CHAMBRES DE CONSTRUCTION, GRANDE PYRAMIDE A GÏZEH
Les rapports de ces signes avec ceux de Charlemagne, auquel la science les avait révélés , sont frappants ; pour nous, il est évident que ces mêmes signes ont amené les caractères hiéroglyphiques par voie d'ornementation.
Les plus antiques momies attestent encore l'existence simultanée des deux modes : le papyrus enfermé avec le corps embaumé contenait des invocations ou des détails biographiques écrits en caractères cursifs ou démotiques; les inscriptions fastueuses de l'extérieur, gravées par les Égyptiens sur la pierre ou le sycomore, étalent le luxe hiéroglyphique, abrégé du texte, suivant eux myrmido-
1 Voir Opérations carried on at the Pyramids of Gizeh in 1837, by colonel Howard Vyse, t. I, p. 279. — Les marques des ouvriers, dans une carrière, se réduisent à certaines réclames ou à des nombres ; il n'est guère probable qu'elles rappellent un nom historique.
2 Voir ibid., t. III , p. 102 , pi. II, Inscriptions from Maasara and Toorab quarries, les deux dernières lignes de notre pi. I. Dans les trois planches de l'ouvrage anglais qui précèdent celle-ci, on voit des mains noires profilées sur les frises.
nique, inscrit sur le rouleau de papyrus ; ces figures, en harmonie avec le grandiose et la pompe architecturale, sont des signes-images; l'initiale du nom démotique de l'objet qu'ils représentaient , employée comme sigle, comptait seule pour la lecture.
Les caractères de l'égyptien vulgaire, du copte ancien ' ou démotique, du phénicien, etc., appartiennent à des graphies particulières aux divers idiomes orientaux; l'immense quantité de papyrus en signes cursifs, l'impossibilité de réunir la série alphabétique des Phéniciens, variable suivant les temps et les lieux, tout concourt à prouver l'usage général des signes dactylologiques conventionnels , appropriés aux nombreux jargons qui divisaient les hommes.
Les monuments publics égyptiens ont rempli durant des siècles l'objet de leur destination ; ils renferment des documents de tous les âges; si les signes graphiques ont une simplicité naturelle, on doit croire à l'antiquité relative 2 ; sinon , il faut les assimiler aux caractères sanscrits et chinois , parce que les hommes ont procédé du simple au composé; l'alphabet démotique copte, qu'il ne faut pas confondre avec l'alphabet grec d'Alexandrie employé au i\e siècle seulement, est empreint de cette sim-
1 Voir Etienne Quatremère , Recherches sur la langue et la littérature de l'Egypte , p. 4 et suiv.
2 Les esprits sérieux sont encore sous l'impression des mécomptes que l'application de données plus astrologiques qu'astronomiques a fait subir à leurs inventeurs. Voir Champollion jeune, Précis du système, etc., p. t et suiv.
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plicité originelle ; pour le faire figurer sur leurs monuments , les Égyptiens crurent devoir lui donner une physionomie architecturale; enthousiastes du colossal, ils ne voulurent point associer à leurs constructions gigantesques les signes naïfs et minuscules de la dactylologie ; la barré qui représentait la voyelle se change en plume ouvragée plus ou moins; le sigle, ou l'initiale, rappelant le nom d'un être animé ou d'un objet bien connu, devient la représentation de cet animal ou de cet objet.
Ainsi, le nombre des signes hiéroglyphiques n'a d'autre limite que celle des objets matériels ayant une dénomination vulgaire chez les Égyptiens, puisque c'était l'initiale de ces noms qu'exprimait l'image hiéroglyphique, lorsqu'elle n'était pas un symbole, une représentation en rébus, graphie mnémonique, mais nullement linguistique.
La littérature égyptienne renaissante a fait surgir des classifications trop compliquées pour être rationnelles : la haute antiquité ne peut se séparer d'une grande simplicité ; c'est pour avoir confondu la marche des besoins et des idées qu'ils font naître, avec les procédés artistiques de la civilisation, que le système graphique égyptien se trouve établi à l'inverse. Le paradoxe s' efforçant de montrer les théories compliquées dans le cerveau d'Adam, pour descendre , par voie de simplification , jusqu'au xix° siècle, serait difficile à accréditer, même de nos jours \ L'esprit de subtilité ne fait faire à la science que des pas
' Précis du Système hiéroglyphique , p. 417.
rétrogrades. Le père de l'histoire établit l'existence des
deux espèces de graphies , Xepx et S-npozivJ. :
kiyxaLoiai (Aiyu-rmoi) Se ypx\).\>.xai ^pewvrsct * y.xi zx fj.îv avzàv , Ipx' zx Se, Sw[j.oziv.x y.xléezxi'.
Diodore de Sicile ajoute un imposant témoignage :
HxiSevovai Se zovç vlovç oi [ùv lepeïç ypxy.[j.azx Sizzx, zx Se lepx y.xkovp.evx y.xl zx y.oivozépxv eyovzx zrtv \J.xQnaiv 2.
Clément d'Alexandrie , plus explicite , signale un troisième mode 3 :
Yazâzyv Se y.xi. zelevzxixv, z'nv îepoyhjyiyrnv * riç ri \i-iv etszi Six twv TrpuTcoy azoïje'mv , y.vpioloyr/.ri.
Les érudits modernes n'ont point expliqué d'une manière satisfaisante le Six twv itp&zav otoï^eîwv 4, parce qu'ils ne soupçonnaient pas l'origine dactylologique de l'écriture; il est évident que Clément d'Alexandrie parle ici d'un état de choses antérieur aux lettres, et indique les premiers pas qui conduisirent à leur emploi 5.
1 « iEgyptii bifariis literis utuntur, quarum has Sacras vocant, alias Populares. » Herodoti Hist. , t. I, p. 306 , 11b. II, cap. xxxvi.
2 « Sacerdotes jEgyptiorum duo literarum gênera, tum quas sacras vocant, tum quœ communiorem habent disciplinant , pueros docent. » Diodori Siculi Iib. I, cap. lxxxi, p. 146; aussi lib. III.
Voir Wachteri Naturœ et Scripturae Concordia [89] [221]. * Voir Stromat. , lib. V, p. 657.
4 Voir Aperçu sur les Hiéroglyphes d'Egypte, par Brown, p. 7 et 5 ; aussi, Précis du Système hiéroglyphique , par Champollion jeune , p. 376 et suiv.
5 Nous ferons remarquer que , dans le vieux langage de Charlemagne , stecho , « paxillus , » signifie pieu , coin. Schilteri Gloss. , t. III , p. 762 , col. 2; belgo-batave , stok.
La linguistique du père de famille ( langage du foyer) devait marcher d'accord avec la dactylologie.
« Una quidem species est per prima elementa, Cyriologica dicta 1; -/.vpioloyvA-ri , domini dictum, » sarim des Hébreux, le langage patriarcal; on a toujours traduit aroi- /ei'cov dans le sens général de principes , éléments ; mais ffTor^stwTO'.v) zôiv nod$Mv di3aay.<xklx de Clément d'Alexandrie 2 désigne une pratique particulière qu'on enseignait aux enfants, c'est-à-dire, selon nous, les conventions mnémoniques; Budé 3, en effet, donne à azoïyécù la même signification qu'à o-jpcp&wEw , s'accorder, convenir, parce que les signes exigeaient des conventions préalables. (( 'Av-i'oroi/a, dicuntur etiam quorum alterum alteri velut ex adversa parte respondet ; et àvriazoïydv. » Scapulœ Lexicon, col. 1453.
Ausone fait allusion à quelques modifications subies par les signes, lorsque, dans l'éloge d'un professeur, il dit ( Crispe )
Qui primaevos fandique rudes , Elementorum prima docebas Signa novorum 4.
Saint Irénée, Grec d'origine , qui écrivait au 11e siècle, constate la nouveauté de l'écriture chez les Hellènes, et l'état antérieur des choses :
Kcà roîiro toïç toû àlytx&nrov yp«p.^affi >iaT£(7Tiyp/)V/iv; vewcti,
1 Voir supra le passage de Clément d'Alexandrie.
2 Voir Strom., p. 673, col. 1, lig. 22. 5 Voir Lexicum gr.-lat., p. 1265-66.
4 Voir Ausonii Opp., p. 181.
Trpoç th àn'àpyriç , to âvi leyop\svov , yj)e<; v.oà i:pà>-nv , ÈXknveç o[j.oloyovaiv cmo Kdiïp.ov Ttpâzov e£ jcok àéy.oc itapeil'/icpévcu , dza. [j.eriiTSïroc TtpoaêaivôvTow rwv ^po'vcùV aùroi È^eupvr/.evai ttote p.èv rà âaaésc , 7iors <Js rà âmlâ ' ïayaxov Se izdvzwv ïloclapvnd-nv oixal rà (j.xy.pà zovzolç npoazeBaydvai 1.
N'ayant pas été étudiés comme signes, les caractères vulgaires de la pierre de Rosette restèrent inextricables pour la commission d'Egypte, qui les qualifie de caractères inconnus 2. Les signes digités se comprenaient aussi bien de gauche à droite que de droite à gauche ; de haut en bas que de bas en haut •, graphiques seulement lorsqu'il fallait échapper aux veeea volant.
Les signes de même organe , B P F , D T TH , LMNR, étaient semblables , mais différenciés suivant les toniques ; K CH S X , répétaient les mêmes degrés gutturaux diversement modifiés : les huit carolines
Z » Z3 Ç lllo (D Q, Lj-I sont égyptiennes3.
Ainsi, les signes tracés dans les flancs de la pyramide de Gyzeh, ceux gravés au temps de Ptolémée Épiphane
1 Sancti Irenœi Opp., p. 78, c. xv.
« Atque alphabeti literis recens , et , ut proverbio dicitur, heri ac nudius- « tertius, qoasi motis quibusdam compumctam , cum jam inde a principio sit. « Grœci etenim se a Cadmo primum sex et decem literas accepisse confitentur : « ac postea temporis progressu nunc adspiratas, nunc duplices invenisse ; « postremum vero omnium Palamedem longas adjecisse tradunt. »
2 Plus de moitié appartient à l'alphabet démotique.
z Voir Description de l'Egypte , Alph. de la pierre de Rosette, au t. II , Antiq. et mém., p. 146.
Voir ci-après Alphabet de Chabxemagne , pi. II.
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sur la stèle de Rosette, puis les caractères carlovingiens, révèlent une dactylologie pratique, de trente siècles, de vingt siècles et de dix siècles.
Clément d'Alexandrie ' reconnaît en Moïse le premierrégulateur linguistique : Ton Mwu<r/j <p-/?ffi ypc^x-ny-hv 7rpÙTov tojç lovSaloiç TïxpxSoïivai v,x\ nxpalovSaibjij QoLviy.xq iiapxlxêsïv ' Èll:/ivxç Si irapx $oiviV.oov '.
Dès le commencement de notre ère , Josèphe 3 fait remarquer la lenteur des Grecs à se familiariser avec la graphie : O^è Si y.x\ [j.éliç ëyvaaxv (pvatv ypap.p.scrcoi' 4. Quelques lignes plus bas il ajoute :
OAwç Si -Kxpà. toîç Ë^Xyjffiv ovSiv opi.oloyovy.svov evpîayerxi ypxy.p.x twv Opipou TrotV7(7£wv itpeoëvTepov . Oûto? Si y.xï tçôv TpMÏy.wv ucrîpov (pafaéTtxi yevô[xsvoç, y.xl yataiv ovSi toûtov h) ypâ.np.o'-ai rr\v xvtov tcoîyi<jiv xxTxlmdv , alla ôixy.v/)p.ovsvo[j.évnv éx TÛv xo~[j.xtmv uorspov ciweQvjvat , y.xl Six zoïiro nollxç èv ctvrfi fjyj.iv xàç Siammaç .
D'accord sur ce point avec l'historien juif , Eustathe s'exprime ainsi :
« Quippe non vox iis ulla fuerat quse scribere , non
1 Opéra, t. I, p. 413.
2 « Mosen dicit Grammaticam primum tradidisse Judœis et eam Phœnices « a Judœis accepisse, Grœcos autem aPhœnicibus. »
5 Flavii Josephi de Antiquitate Judœorum , p . 103-4.
'' « Seroet vixnaturampotuereagnoscereliterarum. »
" « Apud Graecos nulla invenitur conscriptio, poemate Homeri vetustior : « et hune etiam post bella trojana fuisse manifestum est, et aiunt neque hune « literis suum poema rehquisse, sed cantibus memoria reservatum, postea « fuisse compositum et propterea multam in eo comperiri dissonantiam. »
Flavii Josephi Opéra oiimia, t. II, p. 438-439.
« ulla quœ légère significaret. Nam, ut superius annota- (f vimus, rem novam, statim atque appulit e Phœnice per « $oivm-/iïov, rei usum per h^oiviiai , designabant. Postea <( ab iis ypâosiv et àvayvâadai ad scribendi et legendi sen- « sum sunt translata. Quorum yp«<petv proprie et primi-
« tus erat sculpere rpappara vero , qua demum literae
« significari cœptœ , vox est recentior Homero '. »
Il est donc évident que les prétendues lettres de Cadmus étaient des signes : leur forme, leur versatilité démontrée par les inscriptions puniques, où ces caractères changent constamment de valeur, le témoignage de Josèphe, celui d'Eustathe, tout concourt à prouver que les signes digités ne furent fixés sur la matière que tardivement; la graphie de Moïse était analogue; des Israélites seuls pouvaient la comprendre : l'intervention obligée de soixante et douze interprètes du Pentateuque en est la preuve.
La voix de l'homme n'a pas changé; avant la graphie les articulations phonétiques étaient graduées, et les premiers signes conventionnels, chargés de les représenter, simples comme elles, ne différenciaient que les sons du même organe plus ou moins accentués, échelle diatonique, base encore subsistante de toute analogie étymologique.
La linguistique ne se compose pas d'images, c'est l'expression du rapport des idées entre elles : le plus imitateur
1 Voir Eustath. ad Iliad., p. 490. Chishull, Antiquitales Asiaticœ, p. 29, note 52. Inscriptio Sigea.
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des êtres ', l'homme, fut conduit à ia graphie par la reproduction des signes phonétiques, représentant les idées dans leur corrélation circonstanciée, et non en peignant les objets matériels : verba visibilia et non res visibiles. L'articulation des substantifs isolés ne constitue pas plus la linguistique qu'un appel nominal ne produit les parties du discours. La peinture peut représenter plusieurs personnes, elle ne désignera jamais moi, toi, lui. La proposition la plus simple contient un sujet, une action, un but; le nominatif se modifie par le nombre et les personnes, le verbe par les temps et les modes ; le régime varie suivant la qualité, les lieux, la manière, etc. Le miroir est incapable de rappeler une seule phrase, un pronom, une préposition , une conjonction même , tandis que le sigle peut exprimer l'action, le temps, l'espèce, l'affirmation, la négation, le mouvement, l'interrogation, etc.; il dit
POURQUOI, COMBIEN, COMME l\ T , PARCE QUE, QUAND, OU,
car, pour, etc. Cette faculté manque à la peinture, et si les Mexicains l'ont employée comme mnémonique , cela prouverait une incapacité graphique absolue, que le progrès était impuissant à modifier jamais 2.
