CHAPITRE XVIII
DES poissons , Oü DE IiA QUATRIÈME CLASSE DES AKIMAPX.
Les poissons sont des animaux vertébrés, à sang rouge et à température variable, à circulation simple , qui vivent essentiellement dans l’eau , où ils respirent par des branchies, et qui se meuvent ordinairement à l'aide du tronc et des nageoires , c’est-àdire d’organes membraneux qui peuvent se plier et s’étendre en lames minces, et qui sont soutenus par des arêtes osseuses ou cartilagineuses. Nous avons exposé ailleurs (675) leurs caractères essentiels, que nous allons développer dans les généralités qui suivent.
On nomme Ichthtologie la connoissance des poissons. Cette branche de I histoire naturelle traite des formes, de l'organisation , et indique les qualités et les propriétés remarquables des genres et des espèces de cette classe d'animaux , qu’elle apprend en outre à distinguer les uns des autres, en même temps qu’elle étudie leurs mœurs et leurs habitudes.
Les poissons, vivant dans un milieu ou dans un fluide presque aussi pesant que leur corps, peuvent cependant s’y mouvoir et y respirerj mais les organes propres à remplir ces fonctions ont dû être modifiés par ce séjour, ainsi que ceux de la nutrition, delà sensibilité et de la génération.
La forme générale du corps des poissons (PI. I, fig. 1 ) est telle que leurs mouvemens dans l'eau s’exécutent avec la plus grande
facilité. Le plus souvent ils sont alongés , plus gros au milieu qu’aux extrémités j leur tête, ordinairement comprimée, est très-peu mobile sur l’échine, dont les vertèbres, jointes à l'aide de cartilages coniques par leur partie moyenne, se fléchissent principalement de droite à gauche; ils n’ont jamais de cou , et leur ventre vient immédiatement après la tête ; leur queue est toujours alongée : elle se confond, à son origine, avec le reste du tronc le plus ordinairement, et se termine par une nageoire verticale (s) qui peut s’étaler et se plier comme un éventail. Leurs membres sont remplacés par des nageoires {n, p), qui manquent quelquefois, mais dont les unes peuvent être regardées comme les analogues des pieds de devant; aussi les nomme-t-on thoraciques ou pectoj'ales (n, o); les autres nageoires paroisseut tenir lieu des membres de derrière; on les appelle ventrales ou abdominales^ ou, en un seul mot, catopes, nom qui signifie pieds de dessous. Celles-ci manquent plus souvent que les premières, et varient beaucoup pour la situation. Il y a en outre souvent des nageoires impaires situées sur le dos (u, t), et au-delà de l’anus ( r, 9 ) , du côté du ventre ou sous la queue. On les dorsales, anales et caudales. Les premiers rayons des deux premières sortes de nageoires impaires, sont quelquefois épineux ou pointus, et roides ; les poissons qui offrent cette particularité sont dits acanthoptérigiens, ou à nageoires épineuses , et les autres, par opposition, sont appelés malacoptérigiens, ou à nageoires molles.
(l) Voyez , pour le résumé de ce cliapitre, le tableau inséré au paragraphe 677.
DES POISSONS EN GÉNÉRAL
La plapart des poissons se portent en avant dans Peau, à i'aîde de lear (jueue, dont ils étendent la nageoire afin de frapper subitement le liquide et de trouver sur cette surface, qui ne fuit pas assez rapidement, un point d'appui ou une rèsislauce qui les porte dans un sens opposé. C'est eu frappant ainsi l'eau alternativeioent à droite et à gauche, qu'ils cheminent en avant; ils tournent, ou changent de direction , en s'appujant plus fort ou plus rapidement d'un cdté que d’un autre. Les nageoires paii'es ne paroissent destinées qu'à maintenir l'équilibre du corps, ou à l’empêcher de *e porter plutôt à droite qu'à gauche. Cepeudant quelques poissons, comme les raies et les torpilles, ne nagent qu'à l'aide de ces nageoires; et la forme particulière du corps peut avoir la plus grande influence sur leurs mouvemeus. (1)
La forme du corps des poissons est, à la •vérité, très-üjvorahle à l'action den.iger; mais la plupart ont encore la faculté de varier leur pesanteur spéciflque. de se rendre à volonté plus lourds ou plus légers, à l'aide d'une vessie remplie d'air, qui est contenue dans rintérieur de leur corps ; car. lorsque resseiTant leurs côtes, ils condensent l'air «le cette vessie, leur volume diminue ; ils deviennent , au contraire, plus lourds, relativement à l’eau, et ils s’enfoncent, quand ils dilatent leur ventre. Alors l’air moins comprimé dans la vessie la distend davantage; le corps du poisson se gonfle, il devient ainsi plus léger , et s'élève vers la surface. Celte vessie, qu'on nomme natatoire, se trouve constamment placée du côté du dos, lorsqu'elle esi.ste ; elle est composée de deux poches dans les carpes ; elle comtuunh|ue souvent avec les intestins, surtout chez tes poissons d'eau douce ou iluviatiles.
