CHAPITRE V
Idée de la vie : différences entre les animaux et les
végétaux,
Nous avons vu, dans le second Chapitre de ce livre, que l’ensemble de la nature, observé avec attention, nécessitoit bientôt la distinction de toute la masse des êtres en deux séries ou divisions principales : le règne anorganique, qui comprend tous les corps bruts ou inertes ; et le règne organique , auquel on rapporte tous les êtres vivans ou organisés. Après avoir présenté l’histoire abrégée des premiers dans les deux chapitres précédens, nous allons nous occuper maintenant de l’étude des corps organiques, î c’est-à-dire de ceux qui combattent les lois générales, qui les modifient à l’aide de quelques appareils, ou avec le secours d’un ou de plusieurs instrurnens dont ces êtres ont été spécialement pourvus à cet effet. Dans le langage de l’histoire naturelle, ces instrumens portent, avons-nous dit (18), le nom organes , lequel est propre à exprimer qu’ils servent à faire , à opérer, à produire ; et les êtres ainsi construits ou doués , munis de ces organes , ont été nommés des corps organisés ou organiques.
Cette manière d’exister qui distingue certains corps de la matière inerte ou brute, et qui leur donne la faculté de ré-
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sister, jusqu^à on certain point, aux forces constantes de la nature, et aux agens qui tendent continuellement à les détruire , pour faire rentrer dans la masse fcommune des élémens les matériaux qui les composent, a été appelée puissance ou force vitale , en un mot la vie. C’est un terme de convention par lequel on exprime un ensemble de forces, une suite d’actions très différentes, de phénomènes variés, quoique concourant tous à un seul et même but, qui est la conservation de l’individu ou de sa race. Ce n’est qu’autant que les corps organiques jouissent de cette faculté , qu’ils sont appelés êtres vivans ou corps organisés..
Quoique les facultés spécialement accordées aux êtres vivans, par leur organisation , soient en grand nombre, on peut cependant les rapporter ou les attribuer dans leurs résultats , tantôt 4 deux, tantôt à quatre séries d’actions principales, que leurs organes sont chargés d’exécuter. Les usages que remplissent ces organes, les emplois auxquels ils sont destinés , et dont ils s’acquittent , se nomment les
Les fonctions remplies par les (ÿrganes ou les actions qjrincipales de la vie, se rattachent. à deux séries de' phénomènes essentiels à l’existence de ces êtres. C’est à la première série que se rallient les organes qui donnent à fOits les corps vivans deux facultés remarquables : i°. celle de s’accroître^ ou de se développer, en s’incorporant d’autres substances qui participent, pour' un temps limité , à l’action de la vie, c’est \di nutrition (‘237 , d’engendrer ou dé u^eproduire des individus semblables à eux, c’est génération (297, 648). A la seconde série de phénomènes se rattachent, 3°. tous les moyens accordés à certains êtres vivans, pour changer à volonté de lieu, en tout ou en partie, c’est-à-dire la faculté de se mouvoir, qu’on nomme la motilité If. enfin, tous les instru-
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mens à l’aide desquels ces mêmes êtres motiles perçoivent ou éprouvent l’action que les autres' corps peuvent exercer sur eux par leurs qualités ; cette seconde faculté s’appelle la sensibilité. f65i)
Telles sont les quatre grandes fonctions que l’on désigne sous les noms de nutritive, génératrice, de locomotrice et de sensitive. La nutrition et la génération s’opèrent , chez certains êtres organisés , indépendamment des autres fonctions. C’est pour ainsi dire un mode plus simple d’existence; mais s’il est moins compliqué, il donne aussi moins de facultés aux êtres qui, par cela même, sont obligés de rester et de se développer dans l’endroit limité où leurs germes ont été déposés, et qui ne peuvent point aller à la découverte ou à la recherche de leurs alimens. Les facultés de sentir et de* se mouvoir ne sont jamais isolées ou indépendantes l’une de l’autre , dans les êtres vivans , lesquels sont en outre dans la condition obligée d’être doués des organes qui les font se nourrir et se re» produire, de sorte que les corps ainsi organisés sont réellement plus compliqués, car ils réunissent à la fois quatre grandes fonctions. ’ .