1 Voir Aristote.
2 Les savants traitant de l'origine de l'écriture , se sont égarés en ne distinguant pas les « signa verborum , » des « rerum ipsarum imagines. » (Wachter, Naturae et Scripturœ Concordia, p. 1). Court de Gébelin soutient que l'écriture voulant peindre une idée et l'idée un objet, on n'eut qu'à en tracer la figure ( Monde primitif, t. III, p. 379). Cette hypothèse réduit le langage à la seule expression du nominatif, et le sourd-muet dans l'état de pure nature est un être complet pour cette prétendue graphie.
Nous nous serions borné à présenter ces assertions sous la garantie de l'autorité la plus imposante en cette matière ', n'était quelque contradiction, et si l'on n'avait professé récemment, à Paris , des principes diamétralement opposés.
L'écriture hiéroglyphique ne se compose pas d' imagesidées, mais bien d' images-lettres , puisqu'on retrouve dans ses sigles ornés, les labiales, dentales, liquides et gutturales, enfin les lettres du même organe, reproduites par le même signe dans différents degrés , toutes les fois qu'il n'a pas une valeur mnémonique.
La raison et la logique , d'accord avec les caractères tracés dans les cavités primitives des pyramides de Gizeh, se réunissent pour faire marcher la graphie égyptienne conformément aux principes de la séméiologie. La versatilité, autant que l'exiguité de la dactylologie, porta les hommes passionnés pour les grandes choses à l'adoption des sigles hiéroglyphiques phonétiques. Les noms spécifiques de lion, corbeille, faucon, plume, étaient chacun et particulièrement prononcés d'une manière à peu près uniforme par les Égyptiens 2 ; c'en fut assez pour qu'ils employassent les initiales de ces noms comme sigles, en reproduisant les images du lion , de la corbeille,
' Voir Champollion le jeune , Précis du Système hiéroglyphique, p. 328- 329; aussi, p. 11, 73 et 375.
2 Ceci explique pourquoi les autres peuples ne firent point usage des hiéroglyphes phonétiques, et comment nous ne pouvons guère comprendre que les noms proclamés d'ailleurs par l'histoire ; le surplus exigeant une connaissance de la linguistique égyptienne, si éloignée de nous.
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du faucon, de la plume, certains que le sigle viendrait à la pensée du lecteur, qui articulerait d'initiale en initiale le mot figuré ; c'est ainsi qu'on nous fait lire aujourd'hui Ptolémée, Bérénice, Cléopatre , etc. '. Les langages s'adressant aux yeux , parvenaient ainsi aux oreilles. Warburton affirme que les hiéroglyphes constituent un véritable langage écrit2 : ce qui met des bornes à l'imagination des émules du père Kircher et à leurs scientifiques extravagances.
Un monument lapidaire exhumé récemment au village de Malka, point central de la primitive Carthage3, révèle le système chirographique ^stpovo'poç , « qui ceita quadam lege et arte manus motital4 ; » il est aujourd'hui conservé au Musée royal de Copenhague.
Lorsque l'art avait encore peu d'initiés , il était naturel de prévenir que les caractères tracés étaient l'imitation des signes dont chacun connaissait la pantomime; à cet effet, on représentait une main dont les doigts avaient fourni les éléments graphiques, et dans la position propre au dactylologue, indiquant du pouce une lecture de droite à gauche.
Le consul de Danemarck voit dans cette main un symbole votif, accompagné de deux caducées ou petits
' Voir Aperçu sur les Hiéroglyphes d'Egypte , par Brown, p. 30 et suivante. ' Ibid., p. 22.
3 Voir Recherches sur l'emplacement de Carthage, par M. Falbe, pi. V, n° 3.
4 Scapulœ Lexicon, col. 1051. — Quintiliani Institut, orat., lih. I, cap. xi, ad finem.
autels, qui sont tout simplement la représentation du ciseau employé au tracé des caractères; l'explication du texte punique , traduit en lettres hébraïques avec des points-voyelles choisis, ne nous semble guère plus satisfaisante qu'à l'auteur lui-même.
On montre au Musée de Leyde des inscriptions analogues qui reproduisent cette main cadméienne ' ; la Bible de Moutier-Grandval, conservée au British Muséum, en renferme plusieurs répétitions2. On y trouve au fol. 406 cette main en action, afin de produire un double sigle qui justifie matériellement tout ce que l'induction nous a révélé touchant les pratiques vulgaires primitives 3. La main se voit encore dans la Bible de Charles le Chauve, mais avec une intention mystique \
La dactylologie exigeant la proximité, on pourrait s'imaginer qu'elle faisait double emploi avec la parole; les signes sigliques rappelant un mot ou une phrase, frappaient l'esprit et la mémoire plus profondément que toutes les phraséologies possibles, et servaient heureusement les hommes privés de lettres : les sons ne laissaient aucune trace ; les signes sigliques au contraire , dès qu'ils étaient fixés , devenaient l'intermédiaire de la pensée à de grandes distances, et constataient les faits d'une manière indélébile.
1 Voir inscriptions Humhert, n° 3 à 4, dans Falbe, p. 83.
2 Aux fol. 41, 221, 411, etc.
s Voir notre pi. IV.
'■ Ms. grand in-fol., à la Bibliothèque du Roi, 1" page du texte, au-dessus de la figure de saint Jérôme.
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Les lettres arrivèrent par le chemin qui avait amené les chiffres :
(( Qui et ideo mox ut numéros digitis significare dîdicerint, nulla interstante mora, literis quoque pariter iisdem prœfigere sciunt \ »
Les doigts indicateurs des nombres étaient rectilignes : lorsqu'ils furent appelés à représenter des sons, et pour constater ce nouvel emploi, ils prirent une position courbée ; de là l'irrégularité des signes primitifs de forme toute dactylologique : les modernes les appellent démotiques, leur simplicité nous porte à croire qu'ils sont ceux de Cadmus 2 ; si l'on compte quelques signes de plus, ils sont dus au double emploi de S tt, y y., â r, etc.
Les modernes classèrent les signes de Cadmus selon l'ordre alphabétique qui leur est familier; les Phéniciens en suivaient un différent.
E, première voyelle, simulée par un doigt, hiéroglyphiquement et plus tard par une plume s.
A, seconde voyelle, par deux doigts ( en crochets ), puis par deux plumes.
H ou 1, par trois doigts et par trois plumes.
L'upsilon , qui a fait notre u et notre y, n'est autre que l'u plume ou voyelle '.
1 Bedae Presbyteri liber de Loquela per gestum digitorum, etc., t. I, col. 140.
8 Voir notre pi. III.
5 Précis du Système hiéroglyphique, par Champollion le jeune; Planches et explication, pi. VI.
4 Yiiov dor. pour mUo* plume. Voir aussi plus bas le passage d'Otfrid.
Les voyelles eahio étaient parfois représentées par un seul doigt, comme par une seule plume1; ce qui confirmerait, au besoin , leur versatilité.
La dactylologie primitive fut vainement entrevue par quelques érudits : « Hebraicos characteres omnes compositos esse ex sola littera iod varie colligata *. » A ce précieux renseignement, Postelle ajoute la distinction des deux espèces de langage. <f Certum est, fuisse pênes Mosem duas linguas aut saltem characteres, primam nobilissimamque, quse cœlitus in tabulis est exarata, et communem popularemque, quse ipsa nunc est Samaritana, olim fuit Fœnix, et in usu reipublicse judaicie communis. Quœ divinitus fuit inscripta, est plenissima mysteriis, et omnino ex solo iod composita 3. »
« Iod fons omnium \ »
L'observation du fait est restée impuissante à révéler la cause : les signes écrits de la langue primitive, se composant du iod hébraïque diversement agencé, Angelo Canini 5 et d'autres hébraïsants , reconnaissent que le mot iod 6 signifie main, sans doute parce que celle-ci donnait
1 Voir Précis du Système hiéroglyphique, pi. VI.
- Hermannus Hugo, de Prima Scrihendi Origine, p. 42.
3 DeFœnicum litteris, etc., Commentatiuncula, Guillelmo Postello Bareutonio autore, signature B. iiij v°.
* Ibid. au tableau.
5 Voir Institutiones linguœ Syriacœ Assyriacœ atque Thalmudica;, p. 9.
e Iod antiquitus erat A E i o c , unde tôt mutationes in nominibus. Scriecki lib. I , p. 3 :
son nom à la fraction d'elle-même appelée à constituer le système digitaire.
. « Iod quasi iad , matîtjs , quam incurvam exhibet ut « littera polest '. »
Ainsi le cippe de la cadméienne Carlhage , reproduit par M. Falbe 2, ne pouvait recevoir une explication plus lucide et moins contestable.
S'il nous était possible de remonter à la dynastie chinoise des Schang, contemporaine de Moïse et de Cadmus, nous trouverions sans doute la même simplicité de signes que chez les Phéniciens et les Samaritains : l'I des Chinois conserve encore aujourd'hui la représentation du bras, de la main et des trois doigts ouverts 3 ; celui des Samaritains, trois doigts réunis à leur base 4 ; le phénicien ne s'éloigne guère de cette figure, et l'ancien hébreu la rappelle aussi 5 : bien que la complication des caractères sanscrits décèle une époque postérieure, néanmoins on
Iad , Bellarminus, Chevalerus ; iam , ^Ethiopes ; aim, Arabes.
Ie, Armera , Moscovite ; iede, en Pehlvi ; iedi, calculer , parce que les
premiers calculs se faisaient avec la main; Iedo, la plus grande ville
de l'univers.
Iid, hit, Chaldei.
Iod, Hebrœi, iota Phœnices, Syriveteres, etc.; ioda, Jacobitani. Iod , bod , altitudo; God , Deus.
Iud , Syri recentiores. Hermannus Hugo, de Prima Scribendi Origine , p. 43 à 50.
■ Exercitationes de Lingua Primœva, auct. Steph. Morino, p. 320.
2 Voir Recherches sur l'emplacement de Carthage , à l'atlas, pi. V, fig. ni.
3 Voir de Inscriptione melitensi, p. 65 et 66. Voir aussi notre pi. V, Cg. i, n° 1.
4 Voir notre pi. V, fig. i, n° 2.
* Ibid., n° 3.
remarque dans la configuration des voyelles une portion antique , empruntée aux signes numériques ; preuve évidente, non-seulement que ces divers peuples représentaient la voyelle 1 par un même signe , mais encore qu'ils classaient les voyelles dans un ordre analogue, et que tous furent dactylologues.
L'identité des signes séméiologiques à des latitudes antipodiques doit ramener vers l'unité tous les hommes de bonne foi , en même temps qu'elle établit incontestablement le berceau des êtres humains dans les limites géographiques et chronologiques fixées par le législateur des Hébreux.
Les encyclopédistes eux-mêmes reconnaissent l'affinité linguistique de l'hébreu, du lapon et du péruvien, notamment par l'usage commun des affixes, et ajoutent ces remarquables paroles : « Ne nous refusons pas à l'aveu d'une vérité authentiquement déclarée dans les livres saints, confirmée par tous les faits que nous offrent le physique et le moral de l'homme. . . nous sommes tous frères, tous issus d'un même père, tous partis d'un même lieu '. »
Une judicieuse observation a été faite au sujet de la figure des lettres hébraïques et samaritaines, en l'absence de toute notion dactylologique, par un savant professeur : « Ni d'une ni l'autre, dit-il, ne semble être prise dans la nature, et c'est l'argument le plus fort contre elles , parce qu'il est plus que vraisemblable que les premières lettres alphabétiques ont eu la figure d'animaux ou
' Voir Encycl. méthod., Grammaire et Littérature, t. I, p. 108, c. n.
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de parties d'animaux '. » Court de Gébelin est plus près encore de la vérité : « L'homme peignit ses besoins et ses pensées parles gestes; il imita par son écriture ces gestes qui étaient si énergiques -. »
Les signes phéniciens de l'inscription de Malte, conservée à la bibliothèque Mazarine, sont tous formés par la dactylologie la plus simple et la plus facile ; nous donnons les deux signes qui dès l'abord paraissent offrir quelque difficulté d'exécution 3, les autres seront aisément saisis.
La main iodique forme l'initiale ou le sigle du plus ancien nom de l'Éternel, leHoVaH : on la trouve encore de nos jours sculptée au haut de la Puerta principal o de Justicia, de la célèbre forteresse de l'Alhambra, originairement phénicienne \ Si à cette haute pensée pouvait succéder une considération minime , nous émettrions l'avis que les Arabes, en relevant les antiques débris des premiers colons, trouvèrent une représentation de la main cadméienne 5, dont l'origine leur était inconnue, et la reproduisirent religieusement , parce que, suivant eux,
' Voir l'abbé Mallet, art. Hébraïque (langue), Encycl. de Genève, in-4, t. XVII, p. 137.
3 Voir Monde primitif, t. III, p. 412, 413.
3 Voir à la bibl. Mazarine , l'inscription Punique , ligue 3 , signe 6 , et ligne 4, signe 1 ; notre pi. V, fig. n, et Lindberg, pi. I.
'■ Voir Plans , élévations , sections and détails of tlie Albamhra , pi. II, l'emblème de la divinité qui a créé le monde , au-dessous celui de l'autorité humaine, qui ferme et ouvre, lie et délie.
3 Comme de nos jours le sol d'Athènes restitue encore des fragments de marbre, d'argile, des empreintes métalliques, rappelant l'oiseau de Minerve ,
elle exprimait la puissance : les Phéniciens consacrèrent la mémoire de leur dactylologie, en adoptant une main pour symbole.
La distinction des deux procédés, expressions matérielles des idées, n'ayant point été faite, le chaos est entré dans l'appréciation des signes employés ; la graphie vulgaire, puisant aux sources digitées, se bornait à une mnémonique auxiliaire des idiomes que les documents imposants et classiques n'élevèrent point à la hauteur de langue normale ; elle variait comme ces dialectes, suivant les temps et les lieux : des conventions transitoires, comme les habitudes et les costumes , insaisissables parce qu'elles s'appuyaient sur des traditions aujourd'hui éteintes, feront longtemps encore le désespoir des philologues désireux d'approfondir les secrets de la haute antiquité ; un alphabet phénicien invariable ne saurait se formuler, car nonobstant le petit nombre d'inscriptions puniques connues, le docteur Lindberg ' constate vingt-trois variations notables en moins de quatre siècles; la graphie africaine ressemblait peu à celle d'Espagne. Tout cela se comprend et intéresse à peine, dès qu'on a reconnu l'origine conventionnelle digitée et mnémonique de ces éléments de l'écriture.
La première fixité fut pour les Israélites ; elle s'établit à Athènes sous Callistrate 2 ; chez les Latins, Ennius semble avoir obtenu l'adhésion à l'uniformité.
