CHAPITRE XI
1644. Aperçu sommaire du chapitre. — Eussé-je encore devant moi infiniment d'espace, je n'aurais pas ici à énumérer, encore bien moins à étudier toutes les maladies qui , depuis les temps anciens jusqu'à nos jours, se sont produites épidémiquement , et qui , par conséquent, peuvent de nouveau se produire avec le même caractère , et redevenir ainsi le fléau des populations. En effet, de ces divers genres de maladieslà , il en est plusieurs qui se manifestent sporadiquement , voire même plus souvent qu'à litre épidémique, et qui, par conséquent, suivant les principes de la classification nosographique par nous suivie (149) , ont dû être et ont été déjà étudiés, soit en Nosographie organique, comme, par exemple, ladyssenlerie (473. C. G.), le croup (514-21), la méningoencéphalo-myélite (557) , etc. ; soit dans les chapitres précédons de la Nosographie étiologique, comme, par exemple, la colique saturnine et autres formes de l'empoisonnement saturnin (1239-1240. A. y.), l'ergotisme (1280-1), la variole et autres fièvres éruplives contagieuses (1483. C), la fièvre puerpérale (1577-87), etc.; ou bien le seront, plus lard, en Nosographie symptomatique , comme la peste, la fièvre jaune, certaines monomanies religieuses, etc. Ce n'est pas que nous méconnaissions , Dieu nous en garde , cette grande vérité d'épidémiographie , à savoir, qu'une maladie d'un genre donné, en se montrant épidémique, offre toujours quelque chose de spécial, et, pour ainsi dire , une sorte de physionomie à part. Eh ! oui, sans doute ; de même qu'une maladie de telle ou telle espèce ne se montre jamais identique avec elle-même chez
ÉPIDÉMIES PARTICULIÈREMENT MÉMORABLES. Uli
les différens individus qu'elle attaque, mais, rigoureusement parlant , différente chez chacun d'eux, de même chacune de ses formes épidémiques a véritablement son cachet, son caractère, et , si l'on veut, son génie. Riais, en vérité , cela ne me semble pas suffire pour autoriser les nosographes à voir là autant de genres, ni môme , en règle générale du moins, autant d'espèces distinctes. Ce ne sont la , je n'hésite pas à le dire, ce ne sont là, la plupart du temps, que de simples variétés nosographiques.
Donc, dussions-nous donner à notre plan le développement le plus complet , nous n'aurions à traiter, dans le présent chapitre, que la théorie générale de la constitution médicale et du génie épidémique , et l'histoire particulière des maladies épidémiques proprement dites dans le sens le plus strict du terme, des maladies, veux-je dire, essentiellement épidémiques, qui autrefois ne se montrèrent , qui , de nos jours encore , ne se montrent guère nulle part autrement qu'à titre de calamité publique , peu ou point par cas sporadiques. Mais , même ainsi restreinte , la tâche serait encore immense, et voudrait , certes , un volume, un gros volume : l'espace me manque , comme aussi le savoir , pour accomplir un tel travail.
Afin de réserver l'espace rigoureusement nécessaire aux deux dernières sectionsde mon ouvrage, à la Nosographie symptomatique (149. G. ) et à l'histoire des Affections superficielles (1Zi9. 1).), sections pour lesquelles il ne me reste plus qu'un demi-volume irrévocablement, je ne me ferai pas scrupule d'écourter de propos délibéré le présent chapitre, ou plutôt de n'en offrir que l'ébauche.