Quoique les poissons aient la tête trèsgrosse, leur crâne n'en constitue qu'une trèspetite partie; le cerveau qu’il renferme a U’ès-peu de volume, il est enveloppé par une humeui'gélatineuse, et formé de plusieurs ganglions ou renflemens rapprochés, et situés les uns à la file des autres ; on n'y le-
(i) Lesagutes/.S.â.IO, U, 12,13,14 et 15 o&«at les coupes verticales du corps des poissons.
marque pas de cervelet, ou du moins le dernier ganglion n’ofl're point. dans sa coupe , cette disposition de couleurs grise et blanche qu ou nomme arbre de vie. On ti'ouve le long de leur corps un nerf superficiel cache presque immédiatement au-dessous de la peau le long d’une ligne, tjui s'étend de la tète à la queue et qu'on nomme latérale (Fl. 1 , fi» 1 1 K l)- La sensibilité paroit être foible dans presque tous les poissons, quoique plusieurs manitestent et conservent encore une excessive irritabilité, après qu’ils ont été coupés en morceaux, comme on le remarque dans les tronçons d’anguille.
En général, les yeux des poissons sont gros, relativement à leur volume ; jamais ils n'ont de paupières. Le globe de leur œil est plane extérieurement, et l’iris présente des couleurs métalliques. On trouve au-dedans une petite sphère transparente, solide, c’est le cristallin. La pupille, ou l’ouverture par laquelle la lumière pénètre dans i’œil,varie beaucoup pour la forme. Dans la plupart des espèces dont les yeux sont verticaux, on voit une disposition singulière de cet orifice pupillaire, qui présente des lambeaux de l'iris disposés en palmettes , dont les bi'anches se dilatent ou se rétrécissent pour affoibiir ou augmenter la quantité de lumière qui doit pénétrer dans l’œil, et y peindre l’image des corps.
Il n'y a pas de doute que les poissons entendent, quoiqu'il n’existe chez aucun ni orifice extérieur, ni cornets propres à recueillir les sons. Il est probable que les vibrations ou les ébranlemens de l'eau leur communiquent une .sensation analogue à celle du son. On trouve en effet dans l’intérieur de leur crâne des parties que l’on suppose, par analogie, être destinées à cette fonction, tels sont les canaux semi-circulaires, et des petites masses plus ou moins solide.s, quelquefois pierreuses, qu'on a comparées aux osselets de l'ouïe. L'organe du goût est peu développé : on a même pensé que, si les poi.ssonsjouissoieut de la perception des saveurs, ce ii'étoit que dans leur bouche que cette faculté résidoit; car ils n ont pas de salive ; leur langue n'est jamais bien mobile ; elle n’est guère charnue ; souvent elle est hérissée de pointes et soutenue par un os qui réunit les branchies, et la plupart avalent
DES POISSONS
leurs alimens sans les mâcher ; quoique plusieurs aient dans les environs de la bouche des palpes ou des barbillons alongés ( PI, i, fig. \ ,b, b), qu'on a supposé être destinés à percevoir les saveurs : on les voit bien dans les carpes , les goujons, les surmulets, les silures et beaucoup d’autres.
Chez presque tous les poissons , on observe sur le museau , en avant des yeux, de petites cavités dans l’intérieur desquelles sont disposées des lames en forme de rayons.
Souvent ces cavités sont divisées en deux loges, et quelquefois, comme dans la lamproie, les deux narines sont réunies en une seule. On a cru que l’organe de l’odorat résidoil dans cette partie du corps ; cependant il est présumable qu’il n’y a point d’odeurs sous forme liquide, qu elles ne prennent cette qualité qu’en se changeant en fluide élastique, et que par conséquent ces narines doivent donner aux poissons une sensation analogue ou tout-à-fait semblable à celle des saveurs , en les avertissant de la présence des molécules particulières que les substances, dont ils doivent faire leur nourriture , laissent dissoudre par l’eau.