1 Voir de Inscriptione melitensi phœnieio-graca , p. 81 et suiv. 1 Voir Naturœ et Scripturœ Concordia Wachteri [25C].
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L'alphabet démotique, le phonétique et les signes de Rosette, montrent par induction que primitivement la main cadméienne verticale pouvait simuler toutes les voyelles : un doigt élevé indiquait E, joint au suivant A ; trois doigts représentaient l'I démotique ou carolin1; pour ce dernier, le petit o lié à la base se trouve formé par le quatrième doigt et le pouce; une volte montrait l'O, puis l'U en les écartant; ces deux voyelles de même organe étaient fréquemment confondues; les deux premiers doigts se montraient de profil et légèrement courbés; c'est de face qu'on présentait les autres.
Suivant la judicieuse remarque de Struvius, plus les caractères sont antiques, plus ils sont inégaux 2 ; c'est une conséquence de la dactylologie. Charlemagne ne s'arrête pas à l'orientation des caractères , parce que les Phéniciens écrivaient de droite à gauche ; les notes se lisaient dans tous les sens.
L'art d'écrire et de lire ne saurait être une invention spontanée ; c'est le développement successif et graduel des facultés communicatives du geste et de la voix, départies par la nature à l'espèce humaine.
La première des langues savantes, la langue hébraïque, et ses nombreux dialectes , sont appelés sémitiques, contraction de l'ionien séméiotique, parce que la dactylologie
1 Voir l'Alphabet de Charlemagne , et aussi pierre de Rosette , Description de l'Egypte; Ant.mém., t. II, p. 146; et Précis du Système hiéroglyphique,
pi. VI.
2 Collectanea manuscript., p. \i.
a précédé les lettres et la littérature '. L'Académie donne la dénomination de sémitique aux langues des enfants de Sem ; d'après cette définition , le patriarche auquel Dieu confia les êtres animés durant le cataclysme , parlait un autre idiome ? ce dont personne n'eut jamais la pensée : la qualification décèle l'usage général des signes digités. A Rome , au temps de la république, la dactylologie était encore employée; témoin ce passage d'Ennius, qu'après saint Isidore nous ne pouvons craindre de reproduire :
Quasi in choro pila
Ludens, datatim dat sese, et communem facit ; Alium tenet, alii nutat , alibi manus Est occupata , alii perpellit pedem, Alii dat annulum spectandum , a labris Alium invocat , cum alio cantat : attamen Aliis dat digito litteras2.
On se rappelle aussi l'antique et barbare coutume qui faisait dépendre la vie du gladiateur d'un simple mouvement du pouce :
Pectusque jacentis
Virgo modesta jubet converso pollice rumpi5.
L'imitation graphique des signes digités donna naissance aux signes tironiens, que les premiers chrétiens multiplièrent : « A christianis varie fuerint auctse, ita ut
1 Voir ci-dessus, p . 7.
2 Eimii Fragmenta qua: supersunt , p. 457, Isidori Originum lib. I, cap. xxv, de Notis digitorum.
! Prudentii carmina contra Symmachum, lib. II , p. 864.
LAOGRAPHIE. 31
prioribus seculis Psalteria quoque ejusmodi notis scriberentur '. »
La forme des chiffres romains montre qu'ils étaient, dès l'origine, signes digités 2 ; on comprend que les notje numérales ont dû appeler par voie de conséquence les nût^e verborum : les unités se simulaient par le nombre des doigts, de cinq en cinq pour les deux mains ; la manière de reproduire les nombres élevés fut probablement conventionnelle, comme les premiers signes-lettres; de là les chronologies diversement supputées, malgré un point de départ toujours le même.
Après Ennius, les connaissances littéraires s' étant répandues parmi le peuple, on n'employait plus que la dactylonomie, « numerare per digitos3. » Suivant Àusone, on pourrait présumer que les caractères réguliers de l'école étaient nouvellement appliqués aux idiomes populaires S
Dans la confédération gallique, les chiffres romains n'étaient en usage que chez les érudits-, le vulgaire les écrivait en notes. On retrouve ces notes-chiffres dans les complications tironiennes reproduites par le Nouveau traité de Diplomatique s. Lorsqu'on les rencontre dans
1 Struvius, Collectanea manuscript., p. 17.
2 Wachler, Natnrœ et Scripturœ Concordia, c. i[3U], cm [319], c iv [322].
'■ Voir Beda, in lib. de Loquela per gestum digitorum , t. I, col. 140. Auson. Opp. 7, v. 6. Cicer. sub fine Ep. ult. lib. V, ad Attic , p. 1266. 4 Voir nos pages 1 5 et 48 .
B Voir t. III, p. S16, pi. LX1I, p. 397 et suiv.
les manuscrits de l'époque carlovingienne, on peut remarquer qu'elles sont évidemment l'œuvre de mains plus exercées aux signes qu'à l'écriture, le procédé étant tout naturel. Massieu est notre autorité ; avant d'avoir reçu l'instruction mimique qui en fit un être supérieur à la plupart des philosophes entendans-parlans , il se servait des doigts pour compter, puis en forma des lettres : les premiers hommes procédèrent de la même manière : les nombres fournirent la forme des signes graphiques des vocales ; la manière dont était simulée la troisième voyelle par les Chinois, les Samaritains, les Égyptiens, les Phéniciens et par Charlemagne , en est la preuve.
« Les lettres et les chiffres se marquaient avec les mêmes caractères , chez la plupart des peuples anciens '. » Ce qui est tout simple, puisque les uns et les autres étaient signes digités.
Dès la plus haute antiquité, les navigateurs phéniciens 2 portèrent au loin leurs signes conventionnels, et influencèrent ainsi les langages des peuples établis sur le littoral de la mer Egée, de la Méditerranée , de l'Océan , jusqu'au cap Nord 5, où les érudits septentrionaux retrouvent encore aujourd'hui, chez les nains qui végètent sur ces
' Voir Court de Gébelin , Hist. naturelle de la Parole, p. 126; et cidessus, p. 23. — Aujourd'hui encore une lettre isolée s'appelle chiffre.
a La navigation côtière, on le comprend , fut la première de toutes.
3 « Le lapon, langue semi-hébraïque, comme la finnoise, offre en plu-1 sieurs cas une parenté encore plus immédiate avec l'hébreu , que ne le fait le hongrois. » Voir Ganander, Grammatica laponica , p. 76.
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plages glacées, le phénicien ou l'hébreu dégénéré ' . ainsi les Grecs, les Romains, les Celtibériens , les Gallo- Belges jusqu'aux Lapons, tous reçurent des marchands de Tyr et de Sidon, sinon le langage, au moins les premiers moyens de mutuelles relations; les caractères employés d'abord par les Gaulois comme symboles , puis comme sigles , étaient les mêmes que ceux adoptés par les Phocéens de Marseille; l'usage s'en développa lentement.
Pendant une longue suite de siècles, on a regardé les Gaulois comme descendant de Gomer, fils de Japhet 2, lequel avait importé le langage de l'antique tribu des Kimris, conservé avec des modifications dans le pays de Galles et la Grande-Bretagne 3; la majorité des esprits sérieux reste fidèle à cette espèce de dogme , et nous sommes disposé à voir la linguistique variable de Gomer venir s'établir dans les Gaules, en passant par le chemin que suivit la culture de la vigne, partant de la même contrée , et remontant les nombreux fleuves qui affluent au Pont-Euxin ; ce qui ne saurait impliquer la reconnaissance d'une langue primitive uniforme, d'un prétendu Gomérach4. Rien n'éleva le langage de Gomer à lahau-
1 Voir notre page 25.
2 Gomer est Corner, advena adveniens. Voir Scriecki, Origines rer. Celt. et Belg., lib. I , num. ïi et seq.
3 Phaleg, col. 198. Voir aussi col. 663, n. i.
Borel , Préf. au Dict. du vieux français, p. xxv. Suppl. au Dict. de Ménage. L'abbé Mallet confirme cette opinion. Voir art . langue Hébraïque , Encycl. de Genève, in-4°, t. XVII, p. 154.
4 Le Brigant, Élémens de la Langue des Celtes Gomérites , p. 1.
teur de langue régulière, et, par cela même , il dut se diviser en nombreux jargons.
Plus on pénètre dans l'antiquité, plus l'absence d'unité linguistique est manifeste : s'il était possible de remonter aux tribus, on découvrirait une multitude d'idiomes égalant le nombre des familles nomades ; l'unité de la famille pouvait seule conserver l'unité du jargon; aussitôt les alliances ou la dispersion , les différences se caractérisaient par une séméiologie variable comme les langages.
L'écriture est la peinture conventionnelle de la linguistique : reproduction orale et corrélative des idées entre elles, la linguistique se compose de deux éléments : les voyelles et les consonnes , l'âme et le corps ' ; sans concours , le langage de l'homme resterait au niveau de celui des bêtes. La langue sainte , comme toutes les autres, possède ses voyelles naturelles2; toutefois, à moins qu'elles ne fussent initiales, toniques ou longues, généralement elles ne s'écrivaient pas. L'ancienne graphie ressemblait à la samaritaine, sans points ni accents; à compter de l'exil, les Juifs adoptèrent l'hébreu actuel3, invention des rabbins, signalés de tout temps par l'abus des abréviations4, et cherchant à s'attribuer l'interprétation exclusive des livres saints 5. Saint Jérôme, d'une science si profonde,
' Vocales sunt sicut animae : consonantes sicut corpora. Alcuini Opéra, t. II, p. 269.
2 Voir Steph. Morini Exercitationes de Lingua Primseva, p. 339, 346, 350.
' Voir art. Bible, Encycl. de Treuttel et Wûrtz, t. III, p. 462.
1 Voir art. Abréviation et Rabbih, Encyel. de Genève, in-4°.
B La Misna fut écrite à Tibérias, par Rabbi Judali, vers l'an 150 . Voir pour la Masore, Exercitationes de Lingua Primœva, p. 207, à la fin ; aussi , p. 199, 380, 446.
assure que , chez les Hébreux , le même mot se prononce suivant la volonté des lecteurs et la diversité des pays : « Hebraei pro voluntate lectorum , atque varietate regionum, eadem verba diversis sonis atque accentibus proferantur '. »
Si l'époque où s'établit la ponctuation des Hébreux est controversée, on est unanime sur l'immutabilité des textes antiques du Pentateuque , vierges de toute ponctuation ; ces textes toutefois donnaient lieu à des interprétations tellement diverses qu'au temps de Ptolémée Philadelphe, il fallut soixante-douze interprètes pour faire la version grecque, ce qui prouverait l'absence de voyelles écrites si elle pouvait être contestée : le phénicien 2 et le démotique 3, avec leurs caractères dactylologiques , suivaient les mêmes pratiques littéraires que l'hébreu.
L'algèbre emploie les caractères de l'alphabet comme formules générales, donnant toute liberté à l'application des quantités numériques; ainsi les points-voyelles n'eurent pas primitivement une valeur phonétique déterminée ; ils laissaient aux idiomes vulgaires la facilité de produire les inflexions locales : les Arabes font encore varier leurs points diacritiques \
1 Epistolae sancti Hieronymi, epist. 126.
8 Voir les inscriptions puniques.
5 Voir Caractères démotiques. Aperçu sur les Hiéroglyphes, par Brown ; planche après la page 80.
4 « Fata valet A vel E ; Damma O vel TJ ; Kjbsra valet I vel E. (Orientali ) plurimas vocales designare non soient , quia facile supplentur ab iis qui linguam, et ejus genium noverunt. » Steph. Morini Exercitationes p. i'ii ,
On décrit rarement les pratiques et les choses d'un usage fréquent ou familier : de là notre ignorance touchant une foule de détails vulgaires dans l'antiquité, et le silence gardé par les anciens au sujet des langages du peuple. Les modernes n'écrivent jamais tant que sur les matières qu'ils comprennent le moins. Le carthaginois , au temps de saint Augustin , semblait être encore un dialecte de la langue de Moïse '.
Le samaritain , le chananéen , le phénicien ; dialectes profanes et vulgaires du chaldéen, langue d'Abraham devenue ensuite hébreu sacerdotal2, s'écrivaient par sigles, avec suppression de voyelles , mais sans points : la multiplicité des dialectes du peuple juif, et plus tard les nombreuses inflexions linguistiques des nations hospitalières, expliquent suffisamment l'invention d'un moyen propre à sympathiser avec les patois 3, multipliés en raison de l'isolement , de la politique et de la topographie.
Aux époques les plus reculées, les Hellènes tenaient des Phéniciens * la suppression des voyelles médiales : les chrétiens orientaux observaient ces vieilles coutumes de
1 Encycl. de Genève, art. Hébraïque (langue), t. XVII, p. 154, col. 1.
2 Par la Phénicie , on entend la Palestine , la Judée , le pays des Chananéens et des Hébreux. Voir Dissertation sur les médailles hébraïques, par Souciet, p. 4, et Dict. dipl., t. I, p. 416.
5 En hébreu, A vaut O, E, I, suivant qu'un point est placé dessus ou dessous , ou bien deux points : U — O.Voir art. Hébraïque (langue), Encycl. de Genève, t. XVII, p. 137, col. 2. Exercitationes , etc., p. 378.
4 Des fouilles exécutées récemment dans la plaine de Troie , ont exhumé des statuettes égyptiennes placées comme Cabires dans les tombeaux des héros d'Homère. Voir Itinér. de Lille à Constantinople, en 1819, 2 vol. in-4° de notre collection.
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leurs ancêtres , familiarisés avec l'hébreu , qui seul permet l'intelligence du Pentateuque, barrière naturelle entre la religion du Christ et le polythéisme : sans le soupçonner, ils enseignaient aux néophytes les suppressions rabbiniques et les innovations introduites dans le texte du premier législateur orthodoxe.
Les plus anciennes inscriptions latines montrent aussi la variation des voyelles '. Dans la confédération gallique, l'application générale des degrés et des mutations n'était ni régulière ni systématique : subordonnée à certaines coutumes locales et à une euphonie dont les habitants de chaque cercle étaient arbitres, l'usage s'établissait partiellement et capricieusement ; de là peut-être ce despotisme dont notre langue est encore esclave, éternel désespoir des étrangers.
Voulant se faire un rempart de l'isolement et de l'absence de communication , les petits souverains du grand échiquier des Gaules maintenaient la diversité des langages, s'opposaient même à la fusion. Les langues qui ont pris naissance dans l'agglomération gauloise conservent les traces des transformations vocales : ainsi, relativement à nous, les Anglais prononcent A pour E, I pour E, E pour A; l'antique échelle graduée des dentales, labiales, gutturales , est évidente encore dans les langues germaniques2.
1 L'inscription de la colonne rostrale ( Rome , prem. guerre punique ) écrit E pour I, O pour U, C pour G , etc. Voir Recherches curieuses sur la diversité des langues, par Brerew ood , p. 72.
2 B = P,V, W;D = T, TH;F = V.AsechangeenE,UenO, IenJ, etc. Les degrés sont encore frappants , lorsque le français est prononcé à la
Les erreurs des numismates et des diplomatistes viennent de ce qu'ils n'ont point distingué ni séparé la siglique vulgaire , employée dans les Gaules , d'avec les écritures des langues classiques : les traités spéciaux nous les représentent confondues avec les caractères extraits des inscriptions monétaires ' ou des diplômes rédigés en grec el en latin. Heureusement, les habitudes locales représentées par les notes , se font jour parfois.
