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GAULOIS DE LA GAULE CHEVELUE

Aquitaine.

Lyonnaise.

Belgique.

Tarbelli.

Segusiani.

Eburovices.

Bellovaci.

Convenx.

Helvetii.

Cenomani.

Ambiani.

Datii.

Rauraci.

Diablintes.

Veromandui.

Auscii.

Sequani .

Sessui.

Morini.

Bituriges Vihisci.

Lingones .

Biducasses .

Nervii.

Vasates .

Vadicasses.

UnelU.

Menapii.

Nitiobriges.

jEdui.

Abrincatui.

Toxandri.

Cadurci .

Senones.

Rhedones.

Batavi.

Heleuteri .

Trecasses .

Osismii.

Tungri.

Rutlieni.

Meldae.

Curiosolitse.

Treviri.

Gabali .

Parisii.

Veneti.

Vangiones.

Velauni.

Carnutes.

Nannetœ .

Nemetes .

Arverni.

Velocasses .

Andecavi .

Tribocci .

Bituriges Cubi.

Caletes.

Turones.

Mediomatrices

Lemovices.

Lexovii.

Leuci .

Petrocorii .

Rhemi.

Santones.

Pictones.

Suessiones .

Tirés du long oubli où l'indifférence classique semblait les condamner, objets d'une louable émulation, les manuscrits en langages romans, et les lumières puisées aux vieux textes réunis en collections rebelles pour toujours à la classification fictive des deux branches, mettent en évidence l'influence latine dans chaque province gauloise, aujourd'hui française, d'où nous viennent les textes

142 ÉLÉMENTS CARLO VINGIENS.

en romans si divers , dérivés des idiomes bien autrement

nombreux de la confédération gallique.

Provincia Ro»

IANA.

Aquitaine.

Netistrie.

Austrasie.

Lyonnais.

Breton.

Laonnais,

Picard.

Dauphinois.

Poitevin.

Soissonnais.

Artésien.

Auvergnat.

Saintongeois.

Nivernais.

Cambrésien .

Rouergat.

Angoumois.

Orléanais.

Wallon (Gallo-Belge)

Périgourdin .

Bressan.

Blaisois.

Messin.

Languedocien.

Vaudois.

Chartrain .

Lorrain .

Provençal (Romain

Tourangeau.

Réthelois.

Gascon.

Bessin.

Champenois.

Limousin (Limoux)

Cauchois.

Bourguignon .

Béarnais.

Franc-Comtois.

Basque .

Catalan.

Division adoptée par les hommes spéciaux '.

Les trois dernières colonnes appartiennent aux provinces gauloises où les vieux idiomes s'étaient conservés et auxquels le gallo-belge ou wallon imprima sa physionomie semi-septentrionale : la première se compose au contraire des langages soumis à l'influence romaine longtemps avant notre ère; quelques-uns sont restés purs, d'autres ont formé les dialectes néo-latins, qui n'eurent pas plus de rapports avec notre français que l'italien, le lombard, le catalan et l'espagnol.

(( Noi or diciamo Provenzali i Francesi del Languedoc, délia Provenza o délie vicine contrade; e appelliamo Provenzale lalingua ch' essi parlavano ; . . . . ma nei tempi

' Voir Coquebert de Montbret, Mélanges sur les Langues, p. 25 et suiv.

Court de Gébelin, Monde Primitif, t. V, p. 68 et suiv.

Fallot, Recherches sur les Formes grammaticales, p. 449, aussi p. 9.

più antichi , quando quella lingua e poesia era in fiore, non Provenzale si chiamava, ma Catalana la lingua, e Catalani que' popoli che la parlavano '. »

« Lorsque Alphonse, comte de Poitou, dit dans ses Coutumes données à Riom : « So es assaber que per nos et per nostres successors non sya faita en ladita villa , talha o questa o alberjada, ny empruntarem aqui meymes, si non de grat a nos preslar voliont l'habitant em questa meyma villa , » ce n'est pas en français qu'il s'énonce. Certes le frèie de saint Louis ne s'exprimait pas ainsi à la cour du roi son frère ; on l'aurait pris pour un étranger; et s'il eût parlé français aux peuples de l'Auvergne, ils ne l'auraient sûrement pas entendu : c'est de l'auvergnac, dialecte du provençal , que ce prince emploie dans les lois qu'il donne à ses sujets , parce qu'ils parlaient la langue d'Oc 2. »

Aujourd'hui , quelle que soit leur politique , tous les princes de l'Europe écrivent en langue française : à la cour du roi d'Aragon , comte de Provence , une rédaction française eût été aussi mal accueillie que le serait à Paris un manifeste en langue anglaise.

