Qu'est-ce que M. Hamel disait de la langue française
50. Pourquoi fallait-il la garder entre nous? 51. Que fit le maître alors? 52. De quoi étais- je étonné? 53. Pourquoi trouviez- vous cela facile ? 54. Qu'est-ce que le pauvre homme voulait nous donner? 55. Quels exemples M. Hamel avait-il choisi pour ce jour-là? 56. Qu'est-ce que cela faisait ? 57. Qu'entendait-on ? 58. A quoi s'appliquaient les tout petits? 59. Comment s'y appliquaient-ils? 60. Où étaient les pigeons et que faisaient-ils ? 61 . Que vous disiez- vous en les écoutant ? 62. Quand je levais les yeux qu'est-ce que je voyais ? 63. Depuis quand était-il là? 64. Décrivez sa maison d'école. 65. Pourquoi M. Hamel était-il triste ? 66. Où était sa sœur ? 67. Pourquoi fermait-elle leurs malles? 68. Qu'est-ce que vous eûtes après l'écriture? 69. Décrivez ce qui se passait au fond de la salle pendant ce temps-là. 70. Qu'est-ce qui sonna tout à coup? 71. Que fit M. Hamel alors? 72. Que dit-il? 73. Comme il ne pouvait pas achever sa phrase, que fit-il? 74. Où resta-t-il? 75. Quelle signe faisait-il?
L'année dernière, avant les fêtes du carnaval, le bruit courut dans notre ville que le monde allait finir. C'est le docteur Zacharias Piper, de Colmar, qui répandit cette
nouvelle désagréable ; on la lisait dans tous les almanachs du pays. S
Zacharias Piper avait calculé qu'une comète descendrait du ciel le mardi gras, qu'elle aurait une queue de trentecinq millions de lieues, formée d'eau bouillante, laquelle passerait sur la terre, de sorte que les neiges dea plus hautes montagnes en seraient fondues, les arbres desséchés et les lo gens consumés.
Il est vrai qu'un honnête savant de Paris, nommé Popinot, écrivait plus tard que la comète arriverait sans doute, mais que sa queue serait composée de vapeurs tellement légères, que personne n'en éprouverait le moindre inconvénient ; is que chacun devait s'occuper tranquillement de ses affaires, qu'il répondait de tout. Cette assurance calma bien des frayeurs.
Malheureusement, nous avions dans notre ville une vieille fileuse, nommée Maria Finck, demeurant dans une petite 20 ruelle. C'est une petite vieille toute blanche, toute ridée, que les gens vont souvent consulter dans les circonstances délicates de la vie. Elle habite une chambre basse, dont le plafond est orné d'œufs peints, de bandelettes roses et bleues, de noix dorées et de mille autres objets bizarres. 25 Elle se vêt d'une façon antique, et se nourrit de gâteaux, ce qui lui donne une grande autorité dans le pays.
Maria Finck, au lieu d'approuver l'avis de l'honnête et bon M. Popinot, se déclara pour Zacharias Piper, disant, — Convertissez-vous et priez ; repentez-vous de vos fautes, 30 et faites du bien à l'église, car la fin est proche, la fin est proche !
On voyait au fond de sa chambre une image où les gens descendaient par un chemin semé de roses. Aucun ne savait
35 Tendroit où les menait cette route ; ils marchaient en dansant, les uns une bouteille à la main, les autres un jambon, les autres un chapelet de saucisses. Un musicien, le chapeau garni de rubans, leur jouait de la clarinette pour égayer le voyage, et tous ces malheureux s'approchaient avec insou-
40 ciance de la cheminée pleine de flammes, où déjà les premiers d'entre eux tombaient, les bras étendus et les jambes en Pair.
On peut se figurer les reflexions de tout être raisonnable en voyant cette image. On n'est pas tellement vertueux
45 que chacun n'ait un certain nombre de péchés sur la conscience, et personne ne peut se flatter d'aller tout de suite au paradis. Non, il faudrait être bien présomptueux pour oser s'imaginer que les choses iront de la sorte ; ce serait la marque d'un orgueil très condamnable. Aussi la plupart
50 se disaient :
— Nous ne ferons pas le carnaval; nous passerons le mardi gras en actes de contrition.
Jamais on n^avait vu rien de pareil. L'adjudant et le capitaine, ainsi que les sous-oflâciers de la compagnie en
55 garnison dans notre ville, étaient dans un véritable désespoir. Tous les préparatifs pour la fête, la grande, salle de la mairie qu'ils avaient décorée de mousse et de trophées d'armes, l'estrade qu'ils avaient élevée pour l'orchestre, tous les rafraîchissements allaient être perdus, puisque les
60 demoiselles de la ville ne voulaient plus entendre parler de danse.
— Je ne suis pas méchant, disait le sergent Duchêne, mais
si je tenais votre Zacharias Piper, je lui rendrais la vie dure.
Les plus désolés étaient le secrétaire du maire, le fils du
65 maître de poste, le percepteur des taxes, et moi. Huit jours avant, nous avions fait le voyage de Strassbourg, pour nous
procurer des costumes. Mon oncle m'avait même donné cinquante francs de sa poche, afin que rien ne fût épargné. J'avais donc choisi pour moi-même un costume de Pierrot. ... Le percepteur, à cause de son embonpoint, avait pris 70 un costume de Turc, brodé sur toutes les coutures ; le secrétaire, un habit de Polichinelle, formé de mille pièces rouges, vertes et jaunes, une bosse devant, une autre derrière, un grand chapeau de peau d'ours sur la nuque. Le fils du maître de poste allait s'habiller en sauvage, avec des plumes 75 de perroquet.
Le mardi gras arrive. Ce jour-là, le ciel était plein de neige. On regarde à droite, à gauche, en haut, en bas, pas de comète. Les demoiselles paraissent toutes confuses ; les garçons couraient chez leurs cousines, chez leurs tantes, chez 80 leurs marraines, dans toutes les maisons:
— Vous voyez bien que la vieille Finck est folle, toutes les idées de comètes n'ont pas de bon sens. Est-ce que les comètes arrivent en hiver? Est-ce qu'elles ne choisissent pas toujours le temps des vendanges? Allons, allons, il 85 faut se décider ! Il est encore temps. ...
Alors tout change, on se rappelle que c'est mardi gras ; les demoiselles se dépêchent de tirer leurs robes de l'armoire et de cirer leurs souliers.
A dix heures, la salle de la mairie était pleine de monde, 90 nous avions gagné la bataille ; pas une demoiselle de la ville ne manquait. Tous les instruments des musiciens résonnaient, les hautes fenêtres brillaient dans la nuit, les danses allaient leur train ; les filles et les garçons étaient dans une joie inexprimable; les vieilles grand 'mères, assises contre 95 le mur, riaient de bon cœur. On se bousculait dans la buvette; on ne pouvait servir assez de rafraîchissements. . . . Dehors la neige tombait toujours.
48 ELEMENTARY FRENCB READER
Mon oncle m'avait donné la clef de la maison, pour rentrer loo quand je voulais. Jusqu'à deux heures, je ne manquai pas une valse, mais alors j'en avais assez, et je sortis. Une fois dans la rue, je me mis à délibérer pour savoir si je remonterais ou si j'irais me coucher. J'aurais bien voulu danser encore, mais de l'autre côté j'avais sommeil, los Depuis dix minutes, je m'avançais ainsi dans la nuit, et j'allais tourner au coin de la fontaine, quand, levant la tête par hasard, je vis derrière les arbres une lune rouge comme du feu, qui s'avançait par les airs. Elle était encore éloignée des milliers de lieues, mais elle allait si vite, que iiodans un quart d'heure elle serait sur nous. Cette vue tne bouleversa de fond en comble; je sentis mes cheveux se dresser, et je me dis:
— C'est la comète ! M. Piper avait raison !
Et sans savoir ce que je faisais, tout à coup je me mets IIS à courir vers la mairie, je monte l'escalier en renversant ceux qui descendaient, et criant d'une voix terrible :
— La comète, la comète !
C'était le plus beau moment de la danse. La musique résonnait, les garçons frappaient du pied ; les filles étaient 1 20 rouges comme des coquelicots, mais quand on entendit cette voix s'élever dans la salle : "La comète, la comète !" il se fit im profond silence, et les gens, tournant la tête, se virent tout pâles et tremblants.