Presque tous les alphabets septentrionaux anciens contiennent des lettres carolines : on comprend difficilement l'obstination des érudits à ne pas reconnaître l'existence de cette espèce de graphie vulgaire 2, alors qu'ils dévoilent avec tant de sagacité les arcanes monogrammatiques , et ceux des notes latines qui rappellent les procédés énigmatiques ridiculisés par Qtfrid.
manière allemande : le diapason opposé se remarquait dans l'affectation des merveilleux de l'époque républicaine; ceux-ci prononçaient Pa-i, ceux-là Stbaz-pykck.
' Les Types et Monogrammes mérovingiens de Guill. Combrouse sont des notes, ainsi que les Monogrammes carlovingiens. Voir Catal. raisonné des Monnaies de France, p. 103, pi. V, et p. 105, pi. IV.
2 Eadmer, abbé de Saint-Alban, trouva dans la cavité d'un mur un manuscrit indéchiffrable, estimé d'une écriture particulière aux Bretons. Nouv. Traité de Dipl., t. II, p. 74, note.
L'abbé Le Beuf découvrit à Autun un manuscrit en écriture inconnue. Ibid . , p. 64, note 2.
« Nella fine del 1400, si conservava in Ravenna un documento in papiro di non inteso carattere , ch' era de' tempi dell' imperadore Adriano ; il che non è da riputar impossibil punto.» ( Verona illustrata, t. I, col. 332.)
De nombreux manuscrits conservés à Ratisbonne sont écrits en notes. Voir Alcuini Opp., Prsefatio , p. n.
LAOGRAPHIE. 39
Les langages se divisaient en sacrés ou savants d'une part , en démotiques ou vulgaires d'autre part ; comme la législation se composait de la loi écrite, puis des coutumes locales purement traditionnelles et orales : « Tuit li droit escrit qui sont , et totes les bones costumes dont on use '. »
L'absence de graphie explique pourquoi les provinces de la Gaule Belgique suivaient le droit coutumier, tandis que le midi des Gaules , au contraire , était régi par le droit écrit, ou droit romain.
Le champ de l'erreur est resté sans limites, à défaut dune démarcation entre les langues grammaticales et les idiomes vulgaires. On l'a déjà vu, les langues sont devenues régulières par suite des monuments écrits et traduits de leur littérature. Comme Moïse avait élevé l'hébreu au rang de langue sacrée et savante , Périclès et Auguste , en attachant leurs noms aux siècles qui enfantèrent des chefs-d'œuvre de tous genres , sanctionnaient l'autorité de deux langues étudiées d'âge en âge par les érudits de toutes les nations ; les langages démoliques ou vulgaires, utiles dans leur sphère, disparaissaient avec les causes qui les entretenaient, ne léguant rien à la postérité : ils rendaient des services de tous les instants, sans capter l'attention des hommes lettrés qui les dédaignaient. Cette incurie effaça les traces étymologiques laissées par le peuple dans les dérivés encore existants. On crut à l'obstination du silence , alors que les moyens
' Le Conseil de Pierre de Fontaines , p. 261 .
graphiques se bornaient à une mnémonique en signes abréviâteurs, connue sous le nom décevant de notes : « Notse sunt figura? quœdam , vel ad brevianda verba , vel sensus exprimendos : vel ob diversas causas constitutœ l. ))'
Les notes , graphie mnémonique - et compliquée , marques pour soi et les siens , étaient appelées écriture abrégée, parce qu'elles se composaient de sigles. Ces signes d'abord dactylologiques , ressource des premiers chrétiens se réfugiant dans les Gaules 3, ne portaient point ombrage aux jalouses appréhensions des Druides , persuadés qu'ils resteraient inaccessibles au vulgaire. Les notes , en effet , révèlent , avec le désir de conserver la pensée, celui d'échapper à l'intelligence commune et de n'être compris que par un petit nombre d'initiés. Toutefois, saint Augustin les nomme veeba visibilia *, ce qui ne saurait impliquer contradiction, car les gestes compliqués, comme les linéaments qui les représentaient , exigeaient une entente préalable. Le saint docteur ajoute même que parfois les notes ont l'avantage sur les lettres. « Plerumque loquendi consuetudo vulgaris utilior est significandis rébus, quam integritas litterata. »
1 Alcuini Opéra, t. II, p. 271.
2 Philostrate prend le change , à propos de ce mot employé par Strabon : il ne s'agit pas de l'art douteux de dispenser la mémoire , mais de l'aider par
a reproduction de signes plus ou moins expressifs. Philostrat. Lemnii Opp quœ exstant, p. 523, 524.
3 Voir Trithème et Biographie universelle, t. XLVI , p. 557.
4 B. Augustini Opéra. Doctrina christiana, lib. II, t. III , col. 20.
LAOGRAPHIE. 41
Alcuin les qualifie notakia verba ', qui signifie littéralement : « Signa ad verba memoranda. »
Pline, énumérant ses occupations diverses, dit : « Sedeo pro tribunali, subnoto 2 libellos , conficio tabulas, scribo plurimas, sed illiteratissimas literas3. » Un commentateur 4 reconnaît qu'il s'agit ici de notes ( marques ) ; et Sidonius ajoute que dans ce passage : illiteratissimas signifie literis vacans 5.
Un vieux proverbe latin distingue parfaitement l'écriture savante de la graphie vulgaire , en caractérisant ainsi la complète ignorance : « Neque literas scit , neque notare potest 6. »
Evodius écrivant à saint Augustin dit, en parlant d'un jeune secrétaire : « Erat autem strenuus in notis et in scribendo bene laboriosus '. »
On a écrit, et l'on répète qu'on ne lisait pas les notes d'autrui. L'évêque Petilianus disait : « Notas non novimus, neque ea natura rerum est atque ipsarum, ut
1 Aicuini Opéra, t. I, p. 98.
2 Les composés de sigho et de soto , marquer, sont aussi nombreux qu'on doit s'y attendre . Assigno , DEsigno , rasigno , OBsigno , PKEsigno , KEsigno , suBsigno , etc.; ADnoto , DEnoto , iGnoto, PEimoto, suBnoto, etc.
Signer, consigner, désigner, résigner, enseigner, enseigne , enseignement , consigne , insigne , etc. ; noter, notable , notaire , notoire , notoriété , notion, notice , notifier, etc.
* « Literata quse scribi potest ; illiterata, quœ scribi non potest. » Aicuini Opéra, t. II , p. 268.
4 De prima Scribendi Origine , p. 175.
5 Plinii Secundi Epistolse, lib. I, epist. x.
s Certain érudit prétend qu'il faut lire natabe au lieu de notabe ! De prima Scribendi, etc., p. 178.
' B. Augustini Opéra, t. II, col. 560, b.
ita dixerim, litterarum ut quisquam notas légat aliénas1.» Cette proposition, vraie dans un sens général, est fausse dans l'application particulière. En effet, les notes rappelant la dactylologie : « Quidam motu manuum pleraque significant 2 , » inventée dans l'intérêt du foyer et des patois, pour se ressouvenir et s'entendre avec des proches, des familiers ou une clientelle locale, on pouvait, à l'aide de quelques explications, comprendre les notes usitées dans la contrée, lesquelles recevaient ainsi une application plus étendue , sans devenir intelligibles aux étrangers; pour obtenir la publicité, on traduisait dans une langue savante le sens exprimé par les signes , et l'on changeait ainsi ses clients intimes contre des lecteurs érudits3.
« Instituta sunt per literas , signa verborum , ita voces oculis ostenduntur non per se ipsas, sed per signa quœdam.... Ista igitur signa non potuerunt communia esse omnibus gentibus 4. »
Un mathématicien du xvne siècle , Hérigone , prétend que les notes sont une langue universelle que tout le monde peut entendre s. Les autorités précédentes et les textes en notes parvenus jusqu'à nous , donnent un démenti formel à cette assertion.
Nous ne suivrons pas les savants dans leurs divagations touchant les notes : ils les classent en nombreuses
1 Baluzii Capitularia reg. Franc, t. II , col. 1162.
2 B. Augustini Opp. , t. III, col. 20.
3 Nouv. Traité de Diplom. , t. III, p. 569, et à la note.
4 De Doctrina christiana B. Augustini, t. III, 1. II, col. 21. * Voir Dictionnaire de Trévoux , t. VI, p. 238, col. 1 .
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catégories , sans apercevoir que ces divisions établissent d'une manière indubitable l'emploi des signes vulgaires dans les circonstances où les langues savantes étaient sans application possible : en effet les notes « serviles , pecurias, juridicas , judiciarias , suffragatorias, censorias, tesserarias, sortiarias , grammaticas, arithmeticas ', notis sententiarum, vulgaribus, militaribus , digitorum,etc.2, » répondent aux besoins immédiats du peuple, à ses devoirs , à ses usages , à ses occupations comme à ses intérêts : quels services eussent pu rendre les écritures savantes dans ces conditions , et à des hommes privés de toute littérature , sans en être toutefois ni moins heureux, ni moins estimables? Il y a cinquante ans à peine, les neuf dixièmes des Français ne savaient ni lire ni écrire; si les lumières contribuent au bonheur, en réprimant les mauvais penchants, c'est alors seulement qu'elles puisent aux sources morales : de tout temps , la multitude et l'érudition furent antipathiques.
La fixité et l'identité permanente des notes constatent leur antiquité : les manuscrits du ve siècle montrent les mêmes signes que ceux du xe ; cette vieille mnémonique des peuples, que l'on s'est borné à considérer sous les seuls rapports d'abréviation et de célérité, parce qu'elle employait les sigles, les notes sténographiques , tachygraphiques, brachygraphiques, etc., dont la similitude des épithètes avec nos écritures cursives , expédiées , courantes, minuscules, etc., n'a pas été comprise, bien que
1 Hermannus Hugo , De prima Scribendi Origine, p. 189.
2 Isidorus, lib. I, §§ 18, 19, 20, 21 et 22.
ces modes, tous deux vulgaires, aient été qualifiés ainsi par opposition à la graphie sacrée et savante qui se traçait posément , avec espace et régularité.
Les notes nous ont été transmises pour ainsi dire furtivement, par de courtes remarques en marge de certains manuscrits ; par des phrases interlinéaires , qui souvent n'ont aucun rapport avec le texte : ce sont parfois des imprécations contre quelques puissants du jour, qu'on n'ose attaquer qu'en patois ; des ordonnances , des recettes , des indications pour les familiers , les émules '. On recueillait de cette manière, et pour l'usage particulier, les sermons des pères de l'Église, les leçons scolaires, les discours, harangues, homélies, et tout ce qui ressortissait d'un voisinage contemporain.
Les notes, vers leur déclin, subsistèrent longtemps encore comme sténographie ; de là l'erreur accréditée généralement qu'elles ne furent jamais autre chose.
Les anatomistes des notes s'inquiètent peu si les suppressions portent généralement sur les vocales : ne s' étant pas rendu compte des habitudes gauloises, ces érudits supposent et suppléent des voyelles là où il n'y en avait aucune trace ; à travers leur prisme, les coutumes hébraïques ne sont pas soupçonnées; obstacle tel cependant qu'il rendit la graphie vulgaire des Gaulois inaccessible à l'antiquité, et empêcha toute citation textuelle, parce qu'on ne sut quelle vocale employer, l'usage ne pouvant
1 Voir Corpus Inscriptionum Gruteri.
Voir art. Bbachygkaphie , Encycl. des gens du monde.
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rien apprendre dans un pays divisé en fractions, où chaque localité conservait soigneusement sa coutume.
Ils n'ont pas remarqué davantage que les ruches ou paraphes, si bizarres dans les diplômes mérovingiens ', étaient ménagés à dessein, pour l'insertion de quelques sigles en langages et en caractères vulgaires.
Ainsi, abstraction des caractères grecs, des groupes enclavés , des inscriptions , suscriptions , souscriptions , lettres couchées, renversées, rétrogrades, préposées, onciales, cursives, indistantes , de dimensions diverses et dans toutes les orientations ; en dégageant enfin le positif du chaos , le Nouveau Traité de Diplomatique 2 montre que les notes, à l'insu des interprètes modernes, s'écrivaient à peu près sans voyelles 3.
Plusieurs manuels de prétendues abréviations vulgaires ont été imprimés dans leur prolixité 4, lorsque trois lignes eussent suffi au principe : « La règle qui supprime les voyelles écrites souffre exception, quand deux mots ont identiquement les mêmes consonnes ; alors on écrit
■ Voir Mabillon, de Re Diplomatica, p 381 et 389.
2 T. III, p. 597 et suiv.
1 r v t v pour eructavit. c g b pour accingere.
v b M verbum. t m tuum.
s b a; scribae. s p c specie.
v i. t r velociter. p c u r d n pulchritudine.
g t a gratia. M i. t k mirabiliter.
i.bs labiïs. p p l i populi.
t s tuis. i n m k inimicorum.
ppt propterea. diiis dirutionis.
b N x t benedixit. d l x s t dilexisti.
i t m in eternum. c s t v s consortibus.
4 Voir Manuel tironien, parFeutry.
la voyelle qui les différencie. » Soumis à cette prescription , les vocabulaires celtiques , reproduisant la partie la moins variable des mots, eussent considérablement perdu de leur monstrueuse exubérance '.
La diplomatique, recherchant surtout les liens et les rapports qui unissent les langues entre elles, a vu la migration des lettres sans solution de continuité , des Phéniciens chez les Grecs et chez les Romains , apportant aux Gaulois, à des époques plus ou moins reculées , d'abord les caractères propres à fixer la pensée, puis la littérature, à laquelle s'initièrent quelques privilégiés. Les paléographes ne s'occupèrent jamais des langages du foyer, dont les textes n'apparaissaient pas sous leurs yeux ; la grande lacune resta inaperçue, parce qu'on était riche en chartes grecques et latines, seules aptes à recevoir l'authenticité et la sanction des pouvoirs.
Quand chez les Latins , par suite de l'importance des productions littéraires du beau siècle d'Auguste, la langue fut devenue normale , l'alphabet était connu de presque tous; cependant le pape Fabien, au me siècle, voulut que, pour l'histoire de l'Eglise, l'incomplète graphie des notes fût accompagnée d'une écriture latine en toutes lettres :
« S. Fabianus papa2.... regiones divisit diaconibus, et fecit septem subdiaconos, qui septem notariis imminerent, ut gesta martyrum in integro 3 colligerent. »
' Voir Recherches sur les Formes grammaticales de la langue française, p. 13. 2 Anastasius bibliothecarius , de Vitis Romanorum Pontificum, p. 16-17. " Cod. Maz, in integrum : Reg. Vat. et Flor., in integrum et fideliter.