^ Ces deux facultés qui animent êtres, en les mettant
en rapport avec les objets qui les entourent ,, sont désignées sous le nom de fonctions animales; elles ont nue très grande influence sur les modes d’après lesquels s’opèrent les autres fonctions. On peut donc dire ,que, matériellement , les organes qui rendent la vitalité plus complète ; qui ajoutent une sorte de vie particulière à certains êtres ; qui les animent , en leur procurant le pouvoir de changer de lieu en tout ou en partie, de percevoir les qualités des corps qui les environnent, et d’être sensibles à toutes ou à plusieurs de leurs propriétés ; qu’en un mot les organes par lesquels les animaux sentent et
se meuvent, les caractérisent suffisamment el les distinguent des végétaux qui sont condamnés à vivre et à se développer dans les mêmes lieux que les individus dont ils ont fait partie.
De plus , ces organes de la sensibilité et de la motilité ont évidemment modifié , dans les animaux , la structure des parties à l’aide desquelles s’exercent chez eux les deux autres fonctions principales. Par cela même qu’un être animé peut changer de lieu par son propre mouvement, il se trouvera dans une condition toute particulière , si le milieu dans lequel il est appelé à vivre n’est pas liquide, ou si d’autres êtres n’ont pas pourvu d’avance à sa nourriture. Ainsi, i°. il pourra aller au-devant denses alimens, les introduire dans une cavité intérieure où se trouveront des orifices très petits , dits pores absorbans , qui sont l’origine des conduits destinés à porter dans toutes les parties de son corps les matériaux liquides propres à sa nourriture ; 2°. il devra attirer ou repousser ces matières, s’en approcher ou les fuir, après avoir apprécié leurs qualités à l’aide de certaines éprouvettes ou d’instrumens construits de manière à lui dénoter les qualités des corps; 3°. il faudra que l’être animé porte directement , et sous forme liquide, le produit des organes mâles de la génération, dans le lieu même et souvent dans l’intérieur du corps d’un autre individu chez lequel se trouvent d’avance déposés les germes non vivifiés , comme par un excès de nutrition.
Les animaux se reconnoissent donc par la propriété dont ils jouissent de changer de lieu à volonté, de percevoir les objets, de découvrir et de reconnoître les alimens qui leur conviennent, de les porter çà et là intérieurement dans une cavité digestive '(1) , où sont placés des pores absorbans qui
(i) Le mot digérer^ dans l’acception de son e'tymologie , est com-
font l’office de racines intérieures, d’étre fécondés par nne liqueur. Les végétaux, au contraire, restent et se développent dans le lieu où leur germe a été reçu ; ne pouvant pas aller à la recherche de leurs alimens, ils absorbent ou attirent, par des pores extérieurs, les fluides qui les environnent, principalement au moyen des feuilles et des racines. C’est l’eau , ^ l’air, l’atmosphère, qui transportent leurs molécules fécondantes sous la forme d’une poussière , et les organes de la reproduction se flétrissent chez eux et disparoissent après la génération.
Ainsi dans les animaux la nutrition s’opère en dedans par des racines intérieures; il y a transport des alimens, autrement dit, une Dans les plantes, cette nutrition se fait
par des pores extérieurs; il n’y a absorption. Dans les animaux , la fécondation n’a lieu que par l’intermède d’une liqueur ; dans les végétaux , la génération s’opère à l’aide d’une poussière ou du pollen. Enfin , les végétaux n’ont ni organes des sens, ni les moyens de produire des mouvemens volontaires; ils sont tout-à-fait passifs, tandis que les animaux qui se nourrissent et qui se reproduisent, comme les plantes , peuvent de plus se mouvoir et avoir des sensations; ils sont actifs.