Tandis que les trouvères appelaient le langage wallon à l'honneur de former la langue française, les troubadours portaient à l'Italie et à l'Espagne, de gracieuses poésies et de la linguistique néo-latine; les origines françaises puisaient à Aix-la-Chapelle et non à Aix en Provence : voici les paroles que vient d1 écrire un Languedocien :

1 AndrcS; dell' Origine d' ogni letteratura, t. I, p. 294. - Court de Gébelin, Monde Primitif, t. V, p. Lxviîj.

144 ÉLÉMENTS CARL0V1NGIENS.

« Ne cherchons pas dans nos archives de Fiance les livres que nos vieux troubadours écrivirent; nous ne les trouverions pas : ils appartiennent à l'Italie. Ce qui ferait notre gloire, et que nous conserverions avec honneur, est enfoui dans les bibliothèques du Vatican , de Saibante, de Barberini, de l'Ambroisienne de Milan, de Saint-Laurent el de Riccardi de Florence, de Modène , etc. ' »

Les manuscrits des Lejs d'amor, ou Code poétique des Troubadours, sont conservés à Toulouse et dans les bibliothèques de Saragosse et de Barcelone 2.

L'auteur de l'Histoire littéraire des Troubadours avait déjà reconnu ces faits 3, qui ressortent clairement de la description des manuscrits donnée par M. Raynouard '.

Dès l'établissement du christianisme , la Provence fut appelée Seplimanie; marche d'Espagne, sous Charlemagne, elle fit partie de l'Aquitaine, sous Lothaire.

Au vmc siècle, les rois francs s'emparèrent de la Provincia Romana ; liée au sort de l'Italie, elle passa bientôt avec elle sous la domination de Lothaire , fut ensuite régie par ses rois , ses comtes aragonais el catalans , et ne fit retour à la France qu'en 1481, sous la condition expresse de n'être jamais traitée comme province française" : cédée par son dernier comte, qui s'intitule : <c Carolus, Dei gratia, Ierusalem, utriusque Sicihse, Aragonum,

' Hist. de la langue Romane (Roman provençal) par Fr. Mandet, p. 156. 2 Ribliothèque de l'École des Chartes, t. I, p. 128, à la note. 1 L'abbé Millot. Introduction, t. I, p. lxxxui-iv. 1 Choix des Poésies, t. II, p. clv-clxii. " Trévoux, t. IV, p. 1104, c. 1.

Valentiœ, Maioricarum , Sardiniœ et Corsicse rex, àndegavise dux, comitatuum Barcelonœ, Provinciœ , Forcalquerii, Cenomaniœ ac Pedemontis cornes1, » elle resta étrangère et hostile à la France durant la large période qui vit la naissance , l'enfance, la jeunesse et la force de la Romane française, de 879 à \ 481 .

Ici toute discussion devrait être close; si nous ajoutons quelques preuves surabondantes , elles s'adressent aux hommes que des préjugés, un parti pris d'avance, rendent moins accessibles à la vérité.

Les cases méridionales de l'échiquier gallique possédées par les Romains longtemps avant celles de la Gaule- Belgique, étaient romanisées lorsque le Nord ne recevait encore aucune influence latine : d'une part des règles linguistiques , et chez nos aïeux des patois antigraphiques soumis aux caprices des coutumes locales 2.

Bien qu'il soit pour ainsi dire puéril d'objecter qu'avant la graphie les auteurs ne pouvaient s'intituler écrivains, il n'est pas hors de propos de faire remarquer qu'alors on employait le verbe invenire pour composer ; au dire des plus anciens chroniqueurs3, les collaborateurs

1 Bouche, Chorographie de Provence, t. II, p. -481-487.

2 Les Provençaux connaissaient et suivaient les grammairiens de Rome : Oonatus succéda à Varro. Voir Monuments de la littérature romane, df.l accen del lati , p. 64 ; Raynouard , Choix des Poésies , t. II , p. eu et suiv. Les régies grammaticales si hien exposées par M. Raynouard , ont été puisées dans Donatus Provincialis, manuscrit à la Bibliothèque du Roi, n° 7S34, ancien fonds latin.

C'est postérieurement à la graphie vulgaire que les trouvères semiseptentrionaux purent, par imitation , suivre quelques règles ; antérieurement, ils n'avaient d'autres guides ;que l'instinct et l'usage.

3 Ado, Ivo, Otho, Conradus. Voir Wendelin, Leges Salicœ, p. xviij-xix.

de la coutume salique invënerunt le texte qui, devenu loi écrite sous Charlemagne, fait encore autorité chez les Français ; de là cette dénomination de trouvère , trouveor, donnée aux organes des traditions vulgaires : les Catalans et les Provençaux en firent leur trobaïre , trobador, noms identiques, modifiés uniquement par les voyelles simples et des consonnes de même organe, avec une désinence espagnole.