Quant au toucher , il n’est guère que passif : les poissons n’ayant pas la faculté de saisir les corps, et leur température étant toujours semblable à celle du milieu dans lequel ils sont plongés. Il doit être très-développé dans les espèces qui ont la peau presque nue, comme les lemproies, les anguilles et tous \es alèpidoies, ou ceux qui sont privés d’écailles; il est plus foible, au contraire, dans les brochets, les carpes, et beaucoup d’autres qui ont des écailles osseuses ou cornées , placées en recouvrement les unes sur les autres; enfin il est nul dans toutes les espèces qui ont le corps enveloppé comme dans un coffre osseux.
La respiration des poissons est très-différente de celle des autres animaux vertébrés:
ils avalent l’eau , et paroissent en exprimer l’air qui y est dissous , de sorte que chez eux le mécanisme de la respiration est confondu avec celui de la déglutition. Cette action de l’eau aérée sur le sang, s’opère à 1 aide de lames revêtues de membranes et disposées les unes à côté des autres. Ces
EN GÉNÉRAL. 221
organes, qu’on nomme branchies (PI. I , fig. 3 , e, e, e ) , sont placées des deux côtés de la tête. Tantôt ils sont couverts par une plaque osseuse, mobile , qu'on nomme opercule ( PL 1 , fig. 3), le plus souvent formée de trois pièces qui sont liées entre elles, et se meuvent sur une quatrième nommée le préopercule , attaché au crâne ; tandis qùe les deux intermédiaires sont appelées , l'une subopercule, et l’autre interopercule. Tantô t il n’y a qu’une simple membrane percée d’nn ou de plusieurs trous (fig. 2 , aaaa. ) L’eau avalée sort toujours par un autre orifice que celui qui a servi d'entrée. Les poissons périssent dans l'eau privée d’air : ils meurent aussi quand on les empêche de venir à la surface de l’eau. Voici à peu près ce qui se passe quand un poisso’n , comme une carpe, met en jeu ses organes de la respiration : sa bouche se porte en avant, les lèvres s’écartent ; l’air entre ainsi dans la cavité qui se dilate en bas et sur les côtés : alors les lèvres se rapprochent et ferment la bouche, puis le mouvement de la déglutition tend à s’opérer. Mais aussitôt les ai es branchiaux s’écartent les uns des autres , les espaces qui forment autant de glottes , le plus ordinairement au nombre de quatre ou de cinq de chaque côté , laissent passer l’eau dans la cavité où flottent les branchies. C’est là que l’hématose s’opère et que le sang est changé de veineux en artériel ; les muscles de la membrane branchiostége et ceux qui agissent sur les opercules , se contractent et forcent l'eau de sortir par les fentes situées de chaque côté entre le tronc et la tête. Il résulte de là que les poissons n'ont point de voix : les sons qu'ils produisent proviennent du grincement des dents ou du mouvement des lèvres.
La totalité du sang des poissons est chassée par le cœur (PI. 1 , fig. 3 , a ,6 , et PL 11 » fig. 1 , a ) , dans les vaisseaux des branchies {d, g) \ alors c’est du sang noir , du sang veineux ; mais , lorsqu’il a été mis ainsi en contact avec l’eau ,il devient rouge artériel? il passe dans d’autres vaisseaux (/’) qui se réunissent successivement en plus gros troncs , lesquels se rendent dans une grosse artère (gr) : celle-ci est placée sous l’échine ; elle fait l’office de cœur , sans avoir cependant de ventricule à sa base , de sorte que les poissons ont une circulation simple dans laquelle le cœur n’est chargé que de pousser
DES POISSONS EN GÉNÉRAL
le sang noir dans le poumon. Aussi ce cœur n’a-t-il qu’un seul ventricule , une seule oreillette et une seule artère. On croit que le peu de chaleur qui se développe dans cette circulation respiratoire, qui est cependant complète , dépend de la petite quantité d'air au contact duquel le sang se trouve exposé en traversant les branchies.