Le sergent Duchêne, s' élançant vers la porte, m'arrêta, et I2S me mit la main sur la bouche, en disant :
— Est-ce que vous êtes fou? Voulez-vous vous taire?
Mais moi, faisant un pas en arrière, je ne cessais de répéter d'un ton de désespoir: **La comète, la comète!" Et Ton entendait déjà les gens qui se précipitaient dehors,
les femmes qui gémissaient, enfin un tumulte épouvantable. 130 En quelques secondes la salle fut vide. Duchêne me laissa, et, penché au bord de la fenêtre, je regardais, tout épuisé, les gens qui remontaient la rue en courant. Puis je m'en allai accablé de désespoir. En passant par la buvette je vis quelques uns qui buvaient encore en se disant : 135
— Puisque c'est fini, que ça finisse bien !
Au-dessous dans l'escalier, un grand nombre étaient assis sur les marches et se confessaient entre eux; l'un disait: " J'ai fait l'usure " (/ hâve heen a usurer) ; l'autre : "J'ai vendu à faux poids " ; l'autre : *' J'ai trompé au jeu ! " Tous par- 140 laient à la fois, et de temps en temps ils s'interrompaient pour crier ensemble : " Ayez pitié de nous ! " Je reconnus aussi quelques-uns qui se frappaient la poitrine comme des malheureux. Mais toutes ces choses ne m'intéressaient pas ; j'avais bien assez de péchés pour mon propre compte. 14s
Bientôt j'eus rattrapé ceux qui couraient vers la fontaine. C'est là qu'il fallait entendre les gémissements ; tous reconnaissaient la comète, et je trouvai qu'elle avait déjà grossi du double. Elle jetait des éclairs, et la profondeur des ténèbres la faisait paraître rouge comme du sang. La foule, 150 debout dans l'ombre, ne cessait de répéter d'un ton lamentable: "C'est fini! c'est fini! Nous sommes perdus!" Et les femmes invoquaient tous les saints du calendrier.
Dans ce moment je passai en revue tous mes péchés depuis l'âge de la raison, et je fus saisi d'horreur. J'avais iS5 froid en pensant que nous allions être brûlés, et comme le vieux mendiant Balthazar était près de moi s'appuyant sur sa béquille, je l'embrassai en lui disant :
— Balthazar, quand vous serez dans le sein d'Abraham, vous aurez pitié de moi, n'est-ce pas? 160
• Alors il me répondît en sanglotant :
— Je suis un grand pécheur, mon ami, depuis trente ans je trompe la commune par amour de la paresse, car je ne suis pas aussi boiteux qu'on pense.
i6s — Et moi, lui dis-je, je suis le plus grand criminel de la ville. Et nous pleurions tous les deux.
Enfin nous étions là depuis un quart d'heure à genoux, lorsque le sergent Duchêne arriva tout essoufiSé. Il avait d'abord couru vers l'arâenal, et, ne voyant rien là-bas, il
170 revenait par une autre rue.
— Eh bien ! dit-il, pourquoi criez- vous de cette manière ? Puis apercevant la comète. Mille tonnerres! s'écria-t-il, qu'est-ce que c'est?
— C'est la fin du monde, sergent, dit le mendiant. 17s — La fin du monde ?
— Oui, la comète.
Alors il se mit à jurer, — Si l'adjudant était ici, on pourrait savoir que faire ! Puis, tout à coup, tirant son sabre et se glissant contre le mur, il dit:
180 — En avant ! je m'en moque ; il faut reconnaître.
Tout le monde admirait son courage, et moi-même, entraîné par son audace, je me mis derrière lUi. Nous marchions doucement, les yeux écarquillés, regardant la comète qui grandissait à vue d'œil, en faisant des milliards
185 de lieues chaque seconde.
Enfin nous arrivâmes au coin du vieux couvent. La comète avait l'air de monter; plus nous avancions, plus elle montait ; nous étions forcés de lever la tête, de sorte que finalement Duchêne regardait tout droit en l'air.
190 Moi, vingt pas plus loin, je voyais la comète un peu de côté. Je me demandais s'il était prudent d'avancer encore, lorsque le sergent m'arrêta.
— Morbleu ! dit-il, à voix basse, c'est le réverbère 1
— Le réverbère! dîs-je en m'approchant, est-ce possible? Et je regardais tout ébahi. 19s
En efïet c'était le vieux réverbère du couvent. On ne l'allume jamais par la raison que le couvent n'est pas habité depuis 1798, et que dans notre ville tout le monde se couche avec les poules; mais le garde de nuit, prévoyant qu'il y aurait ce soir-là beaucoup d'ivrognes, avait 200 eu l'idée charitable d'y mettre une chandelle, afin d'empêcher les gens de rouler dans le fossé qui longe l'ancien cloître, puis il était allé dormir.
Nous distinguions très bien les différentes parties de la lanterne. Le lumignon était gros conune le pouce 5205 quand le vent soufflait un peu, ce lumignon s'allumait et jetait des éclairs ; voilà ce qui le faisait marcher conune une comète.
Quand je vis cela, j'allais crier pour avertir les autres, mais le sergent me dit: 210
— Voulez-vous vous taire? Si l'on savait que nous avons chargé une lanterne, on se moquerait de nous.
Alors il décrocha la chaîne toute rouillée; le réverbère tomba, produisant un grand bruit. Après quoi nous partîmes en courant. Les autres attendirent encore long- 215 temps; mais comme la comète était éteinte, ils finirent aussi par reprendre du courage et allèrent se coucher. Le lendemain le bruit courut que c'était à cause des prières de Maria Finck que la comète s'était éteinte. Aussi, depuis ce jour on la regarde comme une sainte plus que 220 jamais. Voilà comment les choses se passent dans notre ville en Alsace.
QUESTIONNAIRE
I. Quel est le titre de cette histoire? 2. Quel bruit courut dans notre ville? 3. Quand ce bruit courut-il? 4. Qui répandit cette nouvelle ? 5. Où la lisait-on ? 6. Qu'est-ce que Zacharias Piper avait calculé? 7. Quelle serait la longueur de cette comète? . 8. Qu'est-ce qui arriverait lorsqu'elle passerait sur la terre? 9. Qui était Popinot? 10. Qu'écrivait-il?
I. Qui avons-nous dans notre ville? 2. Où demeuraitelle. 3. Décrivez cette personne. 4. Qu'habitait-elle? 5. Décrivez cette chambre. 6. Comment se vêt-elle? 7. De quoi se nourrit-elle? 8. Pour qui Maria Finck se déclarat-elle? 9. Que disait-elle? 10. Que voyait-on au fond de sa chambre? 11. Décrivez cette image.
I. Que peut-on se figurer? 2. Qu'est-ce que chacun a? 3. De quoi ne peut-on pas se flatter ? 4. Les choses iront-elles de la sorte? 5. Qu'est-ce que la plupart se disaient? 6. Qu'est-ce qu'on n'avait jamais rien vu? 7. Qui étaient au désespoir? 8. Qu'est-ce qui allait être perdu? 9. Pourquoi? 10. Que disait le sergent Duchêne ? 11. Qui étaient les plus désolés? 12. Où aviez- vous été? 13. Qu'est-ce que votre oncle vous avait donné? 14. Quel costume avais- je choisi? 15. Décrivez le costume du percepteur. 16. Comment le fils du maître de poste allait-il s'habiller?
I. Qu'est-ce qui arrive? 2. Quel temps faisait-il ? 3. Y avait-il une comète? 4. Où les garçons couraient-ils? 5. Que disaient-ils? 6. Quel est le résultat de leurs visites?
7. Que font les demoiselles? 8. Comment était la mairie à dix heures? 9. Décrivez la danse. 10. Qu'est-ce qui tombait toujours? II. Qu'est-ce que votre oncle vous avait donné? 12. Jusqu'à quelle heure avez- vous dansé? 13. Que fîtes- vous alors? 14. Une fois dans la rue que fîtesvous? 15. En levant la tête que vîtes-vous? 16. Où étaitelle encore? 17. Quand serait-elle sur nous ? 18. Comment cela vous affecta-t-il? 19. Que vous dîtes- vous? 20. Que fîtes- vous alors?