Bien que les Provençaux fussent plus avancés sous les rapports linguistiques , leur littérature ne franchit guère les limites des poésies satiriques et légères. Les premiers textes nationaux , écrits tant en Provence qu'en Belgique, appartiennent au xic siècle : au Nord , les chants sont graves, historiques, nationaux, pleins de répétitions orales , de verdeur et de naïveté : tandis qu'on entend au Midi l'afféterie recherchée d'une civilisation caduque ' :

Devant li valt uns jouglers de Poitiers Qui li vielle d'amors et d'amistié 2.

1 « Les troubadours , en s'irnposant les règles les plus bizarres et les plus pénibles à suivre sur le retour des mêmes rimes , ou des mêmes mots à la fin des vers , tombèrent dans des jeux de mots puérils, auxquels ils sacrifièrent trop souvent la pensée et le sentiment. » Simonde de Sismondi , de la Littérature du midi de l'Europe, t. I , p. 130, 131. Le savant Andrès, qu'on ne saurait taxer de partialité , s'exprime ainsi : « Pochi pensieri volti e rivolti in mille foggie diverse, e nessuna molto felice, espressioni basse e volgari, nojosa monotonia ed insofferibile prolissità, versi duri e difficili, rime strane e stentate sono le doti, che generalmente accompagnano le Provenzali poésie. » Dell' Origine d' ogni letteratura, t. II, p. S0.

Voir Salvien , dans M. Fauriel , Hist. de la Gaule méridionale, 1. 1, p. 394 et suiv.

2 Chanson d'Amile et Ami , ms. n° 7227-5, fol. 13r", c. 1, à la Bibl. du Roi.

Les chansons de gestes , transmises mnémoniquement à travers les âges, incessamment falsifiées, tardivement et irrégulièrement écrites , font cependant entendre encore les sons traditionnels des échos du Nord.

La Province appelée telle par les Romains, prit le nom de Languedoc, lorsque les troubadours n'écrivaient plus \ « Les peuples de Provence et de Languedoc étaient alors si différents de ceux qu'on appelait Français , qu'ils regardaient encore, vers la fin du xivc siècle , la langue française comme un langage qui leur était étranger et absolument inconnu 2. »

E 1' coms de Flandres e Frances e Breto, E Alaman , Lombart e Berguonho, Et Espanhols, Proensals e Guasco.

Rambaud de Vaqueiras : Valen marques 5.

Les OElials (Oculi Livoriœ), gouffre d'eaux près Narbonne, ville dont Pépin chassa les Mahométans en 759, caractérisèrent plus lard le bas Languedoc, sous la dénomination de Langue d'oil 4, toutefois Provence et Dauphiné étaient hors du royaume de France 5.

1 M. Léon Dessalles, sur Fallot , p. 4 et 5. Aussi Fauriel, Hist. de la Croisade.

2 Histoire générale de Languedoc, t. III, p. S27, et Journal des Savants, Tables, t. VI, p. 268, col. 2.

5 Bibl. du Boi, ms. n° 7226, fol. 131 r°, c. 1.

* Bruzen de la Martinière, art. Languedoc. Dict. de Trévoux, art. Languedoil.

Traité entre Charles VI et le duc de Bretagne (1425), Mémoires pour servir de preuves à l'Histoire de Bretagne, t. II, c. 1180, 1181. Le P. Daniel, Hist. de France, t. II , p. 1036.

* Hist. du Nivernais, par Coquille, p. 381.

L'affirmation usitée chez les Gallo-Wallons, depuis l'Oise jusqu'à la Meuse, était voire ' :

Volés-vos venir en men homaige ?

"Sire , Voiee 2.

On ne disait oïl 3 que dans les pays situés au delà de l'Oise , jusqu'à la Loire : les Provençaux avaient également plusieurs manières d'exprimer l'affirmation :

E plus de si o de no non sia en ton parllar 4.

Abrités par les hautes montagnes qui les séparent du reste du monde, les habitants de la Marche d'Espagne conservèrent longtemps et leurs anciens langages et leur idolâtrie 5.

k Quand Dieu fait des montagnes, c'est pour que les hommes ne les franchissent pas 6. »

L'armée chrétienne de Charlemagne succomba dans les embuscades de Roncevaux : « Wascones, insidiis collocatis , extremum agmen adorti, totum exercitum magno tumultu perturbant \ »

1 De vere; voire se décompose : uoire, uoie, oie, oui, par la disparition, d'ailleurs si fréquente, de la liquide E, ajoutée ou omise indifféremment. Voir Bullet, Dict. Celt. , t. III, p. 41 , c. i. Les paysans wallons disaient et disent encore Aoui (Aoi), affirmation qui a naguère préoccupé les interprètes de nos primitives traditions. Voir le Théotisque îvœre , war, gar, jar, ia.

