‹ Éléments carlovingiensChapitre 1 sur 51 · DIGITO LITTERAS · texte numérisé non relu

DIGITO LITTERAS

L'alphabet de Charlemagne , méconnu jusqu'à ce jour, révèle cependant les origines linguistiques nationales ; ses éléments, puisés à l'érudition antique, commandent l'analyse et forcent à remonter vers le berceau des lettres : si le document carlovingien n'était impérieux, nous eussions suivi une marche moins didactique : sacrifiant nos convenances aux obligations imposées par l'autorité du sujet, nous obéissons à son esprit , comme à la logique , en le traitant « ab origine rerum \ »

1 Alcuini Opéra , t. II , p. 451 , col. 2 , vers 25.

Consciencieux interprète d'un monument primordial de haute portée, nous aurions trahi nos devoirs en ne suivant pas la chronologie de Moïse; saisissant la chaîne des âges, Charlemagne ajoute plusieurs anneaux qu'on ne saurait attacher aux systèmes multiples des sophistes modernes.

Le langage du geste précéda et développa l'usage de la parole : seul il faisait comprendre immédiatement les besoins et les sensations. Les articulations vocales n'expriment d'elles-mêmes que la joie , la douleur, la crainte , la colère, le courage, etc. : ce qui n'était point onomatopée exigeait de mutuelles conventions; la pensée dont la parole essayait la transmission, réclamait comme auxiliaires la méditation et l'adoption, filles du temps. Les nombres se manifestent naturellement par la dactylologie, qui se généralisa par les influences primitives du geste. Le langage d'action, tout démonstratif, associé aux inflexions phonétiques, amena les nomenclatures; les signes parlants produisirent seuls la graphie *.

Divers comme les tribus des premiers hommes , parlés longtemps sans être écrits , les idiomes ne laissèrent aucune trace de leur enfance.

Le démotique , le samaritain , le phénicien , simulèrent

1 Voir Pyramides deGyzeh et pierre de Rosette , ci-après p. H , pi. I. Aperçu des Hiéroglyphes par Brown.

De Inscriptione melitensi phœnieio-grœca , quœ nunc Parisiis in bibl . Mazarinea asservatur, auctore Lindberg.

Voir aussi notre page 2 1 .

IAOGRAPHIE. 5

les premiers signes digités dont les patriarches faisaient usage en famille '.

La parole de l'homme n'a mérité le titre de langue, qu'ensuite d'un monument linguistique normal et prépondérant, appelé par sa fixité à servir aux rectifications, à devenir modèle : Abraham, articulant sa reconnaissance envers l'Éternel et faisant adopter l'expression par sa tribu, « consensu hominum, » formula la première langue : antérieurement il n'existait que des jargons plus ou moins versatiles 3 ; la graphie put s'associer à la langue, elle était impuissante à saisir les dialectes, dont la séméiologie seule fut l'auxiliaire : les interprètes du foyer s'appelaient vTtofj.vfipa.zoyp<xyoi , les écrivains de la langue régulière îepoy«fxp«-Eîç \ Moïse, donnant le Pentateuque 5, fixa la première langue sacrée et savante; les langages vulgaires restèrent en possession des signes , puis des notes leur équivalent c.

1 Voir nos pages 15 et 48.

- « Linguas a dialectis sic distinguo , ut differentia linguarum sit a conso- « nantibus , dialectorum a vocalibus. » Voir Glossarium Wachteri , praefatio, x, note k.

5 Court de Gébelin rapporte tout à une langue primitive naturelle qui donne naissance aux dialectes , ceux-ci forment des langues nouvelles (Monde primitif, t. lit, p. 268). Nous ne saurions nous enorgueillir d'avoir marché plus sûrement : l'alphabet de Charlemagne fut notre boussole , elle manquait à nos prédécesseurs.

' De prima Scribendi Origine, p. 418-424.

5 Lex scripta Dei digito. Alcuini Opp., t. II, p. 206, col. 1, vers 2.

s « Notas inventas esse, non a Mecœnate, Aquila liberté, Cicérone, Tirone liberto , Ennio , Pbylargyro aut Persannio , sed ab Hebrœis, circa tempora Danielis prophetœ. » De prima Scribendi, etc. Syll. c.xvm, p. 34etp. 188.

Salomon, plus de raille ans avant J. C, révèle le langage des signes digités :

At&éoxst es swsvpxai âoonvlcov '.

Docet autem nutibus digitorum.

Digito loquitur 2.

La première des langues devenue savante conserve encore dans ses caractères graphiques les marques de son origine digitée; les alphabets de Tyr 3, le punique '', le rabbinique s et même l'hébreu carré 6 ne sont que les imitations des signes digitaux ; la barre transversale de Taleph'est un index oblique, auquel se joint l'iod ou pouce cambré ; le second pouce se plaçait sous l'extrémité de l'index ; le syriaque8, l'arabe ancien9 et le moderne 10 ont la même origine graphique.