Les poissons en général ne naàchent pas leurs alimens ; quelques espèces ont cependant des plèvres , mais elles servent principalement à l'action de saisir les alimens et à la respiration ; leur langue, comme itous l’avons dit, est osseuse, peu mobile ; ils n’ont pas de salive; leurs dents présentent beaucoup de variétés ; il en est qui n’en ont pas du tout, et d'autres chez lesquels les mâchoires sont si dures qu’elles forment une sorte de bec très solide: tantôt ces dents sont pointues , tranchantes , crénelées, plates ; tantôt elles sont placées sur les lèvres, les mâchoires, le palais, la langue , le gosier, ou sur plusieurs et même sur toutes ces parties en même temps. L’estomac des poissons est presque toujours simple et leur tube intestinal court, comme dans tous les animaux carnassiers ; leur foie est très-gros , et il n'y a qu’un cloaque ou une ouverture commune pour les résidus des alimens , l’urine et les œufs, ou pour la laite du mâle.
Les poissons pourroient être partagés en deux séries , d'après la manière dont ils produisent leurs petits. Il y a à ce qu’il paroît , des mâles et des femelles dans toutes les espèces. Les femelles contiennent toujours des œufs à l’intérieur. Ces œufs sont rarement fécondés avant le part , ils éclosent quelquefois dans l'intérieur du corps de la mère , qui paroît être ainsi vivipare. Le plus souvent ces œufs ne sont fécondés par les mâles qui viennent les vivifier , que lorsqu'ils ont été pondus , et iis n’éclosent qu’au bout d’un temps déterminé.
Les petits naissent toujours avec la forme qu’ils doivent conserver pendant toute leur vie. Ce qu’on nomme laite ou laitance est l’humeur fécondante des mâles .avec laquelle on peut artificiellement vivifier des œufs extraits du corps de la mère , même après sa mort. Les poissons pondent des œufs en très-grande quantité , et comme ils sont tous de même grosseur, il est facile d’évaluer
par le poids, le nombre que contient leur masse , par le simple procédé de la règle des proportions arithmétiques. On a calculé qu’une tanche peut en pondre 383,(XX), un hareng 48 à 50,000, et dans un très-gros esturgeon pris dans la Seine , àNeuilly , on trouva 1,467,856 œufs , l’ovaire pesant en totalité 10,027 grammes (18 livres 4 onces); un turbot contenait dans ses ovaires près de 1,000,000 d’œufs. On a enlevé avec succès les ovaires et les laitances aux carpes et aux brochets , pour les faire engraisser dans les viviers , et afin de rendre par cette opération leur chair plus délicate et plus agréable au goût.
On a suivi, dans l’étude de Tichthyologie , la même marche que pour les autres parties de l’histoire naturelle. Les poissons ont été partagés d'abord en deux grandes sections ou sous-classes, suivant que leurs organes solides , destinés au mouvement, sont flexibles et mous : on les nomme alors Cartila- GiKECx (989) ; tous les autres ayant des arêtes solides, on les a appelés Osseux (1004.) Ensuite, comme dans ces deux sous-classes, les branchies , chez quelques espèces , sont recouvertes d un opercule, tandis que chez d’autres il n’y a que la peau au-dessus, on en a fait deux divisions qu'on a partagées encore en deux autres. Tantôt, en effet, on voit une membrane particulière placée audessous de l’opercule ( Fl. 1 , fig. 1 , A i) , dont elle aide Faction pour exprimer l’eau , et tantôt il n’en existe pas du tout ; on a donc obtenu ainsi quatre divisions successives , qui conduisent aux ordres.
La présence ou la position des catopes (974) ou des nageoires paires situées sous le ventre et au-devant de l'anus a ensuite déterminé le nom et le caractère des ordres qu’on pouvait établir d’après cette considération. Ainsi il y a des poissons qui n'ont point de nageoires sous le ventre ; on les a nommés apodes : d’autres ont ces nageoires placées sous le cou , au - dessous des branchies , en avant des pectorales , ils sont appelés jugulaires ; il en est enfin dont les nagéoires sont situées un peu plus en arrière des pectorales ; on les dit thoraciques .* enfin, on nomme abdominaux les poissons dont les nageoires ventrales sont placées plus près de l’anus que des pectorales. Chaque sous-
DES POISSONS CARTILAGINEUX
division est ainsi composée de quatre ordres. On a formé , à la vérité , plusieurs ordres auxquels aucun poisson n’a pu être encore rapporté ; mais il pourra se faire qu’on en connoisse par la suite. Tel est le système que l’on a établi pour l’étude des poissons.
Comme ces êtres ne sont point encore suffisamment connus, il a été impossible de
les disposer d’après une méthode tout-à-fait naturelle.
"Voici cependant celle que M. Laccpède a proposée, et à laquelle nous avons seulement ajouté des noms pour les ordres et les familles.
POISSONS
sous-CLASSES.
dislincls :
distincte.
ORDRES