2 Lois des Pers dou Castel de Lille , manuscrit de notre collection , xme siècle, pet. in-fol., p. 31.

5 Oi, oil, oy, ouais, ouin, qu'il ne faut pas confondre avec oilde OElials, venant de Oculi Livoriae.

1 LaNobla Leyczon (1100). Raynouard, Choix des Poésies, t. II, p. 88. s Trévoux, t. IX, p. 420, col. 2.

6 Altabiçaren Cantua. Appendices à la Chanson de Roland, p. 227, vers 27.

7 Einhardi Opp., t. I, p. 172. Consulter aussi Baronius, anno 778. Gascons, Vascons, Wasques, Basques. Gascogne et Aquitaine furent synonymes, le Languedoc en fit partie. Voir Bruzen de la Martinière. Dict. Géogr. , t. III,

Les bergers pyrénéens célèbrent encore dans leurs traditions la victoire remportée à Roncevaux par leurs ancêtres ; M. de Monglave a réuni diverses versions basques de ce chant guerrier, Altabiçaren cantua, et les a publiées avec une traduction dans le Journal de l'Institut Historique '.

Ce n'est point une médiocre déception, et nos neveux comprendront difficilement qu'on ait admis comme coopérateurs de notre linguistique, les montagnards espagnols, derniers et tenaces ennemis du christianisme et des Francs!

Un passage curieux montre les pratiques suivies dans la formation des langages vulgaires du Midi : « Optime scis , Elipandi tempore (800) latinam linguam in vernaculam, qua nunc Hispani utimur, in magna sui parte dégénérasse. Nomina latina casus habentia eos amittebant, quos Hispani supplemus per articulos, prsepositiones, et interjectiones. Itaque apud nos una nominis terminatio , sive singularis , sive pluralis , vicem prsestat omnium casuum, quos latina syntaxis exigit 2. »

Le catalan de l'époque carlovingienne était véritablement le provençal3. Francesco Calza, dans son Histoire de la Catalogne, affirme que le nom de cette région vient de Calalaunum 4, dans les environs de Toulouse , près

p. 48 et 49, et spécialement : Notitia utriusque Vasconiœ, tum Ibericœ tum Aquitaines.

1 T. I, Paris, 1835, in-8°, p. 176-179. Voir aussi la Chanson de Roland , p. 225-227.

2 Alcuini Opp., t. I,p. 758 et 915.

3 M. Raynouard, Choix des Poésies, t. l,p. xiij.

4 De Catalognia, 1588, t. II, p. 405.

Limoux, ce qui fit appeler limousine la langue qu'on y parlait : Albert de Sisteron , troubadour du xme siècle, fournit la preuve de cette assertion :

Monges , digatz , segon vostra sciensa , Quai valon mais Catalan o Franses, E met de sai Guascuenha e Proensa E Limozin ' , Alvernh e Vianes , E de lai met la terra dels dos Reis 2.

Albert de Sisteron : Mouges , digatz.

« Moine, suivant toi , lesquels valent mieux des Catalans ou des Français ? Mets avec les premiers la Gascogne et la Provence , et prends pour les seconds le territoire des deux rois ( Philippe-Auguste et Richard). »

Le Tasse ne fait aucune différence entre le provençal et le catalan ; le reste de l'Espagne était alors Mauresque : « Romanzi furono scritti nella lingua de1 Provenzali o de1 Castigliani. 3 »

Les poètes provençaux s'intitulent eux-mêmes ultramontains \ Les Pyrénées, les Cévennes, le Jura et les Alpes , que les anciens confondaient sous la dénomination générique de monts Riphéens 5, formaient la barrière na-

1 On ne peut traduire par Limoges , puisque cette ville appartenait alors au roi d'Angleterre.

2 Dans cette pièce, les Français, très-maltraités, finissent par être comparés à d'ignobles voleurs. Voir Raynouard, Choix des Poésies , t. IV. p. 38 et 40.

5 Torquato Tasso, Discorsi, t. IV, p. 210.

4 « Peire d'Alverne se fo del evesquat de Clarmon ; savis hom fo e ben letratz, e fo fils d'un borges, bels et avinens fo de la persona, e trobet ben e cantet ben , e fo lo premiers bons trobaire que fon outramon. » Manuscrit à la Bibliothèque du Roi, n. 7225, fol. 2, r°, c. 1. Un passage analogue se trouve dans le manuscrit Suppl. fr. n° 2032, fol. 1 r", c. 1.