Et d'abord , quant aux considérations générales sur les épidémies, je me bornerai à rappeler ce que j'ai dit là-dessus en Ètioloijie générale (97. B. 6. 2°) , et à y renvoyer nos jeunes et studieux lecteurs. C'est, fort court , sans doute : ce ne sont là que les notions les plus élémentaires du sujet. Que d'importantes idées n'aurions-nous pas encore à toucher et à développer ! Faire voir quel intérêt mérite l'étude des épidémies, non seulement au point de vue historique, mais encore au point de vue de la philosophie médicale ; agiter toutes les questions que soulève le retour d'anciennes épidémies longtemps disparues, et l'apparition d'épidémies toutes nouvelles dans le cours des âges du monde ; remarquer, avec le savant Ozanam , que les grandes épidémies eurent toutes, comme le genre humain, comme la civilisation, comme les religions, leur berceau dans la haute Asie, et qu'elles marchèrent d'orient en occident ; reconnaître la contagion , surtout la contagion miasmatique (96. A. y.), que ces terribles maladies , ou du moins la plupart d'entre elles, révèlent dans leurs allures et dans leur marche , non pas certes à quiconque ne sait que palper, percuter , ausculter , regarder , mais à qui médite et pense ; constater que , dans la mortalité épidémique , l'analyse statistique découvre toujours un nombreux contin-
gcnt d'individus phthisiques, cancéreux, cachectiques, épuisés, décrépits, déjà voués à la mort , et qu'ainsi le fléau , tout meurtrier qu'il puisse être d'ailleurs par lui-même, ne fait, à l'égard des victimes de cette sorte, qu'avancer l'heure du fatal dénouaient , et, par cet accroissement accessoire de ses listes mortuaires , revêt des apparences encore plus meurtrières, encore plus dépeuplantes que l'effectif nécrologique qui lui appartient réellement en propre; enseigner, enfin, que, entre deux épidémies qui se ressemblent le plus par leurs symptômes, il n'y a pas toujours identité de nature, mais loin de là, quelquefois même différence radicale et absolue, de telle façon que, pour obtenir des succès thérapeutiques, il ne faille pas du tout employer dans l'un et dans l'autre les mêmes remèdes , mais des remèdes tout différons : voilà , entre tant d'autres thèses intéressantes d'épidémiographie, celles qu'il m'aurait plu de développer particulièrement, et sur lesquelles j'appelle l'attention de nos lecteurs, mais en renvoyant, il le faut bien, à la lecture des auteurs qui se sont spécialement occupés de cette matière , et entre lesquels je vais ci-après (1645) signaler une sorte d'élite bibliographique.
Quant à ce qui concerne l'histoire particulière des divers genres de maladies épidémiques qui devraient être attribués au présent chapitre dans la complète exécution de mon plan, je n'ai pas cru à propos d'admettre, dans un livre élémentaire tel que le nôtre, ces épidémies d'autrefois , qui , de trop longtemps antérieures aux progrès modernes de l'art d'observer en médecine, ne sauraient être guère autre chose , aux yeux de la critique sévère de notre époque , que des documens historiques, et non des faits médicaux dans toute la rigueur du terme (comme, par exemple , la fameuse peste du xive siècle , la peste de 1348 à Florence, surlaquelle M. Carrière a dernièrement écrit de si intéressans articles , Union méd. , juin 1850) ; je n'ai pas cru à propos, non plus, d'admettre certaines épidémies, qui ont paru de notre temps même, il est vrai, mais en des contrées lointaines, et d'ailleurs sur une assez petite étendue de pays, comme , par exemple, le Dandy fever, cette épidémie de fièvre rhumatismale avec érythème rubéoliforuie, laquelle, en 1827, pour la première fois , et en d'autres années depuis, s'est fait observer dans quelques îles de l'archipel des Antilles et sur quelques points du continent américain vis-à-vis de ces îles (voir Gaz. méd., année 1839 , n° U5 ; et année 1843 , n° 1). En un mot, distance lointaine, soit de temps, soit d'espace : voilà notre double raison d'exclure tant d'épidémies plus ou moins authentiques, plus ou moins curieuses à connaître, mais qui , après tout, sont sans intérêt quant à la médecine pratique de notre pays et de notre époque.
Cette exclusion faite, le présent chapitre se trouve ainsi réduit aux quatre articles que voici : 1° Grippe ; 2° Suette ; 3° Acrodynie ; U° Choléra pestilentiel. Et encore serai-je aussi bref que possible pour chacun de ces articles.