IN^ous pouvons tirer de ces considérations des conclusions générales sur le mode d’existence des corps organisés. En effet, tous les êtres vivans ont des caractères communs ; ils semblent construits dans un même but et formés sur un même plan. Ils sont tous, et nécessairement, composés de matières solides, et d’autres qui sont liquides; d’organes actifs ou d’in-
posé de la pre'position di , qui indique le mouvement, et de gerere ^ qui signifie porter. Ainsi dîge'rer signifie transporter, porîer çà et là.
strumens agissans , et de matières élaborées ou qui doivent l’étre, qui résistent alors à la décomposition, à la putréfaction, sortes de matériaux que la chimie ne peut imiter ou produire. Tous exécutent des actes divqrs,par lesquels il s’opère chez eux une séparation , une sécrétion de parties déterminées ou choisies dans leurs humeurs ou liquides , et une sortie naturelle de ces parties d’humeurs élaborées, c’est-à-dire une excrétion. Tous absorbent ou pompent leurs sucs nourriciers et réparateurs pour conserver leur existence, par intus-susception en introduisant dans leur intérieur les matériaux qu’ils s’approprient, qu’ils s’assimilent, ou qu’ils transforment en leur propre substance. Enfin, tous se reproduisent ou procréent des individus qui leur ressemblent, qui s’accroissent, qui s’alongent , se développent et se multiplient.
Mais parmi les êtres vivans , les uns sont sensibles , doués de la conscience de leur existence ; ils peuvent éprouver le plaisir et ressentir la douleur; chercher leur bien-être ou fuir les dangers ; les autres étant passifs , insensibles , n’ont pas de mouvemens volontaires ; s’ils en manifestent , ces déplacemens de parties sont déterminés par les agens extérieurs ou par quelque disposition mécanique de leur structure. Les plantes ne peuvent apprécier ce qui convient à leur nourriture ; elles prennent leurs alimens dans les corps ou substances inertes et préliminairement amenées à un grand état de division ou de fluidité. Les animaux, au contraire, ayant la conscience, même à distance, de ce qui peut servir à leur nourriture, vont au-devant, la saisissent pour se l’approprier. Ils la prennent, dans les corps déjà organisés et sous toutes les formes; c’est à cause de cela que leurs instrumens de la nutrition sont si variés , tandis que dans les végétaux , les alimens étant toujours dans le même état de division , les formes des instrumens nutritifs sont toujours semblables.
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Quoique les animaux sachent connoître , distinguer et choisir leur nourriture lorsqu’ils la rencontrent, ils peuvent encore la prendre en provision, afin de s’en passer quand il ne s’en trouve pas à leur portée. Les végétaux trouvent constamment leurs alimens autour d’eux , et il le falloit puisqu’ils sont immobiles ; ils n’en font pas provision , puisqu’ils n’ont pas de cavité digestive ou propre à la transporter avec eux.
Les vaisseaux ou les tissus par lesquels s’opère l’absorption
chez les animaux, sont essentiellement placés autour de la cavité digestive, c’est-à-dire dans le centre, dans l’intérieur de l’étre vivant. Chez les végétaux, les canaux, ou plutôt les pores, les orifices absorbans, sont à la surface, par conséquent moins limités et plus étendus. Le résidu de l’alimentation chez les animaux est plus ordinairement solidifié; chez les végétaux , il ne s’échappe que sous la forme de fluide. On peut reconnoître , par ce court aperçu , combien les organes de la nutrition sont modifiés par la fonction locomolile , ou par la faculté de changer de lieu. Nous aurons occasion d’apprendre par la suite, en étudiant les animaux (643-685), que leur mode de reproduction est également subordonné à leurs divers moyens de se mouvoir et de se transporter sur la terre , dans l’air ou dans l’eau.
En résumé , nous voyons que les êtres vivans nous offrent deux modes principaux d’existence , quelquefois isolés dans les végétaux, toujours réunis dans les animaux. En effet, la vie végétative est générale , commune à tous les êtres ; elle est intérieure, cachée ,' inerte, passive; elle est bornée au simple développement, à la réparation , à la reproduction; tandis que la vie animale est propre , spéciale aux êtres animés ; qu’elle les met en rapport ou en relation avec les autres corps; que
ce mode d’existence est apparent, visible, actif et tout- à-fait extérieur, ou pour le dehors. Ainsi les plantes sont des êtres vivans passifs, immobiles , insensibles, inhalans, secrétans par le dehors, fécondés par une poussière; les animaux sont des êtres' ‘divans, actifs, motiles, sensibles, digéràns^ sécrétans en dedans', fécondés par une liqueur.
DES VÉGÉTAUX EN GÉNÉRAL