LA PATTE DE DINDON
J'avais dix ans, j'étais au collège ; je rapportais chaque lundi de chez mes parents la grosse somme de quinze sous.
destinée à payer mes déjeuners du matin, car le collège ne nous fournissait pour ce repas qu'un morceau de pain sec. S Un lundi, en entrant, je trouve un de nos camarades (je me rappelle encore son nom: il se nommait Couture) armé d'une superbe patte de dindon.
Dès que mon camarade m'aperçoit :
— Viens voir, me dit-il, viens voir.
lo J'accours. Il serrait le haut de la patte dans ses deux mains, et, sur im mouvement de sa main droite, les quatre doigts s'ouvraient et se refermaient comme les doigts d'une main humaine. Je reste stupéfait et émerveillé. Comment cette patte morte pouvait-elle remuer? Comment
is pouvait-il la faire agir? ... Chaque fois que ces quatre
doigts s'ouvraient et se refermaient, il me passait devant
les yeux comme un éblouissement. Je croyais assister à
un prodige.
Lorsque mon camarade, qui était plus âgé et plus malin
20 que moi, voit mon enthousiasme arrivé à son paroxisme, il remet sa merveille dans sa poche et s'éloigne. Je m'éloigne aussi de mon côté, mais rêveur et voyant toujours cette patte flotter devant mes yeux comme une vision. . .
— Si je l'avais, me disais- je, j'apprendrais bien vite le 2$ moyen de la faire agir. Couture n'est pas sorcier. Et
alors, comme je m'amuserais !
Je n'y tiens plus, je cours à mon camarade. . . .
— Donne-moi ta patte, lui dis-je avec un irrésistible accent de supplication. Je t'en prie ! . . .
30 — Ma patte! . . . Te donner ma patte ! . . . Veux-tu t'en aller ! . . .
— Tu ne veux pas me la donner?
— Non.
— Eh bien ! . . . vends-la-moi.
35 — Te la vendre? Combien?