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Isidore de Séville , le plus encyclopédique des esprits du viie siècle , après avoir établi la différence entre les notes latines qu'il attribue à Ennius et les notes vulgaires employées de son temps dans les assemblées politiques , judiciaires et militaires , donne cette définition ' :
« Note autem dicte , eo quod verba vel syllabas , praefixis caracteribus 2 notent , ut ad notitiam legentium revocent, quas qui didicerunt proprie iam notarii appellantur. »
Il parle ensuite « de notis digitorum. » Leur corrélation à l'alphabet carolin est évidente, ainsi qu'avec les plus anciens signes graphiques usités parmi les hommes 3.
La graphie n'était possible que pour les langues constituées par des productions orales uniformes et d'une importance suffisante pour servir de points de comparaison ; il n'existait pas de langue gauloise proprement dite ; les Celtes ou Gaulois étaient des nations et non pas une nation *. La division de l'échiquier gallique faisait obstacle ; il ne pouvait y avoir que de nombreux patois, et les patois, encore de nos jours, ne sauraient s'écrire de manière à être généralement compris, parce que, confiés à la seule phonie , ils ne correspondent pas à la valeur des caractères employés par la graphie. La variété dans la prononciation des voyelles amena leur suppression, et
1 Isidori Etymologia , lib. I, c. xix , de Notis vulgaribus.
2 Les sigles.
11 Voir nos pi. IV et V.
4 M. Galli , Essai sur le Nom et la Langue des anciens Celtes, p. 35.
cette remarque est encore applicable aux jargons syncopés des habitants de nos campagnes : ces élisions sont un obstacle de moins pour l'intelligence commune.
Il est évident que le langage par signes offrait l'avantage d'un lien commun , susceptible de cette fixité dont la parole était privée. L'emploi des lettres comme sigles et la suppression des voyelles donnaient une grande rapidité à la dactylologie, bornée sans doute aux phrases les plus simples, aux lieux communs ou de conventions préalables; des conditions plus larges devaient compromettre l'intelligence Téciproque.
L'hébreu an» (sarim), ((principes familiarum1, » équivaut, suivant les Septante, à ypa^p-arsiç , quelaVulgate traduitpar « magistri2, » dans le sens de ÛTro/w/ifxaroypatpoi 1 : au chef de la famille appartenait, en effet, l'enseignement du langage par signes. Au retour de la captivité de Babylone, les langues vulgaires et sacrées sont distinctes , les écrivains de la première espèce s'appellent ypap^arEîç toù }aov, ceux de la seconde , ypa^aretç tov vôpov 4. À Athènes comme à Rome, il y avait une langue uniforme suivant des règles; puis les patois du peuple répandus jusque dans les capitales mêmes, et, à plus forte
' Voir Exercitationes de Lingua primseva, auct. Step. Morino, p. 128; de là l'appellation archaïque xupioloytxri , employée par Clément d'Alexandrie , Strom. v.6S7.
* Voir article de M. Hoffmann, traduit dans l'Encycl. de Treuttel et Wûrtz, t. XIli,'part. II, p. 556, col. 1.
1 Voir notre p. 5.
* Voir Hermannus Hugo , De prima Scribendi Origine , p. 420.
LAOGRAPHIE. 49
raison dans les provinces : Aliud esse latine , aliud
GRAMMATICE LOQUI '.
L'écriture savante est qualifiée par Aristophane Upo(MY)[t.oveïv 2; la graphie vulgaire en signes mnémoniques s'appelait simplement p.vnp.ovetv .
Philon 3 rapporte que les quartiers d'Alexandrie, au nombre de cinq, étaient vulgairement désignés par les cinq premières lettres de l'alphabet; ces quartiers avaient des noms polygrammatiques , bien qu'une seule lettre ou sigle suffît à leur dénomination \
Sous Auguste, Alexandrie possédait encore des magistrats indigènes.
Twv d'èmyoïpluiv dpypvTMV ymtx tioleïç jutèv , "o re èt\-fiynrriç so"rt -rtop<fvpa.v aime.ypp.zvoq , x«i eyoùV Ttarplovç Tip.àç , %où imp.e\ûav z&v irt Tto'kzi ypriaip.oiv ' •/.où 6 vitop.vrip.a.Toypâ(poç y.où dpyj.eiv.dazY]çD.
La qualification donnée aux hommes qui employaient les signes vulgaires jette un grand jour sur la matière :
1 Quintil. de Institutione Oratoria, lib. I, cap. vi, 1. 1, p. 62. 8 Voir Neyéiat, antépénultième vers du premier acte.
3 In Flaccum, p. 973 , A.
4 En conséquence de cette manière d'écrire , Ptolémée Philadelphe disait en plaisantant, au philologue salarié Sosibius, que le registre portant l'acquit de SOter, de SOSIgène , de Blon et d'AppoloniOS , SOSIBIOS n'avait rien à réclamer. ( Athenau Nautratitse Deipnosophistarum , in-8, lib. XI , c. xn, t. IV, p. 329 et suiv.)
B Strabonis Res Geogr., t. VI, p. 519, lib. XVII, § 12. « Ex indigenis magistratibus in urbe est exegetes, sive interpres, qui purpuram gestat, et patrios honores habet, et ea curât quse urbi sunt necessaria, idem hypomkematoghaphus ( mnémographe ) et judicum praefectus. »
50 ÉLÉMENTS CARLOVING1ENS.
vitô[j.vïi[Mt, « reminiscimentum, mémorise subsidium; «c'est la mnémonique véritable, sinon l'art douteux de donner de la mémoire, au moins celui de rappeler par des signes frappants et abrégés les objets et les pensées, verba visibilia '. Le plus ancien édifice d'Alexandrie s'appelait aH^a. % ses habitués arifisioypxyoi; leurs occupations étaient semblables à celles des écrivains en mnémonique.: c'étaient les notarii des Latins 3.
Quelques éclaircissements sur les magistrats appelés mnémons ont été donnés récemment \ L'auteur établit leur hiérarchie et voit dans ces fonctionnaires les « notarii, tabularii, scribae , » sans toutefois préciser la qualité d'écrivains en langages vulgaires.
Le célèbre médecin Duret affirme que les œuvres d'Hippocrate se partagent en deux grandes divisions linguistiques : « Duo capita habent, f -no^v/i^ara libri sunt ad subsidium mémorise scripti. . . aliud genus qui Suyypâpi- [j.ara. vocati sunt s. »
Saint Etienne, qui mourut neuf mois après Jésus- Christ , parlait au peuple 6 le langage des signes :
1 B. Augustini de Doctrina Christiana, t. III, col. 20.
a Cuper, p. 160 ; M. Matter, p. 58.
3 Glossarium Mediae et Inflmse iEtatis, Du Cange, t. IV, col. 1215.
* Mémoires de l'Institut, t. VI, p. 221 .
s Ludovici Dureti in libres Aphorismoruin Hippocratis , 1554-, in-t parvo, fol. ) recto. Ce précieux manuscrit, dont on croyait devoir déplorer la perte , appartient maintenant à des hommes capables et zélés ; ils ne négligeront rien pour en faire jouir la science.
Son tombeau, près de Jérusalem, portait une inscription syriaque.
LA0GRAPH1E. 51
. i A .' .1 r il r i i i A . i S A
« Stephanus plenus gratia et fortitudine faciebat
5 i i il i p > p iii
prodigia et signa magna in populo '. »
Le patriarche de l'église d'Alexandrie , fondée par saint Marc vers l'an 50, indiquait chaque année, en signes vulgaires, le jour de Pâques à toute la chrétienté, d'où est venue la dénomination d'ère vulgaire 2.
Origène catéchisait à Alexandrie dans la langue vulgaire ( l'ancien copte), vers la fin du ne siècle.
Dionysius de Milet, versé dans l'art des notes, qu'il tenait des Chaldéens, fut particulièrement honoré par Adrien \
Saint Gênez d'Arles, greffier public , écrivait en notes les interrogatoires des criminels et la sentence des juges '.
Strabon , Pline et César assurent que les caractères grecs étaient connus des Gaulois 5; ce dernier ajoute qu'ils n'en faisaient point application à leur propre langue :
« Neque fas esse existimant ., ea litteris mandare 6. »
Si quelques hommes d'élite en adoptèrent l'usage, ce
1 Acta Apostolorum, c. vi , v. 8. A moins de prendre une disjonctive au lieu de la conjonctive, et de faire ainsi un pléonasme, il faut reconnaître à nj^sta fiEy&Xz le sens attaché à l'antique édifice d'Alexandrie. Cette version latine avec une notation psalmodique est extraite d'un manuscrit du ixe siècle , petit in-4 , fol. 9 , qui fait partie de notre collection.
2 L'ère chrétienne n'a été écrite en latin qu'au vn° siècle. s Hist. de l'École d'Alexandrie , par Matter, p. 266.
* Nouveau Traité de Diplomatique, t. III, p. 569.
* Histoire Littéraire de la France, t. I, p. 12.
6 Caesar, de Bello Gallico, lih. VI, cap. xrv, p. 203
Cadmus apporta les signes graphiques aux Hellènes : quatre générations plus tard, un de ses descendants régnait en Béotie (OEdipe, voyez p. 7 ). La langue des Phéniciens , mieux connue , montrera sans doute autant d'analogie avec le grec qu'on lui en suppose avec l'héhreu.
fut en cultivant les langues savantes; nous avons prouvé que les langages maternels , abandonnés au caprice des habitudes locales , restaient sans moyens graphiques de transmission. Les premiers chrétiens, refoulés par la fureur du paganisme expirant, reçurent asile dans les Gaules, où ils apportaient une écriture d'origine commune, mais devenue cryptique , comme leurs retraites , comme les premières cérémonies du culte destiné à éclairer bientôt toute la civilisation.
Les coutumes barbares des Phéniciens avaient été imitées par les druides ' ; leur fanatisme ombrageux réussit à étouffer tout développement intellectuel , mais ils ne proscrivirent point une graphie essentiellement circonscrite2. « Cum christiana religione musas excipere , ut non sit quaerendum quibus hoc tempore tum ibi litteris uterentur. Litterarum sécréta3, inquit Tacitus, viri et feminae pariter illic ignorant 4. »
Les Romains, en s1 établissant dans les Gaules, n'eurent pas d'abord l'influence linguistique qu'on leur suppose: « Grœca leguntur in omnibus fere gentibus, latina suis finibus, exiguis sane, continentur B. »
' Voir Histoire de Provence, par Papon, t . I, p . 486 .
2 A l'époque où la foi, quoique fervente, était encore peu répandue, les suppressions de voyelles plaisaient aux druides et satisfaisaient les rabbins.
5 Ce mot sécréta fit constamment prendre le change aux modernes : Hickesius y voit une preuve de la pureté des mœurs dans les Gaules , où , suivant lui, on ne faisait pas usage de billets doux. Linguarum vett. septent. Gramm. Franco-Theot. , 1. 1, p. 2. — Conférer dans Tacite , « cum notis variorum, » les notes deLipsius et de Gronovius, t. II , p. 637.
4 Mabillon, de Re Diplomatica, p. 46.
" Ciceroin orat. pro Archia poeta, t. IV, p. 2187.
LAOGRAPHIE. 53
Le premier souci des guerriers était de dompter, puis de contenir les peuples subjugués; leurs édits manquaient de cette puissance morale qui modifie les usages : le rit grec, établi avec le christianisme , parlait plus haut que toutes les contraintes , et l'influence latine ne se fit réellement sentir qu'après la translation du trône des Césars à Constantinople , lorsque le rit latin fut enfin adopté dans les Gaules; néanmoins, dès la conquête, les vainqueurs imposèrent leur langue aux transactions officielles ; les documents religieux , législatifs , politiques ou diplomatiques, étaient contraints de prendre la langue latine pour interprète : les langages maternels se dédommageaient en perpétuant la pratique des vieux arcanes du foyer.
Le nord des Gaules reçut les premiers éléments littéraires de l'Orient ; le midi les puisait directement à Rome ; les colonies romaines dans la Gaule Narbonnaise et l'antique alliance de Marseille avec la ville éternelle, ouvrirent les relations ; la législation romaine y fut adoptée avec sa littérature , tandis que les coutumes locales restèrent aux Gallo-Belges. La connaissance des caractères latins se répandit ainsi plus tôt au midi qu'au septentrion ; de là une différence marquée entre l'exécution calligraphique des manuscrits latins écrits dans les contrées méridionales et ceux venant du nord. Cependant on n'en peut rien conclure quant à la priorité de l'application aux langages vulgaires, puisque les monuments littéraires manquent également à toutes les latitudes avant Charlemagne.
Lors de la substitution du rit latin au rit grec, il s'éta-
.54 ÉLÉMENTS CARLO VINGIENS.
blit une écriture transitoire ; les manuscrits latins septentrionaux conservent de fréquentes similitudes graphiques avec les usages anciens; groupes de lettres non alignées ni espacées, voyelles daguessées ou suppléées d'une manière microscopique dans le corps des consonnes, préfixes, affixes, suffixes, etc. On remarque fréquemment sur les marges des codex de ces temps , les exercices ou essais d'alphabets latins que des scribes inexpérimentés venaient y copier pour se familiariser avec les caractères destinés à propager plus tard leurs langages maternels '. On voit encore, jusqu'au xnie siècle, nombre de ces essais graphiques même dans les manuscrits en langages vulgaires. A leur retraite les Romains emportèrent les archives dont ils étaient dépositaires2 : les livres carrés remplacèrent immédiatement les rouleaux; l'Église voyait dans ceux-ci des auxiliaires à la littérature payenne, et leur contexture les rendait impropres aux cérémonies du christianisme ; double motif d'exclusion : c'est seulement au vc siècle que les livres carrés apparaissent dans les Gaules; les livres en théotisque peuvent dater du ixe, tandis que les textes en langages romans d'une certaine étendue ne se montrent que vers la fin du xe siècle.
Le plus ancien livre de prières connu est celui de Charles le Chauve 3; il faut encore attendre plusieurs siè-
1 Nous possédons plusieurs manuscrits revêtus de ces exercices , auxquels on n'a pas fait suffisamment attention : les collections importantes de manuscrits en conservent toutes plus ou moins.
2 Nouveau traité de Diplomatique, 1. 1, p. 97.
1 A la Bibliothèque du Roi, superbe manuscrit sous le n" H52.
LAOGRAPHIE. 55
clés pour rencontrer des oraisons en langages "vulgaires ; lire et écrire fut l'apanage tardif des populations qui se bornaient à réciter des patenôtres et des litanies.
La comptabilité nationale et la première bibliothèque publique en France eurent Charles V pour fondateur.
Si une élasticité sans limites et des modifications continuelles rendent insaisissables les dialectes gaulois antérieurs à l'occupation romaine, le précieux temps d'arrêt imprimé par la conquête , l'ascendant des vainqueurs , conséquence de leur supériorité littéraire, tout concourut à donner une impulsion nouvelle aux idiomes du pays ; les étymologistes n'ont pas à saisir un Prothée : notre langue, prenant naissance dans la partie septentrionale des Gaules, ne répétait plus guère que des mots romanisés, dont quelques-uns étaient fixés par l'influence régulière d'une langue d'origine commune, et possédant tous les éléments de transmission, avec une représentation graphique qui devenait la nôtre.