I. Quel moment était-ce? 2. Que faisait-on avant votre arrivée? 3. Qu'est-ce qui arriva lorsqu'on entendit cette voix? 4. Que fit le sergent Duchêne? 5. Que dit-il? 6. Qu'est-ce que vous répétiez sans cesse? 7. Qu'entendait-on? 8. Qu'est-ce que je regardais? 9. En passant devant la buvette qu'est-ce que je vis? 10. Qui étaient dans l'escalier?
11. Répétez ce qu'on se disait. 12. Qui est-ce que je reconnus? 13. Pourquoi ces choses ne vous intéressaient-elles pas? 14. Où tout le monde courait-il? 15. Décrivez la comète. 16. Où était la foule? 17. Que répétait-elle sans cesse? 18. Qui les femmes invoquaient-elles?
I. Que fis- je dans ce moment? 2. Pourquoi avais- je froid? 3. Qui était près de moi? 4. Qu'est-ce que je lui dis? 5. Que répondit-il? 6. Qu'est-ce que je lui dis alors? 7. Qui arriva? 8. Racontez la conversation du sergent avec le mendiant. 9. Que fit le sergent à la fin? 10. Qu'est-ce que tout le monde admirait? 11. Comment marchions-nous?
12. Décrivez la comète. 13. Où arrivâmes-nous enfin? 14, Qu'est-ce que la comète avait l'air de faire? 15. Comment est-ce que je voyais la comète? 16. Qu'est-ce que je me demandais? 17. Que dit le sergent? 18. Qu'est-ce que je répondis?
I. Pourquoi n'allume-t-on jamais le réverbère? 2. Depuis quand le couvent n'est-il plus habité? 3. Quand tout le monde se couche- t-il à Colmar? 4. Quelle idée charitable le garde avait-il eue ce soir-là? 5. Pourquoi avait-il fait cela? 6. Que distinguions-nous? 7. Qu'est-ce qui arrivait lorsque le vent soufflait? 8. Quand je vis cela qu'est-ce que j'allais faire? 9. Qu'est-ce que le sergent me dit? 10. Que fit-il? II. Comment partîmes-nous? 12. Que firent les autres? 13. Qu'est-ce qui arriva le lendemain? 14. Comment la regarde- t-on depuis ce jour?
Le 1^ août 1836, un jeune homme et un enfant de dix ans descendaient d'une diligence dans la cour des messageries, à Paris. Ils venaient de Bordeaux.
— Que je suis fatigué, Gustave ! disait l'enfant au jeune S homme. Trois nuits passées sans dormir, c'est long ! . . .
Et puis après un moment il ajouta : Où allons-nous ?
— Aux Tuileries, régler ma montre.
— Je me souviens que mon oncle nous disait toujaurs: 'La première chose que je faisais en arrivant à Paris,
10 c'était d'aller aux Tuileries régler ma montre. . . .' Pauvre oncle! c'est singulier, je ne puis penser à lui sans pleurer. ...
Ils arrivèrent bientôt aux Tuileries. C'était le moment
où l'on ouvrait les grilles. Gustave conduisit son cousin
15 dans l'une des allées le moins fréquentées, et le fit asseoir
sous un marronnier dont le feuillage épais servait d'abri
contre les rayons du soleil.
— ^As-tu faim ? lui demanda-t-il.
— Mais oui, mon cousin.
Gustave retira de sa poche deux poires et un petit 20 pain.
— Tiens, mange.
— Est-ce que nous allons rester ici longtemps ? demanda Camille (c'était le nom du petit garçon).
— N'y es-tu pas bien ? * 25
— Parfaitement ; mais c'est que, vois-tu, à vrai dire, j'ai encore plus sommeil que je n'ai faim.
— Il est facile de te contenter, dit Gustave, étends-toi là, et dors.
— Et toi, que feras-tu? demanda Camille, tout en 30 s'arrangeant pour dormir.
— J'ai une écritoire sur moi, je vais m'occuper à prendre quelques notes, répondit Gustave. Mais quel est ce livre que tu mets sous ta tête en guise d'oreiller?
— C'est le dernier cadeau de mon pauvre oncle, Robinsonzs Crusoé.
— Allons, dors ! dit Gustave brusquement.
— Amuse-toi à le lire pendant que je dormirai.
— Dors, te dis- je !
Et, arrachant presque le Robinson des mains de son cou- 40 sin, Gustave se mit à feuilleter le livre.
— Lis ... lis ... ça t'amusera, répétait Camille en bâillant et en se frottant les yeux. Pauvre Robinson! . . . Mais le plus affreux dans cette histoire, ce n'est pas l'île déserte, c'est d'y être tout seul. ... A propos, Gus- 45 tave! ajouta Camille en riant, pendant que je dormirai, ne va pas m'abandonner. ... La drôle d'idée, n'est-ce pas?
Et, moitié riant, moitié bâillant, Camille ne tarda pas à s'endormir. 50
Le soleîl commençait à baisser lorsque le petit Camille se réveilla ; la première chose qu'il entendit, ce fut l'horloge du château.
— Sept heures! s'écria-t-il en étendant ses bras, j'ai 55 bien dormi.
Il ouvrit lentement les yeux, et les promena avec surprise autour de lui.
— Où suis-je ?
Et, se rappelant son voyage et son arrivée à Paris, il ajouta: 60 — Ah ! je suis à Paris.
Puis il appela Gustave. Ne l'apercevant pas à la place où il l'avait laissé, il se leva pour le découvrir.
— Eh bien, où est-il donc? ... la bonne farce! il se sera caché pour m'effrayer !
65 Camille attendit encore un moment avec assez de patience ; cependant sept heures et demie venaient de sonner, et Gustave ne paraissait pas.
— J'ai dormi douze heures, pensa- t-il en comptant sur ses doigts; Gustave s'est ennuyé, et il m'a laissé là. . . .
yoL'égoiste qu'il est! Qui sait? il aura peut-être dîner sans moi. . . . J'ai bien faim, je meurs de faim ! . . . Je suis sûr que Gustave reviendra ; s'il s'égare, il demandera son chemin ; il sait que, sans lui, je serais perdu. . . . Lisons, ça me fera paraître le temps moins long. . . . Pourvu qu'il
75 n'ait pas emporté mon livre. . . . Non, le voici !
Camille ramassa son livre; à son grand étonnement il en tomba une lettre qui lui était adressée. ... Il l'ouvrit, et lut ce qui suit :
"Mon cher Cousin, 80 Je ne suis pas assez riche pour te garder à ma charge. . . . D'ailleurs, je ne te dois rien. C'est toi, au contraire,
qui me dois le peu d'éducation que tu as reçue, ce que tu as coûté jusqu'à ce jour, l'habit même que tu portes. . . . Mais je ne te reproche rien ; seulement arrange-toi à l'avenir comme tu pourras, et oublie que tu as un cousin dans le&s monde. Paris n'est pas une île déserte, conune tu l'as fort bien remarqué; c'est une grande ville pleine de ressources. Tu sais lire, écrire, un peu calculer: cela te servira.
Adieu, Camille ; ne me cherche pas, car, lorsque tu liras 90 cette lettre, je serai déjà loin. Je suis le maître dans ma maison; j'ai le droit d'en chasser qui me déplaît. Ne t'avise donc jamais d'y revenir.
Il ne me paraît pas à propos de signer cette lettre : tu devines bien qui peut te l'avoir écrite; agis comme si j'étais 95 mort, et ne demande jamais de mes nouvelles.
Adieu pour la seconde fois et pour toujours."
Après la lecture de cette lettre, Camille resta quelques instants comme anéanti ; puis il se mit à la relire mot par mot, réfléchissant entre chaque phrase, et ne pouvant pas 100 se décider à croire qu'il était abandonné.
— Ce serait si mal ! se disait-il, si mal, que cela ne se peut pas ! il veut m'effrayer !
Camille était tellement préoccupé, qu'il ne sentait plus la faim ; une idée unique troublait et absorbait sa raison. 105
— Seul, seul ! . . • . Que faire et où aUer ? . . .