0 Voir Malte-Brun, t. I, p. 15 et 96.

turelle à la Marche d'Espagne , sous l'abri de laquelle les langages catalans , provençaux et les divers idiomes italiens se modulaient plus ou moins harmonieusement : ils décèlent la même origine , le même climat , les mêmes caractères, les mêmes conditions ; nous leur accordons l'influence des néo-latines limitrophes ; les faits ne permettent pas de les admettre comme partie intégrante de notre langue nationale.

Cette question vient d'être traitée récemment par M. Gatien Arnoult, dans un ouvrage publié sous les auspices de l'Académie des Jeux Floraux :

(t Le pays ou langue d'Oc comprenait physiquement la plus grande partie de la France (Méridionale actuelle) entre la Loire, les Pyrénées , les Alpes et les deux mers , tandis que moralement il s'étendait même au delà des Pyrénées et des Alpes , en Espagne et en Italie ; et pour tous ces pays, le corps des poètes de Toulouse était une sorte de sénat poétique ou d'aréopage littéraire '. »

M. Raynouard lui-même reconnaît que le catalan est l'ancien langage de la Provence , du Languedoc et de la Guyenne5; pour l'assimiler à notre langue, on doit, suivant un auteur de nos jours , « comprendre , dans le do-

1 Monuments de la Littérature Romane, introduction, p. ix, à la note. Les manuscrits provençaux et languedociens que j'ai vus sont italiens ou espagnols : la matière subjective de la plupart est le vélin d'Italie , si reconnaissable par la blancheur, la finesse et le brillant : l'écriture lombarde , les peintures et les ornements appartiennent à l'école italienne la mieux caractérisée ; trophées de nos victoires , ils ont été constamment réclamés par l'Italie, qui les possédait naguère.

2 Voir l'introduction au Choix des Poésies Originales, 1. 1, p. xiij.

maine de la langue française le pays où Ton parle le catalan, ou bien il faudrait en retrancher tout ce qu'il y a en France de provinces de langue romane ( méridionale ), ce qui restreindrait le français proprement dit à la partie septentrionale du royaume '. »

La division des romanes en langue d'oc et langue d'oil tombe devant la réflexion : Rome , dominatrice de l'Europe, imprima partout ses influences linguistiques. Aux romanes du Midi et du Nord, il faut ajouter le roman grison, le roman valaque, le daco-roman, etc. ; c'est du latin vulgaire, combiné avec les idiomes rustiques des peuples subjugués ; de là l'impossibilité de les réunir en faisceau. Le langage des Francs, appartenant à la branche germanique , vint se superposer à l'idiome gaulois-wallon , que le latin , notre antique parent , avait modifié sans la participation des autres langages de la confédération gallique, embrassant alors la majeure partie de l'Europe civilisée; ceux-ci ne nous fournirent aucun élément constitutif et se bornèrent à l'échange de quelques mots sans analogie , semblables aux fragments erratiques que les géologues reconnaissent sur toutes les plages.

La Gaule-Belgique reçut une impulsion toute régénératrice lorsque , secouant le joug romain à l'aide des Francs, ceux-ci y établirent une nationalité transmise par Clovis à l'empereur d'Occident ; Charlemagne modifia le gallo-wallon sous les influences d'un dialecte germanique,

1 Coquebert de Montbret, Mélanges sur les langues, etc., p. 10.

en imprimant à la romane wallonne un caractère semiseptentrional qui la distingua toujours de ses contemporaines néo-latines.

La filiation des langues néo-latines a été parfaitement exposée dans les tableaux qui accompagnent le Lexique roman par M. Raynouard : les langues ultramontaines provençale, catalane , espagnole, portugaise et italienne conservent leurs vocales simples et harmonieuses : seule, la langue française se reconnaît à ses voix complexes et sourdes , qu'elle doit au code linguistique carlovingien ; c'est-à-dire la transformation des voyelles en diphthongues. L'habile philologue a signalé quelques règles propres aux langages romans du Midi; en l'absence des documents carlovingiens , il ne put saisir l'ensemble des principes constitutifs de notre français, devant lequel l'hétérogénéité des langues ultramontaines eût été évidente.

Au mépris de l'histoire et de la géographie , quelques écrivains ont prétendu trouver du provençal dans la double formule du serment de Strasbourg, prononcé par les deux petits-fils de Charlemagne , étrangers au Languedoc et à l'Italie; s'adressant réciproquement à leurs armées d'Austrasie et de Neustrie, ils durent, sous peine de n'être pas compris, employer le langage de ces provinces, le théotisque et le wallon. Sans doute, et par le même motif, l'allocution de Lothaire, qui ne nous est pas parvenue, devait être en langue d'oc, en italien ou latin

1 La Provence était possédée alors par l'empereur Lothaire, et par ses fils Charles et Lothaire, puis par Charles le Chauve et son fils Louis le Bègue. Bruzen de la Martinière, Dict. Géogr., t. IV, p. 1 104.