La nécessité du concours entre le geste et la parole donna naissance aux notes qui représentaient les signes ; dans l'antique langage des Francs, wot, wode signifiait avxyw, « nécessitas coactio ". »

1 Liber Proverbiorum , versio grseca Septuag. Interpret. KE* <r'.

2 Ibid. Versio vulgata, c. vi, 13.

3 Voir Nouveau traité de Diplomatique, t. I, pi. VII, p. 654 , fig. iv. * Ibid., fig. in.

B Ibid., pi. VIII, p. 671, fig. ii.

c Ibid., fig. i.

' Les noms des lettres primitives sont polysyllabiques , parce que les signes n'ont pas eu de noms tant qu'ils changeaient de valeur.

8 Nouveau traité de Dipl., pi. IX, fig. i, p. 675.

0 Ibid., fig. il. Gupbique , arabe du temps de Mahomet , tout manuel; c'est la chirographie substituée à la dactylologie.

'" Ibid., fig. in.

" Schilteri Glossarium teutonic, t. III, p. 636, c. n. — Belge ou bataVe, nood : la priorité entre le tbéotisque et le latin reste « sub judice. »

LAOGRAPHIE. 7

Les premières lettres furent le simulacre des signes

conventionnels en usage chez les habitants de la Phé-

nicie :

Oot'viita ff-/îp.ara KaiJpo'j '.

Phœnices primi , famse si creditur, ausi Mansuram rudibus vocem signare figuris 2.

Les Hellènes reçurent les signes des Phéniciens :

Katfy.oç

L'alphabet de Cadmus est plus ancien que celui de Moïse 4; dès l'origine, la graphie ressemblait aux jargons, et comme eux les signes phonétiques étaient conventionnels ; ceux qu'employa Moïse reçurent la fixité par la rédaction du Pentateuque.

Les Phéniciens, attirés par l'or qui abondait aux con-

1 Cadmus pater Polydoro , Polydorus Labdaco, Labdacus Laio , Laius OEdipo. Voir Step. Morinus, p. 179 ; Samuel Bochart, Phaleg, p. 499.

2 Lucanus. Phars., lib. III, v. 220.

Les signes simples en raison de leur antiquité ne représentaient d'abord que trois voyelles ; les lettres du même organe , dentales, labiales, liquides et gutturales, n'étaient pas encore différenciées dans tous leurs degrés; les modifications marchaient avec le temps.

5 Cbristodorus , Antbologia, lib. III, tit. i, epigr. 4. Cadmus, le premier, montra aux Grecs les signes des conventions.

Voir Plinius, lib. VII, c. m. Taciti Ann. , lih. XI, c. xiv, tom. I, p. 649-650.

Q. Curtius, lib. IV. — Exercitationes de Lingua primœva, p. 178.

4 Conjectures sur les manuscrits originaux dont Moïse s'est servi , p. 291.

trées septentrionales \ y arrivèrent avant les Phocéens 2. (( Hoc certum Gallos, quamdiu Carthago floruit, non parum habuisse commercii cum Pœnis . . . constat ex Polybio, Livio et Appiano \ »

Ne devant pas nous occuper des époques préhistoriques, prolongées durant le règne exclusif de la mnémonique, il nous suffira de faire remarquer que la complication de la graphie sanscrite et chinoise accuse des temps postérieurs aux signes phéniciens, pris en toute simplicité dans les habitudes contractées au moyen des organes les plus mobiles de l'homme ; d'ailleurs les mêmes principes linguistiques s'appliquent également à la langue mère des Indiens , des Tatars et à celle des Phéniciens, dont le plateau du Caucase fut le berceau commun '.

Les deux modes de fixer la pensée eurent pour chefs reconnus à travers les âges, deux contemporains, Moïse et Cadmus : le livre des livres et la série digitée constituent les premières expressions graphiques de la parole. Les signes cadméens vinrent en aide aux dialectes qui divisaient la Grèce , comme vingt-trois siècles plus tard l'alphabet carolin servit les jargons de la Gaule Belgique :

' Peut-être à cause des nombreuses bouches de grands fleuves ; on voit au riche et excentrique Musée de Copenhague, une espèce de couteau antique, formé par un petit trapèze en fer arrondi et affilé , enchâssé dans une masse d'or, formant poignée; aujourd'hui le Nord abonde en fer, l'or a disparu. C'est ensuite du commerce d'échange établi par les Phéniciens, que l'or et l'argent devinrent métron des valeurs. (Hist. de Provence , t. I, p. 540. )

2 Voir M. de Golbéry, Encycl. de Treuttel, t. XII, p. 199, c. n.

:' Voir Phaleg, Samuele Bocharte auctore, p. 733.

J Voir Affinité des langues celtiques avec le sanscrit, par Ad. Pictet.