ÉPIDÉMIES PARTICULIÈREMENT MÉMORABLES. 473 1665. Bibliographie épidémiologique. — Celse. — Lib. I, c. Il,
sect. 7. — Sages conseils , brièvement formulés , pour le régime
prophylactique à suivre en temps d'épidémie. Sydenham. — {Obseiv. med.) Sect. i , c. 2 , De morbis epide-
micis.
Boerhaave.— {Aphorism.) n. 1604-13 [Morbi epidemici). — Voir aussi les Commentaires de Van-Swieten.
Huxham. — Observationes de aere et morbis epidemicis , ab anno 1726 ad finem 1737, Plymuthi factœ. Londres , 1739, in-8°.
Lepecq de la Clôture. — Collection d'observations sur les maladies et constitutions épidémiques. Paris, 1776-8, 3 vol. in-4°.
Fodéré. — Dans le Tr. de méd. lég. et d'hyg. publ., Paris, 1813, 6 vol. in-8°. — T. VI, p. 1-278 [De l'épidémie et des maladies épidémiques).
— Leçons sur les épidémies et l'hygiène publique. Paris, 1822 , 4 vol. in-8°.
Ozanam. Histoire médicale , générale et particulière des maladies épidémiques , contagieuses et épizootiques qui ont régné en Europe depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. Deuxième édition. Lyon, 1835, 4 vol. in-8°.
Villermé. Des épidémies sous les rapports de l'hygiène publique , de la statistique médicale, etc. (Dans les Ami. d'hyg. , t. IX, p. 1).
Andral. — (Dans le Dict. de méd. et de chir.prat. — T. VII, p. 381-412). — Article Epidémiques (maladies).
Monkeret. Considérations générales sur les épidémies. Thèse inaug. Paris, 1833, n° 213.
Monneret et Fleury. — ( Dans le Compendium, — T. III, p. 359-89.). — Art. Epidémie ; Maladies épidémiques et constitutions médicales.
Villeneuve. Rapport , au nom de la commission des épidémies , sur les épidémies qui ont régné en France de/mis 1771 jusqu'en 1830 (Dans les Mém. de l'Acad. roy. de méd. , t. III. — Année 1833).
PlORRY. Rapport de la commission des épidémies, sur les maladies épidémiques qui ont régné en Finance dans les années 1836, 1837 et 1838 (Dans les Mém. de l'Acad. roy. de méd. T. VII. — Année 1838).
Michel Lévy. — (Dans le Traité d'hyg. publ. et privée. Deuxième édition. Paris, 1850 , 2 vol. in-8°.) — T. II. , p. 526-60 [Epidémies) .
Sandras. — Dans le Traité pratique des maladies nerveuses, déjà cité (1540). — (T. II , p. 550-61). Appendice : Quelques réflexions sur les maladies nerveuses épidémiques.
Hoeser. Bibiiotheca èpidemwgraphica sive Catalogus librorum de historié morborum epidemicorum tàm (jenerali quàm speciali conscriptorum. Jena, 1843, in-8°.
ARTICLE PREMIER
GI1IPPE.
(Nom moderne et vulgaire , aujourd'hui consacré comme terme technique.)
1646. Bibliographie. — Lazabe Rivière. — (Observationum medicarum centuries). — Observât! ones morborum in fréquent ium : — Obs. ix , Morbus epidemicus Coqueluche vulgo dietns (Epidémie deNismes en 1557) ; — Obs. x , Febris epidemica (Epidémie
^ catarrhale à Arles, à Avignon, à Beaucaire, etc., en 1580).
Sennert. — Dans son traité De febribus. — Lib. IV, c. xvn , De catarrho et tussi epidemiâ malignâ (Il s'agit d'épidémies caiarrliales qui régnèrent par toute l'Europe en 1580 et en 1591).
Sydenham. —{Observ. medic.) Sect. v , c. 5 , Tusses epidemicœ ami 1675, cum pleuritide et peripneumonià supervenientibus.