Les degrés et les transformations se sont généralement régularisés lors de l'emploi des caractères latins, vers 840, de manière toutefois à conserver de nombreux vestiges des modifications antérieures. La séparation des mots est aussi l'œuvre des Romains.
Les monuments monétaires des Gaulois attestent la présence des caractères grecs avant l'occupation romaine '; toutefois on ne s'en servait guère que comme symboles :
1 Voir Etudes numismatiques, par J. Lelewel , p. 217. Les caractères ioniques descendent du pélasgien , que le phénicien avait formé.
la victoire vint imposer les coins de l'empire, sous peine de démonétisation ; puis elle ordonna d'inscrire en toutes lettres les noms des princes et des lieux ' ; à cette injonction, répondit une obéissance inintelligente et réfractaire. Les chrétiens fugitifs et leurs prêtres, remplissant une mission de paix et de persuasion, introduisirent bientôt dans la confédération gallique la religion et les lettres , en rappelant les arcanes des notes , modifiées à la manière hébraïque : de là les difficultés inextricables apportées à la numismatique ; l'épigraphie mérovingienne, exécutée au moyen d'onciales latines, sera longtemps encore, à cause de la persistance des habitudes locales, une des plus grandes difficultés de la science , livrée à de continuelles hésitations et aux luttes opiniâtres entre l'usage et l'arbitraire.
Contraints par l'autorité romaine à inscrire en toutes lettres le nom du lieu où se frappaient leurs monnaies, et dans leur embarras , les Gaulois gravèrent sur le bronze :
MimiNO pour Morini.
Namasat Nemausus.
Ratumacos Rotomagus.
Soocvanos Seqjbanus, etc.
Dans l'impossibilité d'expliquer ces versatilités, les numismates les appellent des déviations 2.
1 Voir Numismatique du moyen âge, première partie, p. 86 et 11 .
2 VoirÉtudesNumismatiques,p.218,228.
La langue des Goths et celle des Francs sont connues grâce aux versions évangéliques faites par les moines ou les évêques chefs de ces peuples , après leur conversion au christianisme : Ulphilas, dès la fin du ive siècle et dans sa ferveur, confia à un Hellène le soin de fixer avec les ' caractères grecs, seuls connus du petit nombre des érudits septentrionaux, la version évangélique traduite en langue gothique et restée orale chez le néophyte désireux de convertir sa nation ; toutefois, ces caractères ne purent se propager en Gothie , les monuments littéraires de cette contrée, avant Tan 1000, sont en notes r uniques. Les runes naissent toutes de l'I , ce sont des signes digités rectilignes dont l'origine est phénicienne; elles sont de beaucoup antérieures à Ulphilas.
Otfrid, moine en 843 à Weissembourg d'Alsace, formula enfin et le premier, en lettres latines correspondantes autant que possible aux inflexions vocales de ses compatriotes, une version théotisque qui répand la lumière sur le mécanisme de cette langue et de ses voisines.
La sollicitude de Charlemagne pour généraliser les études allait porter ses fruits ; le temps d'une heureuse innovation approchait, et la littérature indigène allait enfin sortir des limbes où elle était ensevelie, a Otfridus monachus, qui Germanise sermonem omnium primus litteris tractare aggressus, linguam appellavit scriptu perdifficilem , propter sonum incommodum, et litterarum plerumque congeriem, multis in eam sententiam collectis argumentis : tum vocalium creberrimum pro
eo quod nunc fit, usum fuisse, perpetuum veluti testi-
monium ejus scriptio dicit ' »
La lettre d'Otfrid , « Liutberto Mogunliacensis urbis archiepiscopo, » placée en tête de la traduction des Évangiles 2, contient les renseignements les plus précis sur l'insuffisance des moyens de fixer la pensée chez les Austrasiens à F époque carlovingienne. Nous reproduisons ce précieux document, dont l'éditeur n'a point saisi la portée3.
« Scripsi namque Evangeliorum partem francisée compositam Cordisque prœcordia lectiones has théorisée conscriptas semper memoria tangent. Hujus enim linguae barbaries ut est inculta et indisciplinabihs , atque insueta capi regulari freno grammaticœ artis , sic etiam in multis dictis scripto est propter literarum aut congeriem aut incognitam sonoritatem difficilis. Nam interdum tria UUU, utputo, quaerit in sono, priores duo consonantes , ut mihi videtur, tertium vocali sono manente. Interdum vero nec A, nec E, nec I, nec U vocalium sonos prsecaneie potui , ibi Y grœcum '* mihi videbatur adscribi 5. Et etiam hoc elementum lingua hsec horrescit interdum , nulli se chara aeri aliquotiens in quodam
1 Welserus, Rer. Boic, lib. II, in fine, p. 145.
2 Voir Thésaurus Antiquitatum teutonicarum Schilteri, 1. 1, p. 10.
s Les vers théotisques rapportés par Strickerus, Thésaurus Schilteri, à la fin du t. II, p. 55 à la note, sont une traduction du roman de Roncevaux ; le colloque dé la Samaritaine n'est pas antérieur à Otfrid.
* Voyez upsilon, p. 23.
" Ce qui était difficile à Otfrid eût été impossible avant l'alphabet de Charlemagne.
LA0GRAPH1E. 59
sono nisi difficile jungens. K et Z ssepius hsec lingua extra usum latinitatis utitur, quse grammatici inter literas dicunt esse superfluas. Ob stridorem autem dentium interdum, ut puto, in hac lingua Z utuntur; K autem ob faucium sonoritatem. Patitur quoque metaplasmi figuram nimium , non tamen assidue , quam doctores grammaticse artis vocant sinalipham, et hoc nisi legentes prsevideant, rationis dicta deformius sonant, literas interdum scriptione servantes, interdum vero Ebeaice: lingue more vitantes , quibus ipsas literas ratione sinaliphae in lineis, ut quidam dicunt, penitus amittere et transilire moris habetur ; non quo séries scriptionis hujus metrica sit subtilitate constricta, sed schéma omœoteleuton assidue quserit. Aptam enim in hac lectione et priori decentem et consimilem quserunt verba in fine sonoritatem , et non tantum per hanc inter duas vocales, sed etiam inter alias literas ssepissime patitur conlisionem sinaliphse, et hoc nisi fiât, extensio ssepius literarum inepte sonat dicta verborum. Quod in communi quoque nostra locutione, si solerter intendimus, nos agere nimium invenimus. Quserit enim linguœ hujus ornatus, et a legentibus sinaliphae lenem et conlisionem lubricam prsecanere, et a dictantibus omoeoteleuton ; id est consimilem verborum terminationem observare. Sensus enim hic interdum ultra duos vel très versus vel etiam quatuor in lectione débet esse suspensus , ut legentibus , quod lectio signât, apertius fiât. Hic ssepius I et O, ceterseque similiter cum illo vocales simul inveniuntur inscriptae, interdum in sono divisas vocales manentes , interdum
60 ÉLÉMENTS CARLOV1NGIENS.
conjunctoe, priore transeunte in consonaDtium potestatem. Duo etiam negativi, dum in latinitate rationis dicta confirmant , in hujus linguae usu paene assidue negant, et quamvis hoc interdum praecavere valerem, ob usum tamen quotidianum , ut morum se locutio praebuit , dictare curavi. Hujus enim linguae proprietas nec numerura, nec gênera me conservare sinebat. Interdum enim masculinum latinae linguae in hac fœminino protuli , et caetera gênera necessarie simili modo permiscui. Numerum pluralem singulari, singularem plurali variavi, et tali modo in barbarismum et solœcismum saepius coactus incidi. Horum supra scriptorum omnium vitiorum exempta de hoc libro theotisce ponerem ; nisi irrisionem legentium devitarem. Nam dum agrestis linguae inculta verba inseruntur latinitatis planitiae, cachinnum legentibus praebent. Lingua enim hsec velut agrestis habetur; dum a propriis nec scriptura, nec arte aliqua ullis est temporibus expolita, quippe qui nec historias suorum antecessorum ut multse gentes caeterae, commendant memoriae, nec eorum gesta vel vitam ornant dignitatis amore. Quod si raro contigit, aliarum gentium lingua, id est, Latinorum vel Graecorum potius explanant ; cavent aliarum et deformitatem non verecundant suarum. Stupent in aliis vel literula parva artem transgredi , et paene propria lingua vitium générât per singula verba. Res mira , tam magnos viros prudentiae deditos, cautela praecipuos, agilitate suffultos, sapientia latos, sanctitate praeclaros , cuncta haec in alienae linguae gloriam trausferre, et usum scriptdr^; in propria lingua non habere. Est tamen conveniens , ut
LAOGRAPHIE. 61
qualicunque modo , sive corrupta , seu lingua integrse artis, humanum genus Autorem omnium laudent, qui plectrum eis dederat linguse, verbum in eis sua? laudis sonare, qui non verborum adulationem politorum , sed quaerit in nobis pium cogitationis affectum, operumque pio labore congeriem , non laborum inanem servitiem.
« Hune igitur librum vestrae sagaci prudentiae probandum curavi transmittere, et quia a Rhabano venerandae memoriae ', digno vestrae sedis quondam praesule, educata parum mea parvitas est, praesulatus vestrae dignitati sapientiaeque in vobis pari commendare curavi. »
L'examen attentif des manuscrits théotisques signalés comme exécutés du vne au vme siècle 2, démontre qu'ils ne sont pas antérieurs au ixe : plusieurs de ces versions, orales d'abord , furent écrites en latin lorsque la graphie vulgaire n'existait pas encore, puis restituées dans leurs idiomes primitifs quand celle-ci devint usuelle 3. Aucune date certaine n'étant jusqu'à ce jour assignée à la graphie vulgaire, le désir d'accroître la valeur des textes, en leur attribuant la plus haute antiquité, provoqua l'exagération et l'erreur.
Otfrid , notre guide , déclare que ses contemporains « usum scripturae in propria lingua non habere. » Cette assertion péremptoire est transformée par les auteurs de
1 Mort en 856.
" Voir Langue et Littérature des Francs, par G. Gley, p. 27.
5 Ce sont en effet des homélies, des formules de chants, des règles d'ordre, des prières publiques, toutes choses également faciles à retrouver dans la mémoire des hommes.
la Nouvelle Diplomatique, dans l'argument que voici : « Ils ne faisaient point usage de F écriture pour polir leur langue1. » Le spécieux est évident; une langue aux h> flexions multiformes ne pouvait être ramenée à l'unité par une mnémonique versatile elle-même ; l'amélioration par voie de fixité était impérieuse; en l'absence de' graphie réelle, le despotisme des usages opprimait sans contrôle , ce qui fit dire à Pontanus : « OEdipo itaque opus sit, qui hanc sphingem in totum explicet 2. » Les caractères inscrits sur la matière subjective étaient de véritables marques, confiées à l'interprétation des adeptes; elles devenaient lettres mortes lorsque ceux-ci se taisaient ou disparaissaient3.
La réflexion dissipe l'étonnement; les moyens graphiques , même les plus réguliers, demeurent , par leur nature essentiellement bornée , impuissants à formuler les inflexions populaires variées , insaisissables et sans limites : encore au xne siècle la différence des patois était telle en France , qu'on ne se comprenait pas d'une province à l'autre 4; impossible alors, comme aujourd'hui, de rendre les intonations du peuple par le moyen des lettres : « propter linguarum dissonantiam. » Les habitants de nos campagnes varient leurs jargons presque
1 Nouveau traité de Diplomatique, t. III, p. 114.
2 Orig. Francor., lib. VI, p. 606.
3 La matière employée par les Francs était le bois; en belgo-batave , boek, beuke (d'où notre mot bouquin), signifie à la fois hêtre et livre; on montre au Musée Royal de Copenhague des livrets exécutés vers l'an 1000 sur des planchettes de hêtre.
4 Voir Académie des Inscriptions, t. XVII, p. 728.
LAOGRAPHIE. 63
dans chaque paroisse : si l'art échoue au xixe siècle , faut-il s'étonner qu'il n'y ait pas eu tentatives alors que les moyens de parler à sa propre mémoire étaient incertains ?
Bien que les paléographes n'aient tenu aucun compte des assertions d'Otfrid, et que l'insurmontable obstacle à la graphie vulgaire ait été ignoré ; tous reconnaissent que les textes nationaux disparaissent entièrement vers le vme siècle ; mais pour faire remonter la graphie jusqu'à cette époque, il faut nécessairement effacer les travaux linguistiques de Charlemagne, tout ce qu'ont écrit sur la matière Alcuin et Raban , accuser ensuite d'imposture le premier traducteur théotisque des Évangiles; ces concessions laisseraient encore la graphie et la linguistique dans les conditions reconnues précédemment : le millésime seul serait reculé, sans apporter aucun changement aux limites et aux circonstances bien autrement positives que les appréciations contestables, appuyées sur l'art de connaître l'âge des écritures, alors qu'on est privé d'ailleurs de toute indication .
Depuis le monument évangélique d'Otfrid et le pacte de Strasbourg , il s'écoula plus d'un siècle sans productions nouvelles; les ténèbres s'étaient épaissies après la mort de Charlemagne. Le travail nécessaire au développement des langages vulgaires, désormais transmissibles et rationnels, ne pouvait marcher que lentement. Quant à la Normandie, elle ne fit usage de la graphie que plus d'un siècle après la descente de Rollon *.
1 Ce fait est attesté par Richard I", troisième duc de Normandie. Voir l'abbé De La Rue, t. II, p. 194-195.
Il faut reconnaître ici une des principales causes de l'éclipsé intellectuelle survenue à la suite du grand siècle : on négligeait les antiques ressources mnémoniques , et l'on n'était pas suffisamment familiarisé avec les représentants approximatifs des sons : de là une multitude d'anomalies , d'erreurs et de non-sens , remarquables encore dans les plus anciens textes.
Si une œuvre de régénération a été opérée plus tard sur quelques rares productions rédigées d'après l'antique manière , et nous serions autant en peine de l'affirmer que de le contester, on n'en doit pas moins croire que la graphie mnémonique était mise au néant, la vieille siglique gauloise enterrée à toujours, et le nouveau -né dépouillé des indices de son extraction.
Un sourd-muet , guéri à Paris en 754 , apprit immédiatement la langue vulgaire , et ne se familiarisa avec les lettres qu'après avoir passé quelque temps dans un monastère : c< unde factum est ut, tam auditu quam locutione , in brevi , non solum ipsam rusticam linguam perfecte loqueretur, sed etiam litteras in ipsa ecclesia, clericus effectus, discere cœpit '. »
Dom Mabillon a publié l'alphabet des Gaulois avant l'influence latine, d'après quelques inscriptions antiques5. On retrouve ces caractères grecs plus ou moins altérés sur les monuments runiques, conservés jusqu'au pôle nord : Ulphilas les employa dans son Codex Argen-
' Académie des Inscriptions, t. XVII, p. 713. 2 De Re Diplomatica, p. 347.
