés, je crois devoir examiner les principaux argumens qui ont été émis contre la numération des faits, et répondre h ce qu’ils peuvent avoir de spécieux.
Pour procéder méthodiquement dans cet examen , je crois devoir commencer par faire remarquer qu’il existe, dans la numération des faits en médecine , deux points complètement distincts et qui doivent être l’un et l’autre l’objet d’un examen spécial. En réunissant un grand nombre de laits , en les comparant ensemble sous toutes leurs faces , en donnant un relevé numérique de tout ce qui a rapport à leurs causes, à leurs symptômes , à leur marche, à leur durée, à leurs terminaisons diverses, à l’influence des divers moyens de traitement mis en usage, le médecin n’est que l’historien exact de faits accomplis , et si une relation de ce genre peut manquer d’intérêt, du moins ne peut-elle offrir et n’a-t-elle jamais offert, je ne dirai pas seulement de danger, mais même d’inconvénient. Supposez que deux médecins, également véridiques, et doués au même degré de l’esprit d’observation , rendent compte l'un et l’autre d’une épidémie qu'ils auront observée en commun ; que le premier, dans sa description, donne le chiffre exact des habitons de la ville ou du village dans lequel la maladie aura régné, le nombre des individus qui auront été atteints , soit à un degré assez intense pour garder le lit , soit a un degré assez faible pour leur permettre de vaquei à quelquesunes de leurs occupations; qu il lasse connaître combien, parmi
CCS malades , il y a eu d’enfans , d’adultes et de vieillards ; combien de femmes et combien d’hommes ; combien de malades dans telle ou telle profession ; quel a été , dans ces diverses conditions, le nombie de jours qu a duré la maladie; à quel chiffre, dans chacune d elles, s est élevé la mortalité, et que ce résumé ait pour pièces a 1 appui les observations recueillies auprès de chacun de ces malades pendant le cours de l’épidémie. Admettez que l’autre médecin tasse , de son côté , aussi fidèlement que sa mémoire le lui permettra, mais sans donner aucun chiffre, la relation de ce qu’il a observé pendant le cours de la maladie, et qu’il vous dise, par exemple , que dans une ville assez peuplée une proportion considerable des habitons a été atteinte par l’épidémie, qui a sévi davantage parmi les hommes que parmi les femmes ; que sa marche a été généralement aiguë, sa terminaison funeste chez un grand nombre de malades, etc., vous n’hésiterez pas à regarder cette dernière relation comme fort inférieure à la première, et vous aurez droit de douter que, même dans le vague des expressions dans lesquelles elle est conçue, elle soit aussi exacte que l’autre. En effet, il nous est si facile de nous laisser prévenir par les premiers faits qui nous happent , nous sommes si enclins à tirer des conclusions générales de nos premières impressions , que nous avons besoin que 1 addition rigoureuse de faits nombreux vienne confirmer ou rectifier notre premier jugement. 11 nous est souvent arrivé, à M. Louis et a moi , lorsque, a 1 hôpital de la Charité, nous observions ensemble les mêmes malades, d’arriver tous deux à une première conclusion, dont 1 inexactitude nous était ensuite démontrée par le relevé numérique des mêmes faits. Compter les faits accomplis, compter le nombre de fois que telle cause a précédé leur développement, que tel symptôme s’est montré dans le cours de la maladie, compter le nombre de jours qu’elle a duré, le nombre de fois que sa terminaison a été heureuse ou funeste, est donc chose utile, et, quelle que soit I antipathie de quelques médecins pour les nombres , je ne puis pas supposer que cette antipathie soit portée à ce point de repousser les chiffres de la relation de faits accomplis ; ce serait repousser l’exactitude et par conséquent la vérité.