L'autorité d'un célèbre académicien ' a pu faire croire un instant à l'existence d'une romane primitive uniforme, née du latin corrompu : la diversité inhérente aux patois, et l'alphabet carolin, évidemment combiné pour leur fusion , repoussent cette hypothèse ; toutefois, le berceau du genre humain a dû fournir à la vie patriarcale de nombreux idiomes , soumis à des modifications climatériques diverses : cependant les signes antiques de la troisième voyelle se retrouvent à toutes les latitudes ; de même des mots gaulois , théotisques , latins et romans, nous montrent encore des radicaux communs et phonétiquement identiques. La corruption appelle la dissolution et non la vie; le latin du moyen âge, et surtout le latin vulgaire, père des différentes romanes, se compose d'un faisceau de langages modifiés par l'absence de scolastique; les règles et les principes, généralement méconnus, n'en étaient pas moins vivants là où les études florissaient : durant les plus mauvais siècles , quelques érudits nous ont légué des textes latins irréprochables. L'état dans lequel se trouvait la confédération gallique à l'arrivée de César et l'existence de soixante principautés distinctes, parfois rivales, excluent nécessairement tout lan-

1 Raynouard, Choix des Poésies originales des Troubadours, t. Il, p. xiij.

La préoccupation est telle, chez cet écrivain, que, suivant lui, le cri français Montjoie viendrait du provençal Monsoy. (Voir Epopées des Troubadours, p. 9. ) Ne peut-on pas penser que Monte Jovis vient de la presqu'île appelée encore de nos jours mont Olympe , près de Charleville , sur la Meuse? l'oriflamme rappelait le Dieu que l'antiquité y avait adoré. Carolopolis, Arcse Remoni, fut seulement réédifiée et non fondée par un duc de Mantoue.

gage uniforme. Les idiomes vulgaires , appelés barbares par les écrivains latins , et rustiques par les indigènes, n'avaient pas plus de conformité entre eux que n'en ont aujourd'hui les patois des paysans qui habitent le Piémont, la Provence, l'Espagne, la France, les Pays-Bas, l'Angleterre et l'Irlande : les divergences étaient à la fois plus tranchées, plus nombreuses, plus tenaces.

Si au ixc siècle, par suite d'illusions graphiques, uue ressemblance trompeuse s'est montrée entre le roman wallon de Strasbourg et le roman de la Province Romaine, il faut l'attribuer à l'application monotone et inexercée de l'alphabet latin ; on croyait avoir tout gagné par l'emploi nouveau de ces caractères, et l'on était tout à la fois incapable et peu soucieux d'établir les nuances qui ont toujours caractérisé les langages vulgaires différents, même dans les localités limitrophes.

Chantres et historiens de leur nation, les trouvères, successeurs des bardes étrangers à toute graphie, célébraient sur la harpe, la rote, la viole ', les hauts faits de leurs contemporains.

1 Videurs de lais et de notes *,

Lais de vieles et de rotes , Lais de harpes et de fresteaux , Lyre , timbres et chalemiaux .

Robert Wace , roman de Brut , t. II , p. 111 . On a confondu la rote et la viele , qui était la viole ; il n'y a de différence que l'Epourl'O.

Cil io»leor ont Ior viole pris I „ ,, , , , I Ils. 8202, fo!. ÛQ v°.

Bat. d'Alesclians. „, __.,•.■ ,

Cil jugleor ont loi- viele pris | I Ms. 6985 , fol. 200 r°, col. 1.

A la Bibliothèque du Roi.

■ La notation , c'est le son représenté par un signe.

Au vic siècle le poêle Fortunat écrit au duc Loup :

Nos tibi versiculos, dent barbara carmina leudos, Sic, variante tropo, lau9 sonat una viro ' .

Les trouvères carlovingiens apparaissent à la tête d1 un cortège de traditions originales, exaltant la grandeur et la gloire de la patrie; les troubadours n'avaient que faire des traditions, puisqu'ils employaient la graphie de Rome2. Les Provençaux conservèrent , à titre héréditaire , un profond ressentiment contre les descendants des Gaulois et des Francs qui ruinèrent l'empire : leurs poètes, s efforçant de rabaisser notre puissance, se bornent à chanter l'amour, à imiter nos chansons de gestes et à traduire du latin. Le contraste ressort des nombreux passages dans lesquels les Provençaux saisissent toutes les occasions d'exprimer énergiquement leur antipathie contre la France et les Français.