LAOGRAPHIE. 65
teus \ L'érudit bénédictin s'est borné à faire connaître les majuscules : le plus profond savoir ne garantit guère de l'erreur, lorsqu'il y a préoccupation; prenant le change au sujet des paroles si précises du moine austra- - sien , auquel il faut ajouter l'autorité de Welserus , de Génébrard, de Fauchet, etc., dom Mabillon, ordinairement si bon guide , se borne à conclure des assertions d'Otfrid, qu'avant Charlemagne les Gaulois étaient plus adonnés aux armes qu'à l'étude 2. Les éditeurs du Nouveau traité de Diplomatique ont surenchéri : enfin un auteur récent ajoute que si les Gaulois n'ont point écrit, c'est qu'ils n'avaient rien à raconter 3.
Lorsque ceux-là mêmes que nous regardons comme nos maîtres , les Romains, placent les Gaulois au premier rang de la science et de l'éloquence 4, lorsqu'ils reconnaissent notre supériorité en astronomie, en géographie, en histoire naturelle, lorsqu'ils avouent la perfection relative de notre agriculture et de notre industrie manufacturière; comment expliquer le silence prolongé de nos pères envers leurs contemporains et la postérité ?
Peut-on admettre que les hommes répandus par milliards sur l'immense surface qui sépare l'Ibérie des bouches du Rhin, et qui s'étend depuis le Rubicon jusqu'en
1 Conservé à Upsal , en caractères presque tous grecs; magnifique copie exécutée à Rome, au v' siècle, lorsque les Goths y dominaient. ( De visu. )
2 De re Diplomatica, p. 46.
5 Dissertation sur la langue française, etc., p. S.
1 Voir Posidonius, Ap. Athaen., lib. VI; Strabon , lib. IV; Diodor. Sicul. , lib. V ; Ammian. , lib. V; Lucan. , lib. I ; iElian., lib. XII.
66 ÉLÉMENTS CARL0V1NGIENS.
Irlande , traversèrent une suite de siècles sans écrire jamais une seule phrase des langages maternels , et ne pas reconnaître que ce mutisme était la conséquence d'un insurmontable obstacle ? L'Histoire littéraire de la France montre le grec et le latin comme intermédiaire exclusif avec la postérité1, sans apercevoir l'absence de graphie, cause du silence absolu des langages vulgaires , silence qu'elle attribue à l'entêtement ou au caprice des indigènes ! 2
Le même ouvrage signale comme écrivains gaulois, des Romains d'origine, rédigeant dans leur langue ou dans celle de leurs pères, ou bien des ecclésiastiques écrivant dans la langue de l'Église.
(( Cur leges plerseque cantilenœ appellentur ? an quod homines priusquam litteras scirent , leges cantabant , ne eas oblivioni mandarent? » Atà tî vépoi îeaXoûvrai ou? aâovaiv ; ri on Ttptv imaTocaQxi ypaf*f*aTa , yi$ov robç vàjj.ovç, ottmç fxy? inilâBoivrai s ;
Ce fut en vers que Lycurgue et Dracon donnèrent leurs lois aux Spartiates et aux Athéniens.
Cicéron atteste que, de son temps, les enfants chantaient la loi des Douze tables. « Discebamus enim pueri XII (tabulas) ut carmen necessarium \ »
' De nos jours encore la langue latine est l'interprète universel de la science.
2 Histoire littéraire de la France, t. I, p. 1 et suiv.
3 Aristotelis sect. xix, Problem. 28.
4 Ciceroni de LegiBus, lib. II, c. xxm. On enseignait les enfants en les faisant chanter en choeurs , et non par cœur : rétablir la valeur primitive des mots sera toujours une impérieuse nécessité : rien vient de res , c'est l'inverse qu'il signifie maintenant.
LAOGRAPHIE No'fxoç signifie tour à tour, loi , tradition , chanson : les trouvères ont toujours employé le mot chanson dans le sens de tradition , dont ils ne font pas usage :
Vielle chançon de graut antiquité ' .
La difficulté de rien fixer d'une manière durable dans la mémoire du peuple donna naissance aux chansons traditionnelles. C'est presque toujours à la suite d'expressions antiques, détournées de leur signification primitive vers l'époque de la renaissance, que l'erreur s'est introduite parmi nous : les nuages ne se seraient point accumulés sur le berceau de notre poésie-, si les éditeurs de nos anciens documents avaient connu le sens originel du mot provenant, quant à sa valeur, de cette langue grecque à laquelle la nôtre doit autant qu'à la langue latine; ils eussent compris dès lors qu'un texte ancien, renfermant des assonances plus ou moins mélodiques , dut naître en l'absence de graphie pour le peuple et dans l'intérêt de la tradition : cette vieille coutume ne constate pas nécessairement une antériorité sur Otfrid ; le mode mnémonique, suivi par les premiers trouvères, se prolongea longtemps encore en communauté avec la graphie vulgaire.
La terre Francise Salicse * , située entre la Meuse et le Rhin, entre Tongres et Diest, forma plus tard la majeure partie du comté de Loos, patrimoine d'Ogier, ce qui au-
* Roman de Guillaume d'Orange , à la Bibliothèque du Roi , manuscrit n° 6985, fol. 167 v% col. 1.
* Voir Leges Salicse illustratae Wendelino , à la carte ; et la Chevalerie d'Ogier, préface, p. ix.
torisait les historiens à désigner comme Français par
excellence le prince de la France Salique '.
La coutume salique ou royale 2, œuvre orale de Marcomir, aidé des principaux du pays, « priores eorum invenerunt 3, » n'était confiée à aucun texte matériel jusqu'à Charlemagne, « qui jura quse scripta non erant, describere ac litteris mandari fecit 4, » il lui donna dès lors autorité de loi s.
Les plus anciennes chroniques qui font mention de la loi salique, en nommant ses collaborateurs, indiquent les localités où ils se réunirent ; on reconnaîtra dans les modifications toutes naturelles que subirent ces noms de lieux 6, la réalité des transformations phonétiques que nous indiquerons.
Une observation nécessaire, touchant létymologie
' A la bataille de Muret , le général, à l'instant décisif, rappelle aux Français les plus illustres noms de leurs ancêtres :
« Francorum genus egregium, Carolique potentis « Rollandique cohœredes et fortis Ogeri. » Philippéide de Guillaume Le Breton , Histor. des Gaules, t. XVII, p. 221 .
2 En théotisque sai. signifie palatium, aula, regia; voir Schilteri Glossarium Teutonicum , verb. Sax II et Salica.
Lex Salica , lex Aulica , lex Regia , et terra Salica , terra jurisdictionis legis Salicœ , prope urbem Tungrorum ; Tungri victores Belgarum , « qui primi Rhenum transgressi Gallos expulerint ac nunc Tungri, tune Germani vocati sunt. » Tacttcs, de Morib. Germ. c. n , p. 590.
3 Ado Viennensis circa 850, apud Windelinum, xvm. " Eginhardus, vita C. M., t. I, p. 88.
" Legum Longobard., Mb. III, c. xxxi.
6 SALEcbeim BADEcheim WiDEcheim GestaFrancor.Marq.Freheri. SAiEchagin WiBoTAtbgin WiDEchagin Anon. MS. Cameracensi. IuBoThagin WiNDigatin Chrome. Moissiacense.
LAOGRAPHIE. 69
française, c'est que le progrès s'étant constamment exercé dans le sens de la délicatesse et du poli, l'acception est devenue progressivement plus restreinte , plus fine , plus délicate; lorsqu'après un long temps, on recourut au primitif, il se retrouva large, grossier, acerbe1.
Les traditions mérovingiennes de la coutume royale, diverses comme tout ce qui est confié à la mémoire, trouvaient leur appui dans les souvenirs : « in mente, in pacto , in sententia 2 , in conventione , in consuetudine, etc. » Le rhythme, l'assonance et la musique furent ses moyens de transmission et de perpétuation.
La coutume salique fut une loi , une tradition , une chanson par excellence. Le texte de Hérold. le plus authentique et celui qui résume le mieux les vieilles traditions3, montre encore un rhythme, des homoïoteleutes , et peut se ranger en couplets. Voici le célèbre titre LXII, qui exclut les femmes : l'antique version, le carmen necessaritjm de Cicéron, est imprimé en noir, les interpolations le sont en rouge :
SAXEhaim BoDEhaim WiHDohaim \
SALEgeve BoDEgeve Wnroogeve > Sigebertus Gemblac.
SAiEchove BoDEhove WofDEhove 1
SALEheim BoDEheim WmDEheim. Wendelin.
En ajoutant aux anciennes racines de ces noms le théotisque Gast ( hôte, enfant de ) , on trouve ceux des collaborateurs , Salegast , Bodegast , Widogast , etc.
1 Ainsi Gast employé par Marcomir (Voir ci-dessus.) fit le roman Gaks : ce dernier était une injure vers la fin du moyen âge ; le féminin prit une acception plus outrageante encore.
a Voir M. Pardessus , p. 222 , ligne dernière.
5 Ibid., p. 259, et Wendelin., Leges Salicœ, p. -i3.
Si quis mortuus fuerit , '
Et filios non dimiserit ,
Si pater aut mater superstites fuerint
In ipsam hereditatem succédant.
Si pater et mater non superfuerint , Et fratrem aut sororem dimiserit , lu hereditatem ipsi succédant.
S) isti non fuerint, Tune soror matris In hereditate succédât.
Si vero soror matris non fuerit , Sic soror patris in hereditate succédât.
Et postea sic de illis generationibus , Quicumque proximior fuerit, Ipsi in hereditate succédant Qui ex paterno génère veniunt.
De terra vero salica In mulierem nulla Portio hereditatis transit ,
Sed hoc virilis sexus acquirit
Sed ubi inter nepotes....
Post longum tempus,
De alode terrae eontentio suscitatur,
Non per stirpes,
Sed per capita dividantur.
Tel fut le procédé perpétuel de l'Église : afin que ses commandements restassent dans la mémoire de tous, ils
Rhythme ïamhique naturel ; u-
LAOGRAPHIE. 71
sont encore aujourd'hui terminés en assonances1 : composer en vers n'était pas une manie poétique, mais une nécessité imposée par les intelligences vulgaires incultes et paresseuses.
Ce motif a fait rédiger en vers une des plus anciennes coutumes, celle de Normandie, ainsi que les règles d'ordre et les statuts de divers états : il existe d'anciennes traductions rimées des Institutes de Justinien ; le code vulgaire de la sagesse, les leçons incisives de nos pères, les proverbes, en un mot, ne se sont transmis d'âge en âge que par l'intermédiaire de l'assonance.
La version en langue vulgaire la plus respectable parvenue jusqu'à nous, est celle des livres des Rois avec les homélies % d'une graphie du xie siècle, tandis que la rédaction remonte au ixe , ensuite des prescriptions du concile de Tours, en 813 3.
Fedeil Deu, entend l'estorie.... * Le temple devisad si cume vu véez que ces mustiers en la nef e al presbiterie sunt partiz 3.
On chercherait vainement une version primitive qui
révélât mieux les habitudes mnémoniques de nos ayeux.
Le docte Barbazan y avait signalé de nombreux vers en
1 Dans les Gaules, l'enseignement se faisait en vers. Voir Hist. littéraire, t. I, p. 41 ; t. XVI, p. 151-153 ; aussi le passage de Josèphe : Sed cantibus, et notre page 17.
2 Voir li Livres des Reis, manuscrit petit in-fol. à deux col., à la bibl. Mazarine , imprimé en 1841 sous le titre : les quatre Livres des Rois.
z Fabliaux et Contes, par Barbazan , préface , t. I , page vij à xj. * Les quatre Livres des Reis , p. 4.
8 Ibid., p. 248.
assonances, mêlés à la prose : l'éditeur moderne n'a pas voulu les reconnaître ; il prétend n'y voir qu'une recherche de l'antique traducteur, dépourvue de toute poésie1. Cependant, outre les versets reproduits par Barbazan , voici quelques-unes des nombreuses strophes du premier livre : elles montrent un rhythme en un art poétique déjà exercé :
Mened les unt de Amalech , en E 2 E le plus bel qu'il i truvèrent
Al oès nostre 5 Seignur guardèrent,
Le el ocistrent e desbaretèrent. p. 55.
Samuel le pople pas ne ublia ; en A Un aignel laitant 4 sacrefia ;
Pur sa gent de quer ura :
Deu l'oïd e sa gent salva. p. 25.
Les noz del ost s'en sunt fuiz , en I E laidement sunt descunfiz ,
E morz sunt ambes dous tes fiz ;
E l'arche Deu i unt cil pris. p. 16.
Ne remaigne mais l'arche Deu en U De Israël ensemble od nus,
Kar sa venjance trop est dure
Sur Dagon nostre5 deu et sur nus. p. 18.
Nous avons vainement cherché des assonances en O :
1 Voir les quatre livres des Reis , introduction , p. tv.
2 Si la mesure est quelquefois rompue , c'est par l'addition postérieure et parasite d'épithètes étrangères au texte latin ; ainsi melioribus est traduit par le mielz e le plus bel 4 ; obtulit , par offri e sacrefia.
3 Nostre , graphie moderne , il y a eu no. Si l'on pouvait saisir les modifications imposées aux patois par les premiers écrivains vulgaires , on restituerait sans peine en petits vers nombre de vieux textes considérés comme de la prose.
LA0GRAPH1E. 73
les voyelles O et U semblent n'être qu'une modification ; leur dactylologie est la répétition de E, A, I '. Nous sommes tenté de croire qu'elles n'étaient pas encore employées comme voyelles finales dans les assonances antérieures au concile de Tours 2.
La version primordiale des Livres des Rois fait indifféremment usage des voyelles les unes pour les autres; ce qui atteste sa proximité de la période laographique ; ce texte donne ainsi la raison des nombreuses irrégularités de notre ancien langage ; il n'y avait pas de règles , mais des coutumes locales, jusqu'à ce jour inaperçues.
La mnémonique par assonance3 n'était ni régulière ni continue ; des hommes étrangers à la lecture comme à l'écriture ne pouvaient consulter leurs devanciers . l'uniformité, l'étude, le travail, leur était interdit; les grands événements , les impressions vives , les allocutions , les maximes , appelaient l'assonance : les inspirations instantanées d'une nature inculte brillaient par lueurs; de là ces intermittences de vers et de prose : si l'on pouvait comparer deux manuscrits antiques contemporains, les passages rimes montreraient une grande similitude, alors
' Précis du Système hiéroglyphique, planche VI.
2 Souvent nos premiers textes écrivent U pour O : « Pro Deo axnur. » ( Serment de 8-42. ) Au midi , l'U se prononce toujours ou.
3 « J'appelle assonance la correspondance imparfaite et approximative du son final du dernier mot du vers avec le même son du vers qui précède ou qui suit ; comme on appelle rime la correspondance parfaite du son identique final des deux vers formant le distique.» (M. Raynouard , Journal des Savants, juillet 1833.)
74 ÉLÉMENTS CARL0V1NGIENS.
que les transitions et les lieux communs , corrompus les premiers, offriraient de notables différences. Il y a présomption de haute antiquité, lorsque la rime est fréquente et rapprochée. On faisait sérieusement jadis ce que certains bouffons répètent encore de nos jours : un événement , une solennité , provoquent des compliments en formes rhythmiques, l'interlocuteur revient à la prose dès que sa mémoire le trahit, ou qu'un incident vient troubler l'impromptu médité.