LAOGRAPHIE. 9

les premiers comme le second dans l'intérêt public et vulgaire; les lettres, savantes compagnes de l'érudition, propageaient les documents religieux ou classiques auxquels elles étaient exclusivement consacrées.

Les Hébreux ne connaissent pas le mot lettre , ni aucun équivalent; ils emploient toujours nVN(oTH, signe).

Ce ne fut pas sous le nom de lettres que Cadmus porta en Grèce les signes de la Phénicie; Homère n'articule jamais le mot ypxppot, mais bien celui de ari[i.<x ', témoin cet épisode où l'honneur de combattre Hector est confié au guerrier désigné par le scrutin - :

.... Ot Se y.lvipov iTophvoaJTo 3 e/.aoroç... Ex S'ëÔope vSkripoç, Y.vvi-riç, ov <xp -/îdelov aùrot , Mccvtoç' xvjpui; de cpépuyii àv' ô'pAov tknâvrri , Aeî£' èvàe&a tzâaiv àpiax-fieaaiv A^aiwv. Oî S'ov yiyvâta-KOVTeç àicrtvçvoono exaaroç... Tv&> oe vSkfipov C7jp.a iàà>v , yffiriae Se Qupû *.

Homère signale le patron d'un navire comme écrivain mnémonique :

«Êo'prou ze ii.VTiii.utv -aoù èitiawKoç -feu àdaîav s.

La double graphie est distincte chez les Égyptiens : le

1 Syjpzzz ivypi.

- Iliad. lib.VII, v. 175 et suiv.

r' Signis privatis notabant.

4 « Chacun formule son vote , que reçoit le casque d'Agameninon ; un « héraut porte l'heureux choix de la majorité , personne ne reconnaît le sigle « de son nom , Ajax seul déclare qu'il est le sien. »

3 Voir Odyssée, liv. VIII, vers 163. — Un antique scholiaste, récemment

démotique et l'hiéroglyphique correspondent aux tov laov, tov vopov des Grecs ' ; la pierre trigraphique de Rosette2 en fait foi: sa partie intermédiaire montre un texte égyptien vulgaire en signes linéaires dactylologiques 5. Les traités les plus accrédités constatent l1 existence des deux graphies \ Il serait superflu de s'arrêter aux dénominations sous lesquelles on a prétendu classer les écritures démotiques égyptiennes.

Les récentes excavations exécutées par le colonel Vyse dans l'intérieur même des pyramides de Gyzeh, ont amené

édité : « Seholia antiqua in Homcri Odysseam, » éd. Pli. Buttmann , p. 281 , ajoute :

« 'Apx o p.sp.'j-/ip.é-J0î tco'ctou èffriv Iza^rov a£tov o-j ypxp.p.xrsx -/.aloutiv elxos"

« Touto Se Tivë$ nr,p.sioûvTxt izpbç To àyvosïv ypxp.p.xzx T0J5 ^puaç. T-/j yxp « iir/ip:i) oxal Ta bjy.sip.s-jx y.xtï~/zvj Six TÔ ànsipoiç Ï-/ZVJ ypxp.p.xta-j' q&ev v.xi tous « $otvtxxs îp.nâpovç utcô tv;s xpsîcç «utîïç snl t^v twv ypzp.p.xTwj supsztv e).0sTv' ■/) oè « zprpiç -xxpcc T0Î5 îtaAaiots (al. 7roiioï?) iy^si , rbv ypxp.p.xrix xxl tôv ÈjTt/AeirçT^v <i /xvvj/jiova xaAîïffôcu. »

« On s'autorise de ce passage pour conclure que les guerriers ne connais- « saient pas l'écriture : ils disent que les souvenirs étaient conservés par la « mémoire, parce qu'on ne savait pas écrire ; c'est pourquoi les Phéniciens, « sentant cette nécessité, firent la découverte des lettres ; chez les anciens, on « appelle mnémoniste l'écrivain chargé de conserver les souvenirs. »

* Warhurton fait voir que, par sacré , il ne faut pas entendre seulement religieux, mais encore historique, scientifique, et tout ce que les prêtres avaient mission de garder ou de propager. Voir Aperçu sur les Hiéroglyphes, p. 16.

■ Voir Description de l'Egypte, vol. V, p. 53. Antiq. mém., t. H, p. 143, et planche VII, p. 146.

3 II est précédé d'un texte hiéroglyphique et suivi d'un texte grec.

* Voir Grammaire Égyptienne, par M. Champollion jeune, introd. , p. xiii et xiv.

te

fa»

LAOGRAPHIE. J l

la découverte de signes démoliques tracés il y a trois mille ans , puisque les parois sur lesquelles on les retrouve appartiennent à des espaces laissés vides lors de la construction , afin de diminuer la quantité ou le poids des pierres.

Ces signes, évidemment digités, sont plus simples encore que les caractères démotiques et phéniciens connus ; nous reproduisons ces inscriptions ( planche I, les deux premières lignes)1.

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