Morgagni. — (De sed. et caus. morbor.) Ep. xm, n. 3-4.
Razoux. Mémoire sur les rhumes épidémiques qui ont régné à Nismes pendant l'été dernier. (Dans l'ancien Journ. de méd. , février et mars 1763.)
Cullen (66). — [Gênera morborum) Gen. xxxvm, Catarrhus, sp. 2, C. à contagio.
Pinel. — [Nosogr. philos.) — Classe n , art. Catarrhe pulmonaire
(66) L'illustre professeur signale la grippe, de 1780, qui fut
très générale a* Paris, et qu'il éprouva lui-même.
Joseph Frank. — (Praxeos medicœ universœ prœcepta. — T. II, Leipzig, 1826, in-8°). Cap. m, De febribus catarrhalibus.
Piedagnel. Note sur une nouvelle grippe. (Dans le Journ. hebdom., année 1834, t. II , p. 17-9.) — Note sur l'épidémie régnante (grippe). (Dans Gaz. méd., année 1837, n°5.)
Richelot. Recherches sur les épidémies de grippe , et, en particulier, sur l'épidémie qui a régné à Paris en 1833. (Dans les Archives, mai et août 1835.)
Raige-Delorme. — (Dans le Répert., — T. XIV, p. 281-325). — Art. Grippe.
Monneret et Fleury.— (Dans le Compend., — T. IV, p. 417-37.) — Art. Grippe.
Vigla. Résumé des observations faites dans le service de M. Rayer, méd. de l'hôp. de la Charité, sur l'épidémie de grippe qui a régné à Paris. (Dans les Archives, février 1837.)
Pétrequin. Recherches pour servir à T histoire générale delà grippe,
ÉPIDÉMIES PAKTICIÎLIÉHKMENT MÉMORABLES. 475
de 18S7, en France et en Italie. (Dans Gaz, méd., année 1837, n» 51.)
Bekzelius. > — (/{apport annuel sur les progrès de la chimie. VIIe année, I8/16. — Traduit du suédois en français, par Plantamour. Paris, 1847, in-8"). — Pag. 31-5 (Mémoires sur l'ozone). — Voir, dans le Journal de chimie médicale (juillet 1848), quel rôle on a imputé a l'ozone dans l'éliologie de la grippe.
Ji'les Guérin. Quelques remarques sur la grippe actuelle. (Dans Gaz. méd., année 1851, n° 13. ~ 29 mars.)
1647. Définition. — Fièvre épidémique , se* caractérisant principalement par des phénomènes d'irritation catarrliale aux fosses nasales, à la gorge et aux bronches (Coryza, Pharyngite et Laryngo-bronchile).
1648. Etymologie. — Suivant Joseph Frank, le mot grippe semblerait être issu d'un mot polonais (Chrypka) qui signifie enrouement. Après tout, ne serait-ce pas plutôt un terme bonnement dérivé du verbe gripper dans le langage familier et à litre de plaisanterie, puis enfin parvenu , à force d'avoir été répété par les médecins eux-mêmes, jusqu'à obtenir un droit de cité dans le langage scientifique , voire même les honneurs classiques de la préférence sur tous les autres termes synonymes.
1649. Synonymie. — Coqueluche, chez les historiens et les médecins du XVIe siècle (1556 et 1558).
Au xviii8 siècle : la Baraquette ; — la Follette ; — le Grand rhume.
Influenza : dénomination italienne , à laquelle aussi le xvnr siècle donna cours , et que , sans y changer ni en ôter une lettre , on a transportée et pour ainsi dire naturalisée en français, en anglais, en allemand, en russe, etc.
Catarrhe de Russie (Catarrhus russicus) : désignation que nous trouvons mentionnée par Joseph Frank , et qui ne paraît guère avoir eu cours qu'en Pologne , en Danemark et en Allemagne , à l'occasion de l'épidémie de 1782, qui, suivant la loi générale , avait marché d'orient en occident, et n'était venue fondre sur ces contrées-là qu'après avoir visité la Russie.