Les versions orales étaient d'autant plus exactement reproduites qu'elles avaient été plus heureusement favorisées par l'assonance : les répétitions apportaient un nouveau tribut d'homoioteleutes ; indépendamment de l'importance du sujet, c'est par les plus heureux procédés mnémoniques employés , que les traditions étaient assurées de ne plus sortir de la mémoire des hommes.
Les catégories étaient le moyen mnémonique le plus puissant ; les vers se rangeaient par voyelles finales , par homonymie , par assonances.
On les groupait en strophes, distiques, quatrains, couplets, tirades, laisses, etc. Pour découvrir les vieux récits assonants, parmi la prose du moyen âge où l'on s'est obstiné à ne pas les reconnaître, il ne faut jamais perdre de vue les élisions rustiques et les adjonctions d'une graphie incertaine à son début, dont la prononciation ne tenait aucun compte, et réciproquement.
Il est évident, pour les oreilles exercées, que l'accent
LAOGRAPHIE. 75
prosodique français se perd vers le Nord ; la raison en est simple : d'abord on n'était fixé par aucune voyelle déterminée, plus tard les diphthongues médiatrices étaient essentiellement sourdes : le Midi conserva l'usage des vocales simples et l'accentuation romaine qui fait les longues et les brèves '.
Si, au beau temps de Rome, il était impossible d'écrire les langages gaulois2, on le tenterait vainement aujourd'hui; de là l'insuffisance et la stérile prolixité de tous les vocabulaires celtiques, bretons, gallois, etc., compilés dans l'ignorance des antiques conditions constitutives de ces idiomes ; la confusion règne partout en ces sortes d'ouvrages , et Bullet n'hésite pas à la faire remonter à la tour de Babel 3. Toutefois ces langages, mieux appréciés , se montrent simples comme les besoins des premiers habitants de nos forêts : leurs mots se forment d'une partie radicale, composée d'articulations graduées du même organe, en consonnance avec les voyelles déterminées par les prédilections locales ; cette règle facile à saisir, appelle cependant, par voie de conséquence, des variations telles qu'on ne saurait rien fixer nettement.
Notre plan nous interdisant les détails , forcé de nous renfermer en un cercle dont les nombreuses tangentes nous lanceraient dans l'espace, avare du temps que le lecteur peut nous accorder, nous nous bornerons à lui pré-
' Voir Monuments de la Littérature Romane , p. 88. 8 Latour d'Auvergne , Origines gauloises , p. 66. 3 Dict. celtique, Préface, p. v, et t. III, p. 1.
senter quelques principes , résultats de faits appuyés sur les plus imposants témoignages; abandonnant les développements et leurs conséquences à son libre arbitre comme à sa sagacité.
Les érudits ont négligé la recherche des causes qui perpétuèrent l'absence complète de toute littérature nationale chez les peuples composant la plus notable portion de notre -vieille Europe, et les motifs d'un silence prolongé jusqu'au ixe siècle; ils firent plus, ils rejetèrent les explications catégoriques données par un contemporain de ce même siècle, s'annonçant, l'Évangile à la main , et sans ostentation , comme frayant une route nouvelle à la graphie du pays : ils s'imaginèrent réfuter Otfrid, en lui opposant les écrits latins publiés dans les Gaules ' : nos archéologues ne virent pas que les investigations et l'expérience des faits durant dix siècles , confirment l'assertion de l'heureux novateur, et que, pour le démentir, il fallait produire des textes en langages vulgaires antérieurs à ses œuvres , ou au serment de Strasbourg rédigé par Nithard vers le même temps : les dates de ces ouvrages ne nous sont pas transmises avec précision : Nithard a commencé vers 844 la chronique latine à la fin de laquelle est rapporté le texte du serment; il est mort en 859 2.
La réputation littéraire d'Otfrid s'établit dès 843 3; il la dut aux seuls travaux en langue théotisque; déclarant lui-même que son histoire évangélique constitue le pre-
1 Nouveau traité de Diplom. , t. III, p. 114.
2 Historiens de France , t. VII , p. 244. E.
3 Walckenaer, Art. Nithard., Biogr. univ. , t. XXXI, p. 291 , note.
LAOGRAPHIE. 77
mier monument écrit en langue vulgaire , nous devons le croire, et puisque NitharJ. n' articule rien de semblable, il faut conclure qu'écrivant vers 844 , il fit après cette époque , et sur la formule du serment bilingue placé à la suite de sa chronique, une application de la nouvelle méthode inventée par Otfrid, qui jouissait déjà de la célébrité acquise par des publications antérieures à l'année 843 : en effet un long travail a dû précéder ses succès : le choix de chaque lettre n'était déterminé par aucun antécédent; contrarié par des divergences infinies , chaque articulation soumise pour la première fois à l'appréciation, présentait des difficultés dont il est impossible aujourd'hui de comprendre toute l'étendue : un homme versé dans les langues savantes put seul les surmonter, en faisant de l'euphonie générale une application raisonnée et soutenue.
Le serment de 842 ne fut écrit que vers la fin de la carrière de Nithard, puisque celui de Lothaire , datant de 860, et prononcé dans la langue usitée à Cologne (le théotisque), ne nous est parvenu que par une traduction latine *.
Les quatre dédicaces 2 qui accompagnent le premier ouvrage vulgaire écrit en caractères latins , prouvent qu'il fut exécuté avec une laborieuse lenteur : si la lettre à Liutbert, archevêque de Mayence, n'a pas été rédigée avant 863 , il est certain qu'une partie du travail de longue
1 Voir de Rébus Franciae orientalis , auet. Eckhart , t. II, p. 474-75.
2 1 ° à Louis le Germanique ; 2° à l'évêque de Mayence ; 3° à Salomon , évéque de Constance ; 4° à deux moines de l'abbaye de Saint-Gall.
haleine qu'elle mentionne, avait paru longtemps auparavant : le nom du prélat (Liutbert) est écrit de quinze manières différentes *, ce qui ne peut étonner lorsqu'on apprécie l'hésitation qui devait accompagner l'application nouvelle de l'alphabet latin : cette versatilité est commune aux noms d'hommes et de lieux prononcés par les Francs avec d'âpres aspirations que ne pouvaient représenter les caractères graphiques de Rome : tant que l'hérédité ne fut pas stable, les noms appartenant aux dialectes vulgaires subissaient une graphie locale et arbitraire2. On n'a d'ailleurs aucune preuve qu'Otfrid ait survécu à l'année 870 3.
Raban Maur 4, évêque de Mayence en 827, l'homme le plus érudit de son siècle , professait le grec et le latin avant son épiscopat. Le prévoyant docteur, pour rendre les caractères latins applicables à la langue vulgaire , rappela l'usage des points-voyelles : il nous a laissé un glossaire théotisque de l'Ancien et du Nouveau Testament : les textes primitifs devaient être écrits suivant la méthode de l'auteur; des copistes postérieurs ont suppléé les voyelles.
Contemporain d'Otfrid et son maître, Raban ajoute aux lumières que ce dernier a répandues : il est évident
1 Schilter., Thés. Antiq. teut., t. I , p. 12. Encycl. de Genève , t. XVII , p. 152 , col. 2. Trévoux , t. VI , p. 221 , c. i.
2 On dit encore de nos jours que les noms propres n'ont pas d'orthographe.
* Hist. litt. de la France , t. V, p. 370.
4 Surnommé Maur par Alcuin son maître. Voir Alcuini Opp. , 1. 1 , p. 162.
LAOGRÂPHIE. 79
que le procédé rabbinique n'étai t applicable qu'aux dialectes maternels; les littératures grecque et latine avaient leurs règles particulières et fixées à la prononciation près : recommander la suppression des voyelles , eût été s'isoler des textes et abâtardir sans motif les littératures savantes.
« Litteras quippe, quas utuntur Marcomanni , quosnos Nordmannos vocamus, infra scriptas habemus; a quibus originem, qui Theodiscam loquuntur linguam, trahunt. Cum quibus carmina sua incantationesque ac divinationes significare procurant, qui adhuc paganis ritibus involvuntur —
« Genus vero hujus descriptionis tam quod supra cum punctis V et vocalibus , quam subtus cum aliis vocalibus , quam solitum est informatum continetur, fertur quod sanctus Bonifacius archiepiscopus ac martyr ab Angulsaxis veniens hoc antecessoribus nostris demonstraret , quod tamen non ab illo in primis cœptum est, sed ab antiquis istiusmodi usus crevisse comperimus *. »
Il résulte de l'ordre numérique des points , que Raban ne classait les voyelles ni dans l'ordre phénicien ni dans l'ordre latin.
L'apôtre delà Germanie, saint Boniface , né en Angleterre vers 680, un des premiers prédicateurs au Nord,
1 HRabani Mauri Opéra quse reperiri potuerunt omnia , t. VI , p. 334 et seq.
catéchisait les payens dans leurs idiomes septentrionaux : Raban fait observer que l'usage des points-voyelles dans les Gaules remonte à une époque plus reculée.
Les monuments littéraires gaidois manquent plus complètement encore que ceux de la langue des Francs *. Quand les Romains subjuguèrent la confédération gallique , si étendue et si peu homogène , ils y trouvèrent quantité de provinces et de cantons gouvernés par plus de soixante chefs ou princes souverains 2 ; la langue mère, privée d'uniformité , conservait cependant la racine des mots; les patois variaient leurs inflexions suivant la di-
1 Les tablettes de Corbière , monument unique , trouvé au commencement de ce siècle , dans un tombeau au pied des Pyrénées , consistent en plusieurs feuilles de plomb sur lesquelles sont gravées à la pointe d'un stylet des figures d'hommes et d'animaux ; des inscriptions gauloises-celtiques sont placées au-dessus en caractères (estimés runiques) imités du grec : les mots chargés de consonnes groupées , laissent entre celles-ci des espaces où l'on suppose que devaient s'intercaler les voyelles (voir la Tour d'Auvergne , Origines gauloises, p. 13). La pierre écrite de Saulieu, signalée aussi comme extraordinaire , se voit dans la paroisse d'AUigny en Morvan : elle appartient probablement au ne siècle de notre ère , et représente une famille gauloise : le mari , la femme et trois enfants : la mère porte l'ascia des premiers chrétiens : on voit à la base sept ou huit caractères frustes ; les deux seuls un peu distincts paraissent appartenir à l'alphabet des Hellènes. Voir Description du Duché de Bourgogne, par Boquillet et Courtépée, à la fin du t. Vt; texte et figures après la table .
2 Tacite, Fauchet, et Borel, suite au Dict. Étym. de Ménage, t. II, p. xxxvii , préface. A l'établissement du christianisme , les provinces gauloises devinrent pour la plupart des évêchés, et les petits souverains temporels et feudataires , des princes de l'Eglise : l'ascendant mérovingien et carlovingien entraîna les petites principautés. Le célibat des évéques à la fin du xie siècle favorisait la réunion des domaines séculiers.
LAOGRAPHIE. 81
versité des dominations : cette langue mère n'avait pas , comme celle des Hébreux , le sacerdoce pour interprète , cependant, comme clans celle-ci, les voyelles changeaient et se remplaçaient les unes les autres , de même que les nombreuses gutturales aux inflexions décroissantes dont le dernier terme était parfois une disparition complète : système essentiellement versatile qui perpétuait l'impossibilité de formuler graphiquement pour tous ce qui était articulé avec tant de variété par chacun '.
L'antique manière orthographique montre les traces de préfixes et d'affîxes gutturales propres au gallo-belge : Éginard, Raban, Louis, s'écrivaient HeinHardus, HRaban, CHloWis, HLudoviCus : le J de JUsque n'est autre chose qu'un degré décroissant delà gutturale G; la nécessité de simuler graphiquement ces articulations nationales força Chilpéricà augmenter l'insuffisant alphabet latin.
Le français actuel jouit du bienfait de l'adoucissement progressif des gutturales, et n'en conserve d'autres traces que l'H aspiré, étranger aux langues néo-latines : les philologues familiarisés avec les langues septentrionales comprennent ce mécanisme parce qu'il fonctionne encore dans la linguistique du Nord8, « aspiratio Germanis familiaris3. »
1 On aperçoit aussi les traces de l'absence des voyelles en de vieux textes latins antérieurs à Otfrid. V. Alcuini Opp.
2 Faites articuler les mots Gaiilard , Gamd , etc., par un Belge ou un Espagnol , la mutation de l'H en G est immédiatement évidente.
Voir Trévoux , t. V, p. 221 , c. II.
3 Manuscrit à la Bibl. du Roi, fonds Saint-Germain latin, n° 59. Tractatus de Laudibus sancte Crucis, fol. 5 recto.
Le signe écrit n'est rien (conventionnel) , mais bien le son qu'il est chargé de représenter.
On tenait les langages gaulois de sa nourrice , ou ils se communiquaient sans étude à la suite de rapports immédiats ; pour eux , il n'y avait ni uniformité , ni principes , ni règles; comme tous les jargons , ils ne vivaient que de traditions orales.
Les écrivains de la renaissance , en nous transmettant plusieurs alphabets vulgaires, avaient un oculaire cabalistique et voyaient partout la magie. L'alphabet des antiques Normands a quelque analogie avec celui de Charlemagne ' ; l'alphabet du pape Honorius provient d'une source très-ancienne, puisque les voyelles s'y produisent sous forme de tétraphtongues \
En résumé s, les premiers besoins eurent le geste pour interprète; il attacha aux premiers sons une valeur de
4 Rapporté par Bède ; voir Trithême en français , lib. IV, fol. 183.
2 Le signe plus que triple donné à l'i par Charlemagne sert dans l'alphabet d'Honorius à la voyelle o, preuve surabondante qu'il représentait anciennement aussi bien i que o, et en même temps la voix complexe io (Polygr. traduite par Collange, 1. V, fol. 184, v). Le caractère représentant u réunit toutes les voyelles.
5 Les progrès linguistiques des peuples marchaient avec ceux de la graphie :
Jargons , séméiologie , Enfants de Noé.
Patois, entente conventionnelle digitée , Cadmus.
Dialectes, dactylologie siglique , Ennius.
Idiomes, notes ad mémorandum , Chrétiens d'Alexandrie.
Langages , graphie rustique Caroline , Charlemagne .
Langue , écriture littéraire régulière, Otfrid.
La nécessité de développer au xixe siècle une série non interrompue de coutumes primordiales conséquences les unes des autres , l'oubli où elles sont tombées , prouverait surabondamment l'absence prolongée d'une véritable graphie.
LAOGRAPHIE. 83
convention , indiqua les nombres , et y assimila les premiers signes représentant les éléments vocaux , alors variables comme les signes dactylologiques. Après la dactylologie , les moyens les plus efficaces pour favoriser la mémoire furent l'assonance, le rhythme, l'allitération , Técho ou réclame, les refrains dépendants de la musique, car la musique elle-même fut un puissant moyen mnémonique.