Il ne pouvait rester plus longtemps à la même place. . . . Il se leva et se mit à marcher droit devant lui. Pourtant il ne pleurait plus, il ne l'osait, le pauvre enfant! Il ne tarda pas à ressentir de nouveau les angoisses de la no faim; alors, dans un mouvement de dépis et de colère, il lui échappa de dire :
— Oh ! Dieu le punira, mon cousin ! . . . Mais le bon Dieu ne m'abandonnera pas, il aura pitié de moi !
IIS II achevait ces mots, lorsqu'un chien couvert de sang accourut en gémissant se réfugier dans ses jambes.
— Eh ! laisse-moi ! dit Camille le repoussant avec colère. Et puis il pensa: Je demande à Dieu d'avoir pitié de moi, et moi, je n'aurais pas compassion d'une pauvre
i2obête!
Et, se baissant, il prit le chien dans ses bras. . . . Tout en caressant le chien, Camille remarqua que la pauvre bête était blessée.
En efïet l'animal avait reçu à la patte un coup de baïon-
125 nette qui avait enlevé la peau, et l'os restait à nu. Camille oublia sa douleur, la faim, son abandon, pour s'occuper de la pauvre bête qui n'avait que lui pour protecteur. Il regarda autour de lui et aperçut un bassin plein d'eau ; il y alla avec son protégé et lava la plaie ; puis, déchirant
130 une partie de son mouchoir, il lui enveloppa la patte.
Le pauvre chien lui léchait les mains et le regardait d'un
air qui semblait dire: "Tu es bon, toi! je te remercie'"
Camille en éprouva une douce satisfaction.
Camille, bien qu'âgé de dix ans, ne paraissait pas en avoir
135 plus de sept, car il était petit et grêle. . . . Son costume était propre et élégant même, de sorte qu'il avait l'air d'un enfant riche qui attend ses parents.
Le chien était un petit épagneul tout noir, ayant une tâche de feu sur le front, sur les quatre pattes et au bout
140 de la queue ; son poil était soyeux et ses oreilles si longues qu'elles balayaient la terre.
Il était déjà nuit que Camille et son chîen en étaient encore à se regarder. Un roulement de tambour leur fit lever la tête à tous les deux.
C'était la retraite. 145
Camille se souvint qu'il lui fallait sortir du jardin à ce signal. Il se leva, prit son chien sous son bras, son livre et la lettre de son cousin, et se dirigea vers la grille qui donne en face de la rue Castiglione.
— Bah ! se disait-il en marchant, dans mon abandon je 150 suis encore plus heureux que Robinson Crusoé : il n'y avait rien dans son île déserte, ici il y a de tout.
Il descendit la rue de la Paix; en regardant d'un œil émerveillé les boutiques scintillantes de lumières qui se trouvaient sur son passage, il ne put retenir un cri deiss surprise :
— Si l'île déserte de Robinson avait été aussi bien garnie, on n'aurait pas fait un si gros volume de ses infortunes. . . . Mais j'oublie que j'ai faim, moi ; je n'ai rien mangé que mon petit pain et deux poires aujourd'hui. ^^^
Et continuant de marcher au hasard, il aperçut la boutique d'un boulanger.
— On me donnera bien un morceau de pain ici, pensat-il. Et il entra.
Une jeune fille était assise au comptoir. 165
— Mademoiselle, demanda timidement Camille, voudriez- vous me donner un morceau de pain?
— Avec plaisir, mon petit monsieur, dit la jeune fille en se levant avec empressement. . . . Pour combien ?
— Pour combien? Ce que vous voulez, mademoiselle, 170 répondit Camille.
— Dame ! ça m'est égal ! répliqua la jeune fille. En voulez-vous pour deux sous ? pour trois sous ? parlez !
— Est-ce que vous allez me fe faire payer? dit l'enfant avec une candeur comique. ^75
— Croyez-vous que nous le donnons pour rien ?
6o ELEMENTARY FRENCH READER
— Amanda! cria du fond de la boutique une grosse femme occupée à écrire, veux-tu bien ne pas t'amuser à causer ainsi avec les pratiques au lieu de les servir tout
j8o de suite ! Coupe-lui pour deux sous de pain, à cet enfant ! S'il n'en a pas assez, coupe-lui-en pour quatre. La jeune fille obéit.
— En voici pour deux sous, dit-elle à Camille.
Et, lui présentant d'une main le morceau de pain coupé, i8s elle lui tendit l'autre, pour en recevoir le prix.
Camille fouilla dans sa poche, et devint tout rouge en ne retirant qu'un sou. C'était tout ce qu'il possédait.
— Je n'ai que ça ! dit-il tout tremblant et les yeux fixés sur le morceau de pain, qu'il craignait de voir couper en
190 deux.
— Chut ! et prenez vite ! dit l'aimable jeûne fille en lui donnant le morceau entier.
Et, jetant un regard craintif au fond de la boutique, elle laissa tomber le sou de Camille dans le tiroir, où il résonna 19s au milieu de la monnaie qui y était entassée.
Le pauvre enfant remercia la jeune fille, s'empressa d'aller s'asseoir avec son chien à côté de la boutique, et se mit à dévorer à belles dents.
n y avait déjà quelques instants que Camille mangeait
200 avec une avidité peu ordinaire, lorsqu'il remarqua que son
chien le regardait d'un air d'intelligence. A chaque bouchée
que l'enfant portait à sa bouche, l'intéressant animal se
levait, remuait la queue ; puis voyant qu'il n'y avait rien
pour lui, il se rasseyait, passait sa langue sur ses lèvres,
20s et prenait une mine si triste, si triste, que Camille s'écria
tout ému :
— Pauvre bête ! elle a faim. Je n'en ai pas de trop pour
LE PETIT ROBINSON DE PARIS 6l
moi; mais n'importe! partageons. J'ai trop souffert aujourd'hui pour ne pas avoir pitié de lui.
Après cela Camille ne porta plus im seul morceau à sa 210 bouche sans en avoir donné à son chien.
— Je voudrais bien savoir ton nom, mon pauvre ami ! disait Camille en parlant à son chien comme si celui-ci pouvait le comprendre.
En ce moment un monsieur passa devant Camille en sif- 21s fiant un grand lévrier et l'appelant du nom de Fox. . . . Notre épagneul fit im bond comme pour courir vers le monsieur; puis il revint aussitôt se coucher aux pieds de Camille, en faisant entendre un petit grognement joyeux.
— Ah ! tu t'appelle Fox? dit Camille. 220 Le chien remua la queue en signe d'assentiment.
— Eh bien. Fox, nous avons soupe, n'est-ce pas? mais nous n'avons pas bu, et j'ai bien soif. ... Et toi, as-tu soif?
Comme si le chien eût compris il se mit à marcher vers 225 une rue voisine, regardant à chaque pas si Tenfant le suivait. . . . Fox conduisit ainsi son maître jusque dans un carrefour au milieu duquel s'élevait une belle fontaine, d'où une eau limpide jaillissait de deux robinets. Le chien alla boire dans le bassin, et Camille à l'un des robi- 230 nets.
— Merci, dit Camille, je t'ai donné du pain, tu m'as donné de l'eau, nous sommes quittes. Maintenant nous allons chercher un endroit pour dormir.
Et, prenant son chien sous son bras, il s'éloigna. 23s
— Enfin, reprit-il tout en marchant, me voilà au moins mille fois plus embarrassé que Robinson Crusoé. Où donc aller coucher? . . . Si je trouvais une maison abandonnée, comme moi ! ça me conviendrait, et à Fox aussi ; n'est-il pas vrai, mon chien? 240
Camille en était là de ses réflexions, lorsqu'un lampion qui brûlait au milieu de la rue attira ses regards. Il aperçut à sa droite deux maisons en construction, et un échafaudage devant lequel un autre lampion brûlait.
245 — Juste! se dit-il, voici deux maisons sans portes ni
fenêtres, et probablement sans locataires. Personne
à qui parler. . . . Alors on ne me refusera pas. . . .
Entrons. ... •
Mais il se trompait, le pauvre enfant ; car, à peine eut-
250 il fait deux pas sous l'échafaudage, qu'une voix enrouée cria:
— Qui va là? . . .