Quelque vraie que soit une proposition , on peut toujours , à défaut île bonnes raisons, l’attaquer par des argumens spécieux. Ainsi on a objecté que toute relation accompagnée de chiffres n’est pas exempte d’erreurs , et que l’apparence d’exactitude que lui donnent les nombres la rend par cela même plus dangereuse que ne le serait une relation ordinaire. Je reconnais volontiers d’abord que toute addition n’est pas nécessairement exacte, qu’elle s'applique aux faits pathologiques ou à tout autre objet; qu’on peut calculer mal en médecine comme en toute autre matière; je dois ajouter que c’est à celui qui accepte les calculs à les vérifier. Mais, dira-t-on, si le calcul porte sur des observations incomplètes, inexactes, recueillies avec un esprit prévenu , à quelles erreurs ne conduira-t-il pas? Ici encore la réponse est facile ; la faute n’est point à la méthode numérique ; elle est aux observations même qui ont servi de base au calcul. Or, si du mauvais emploi d une chose quelconque, vous vouliez conclure qu’on doit y renoncer, il faudrait renoncer à l’observation elle-même, sous prétexte qu il v a en médecine , comme dans la plupart des sciences dont 1 observation est la base, autant et plus de gens qui obsenent mal qu’il n’y en a qui observent bien.
Si la méthode numérique n’avait d’autre but que de constater tout ce qui tient aux faits accomplis , elle n aurait sans doute jamais soulevé les discussions violentes dont elle a été I objet. Mais en médecine , comme personne ne 1 ignore , c est le passé qui instruit le présent ; c’est dans la connaissance la plus complète et la plus exacte possible des faits accomplis qu on doit et qu on peut trouver tout ce qu’il importe le plus au médecin de sa\oii, comme les causes des maladies , les signes qui les caractérisent ou qui annoncent leur tendance vers une bonne ou mauvaise termi naison, les moyens propres à guérir ou à soulager. La méthode numérique, en apportant plus de précision dans 1 étude des faits accomplis , a donc naturellement pour conséquence d éclairer toutes les branches de la pathologie, et spécialement la thérapeutique; c’est sur ces divers points que la controverse s est engagée ; c’est sur ce terrain que nous allons la suivre :
Parmi les objections sans nombre qui ont été émises contre la méthode numérique appliquée aux laits pathologiques , les unes portent sur celte méthode en elle-même , les autres sur le mauvais usage qu’on a pu ou qu’on pourrait en faire. Ce second ordre d objections n a presque aucune valeur ; on ne peut le considérer que comme une sorte d avertissement contre les erreurs que peuvent entraîner toutes les manières d’étudier les faits et d'en tirer des conclusions, dans toutes les sciences naturelles aussi bien qu en médecine. Ces objections porteraient sur l’observation ellemême aussi bien que sur ce qu’on peut appeler la logique des sciences : en effet, avec un tel point de départ, on devrait défendre d observer sous prétexte qu’il est dangereux d’observer mal ; on devrait défendre non-seulement d’introduire les chiffres dans le raisonnement, mais encore de raisonner de quelque manière que ce fût, parce qu une mauvaise logique mène droit à l’erreur. Nul doute qu il n y ait à la lois inconvénient et danger dans des conclusions numériques tirées de faits mal observés ou en nombre insuffisant, ou choisis à dessein comme plus favorables à telle ou telle opinion systématique, ou falsifiés ou supposés ; le mal serait plus grand encore si les relevés eux-mêmes , ne reposant pas sur des laits réels, n’étaient qu’une assertion mensongère émise à l’appui d une théorie. Mais , nous le demandons , la faute en sera-t-elle a une méthode qui réclame pour premières conditions l’exactitude et la vérité, soit dans les faits eux-mêmes, soit dans les conséquences qui résultent de leur rapprochement et de leur numération? Ces premières objections ne méritent donc pas de réponse sérieuse, car elles ne sont pas propres à la méthode numérique; elles s’appliquent à toutes les autres manières de procéder et de raisonner dans les sciences : toutes sans exception conduiront à l’erreur s’il y a légèreté ou mensonge dans ceux qui rassemblent et comparent les faits , crédulité irréfléchie dans ceux qui les acceptent. J’ajouterai que , s’il est souvent difficile de discerner la vérité de l’erreur, cette distinction n’est pas néanmoins au-dessus des forces de l’esprit humain; que, dans l’ordre intellectuel comme dans I ordre moral, il est donné à l’homme de par-
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venir, par ses efforts, à la connaissance du vrai. Dans le cas particulier qui nous occupe, il est sans doute peu aisé de discerner l’observateur qui mérite confiance de celui qui n’en est pas digne; de reconnaître, parmi les nombreuses observations qui viennent chaque jour s’ajouter à celles des jours et des siècles précédons, celles qui ont le cachet de la vérité ; mais le médecin qui joint à l’habitude d’observer la nature un jugement droit, parvient en général à reconnaître le degré de confiance que méritent les choses et les hommes. Admettons que des relevés inexacts ou même supposés aient un instant trompé les médecins sur un point de la science, bientôt des observations nouvelles, des résumés consciencieux fourniront des résultats opposés : de là, pour tous les observateurs, la nécessité de recueillir des faits relatifs à la même question, de les recueillir en grand nombre, afin de pouvoir, par l’élévation des chiffres, arriver à des conclusions positives; de là, par conséquent, le triomphe de la vérité. Ainsi, quand i usage vicieux delà méthode numérique introduirait une erreur dans la science, ce serait par le secours de celte même méthode, employée habilement et consciencieusement, et seulement par elle, qu’on pourrait parvenir à rétablir définitivement ia vérité. Laissons donc de côté ces objections, et hâtons-nous d’arriver à celles qui portent sur la numération même des faits et non sur le défaut de conscience ou de jugement de ceux qui l’emploient.