Ane non ac Norman ni Frances Dins mon ostau.

Guiix. comte de Poitiers : Faray un vers3.

« Jamais Normand ni Français ne fut reçu chez moi. »

1 Fortunat., lib. Vil, epist. 8, p. 169.

2 La France possède à peine trente volumes manuscrits des poètes languedociens ; ceux en langage wallon dépassent le centuple, et déjà ils se montraient nombreux dans la première bibliothèque de nos rois, comme dans celle de Bourgogne. Voir Protypographie.

3 Rochegude, Parnasse Occitanien, t. I, p. 1. Bibliothèque du Roi, manuscrit n° 7226, fol. 230 v°, c. 2.

Ben an camjat honor per avoleza,

Segon qu'aug dir, Borguonhon e Francey.

Bertrand de Born : Pus li baron ' .

« Suivant nous, les Bourguignons et les Français ont sacrifié l'honneur à la bassesse. »

E ja Frances non aian bon esper,

Quar an lor tôt qu'om sol sai tan temer ;

No prezon re lur dig ni lur deman.

Bertrand de Born : S'ieu fbs aissi senhors 8.

(< Les Français jadis si redoutés, voient aujourd'hui leurs paroles et leurs requêtes méprisées. »

Frances bevedor Plus que perditz ad austor

No vos (Proensals) fan temensa.

Pierre Cardinal : Falsedatz et demesura 5 .

« Les Français , tous ivrognes , ne sont guère plus redoutables aux Provençaux que la perdrix à l'épervier. »

Del rey Frances qu'orn te per dreiturier

Vuelh pauc parlar, quar pauc val et pauc dona,

Ans per tolre cuid' aver pretz entier.

Pierre Vidal : Ma voluntatz A.

« Je parlerai peu du roi de France; il donne et vaut peu de chose, ne se glorifiant que de ses rapines. »

* Voir Raynouard, Choix des Poésies, t. IV, p. 170. Bibliothèque du Roi, manuscrit n° 7226, fol. 141 r°, c. 2.

2 Raynouard, Choix des Poésies, t. IV, p. 174. Bibliothèque du Roi manuscrit n" 7226, fol. 137 v°, c. 1.

5 Raynouard, Choix des Poésies, t. IV, p. 338.

4 Raynouard, t. V, p. 340; manuscrit n° 7226, fol. 44 v°, c. 1.

E mov de Fransa tôt l'esglays... ^

Que 1' reys non es fis ni verays.. .

Per que son aunit siei Frances.

Pierbe Vidai. : A per pauc ' .

« Tout le mal vient de France, parce que le roi n'est ni sincère, ni loyal , ce qui fait mépriser ses Français. »

E vilas coutz son prezatz , Clercx e Frances, cuy azire, Qu'ieu, per ver, vey dregz delir...

Dieus m'en do so qu'ieu 'n dezire 1

Guill. Anelier : Ar faray 2.

« Les prélats, les clercs et les Français sont vils et ignobles; leur révoltante injustice m'indigne, et je prie Dieu de les confondre. »

Lo dans dels Provensals mi platz ,

E'is Frances son tan ensenhatz Que quascun jorn los fan venir

Liatz ab una redorta.

Bohiface de Castellane : Guerra e trebalhs ".

a Les Provençaux méritent leur malheur : c'est à bon droit que chaque jour les Français les accablent de mauvais traitements. »

Ay ! mala fos reys Lozoicz !

Marcabrus : A la fontana del vergier ' .

(( Ah ! maudit soit le roi ( saint ) Louis ! »

1 Inédit; Bibliothèque du Roi, manuscrit 7226, fol. 338 v°, c. 1.

2 Raynouard, Nouveau Choix, t. IV, p. 271.

3 Raynouard, t. IV, p. 214. Bibliothèque du Roi, manuscrit 7226, fol. 381 r°, c. 1.

* Raynouard, t. III, p. 373. Bibliothèque du Roi, même manuscrit, fol. 173 v», c. 1.

Et auziran dire per Arago

Oi, noni, en luec d'oc e de no.

Bernard d'AuRiAC : Nostre rey s ' .

« Dans l' Aragon soumis, on entendra oui et nenni, au lieu d'oc et de no. »

La nueg sospire E velhan e dormen ;

Vas on que m vire, Aug la corteza gen

Que cridon cyre Al Frances humilmen .

Bernard Sicart de Marvejol : Ab greu cossire -.

« Nuit et jour je soupire , parce que j'entends partout nos seigneurs saluer humblement les Français du titre de maître. »

Ane non aniey tans camis Ves Francs ni ves Sarrazis.