Les forces manquèrent à Camille.
— Encore quelqu'un pour me chasser ! se dit-il en rete- 355 nant son chien.
Fox répondit par un grognement prolongé.
— Il y a donc quelqu'un ici? cria la grosse voix.
Et en même temps Camille vit venir à lui un invalide décoré d'une jambe de bois et s'appuyant sur une canne. 260 — C'est toi, méchant gamin, qui fais tout ce bruit? dit l'invalide.
— Il me semble que je ne fais pas beaucoup de bruit, répondit tristement Camille.
— Si ce n'est pas toi qui as troublé mon sommeil, c'est 265 ton chien. ... On ne peut dormir une heure tranquille
dans la rue Louis-le-Grand !
— Vous dormiez? vous êtes bien heureux! dit Camille toujours sur le même ton.
— Je dors, je dors! répéta l'invalide, tu vois bien que 270 je ne dors pas. ... Si j'avais un chien comme le tien, il
veillerait pour moi, et je pourrais dormir; mais les ser-
gents de ville Font empoisonné vendredi dernier, mon pauvre Aust'erlitz ! . . . C'était mon ami, mon seul ami. Nous nous étions rencontrés tous deux à la bataille d'Austerlitz, où nous fûmes blessés tous deux. . . . Veux- 275 tu me vendre ton chien? ou plutôt me le donner? car s'il fallait te le payer, ça me serait un peu difficile, vu que je n'ai pas le sou en ce moment. . . . Laisse-le-moi, ça me fera plaisir ... je l'appellerai Austerlitz. ... Eh bien, qu'en dis-tu ? 280
— Ecoutez, monsieur l'invalide, je vais vous faire une petite proposition: ce chien n'est pas à moi; je ne puis donc ni le donner ni le vendre; mais si vous voulez me permettre de me coucher avec lui auprès de vous, nous vous garderons tous les deux. 285
— Ça va, mon garçon, ça va. Entre, la chambre à coucher est fraîche: quatre murs pour tapisseries, et le ciel pour plafond. . . . As-tu faim? as-tu soif? . . .
— Hélas! dit Camille honteux de sa misère, depuis ce matin je n'ai mangé qu'un morceau de pain. 290
— Pauvre enfant ! tiens, voilà un peu de veau froid que m'a donné une charmante petite demoiselle qui demeure à côté ; voici un morceau de pain. ... A propos, je parle comme une vieille pie, sans m'înformer comment il se fait que, gentil et propre comme tu l'es, tu te trouves dans 295 les rues de Paris, mourant de faim et sans doute abandonné.
— Je ne puis vous conter ça, monsieur l'invalide, répondît Camille, c'est trop vilain.
— Tu as fait quelque chose de vilain, s'écria le père la 300 Tuile.
— Ce n'est pas moi, monsieur l'invalide, c'est mon grand cousin ; . . . c'est pourquoi je ne puis pas dire du mal de mon grand cousin.
SOS — Ton histoire n'est pas très claire, mon garçon, mais tu as sommeil ; ainsi, bonne nuit. . . . Fais bonne garde, Austerlitz! . . . Bonsoir.
Disant ees mots, Tinvalide se retira derrière une petite tente de toile assez ingénieusement arrangée sur les poutres 310 de la maison en construction. Camille s'étendit sur ime botte de foin, et Fox se coucha à ses pieds.
Un moment après, le pauvre enfant, plongé dans un doux sommeil, avait oublié tous ses chagrins.
Au point du jour, Camille fut réveillé en sursaut par son 315 chien, qui aboyait avec force, en regardant d'un air moitié menaçant, moitié craintif, une armée de maçons envahissant la partie de la maison où reposaient son nouveau maître et le vieil invalide.
— Eh ! l'invalide ... le père la Tuile ! cria un des ma- 320 çons, quels sont donc ces nouveaux locataires qui n'attendent pas qu'une maison soit finie pour l'habiter?
— Eh bien, quoi? dit le père la Tuile, soulevant la toile de sa tente et jetant les yeux sur Camille, qui se blottissait honteux. sous sa botte de foin. Ces nouveaux
325 locataires, c'est moi qui leur ai donné l'hospitalité. . . . Où est le mal, après tout?
— Il n'y a pas de mal, répliqua un des maçons, mais j'ose dire, le père la Tuile, qu'au lieu d'accorder l'hospitalité à ce gamin, vous auriez mieux fait de le conduire chez ses
330 parents, qui doivent être inquiets.
— Je n'ai pas de parents, monsieur le maçon ! dit Camille en se levant et secouant ses cheveux.
— Ni père ni mère ? reprit le maître maçon.
— Je n'avais qu'un oncle, il est mort! dit Camille en 335 essuyant une larme.
— Ni père ni mère ! répétèrent tous les maçons, entourant le petit abandonné.
— Et tu ne sais où aller coucher ?
— Et où demeurait ton oncle ?
— Et que faisait ton oncle ? 340
— Et il ne t'a rien laissé, ton oncle ?
Après ce déluge de questions, Camille répondit :
— Je suis de Bordeaux ... et arrivé à Paris d'hier matin seulement. . . . Une heure après, j'étais un pauvre enfant abandonné, un autre Robinson: voilà mon his-345 toire.
— Abandonné? . . . Par qui? . . . demandèrent tous les maçons à la fois.
— Je ne puis vous le dire, messieurs, ce serait un déshonneur pour le coupable ; quand on le rencontrerait dans la 35© rue, on lui jetterait la pierre. . . .
— Que devons-nous en penser? se demandaient ces hommes entre eux. - Cet enfant ne sait sans doute où aller déjeuner ce matin !
— C'est vrai, dit Camille. 3SS
— Quant au déjeuner, camarades, dit un des ouvriers, nous lui donnerons chacun une petite part du nôtre, et ça lui fera un déjeuner. . . .
— Messieurs, leur dit Camille, voulez-vous m'apprendre votre état? 360
• — Pauvre enfant, tu es trop faible, lui répondit un des ouvriers.
— Pourtant il faut que je vive ! . . . Apprenez-moi ce que vous savez, et je vous apprendrai ce que je sais.
— Et que sais-tu ? 36s
— Je sais ... je sais jouer du violon.
— Merci, je n'en use pas.
— Je sais écrire.
— Il me faudrait d'abord pouvoir lire.
370 — Eh bien, je vous apprendrai à lire, et vous m'enseignerez à tailler la pierre. '".
— Ça va! dit Touvrier.
— Une idée, camarades! dit un autre des maçons; le petit est trop faible pour apprendre Tétat de maçon; et
375 comme plusieurs d'entre nous ne savent pas lire, l'enfant
nous donnera des leçons aux heures des repas ; pour cela
nous lui fourniront la nourriture et l'invalide le logis.
De cette façon, le petit saura où manger et où coucher.
Ainsi, à l'heure du déjeuner, le petit maître d'école
380 donna la première leçon dans son livre de Robinson.
Mais une chose à laquelle Camille n'avait pas songé, c'est qu'im jour la maison, s'achèverait, et que les jeunes
ouvriers partiraient Hélas! ce jour vint. C'était
xm beau dimanche du mois d'août; le soleil s'était levé 385 superbe et brillant. Camille fut très étonné de voir arriver ses dix grands élèves.
— Bonjour, notre petit maître d'école, dirent-ils en secouant amicalement, chacun à son tour, la main de l'enfant.
— Est-ce que vous voulez une leçon aujourd'hui? leur 390 demanda Camille, ouvrant déjà son livre.
— Non, nous venons te faire nos adieux. Mais nous voulons passer la dernière journée ensemble. . . .
Et voilà Camille parti, en compagnie des dix jeunes ouvriers. . . . Après une journée passée avec ses nouveaux 395 amis, Camille les quitta pour revenir à la rue Louis-le- Grand. Avant de se séparer le plus âgé des maçons dit :
— Allons, camarades, la main au gousset, une collecte pour le maître d'école.
Aussitôt chaque ouvrier, tirant de sa poche une pièce
de vingt sous, la mît dans la main de Camille. . . . Alors 400 notre petit garçon, les larmes aux yeux, les vit partir. Puis, mettant Targent dans sa poche, il reprit, la tête basse, le cœur gros, le chemin de Paris.