Et d’abord nous devons faire remarquer que ceux-là même qui ne recueillent pas d’observations exactes, qui ne tiennent pas note des faits qui se passent sous leurs yeux, et qui après un certain nombre d’années d’étude et de pratique ne sauraient par conséquent connaître le chiffre de ces laits, et moins encore, dans chacun de ces faits, le chiffre de chacune des conditions qu’ils ont présentées sous le rapport des causes, des signes, de l’effet des remèdes, ceux-là, dis-je, qui n’ont pas additionné, afin d avoir un total exact, adoptent cependant comme résultat de leurs observations, et comme règle de leur pratique, un total approximatif, qui, s’ils avaient les élémens nécessaires pour le vérifier, se trouverait peut-être fort éloigné de la vérité. Ils veulent
bien compter à peu près, additionner sans chiffres, et conclure de ce calcul fort imparfait, mais ils ne veulent pas de nombres 5 et cependant qui pourrait nier , en toutes choses , la valeur des nombres ? Les hommes qui ont vieilli dans la science ont une autorité qui tient en grande partie au nombre des faits qu’ils ont observés • c est par ce même motif que les jeunes médecins, dans les cas graves ou difficiles, réclament et suivent leurs avis; c’est par ce motif enfin, que la considération et la confiance publiques s’attachent spécialement aux médecins qui parvenus à la maturité de l'àge et chargés du service des hôpitaux, ont été en position d’observer un plus grand nombre de faits, et d’acquérir une plus grande expérience : les nombres sont donc chose importante en médecine, et ceux-là même qui 11e comptent pas ne manqueraient pas de dire dans une discussion qu’ils auraient avec un homme plus jeune, j’ai vu tel fait plus souvent que vous; tel fait a lieu plus ordinairement que tel autre; telle maladie m a paru souvent ou presque toujours heureusement modifiée par tel remède, etc. Sans doute cela n’est pas compter exactement , mais c est compter ; car pour affirmer que tel fait est plus commun que tel autre , il faut avoir un souvenir quelconque du nombre de fois que chacun de ces faits a été observé , il faut additionner à peu près, soustraire à peu près et conclure à peu près. Celui-là même qui voudrait ne pas tenir compte du nombre de faits qu il a observés ne le pourrait pas; il y serait entraîné malgré lui ; c est une nécessité à laquelle il ne pourrait se soustraire. La puissance des faits tient surtout à leur répétition , et faire abstraction de leur nombre est chose impossible à l’esprit humain. Tout médecin, sciemment ou à son insu, compte donc bien ou mal , les faits dont il est témoin , et l’expérience en médecine implique le rapprochement d’un grand nombre défaits, rigoureusement ou approximativement comptés.
Ce n est pas, on le sait, contre la numération approximative des faits, que les antagonistes de la méthode numérique se sont particulièrement soulevés, c’est contre l’addition rigoureuse des faits, c’est contre les chiffres. Lorsqu’un observateur, qu’ils re-