Fièvre catarrhale épidémique : périphrase adoptée par bien des auteurs, de préférence à tout autre terme.
1650. Aperçu historique. — Jusqu'au xvte siècle, point de documensqui fassent véritablement foi de l'existence des épidémies de grippe. C'est bien à tort, par exemple, que Joseph Frank prétend voir dans un passage de Dion Cassius (livre lxvii) la mention d'une épidémie semblable sous le règne de Domitien (l'an 90 de notre ère) : l'historien grec ne parle que d'une grande mortalité survenue à Rome, par suite d'une pluie torrentielle qui surprit et inonda la foule rassemblée dans l'amphithéâtre et obligée, par ordre du tyran , de rester, toute grelottante,
jusqu'à la fin du spectacle ; niais il ne nous dit pas du tout de quelles maladies moururent tant de gens.
La première épidémie de grippe dont nous ayons une histoire authentique, c'est l'épidémie de 1580, laquelle parcourut toute l'Europe.
Après celle-là , citons-en quelques autres des plus mémorables: celle de 1675, décrite par Sydenham ; et , dans le dernier siècle , celles de 1711, de 1729, de 1737, de 1762, de 1775 et de 1782.
Dans notre siècle , la grippe de 1803 , à laquelle nos pères eurent à payer tribut, fui assurément une des mieux caractérisées et des plus générales qui aient jamais régné dans le monde ; et la génération présente a déjà vu reparaître plusieurs épidémies de ce genre, notamment en 1831 , en 1837 , en 1846 , et , dernièrement encore , au printemps même de cette année-ci 1851.
1651. Symptomatologie. — A la suite d'un prodrome qui ne diffère que peu ou point du prodrome ordinaire des maladies fébriles (40. B), mais n'en sert pas moins , pendant le règne de l'épidémie, à foncier une très légitime prodiagnose, voici les symptômes principaux par lesquels la grippe se déclare et se caractérise : — Abattement général des forces à un degré frappant et hors de proportion avec les symptômes locaux ; céphalalgie gravative , surtout sus-orbitaire , à laquelle il se joint quelquefois des vertiges , de la dureté d'oreille , de la pesanteur aux paupières, et même une sorte de photophobie ; endolorissement du dos et des lombes ; membres tout courbatus , et , parfois même , souffrances très aiguës aux pieds et aux mollets ; fièvre débutant d'ordinaire par un peu de frissonnement , mais, dans quelques cas pourtant, par un assez long stade de frisson glacial et dont la violence va jusqu'au claquement des dents ; coryza très prononcé (408. A. B.) ; pharyngite érythémateuse (436. C. «. — D. et 438), d'où constamment tout au moins un degré quelconque de dysphagie ; assez souvent , enrouement ou extinction de voix , par le fait de la laryngite (494. B.) ; symptômes de trachéite (501) et de bronchite (505. A.); chez presque tous les malades, anxiété épigastrique , souvent même poussée jusqu'à l'angoisse la plus cruelle (46. A. 6.).
Dans la plupart des épidémies de grippe, il existe aussi des symptômes gastriques : inappétence, dégoût , nausées , vomissemens plus ou moins opiniâtres.
En général , la grippe , à ce qu'il paraît , resserre le ventre , plutôt qu'elle ne se fait accompagner de diarrhée.
Chaque fois, il y a exacerbation de la fièvre et des autres symptômes, et les nuits sont sans sommeil.
Dans quelques épidémies (mais, disons-le sur-le-champ, les épidémies de cette sorte sont, par bonheur, un fait exceptionnel), on voit la grippe s'aggraver d'une façon funeste , non pas certes chez tous les malades , mais chez bon nombre d'entre eux , par le développement de
symptômes typhoïdes (coma , subdelirium , délire , convulsions , pétéchies , etc.).
Ce qui est moins rare, ce sont les épidémies où la grippe se complique fréquemment de pneumonie ou de pleuro-pneumonie.