En traversant une contre-allée, non loin des Champs- Elysées Camille entendit des gémissements. Il aperçut 405 xm vieillard étendu par terre. . . . Emporté par son cœur, Camille s'élança vers le vieillard.
— Seriez-vous tombé, mon ami? dit-il, vous seriez-vous fait mal?
— Hélas ! je suis aveugle, répondit le vieillard. 410
— Et vous ne pouvez retrouver votre chemin?
— Je suis aveugle ! répéta le vieillard. . . .
— Demeurez- vous bien loin? demanda Camille. . . .
— Hélas! mon enfant, car à la douceur de votre voix
je devine que vous êtes jeune, ce n'est pas ce qui m'oc-4is cupe le plus. . . .
— Vous n'êtes pas venu tout seul ici?
— J'y suis venu avec mon chien, qui me guidait tous les jours ; mais, hélas ! on l'a empoisonné ... il est mort . . . ici . . . mon pauvre Médor ! 420
— Voulez-vous que je vous conduise à un fiacre qui vous mènera chez vous ?
— Chez moi ! . . . non, non, ... je ne veux pas y aller, dit le vieillard d'un ton désolé, ma pauvre femme
. . et ma fille ! . . . Après la mort de mon chien, con- 42s tinua-t-il, j'ai voulu marcher seul, je suis tombé ici, et je ne puis plus me servir de mon bras. . . . Sans cela, avec mon violon, j'aurais gagné de quoi rentrer chez moi ... et peut-être de quoi payer mon loyer, ou du moins faire attendre mon propriétaire. 430
— Avec votre violon ? demanda Camille.
— Oui, mon enfant.
— Faut-il être bien habile pour gagner de l'argent en jouant du violon?
435 — Dame ! mon cher monsieur, je ne sais qu'un air, dont je manque la plupart des notes; je le joue depuis trente ans. Avec ça, un peu de couture que fait ma fenmie, et quelques herbes que vend ma fille (je ne parle pas de mon fils qui est maçon, et qui boit le dimanche ce qu'il a gagné
440 la semaine), nous vivons pauvrement, mais enfin nous vivons. . . .
— Eh bien, je vais vous gagner de quoi payer votre loyer, puisque vous dites qu'avec votre violon on gagne de l'argent. ... Où faut-il nous mettre ?
445 — Devant un café, si vous pouvez, mon petit ami.
— En voici un, le Café des Ambassadeurs.
— Choisissez une table où il y ait des enfants . . . faites asseoir votre chien par terre, mettez cette sébile devant lui, et commencez. . . .
450 Camille joua si bien que la recette fut très bonne. Chacun admirait la bonne grâce, la propreté du petit joueur de violon, chacim apportait son offrande avec un compliment ou un encouragement ... A la fin Camille, cessant de jouer, dit au vieillard :
455 — Il n'y a plus personne.
— Eh bien, comptons l'argent, dit l'aveugle, et partageons, vous avez bien gagné votre part.
— Partageons! répondit Camille, non certes, mon brave aveugle; je n'ai joué que pour vous obliger.
460 J'ai dix francs, moi . . . vous le savez bien ... je suis riche. . . .
L'aveugle sourit en prenant la recette des mains de l'enfant.
En ce moment une jeune fille s'approcha en laissant échapper une exclamation de surprise. . . . C'était la 46s fille de Taveugle.
— Oh, mon père, que vous nous avez donné d'inquiétude, dit-elle, voilà bientôt minuit!
— Que veux-tu, Marie! répondit l'aveugle, j'ai perdu mon chien, je me suis foulé le bras, et, sans ce petit ange47o que Dieu a mis sur mon chemin, qui sait quand tu m'aurais revu ! Assieds- toi là, ma fille, et compte la recette.
— J'espère qu'elle sera forte, dit Marie, car le propriétaire est furieux- Il dit que^ si nous n'avons pas payé la somme entière demain avant midi, il nous mettra à la 47s porte, et retiendra tout. . . . Nous comptions sur la paye de mon frère ... ah 1 bien, oui! il n'est pas seulement rentré, à l'heure qu'il est !.. . Voici toutes les piles faites ;
il y a vingt sous dans chaque pile, c'est facile à compter : il y a dix-sept francs et il nous en faut vingt-six! Nous 480 sommes perdus.
Camille, vivement ému de son désespoir, tira de sa poche ses dix francs, et les posa au milieu des sous.
— Et dix font vingt-sept ! dit-il.
— Vos dix francs! dit l'aveugle, ému jusqu'aux larmes, 485 je n'en veux pas; gardez-les . . . Marie, rends ces dix francs à ce généreux ami, c'est toute sa fortune.
— Puisqu'il vous faut vingt-six francs pour payer votre loyer, dit Camille, et que je n'en ai gagné que dix-sept,
il est bien juste que je vous donne le reste. ... Je veux 490 que vous preniez mes dix francs. Mon pauvre oncle disait que les hommes étaient faits pour s'entre'aider les uns les autres. Je ne suis pas un homme ; mais enfin si je vous oblige aujourd'hui, vous m'obligerez demain à votre tour.
495 — Prenez les dix francs de cet enfant, bon vieillard! dit un gros monsieur qui, depuis un moment, assis à xme table voisine, écoutait le débat entre Taveugle et Camille, prenez . . . soyez tranquille, je me charge de les lui rendre. Mais il se fait tard, je ne puis m'arrêter plus longtemps
soo à causer avec vous ; demain, je l'espère, nous nous reverrons.
Alors appelant son cocher il lui dit de conduire Camille et Taveugle chacun chez eux et de remarquer leur maison afin de Ty conduire demain.
SOS — A demain, mes amis, dit-il, je m'en retournerai à pied.
Camille avait trouvé Faction du gros monsieur toute simple. Il monta en voiture et cria à son tour :
— A demain, monsieur !
Sio Et la voiture partit au galop.
Camille avait dormi sur la paille comme on pourrait dormir dans un lit. A son réveil il trouva près de lui le gros homme et Tinvalide qui causait à voix basse.
— Ainsi, pauvre enfant, dit le gros homme à Camille, SIS tu as été abandonné, et un scrupule t'empêche dénommer le monstre qui s'est conduit ainsi à ton égard ! D'abord voici les dix francs que je te dois. . . . Maintenant écoute : je possède un terrain clos de murs, près de Beaujon, au bout des Champs-Elysées; et, comme il y a un tas de
520 planches, de pieux, de vieux outils de jardinage, et de beaux arbres fruitiers, c'çst un appât pour les maraudeurs. Je voudrais donc établir dans ce terrain un gardien, lequel, au moyen d'un petit cor de chasse que je lui remettrais, donnerait l'éveil au poste voisin. Tu n'aurais pas peur ?
S2S — Peur de quoi? demanda Camille; des voleurs? Je
n'ai que mes dix francs et je les cacherai bien soigneusement.
— Alors veux-tu me suivre? dit M. Raimond.
— C'est dît, Aonsieur, je garderai votre terrain. . . . Je suis à vos ordres ; allons Fox. ... Ah ! et mon livre 530 que j'oubliais !
— Quel est ce livre? demanda M. Raimond en montant en voiture avec le petit garçon.
— C'est l'histoire de Robinson Crusoé, répondit Camille gravement; figurez- vous un pauvre matelot naufragé, 535 moins embarrassé, le premier jour, sur son rocher, que moi au milieu d'une grande ville.
— Mais pas le second jour, répliqua M. Raimond.
— Non, c'est vrai, monsieur ; mais parce que j'ai appris qu'à Paris il fallait travailler pour vivre. 540
La voiture s'arrêta devant un enclos d'un vieux mur.
M. Raimond descendît de voiture, ouvrît une porte basse, et introduisit Camille, suivi de Fox, dans un terrain immense formant \m carré parfait. Les trois quarts de cet enclos étaient en friche, et couvert seulement de 545 mauvaises herbes et de chardons ; le reste était planté de grands arbres fruitiers étalant leurs branches couvertes de feuilles et de fruits. Dans un coin il y avait un amas de vieilles planches, de pieux, d'outils rouilles, et de pierres. Le mur était par intervalles dégradé et en ruine ; S5o on y voyait même les traces qu'y avaient laissées des voleurs.
— Voilà ton champ et ton verger, dit M. Raimond à Camille, aie soin surtout que les voleurs te laissent des fruits aux arbres ! 555
— Vous me donnez tout ça ? dit Camille émerveillé.
— Je ne te donne rien, mais je te permets de jouir de tout.
— C'est alors que je suis comme Robinson dans son île 560 déserte.
— Absolument.
— Et maintenant, monsieur, comment vous remercier de tant de bontés?
— En veillant à ce que personne ne vienne la nuit dégra- 565 der les murs ou piller mes fruits. . . .
— Je comprends parfaitement ; et si vous le permettez, monsieur, je vais tout de suite me mettre à l'ouvrage pour me construire une maison avant le coucher du soleil.
— Je suis fâché de ne pouvoir t'aider, mais je suis obligé 570 de partir aujourd'hui pour un voyage d'un ou deux mois.
Heureusement qu'il fait chaud, et que tu auras le temps, avant l'hiver, de construire ta cabane. . . . Du reste tu seras moins malheureux ici que dans la rue et mieux abrité que dans ta maison en construction. . . . Il y a un charpen- 575 tier à côté ; je vais te recommander à lui pour les outils dont tu pourras avoir besoin. . . .
— Merci, monsieur, merci ! s'écria Camille, que vous me rendez heureux ! . . .
— Tu es donc content? demanda M. Raimond. Adieu 580 nouveau Robinscm, adieu !
Camille accompagna le bon propriétaire jusqu'à sa voiture. ... En rentrant dans l'enclos, il jeta les yeux sur ce vaste terrain qui s'étendait autour de lui et s'écria :
— Me voici donc aussi dans mon île déserte, à l'excep- 585 tion que l'île de Robinson était entourée d'eau, et que la
mienne l'est de pierres. . . .
Toutefois, cette solitude, à laquelle il n'était pas habitué, l'attristait un peu. Il se rapprocha de son chien et se mit à le caresser et à lui parler ; puis le soleil, qui descendait
à rhorizon, Payant fait songer à se préparer un abri pour 590 la nuit, il se dirigea vers les planches, et se mit à l'ouvrage.
Il choisit le coin du mur indiqué par M. Raimond, et commença à se faire un plancher en étendant des planches d'égale dimension les unes à côté des autres; puis il essaya d'en fixer debout, pour former les deux parois de la 595 cabane ; mais c'était là le plus difficile : il ne put jamais y parvenir.
— Allons, la nuit porte conseil, se dit-il, soupons et résignons-nous à passer la nuit à la belle étoile.
Camille se réveilla un peu moulu; il se leva, donna à 600 manger à son chien, et, ayant toute ime journée devant lui, il songea à disposer un logement un peu plus commode pour la nuit prochaine.
— Ces planches n'iront jamais, se disait-il ; j'ai là des pierres, mais il me faudrait de la chaux : où en trouver ? 605
Comme il s'en allait pensif, dans le voisinage de l'enclos, puiser de l'eau, il rencontra une troupe de maçons qui se rendaient à l'ouvrage. Il les suivit dans l'intention de leur demander conseil et il arriva en même temps qu'eux devant l'hôtel du jardin Beaujon, que ces maçons ré- 610 paraient.
— Monsieur, dit-il en s'adressant au plus jeune, voudriezvous me rendre un petit service, je vous prie ? . . . J'ai une maison à bâtir dans ce terrain, là, vis-à-vis ... et,
si c'était un effet de votre bonté ... 615
— De la bâtir ? acheva le plus jeune des maçons. ... Je te donnerais un grand coup de pied plutôt.
Et il s'avança vers Camille avec le geste requis pour effectuer sa menace. Mais au moment où il allait lever la jambe, une jeune fille lui tapa sur l'épaule. 620
— Tu n'as pas honte, frère, lui dit-elle, de vouleir battre un enfant !
— Tiens ! c'est mademoiselle Marie ! . . . Bonjour, mademoiselle Marie ! dirent les maçons en saluant la jeune
62s fille.
— Eh bien, quel est-il donc, cet enfant, répliqua brusquement le frère de Marie.
— Ce qu'il est ! répondit Marie avec exaltation et saisissant la main de Camille, ce qu'il est, je ne le sais pas ;
630 mais je vais vous dire ce qu'il a fait, messieurs !
Et, avec l'accent de la reconnaissance, Marie raconta le service rendu à son père par Camille. . . . Quand Marie en vint aux dix francs donnés si généreusement par Camille pour compléter la somme dont l'aveugle avait besoin, ce
63s fut un enthousiasme unanime.
— Bravo ! bravo ! touche là, mon petit, pardon de t'avoir humilié ; tu es un brave et digne enfant.
Et toutes ces mains nerveuses et rudes se tendirent vers Camille, qui pressa successivement chacime d'elles 640 de sa petite main blanche et délicate. . . .
— Enfant, dit le plus âgé des maçons, tu demeures dans le terrain du père Raimond, n'est-ce pas? Eh bien, va t'y promener tranquillement, en long et en large, les mains dans les poches et la canne à la main, comme on dit. . . .
64s Après notre journée, il reste encore trois heures de jour . . . nous sommes vingt, et le diable sera bien malin si, à l'heure de te coucher, ta maison n'est pas prête. . . . Tu as obligé un aveugle qui est le père d'un camarade, tu as joué du violon pour lui, tu lui as donné tout l'argent que
650 tu possédais ... tu es un brave enfant ; nous travaillerons tous pour toi. A ce soir, et compte sur tes amis !"
Dès que le soleil fut couché, les vingt maçons arrivèrent dans le terrain de M. Raimond, les uns truelle en main, les
autres portant sur la tête des auges de chaux vive, tout ce qu'il fallait pour bâtir. Camille leur montra le coin 655 qu'il avait choisi, et ils se mirent à l'ouvrage . . . Après avoir achevé les deux murs qui complétaient la cabane, ils placèrent les planches en forme de toit, et les couvrirent de briques.
— Demain nous te perfectionnerons cela, dirent-ils à 660 Camille. Nous t'apporterons une porte, une paillasse, une table, une chaise et une couverture.
— Oh ! messieurs, que vous êtes bons pour moi !
— Tu le mérites bien, lui répondirent ces hommes en souhaitant le bonsoir à Camille. ^^s
Celui-ci entra pour la première fois dans sa petite maison, et, se mettant à genoux, il pria Dieu.
Du coin obscur où Camille était agenouillé, il distingua deux ombres ; c'étaient deux hommes qui se dirigeaient vers l'endroit où étaient situés les arbres fruitiers. Le 670 premier sentiment de Camille fut la peur. Il se rappela qu'il avait un cor de chasse ; il en tira trois sons aigus et prolongés et attendit l'événement.
Les voleurs, effrayés, s'enfuirent aussitôt vers la partie du mur qui était dégradée. Un moment après, Camille 67s entendit les pas d'une patrouille, puis les cris de Qui vive? . . . qui vive?
Les mêmes voix crièrent bientôt : ''Nous le tenons !"
Alors Camille sortit de l'enclos, et vit, arrêté non loin de là, un groupe de gardes nationaux entourant deux hommes 680 de mauvaise mine. Il s'approcha davantage ... et attira bientôt l'attention du caporal qui commandait la patrouille ; il interrogea Camille.
— D'abord, répondit Camille, c'est moi qui ai sonné du cor.
68s — Quoi! serais-tu cet enfant dont mon oncle Raimond m'a raconté Thistoire ? demanda le caporal.
— Oui, monsieur. . . . Du reste, ces dix francs m'ont joliment profité. . . . Voulez-vous voir ma maison ? . . .
— C'est là que tu couches ? dirent-ils tous à la vue 690 de ces quatre murs nus et de l'herbe qui jonchait le
plancher.
— Oui, dit l'enfant avec joie. ... Il y a un mois je me serais trouvé bien malheureux de n'avoir pas d'autre logement que celui-ci . . . mais aujourd'hui . . . après la
695 crainte que j'ai eue de passer la nuit dans la rue ... je remercie Dieu d'avoir un réduit où coucher.