Chez différens individus, la grippe , même simple , offre une durée fort variable. Tantôt , par exemple , elle ne met que trois ou quatre jours à s'évanouir ; tantôt elle se prolonge jusqu'à trois septénaires et même davantage encore. Presque toujours, au surplus , elle guérit fort bien, soit par voie de déclin graduel et insensible, soit par une sorte de crise (sueur, épistaxis , éruption d'ectbyma ou de furoncles , etc.). Quelquefois pourtant, même sans complication, la grippe peut devenir mortelle, et cela par le seul fait de l'extrême intensité de l'un de ses élémens les plus essentiels, la bronchite , poussée à ce degré qu'on désigne communément aujourd'hui sous le nom de bronchite capillaire (505. A. y.). A plus forte raison la mort moissonne-t-elle nombre de malades , si la grippe se trouve compliquée d'accidens pneumoniques ou typhoïdes.
1652. Nécroscopie. — Rougeur générale de la membrane muqueuse des bronches, et autres caractères cadavériques de la bronchite (506) : voilà ce qu'il y a de constant. Fréquemment , en outre , on a lieu de constater l'hypérémie pulmonaire, la pneumonie, la pleurésie, etc.
1653. Etiologie. — A. Rien de particulier à remarquer en fait de causes prédisposantes. Les individus de l'un et de l'autre sexe, de tout âge et de quelque tempérament que ce soit, de constitution faible ou robuste, de condition riche ou pauvre, de vie active ou sédentaire, se montrent tous, également ou à peu près également , sujets à la grippe. Sans contredit , la grippe est bien la maladie la plus épidémique du monde. On cite certaines épidémies où , sur la population d'une ville et de sa banlieue , à peine compta-t on quelques personnes d'épargnées; où la garnison n'eut plus assez de soldats valides pour faire la garde ; où les théâtres firent forcément relâche , les acteurs étant tous enrhumés et sans voix ; où le service des voitures publiques fut en souffrance , faute de postillons et de cochers , comme à Paris , en 1803 , suivant le témoignage de Joseph Frank.
B. Les épidémies de grippe ne peuvent être attribuées ni aux vicissitudes de la température atmosphérique, ni à l'influence des brouillards, ni aux vents froids et humides, toutes causes qui jouent un si puissant rôle dans le développement des fièvres catarrbales ordinaires et sporadiques. Force est bien d'accuser ici une constitution aussi occulte qu'insolite de l'atmosphère, une constitution miasmatique (79. B. r>.) sut generis.
C. La grippe est-elle contagieuse ? C'est ce qu'ont soupçonné plusieurs observateurs, plusieurs maîtres de l'art , entre autres l'illustre Cullen. Mais, en considérant que celte maladie a coutume d'infester
tout d'un coup des provinces entières , de frapper des milliers de personnes à la fois, on a quelque peine à croire qu'une telle vitesse de propagation puisse être le fait d'une irradiation de; miasmes virulens successivement reproduits et transmis d'une personne à l'autre, encore bien inoins le fait d'une succession de contagions immédiates. Ne semble-t -il pas beaucoup plus naturel de penser que les miasmes producteurs de la grippe sont amenés par le vent, et ainsi répandus à l'instant même dans une certaine étendue de pays, ou que la terre les exhale successivement dans différentes régions dont ils viennent ainsi infecter tout d'un coup l'atmosphère, à titre d'émanations nées sur place et pour ainsi dire autochtones?