— Messieurs, dit le caporal attendri, il faut faire quelque chose pour cet enfant. . . . Que sais-tu faire ? . . . sais-tu bien lire, bien écrire ?
700 — Oui, répondit Camille.
Ecoute, je suis imprimeur, et j'ai un de mes correcteurs qui a besoin d'un apprenti. Viens demain, quand il fera jour, à cette adresse, et tu auras de l'ouvrage. En attendant, accepte ces vingt francs que nous t'offrons ; prends-
70s les comme un prêt ; tu me les rendras plus tard. '
— Comme cela, je veux bien, dit Camille ; mais je vous les rendrai, je vous en avertis.
Les gardes nationaux se retirèrent en saluant Camille du regard et de la main.
710 Camille était levé de bonne heure; l'espoir d'être employé dans une imprimerie lui avait trotté par la tête toute la nuit, et l'avait empêché de dormir. Après avoir déjeuné, il sortit* du terrain en compagnie de Fox. A quelques pas, il rencontra le caporal qui avait quitté
715 son poste et se disposait à monter dans im fiacre.
— Tu arrives à propos, dit-il à Camille, monte, je vais te conduire et t'installer. ...
Au bout d'un quart d'heure, Camille se trouva au milieu d'un atelier d'imprimerie.
— Monsieur Germain, dit l'imprimeur, présentant Ca-720 mille à un vieux monsieur sur les yeux duquel tombait un abat-jour vert qui lui cachait la moitié du visage, voici un jeune enfant qui vous tiendra la copie ; vous me direz s'il est en état de faire cette besogne.
— Vous le saurez avant une heure, répondit M. Germain. 72s Allons, petit, viens ici, ajouta-t-il. . . . Suis-moi sur ce manuscrit. Il faut être attentif, et m'arrêter si tu t'aperçois de quelque omission. As-tu compris?
— Parfaitement, monsieur.
Camille fut si docile, si prévenant pour M. Germain, 730 qu'avant la fin de la journée ils étaient une paire d'amis. Camille lui avait raconté ses aventures, et le vieux correcteur lui avait offert de le prendre en pension chez lui.
— Mais c'est que j'ai bien peu d'argent pour payer ma 73s pension, répondit Camille.
— Tu peux espérer de gagner trente sous par jour. . . . Or, trente sous par jour font neuf francs par semaine ; tu donneras à ma femme vingt sous par jour, et tu auras le déjeuner et le dîner; cet arrangement te convient-il? 740
— Je le crois bien, monsieur, dit Camille ému, je le crois bien!
Ainsi que l'avait promis le vieux correcteur, le même jour Camille fut reçu dans l'imprimerie du neveu de M. Raimond, à raison de trente sous par jour. M. Germain 745 le présenta à sa femme ; l'excellente dame ne savait à qui donner le plus de soins, à l'enfant ou à Fox.
A l'approche de la nuit, Camille prit congé de ses nou-
veaux protecteurs ; le cœur gai, et suivi de Fox, il arpenta 750 d'un pied léger les longues allées des Champs-Elysées.
Comme il approchait de sa demeure, il rencontra Marie, qui semblait guetter son retour. Elle tenait à la main un mouchoir plié en cravate.
— Voulez-vous me permettre de vous bander les yeux, lui 755 dit-elle.
— Est-ce que nous allons jouer à colin-maillard, Marie? demanda Camille.
Sans autre explication, la jeune fille attacha le bandeau et, prenant Tenfant par la main, elle l'entraîna en courant.
760 Camille, les yeux bandés, et toujours guidé par Marie, ne tarda pas à se trouver dans son enclos; il commença à distinguer des rires étouffés, des chuchotements, et comme un piétinement de plusieurs personnes qui marchaient avec précaution ; bientôt il sentit sous ses pieds le plancher de
76s sa cabane ... et le bandeau tomba. ... Il jeta les yeux autour de lui ; jugez de son étonnement : les murs de sa chambre étaient recouverts d'un joli papier jaune à fleurs bleues ; ce n'était plus une grande pièce carrée sans porte ni fenêtre, et dépourvue de meubles, mais une jolie chambre
770 bien close, dans laquelle rien ne manquait : d'un côté, un lit de fer, garni d'un matelas, d'un traversin et d'une couverture; de l'autre côté, une jolie armoire de noyer entr'ouverte et laissant voir du linge sur ses rayons ; au pied du lit, un petit buffet fermé, d'où s'échappait un fumet qui
775 prouvait que ce meuble ne devait pas être le moins utile.
Ajoutez encore une table, deux chaises de paille, et vous
comprendrez ce qui, dans ce moment, causait la surprise de
Camille. . . .
Un éclat de rire bruyant lui prouva bientôt qu'il ne rê-
vait pas : alors seulement il aperçut ceux qui Tentouraient. 780 C'étaient les maçons, compagnons du fils de Taveugle, et Taveugle lui-même ; puis un groupe de messieurs qu'il ne reconnut pas d'abord, et au milieu d'eux son patron.
— Eh bien, que dis- tu de tout cela? demanda ce dernier en s'avançant vers Camille. . . . Penses-tu que les dix 78s francs donnés à ce brave aveugle t'aient suffisamment profité. . . . Regarde, tout ceci t'appartient ; ce sont ces messieurs qui te les donnent. Mais tu ne reconnais donc pas ces messieurs? . . . C'est la patrouille de cette nuit. . . . Voilà de la vaisselle, du linge, deux paires de draps, 790 une douzaine de serviettes à ton usage. . . . Maintenant, adieu, mon garçon ; et demain à l'ouvrage. . . .
L'imprimeur et sa compagnie, se retirèrent, et Marie, qui n'attendait que ce moment pour ouvrir le buffet, fit tourner la clef dans la serrure: la porte ouverte laissa 795 voir un pâté énorme, une dinde rôtie, et deux pains de quatre livres.
Camille invita ses amis à souper avec lui. Comme il n'y avait que deux chaises, Marie s'écria :
— La soirée est belle, portons la table dehors, et soupons 800 en plein air.
La proposition de Marie fut reçue avec enthousiasme et les maçons exécutèrent ses ordres tout de suite. ... A dix heures on se sépara. Camille rentra seul dans sa chambre. . . . Pour la première fois, depuis qu'il était à 805 Paris, Camille se coucha dans un lit.
— Que c'est bon ! se disait-il, que c'est bon ! . . . Il faut avoir été privé d'un lit, comme je l'ai été pendant si longtemps, pour bien comprendre cette jouissance! . . . Et bientôt le lit aidant, Camille dormit d'un profond 810 sommeil.
8o ELEMENTARY FRENCH READER
QUBSTIONNAIR£
I. Quel est le titre de cette histoire? 2. Qui descendaient d'une diligence? 3. Quel jour du mois était-ce? 4. D'où venaient-ils? 5. Que disait Tenfant? 6. Où allaient-ils?
7. De quoi Tenfant se souvient-il? 8. A quel moment arrivèrent-ils aux Tuileries? 9. Où Gustave conduisit-il son cousin? 10. Où le fit-il asseoir? 11. Racontez la conversation des deux cousins.
I. Quand le petit Camille se réveilla- t-il? 2. Qu'entendit-il? 3. Quelle heure était-il? 4. Comment ouvrit-il les yeux? 5. Que se dit-il? 6. Que se rappela-t-il ? 7. Lorsque Camille n'aperçut pas Gustave, que dit-il? 8. Combien de temps attendit-il son cousin? 9. Répétez ce qu'il se dit lorsque Gustave ne paraît pas. 10. Que ramassa- t-il? 11. Que trouva-t-il dans son livre? 12. Donnez un résumé de cette lettre.
I. Que fit Camille après la lecture de cette lettre? 2. Qu'est-ce qu'il ne pouvait pas croire ? 3. Que se disait-il ? 4. Quelle idée le troublait ? 5. Où ne pouvait-il plus rester ? 6. Que fit-il? 7. Qu'est-ce qu'il ne tarda pas à ressentir?
8. Qu'est-ce qui lui échappa de dire? 9. Qu'arriva-t-il lorsqu'il achevait ces mots? 10. Qu'est-ce que se dit Camille?