D. Que d'hypothèses n'a-t-on pas déjà faites, dans la prétention de dévoiler la nature de ces miasmes producteurs de la grippe! Sydenham, par exemple , s'en est pris aux émanations minérales ; d'autres ont accusé l'électricité : voilà d'ahord deux hypothèses à l'appui desquelles on s'est même plu à faire remarquer que les épidémies de grippe prirent quelquefois naissance après les tremblemens de terre, après les éruptions volcaniques , ou bien après l'apparition de météores ignés d'un genre extraordinaire ; mais combien de fois aussi ne survinrent-elles pas sans avoir eu de semblables phénomènes pour avant-coureurs ! C'est avec inoins de fondement encore que certains auteurs ont imaginé d'imputer ces épidémies aux causes supposées que voici : la fonte des neiges amassées depuis des années sur le sommet des montagnes du pôle arctique , la présence de je ne sais quels insectes invisibles , ou bien l'excès d'oxygène dans l'air atmosphérique. Une hypothèse toute récente et qui ne laisse pas d'avoir un air plausible et séduisant, mais sur laquelle nous devons suspendre notre jugement jusqu'à plus ample informé , c'est la conjecture émise par M. Schoenbein de Bàle. Selon ce savant , la grippe paraît être due à une constitution atmosphérique dans laquelle vient à surabonder le principe appelé ozone: nos lecteurs savent sans doute (car leurs études chimiques ont dû le leur apprendre) que l'ozone (1646) est un corps hypothétique , rationnellement admis comme étant la cause de l'odeur qui accompagne les aigrettes et les décharges électriques dans l'air, et de celle qui appartient à l'oxygène se dégageant sous l'influence d'un courant galvanique dans l'eau acidulée par l'acide sulfurique , et qu'enfin , suivant Berzelius , l'ozone n'est ni un corps simple sui generis, ni une combinaison de deux élémens , mais seulement un état particulier de l'oxygène (O. a.), qui se distingue de l'oxygène ordinaire (O. 6.) tant par son odeur que par certaines affinités toutes spéciales. Eh bien , M. Schoenbein nous assure que , durant tout le temps que régnait la grippe , il a constaté clans l'atmosphère la présence de l'ozone en quantité plus considérable que jamais.
C. Chose digne de remarque : presque toutes les épidémies de grippe, en Europe du moins, ont marché du nord au midi , tout comme les
ÉPIDÊMIKS PARTICULlfîREMENT MÉMORABLES. 479
invasions des barbares. Notons, toutefois, que l'épidémie de 1580 marcha du midi au nord.
1656. Traitement. — Efl cas de grippe simple et dont l'intensité soit faible ou médiocre, surtout chez des individus bien constitués, qui doivent nécessairement guérir par les seuls efforts de la nature, il n'y a , en vérité, que fort peu de chose à faire. Régime hygiénique des maladies aiguës (126). Tout au plus, méclicamentation béchique (132. G. ;*.).
Lors même que les phénomènes inflammatoires se montrent très vifs, il ne faut recourir aux saignées qu'avec la plus grande circonspection. La phlébotomie n'est convenable et avantageuse que chez les personnes robustes et pléthoriques: autrement , on la voit amener une déplorable prostration de forces , parfois même une asthénie irrémédiable. En général, il vaut mieux se borner à l'emploi de saignées locales.
Beaucoup de praticiens prônent les vomitifs, et particulièrement Pipécacuanha , comme une sorte de traitement spécifique. Toujours est-il que c'est là un moyen des meilleurs et des plus prompts pour désobstruer les canaux bronchiques qui se trouvent engorgés de mucosités plus ou moins visqueuses, et pour porter remède, par là, à la gêne de la respiration, à l'opiniâtreté de la toux. Quant à moi, je suis loin de répudier cette médicamentation-là ; je la mets quelquefois à profit : elle fait merveille clans les cas'où le malade devient en proie à une dyspnée suffocante ; mais elle a certainement ses contre-indications , ses dangers, et je ne suis pas d'avis qu'on en fasse indistinctement usage , ou plutôt abus, à titre de méthode banale. Je prodigue plus volontiers , en fait de médecine active contre la grippe , les purgatifs doux et les cathartiques.
Au besoin , les opiacés.
Quant à ce qui concerne les symptômes insolites et les complications, rappelons seulement, d'une façon générale, l'importance des indications qui naissent de là (114. E. et G.). Autrement, quelle immensité de détails à soulever ! Où ne serions-nous pas entraînés ? Laissons donc aux praticiens la tâche et l'honneur d'observer habilement, dans chaque cas, toutes les règles fondamentales de l'art (114).
ARTICLE II