Pcerre d'Auvergne : Al descebrar del pavs5.

« Je n'eus jamais autant de fatigues à marcher contre les Français et contre les Sarrasins. »

Senhors Frances, Alexandria

Vos a piegz fag que Lombardia, Que lai vos an Turcx sobraz de poder, Près e vencut, e rendutz per aver.

Le Chevalier du Temple : Ira e dolor 4 .

« Français , la Lombardie vous a été moins fatale que

1 RaynGuard , t. IV, p. 241. Bibliothèque du Roi, manuscrit 7226, fol. 382 v», c. 1 .

- Raynouard, t. IV, p. 191. Bibliothèque du Roi, même manuscrit, fol. 363 r°, c. 1.

"- Inédit; Bibliothèque du Roi, même manuscrit, fol. 178 v°, c. 1 .

4 Raynouard, t. IV, p. 131. Bibliothèque du Roi, manuscrit 7226, fol. ?.67 r",c. 1.

Alexandrie, où les Turcs vous ont battus, taillés en pièces

et mis à rançon. »

Per qu'ieu voirai tos temps l'onor de Piza, Quar an baissatz los perfietz ergulhos.

Que sol l'enueg dels vilas Borbonos Me trenqua 1' cor e 1' me franh e 1' me briza.

Pierre Vidal : Ara m'alberc Dieus '.

« Honneur aux Pisans qui ont humilié les plus orgueilleux. La présence seule des lâches qui servent les Bourbons, fend, brise et broie mon cœur. »

Fais Frances , que Dieus maldia !

Anonyme : Vai , Hugonet 2.

« Français dégénérés, que Dieu vous maudisse! » À quelque contrée de la Marche d'Espagne qu'appartienne le troubadour qui écrivit le poème provençal ( xme siècle) sur la croisade contre les Albigeois3, son animosité envers les Français est partout manifeste.

E Frances per natura deu conquérir primers,

E conquier tant que puia pus aut c'us esparvers,

E cant es en la rota, es aisi sobrancers

Que l'orgolhs franh e brisa e baicha l'escaliers,

Es el cai e trabuca e rema i engaliers ,

E pert so que gazanha, car no es bos terriers,

1 Raynouard, Nouveau Choix, t. V, p. 339.

2 Ibid., p. 512.

3 Voir Histoire de la Croisade contre les Albigeois, introduction, p. xvij et xviij.

E per l'orgolh de Fransa e pels faitz menudiers, Foron mort en Espanha Rotlans e Oliviers.

« Le Français, par nature, est fait pour gagner d'abord; il s'élève à conquérir plus haut qu'épervier; mais quand il est (au plus haut) de la roue, il est tellement superbe que l'orgueil brise, renverse ou rabaisse l'échelle (sous lui ). Il tombe alors, il trébuche, il revient à ce qu'il était : ce qu'il avait gagné, il le perd par mauvaise seigneurie. Ce fut pour l'orgueil de la France et pour ses chétifs déportements que périrent en Espagne Roland et Olivier '. »

Sans discuter la vérité du portrait , nous ne saurions être contredit en affirmant que le peintre n'est point enfant de la France.

Les Francs rendaient aux Provençaux le mépris que ceux-ci versaient sur nous ; une tradition carlovingienne s'exprime ainsi :

Voit un garson qui fu et ors et lais , De la cuisine ist lassez et estrais. . . . Uns Provenciaus qui le cuer ot félon 2.

Si les troubadours ne cessent d'invectiver contre nous, en revanche ils proclament avec non moins de vivacité leur amour pour l'Espagne :

Les quatre reis d'Espanha

Son de gran valor, Adrey e franc e cortes et leial.

Piebke Vidal : Paubre D.

« Les quatre souverains de l'Espagne sont doués des

1 Histoire de la Croisade contre les Albigeois , p. 472 et suiv.

2 Roman de Gaydon, manuscrit à la Bibliothèque du Roi, n. 7227-5. 5 Rochegude, Parnasse Occitanien, t. I, p. 196.

plus belles qualités, équitables, sincères, affables et

loyaux. »

Ardimen ha d'Aragones

E gai solatz de Vianes

E al rei de Léon de dar.

Pierre Vidai. : Neu ni gel ' .

« Il a la bravoure de l'Aragonais, l'aimable gaieté du Vianais et la libéralité du roi de Léon. »

Le biographe provençal dont les notices accompagnent les poésies des troubadours , raconte la mort tragique de Guillaume de Cabestanh, « un gentils castelas del comtat de Rossilhon, qu'es del rei d'Aragon e que confinava com Cataloingna 2, » et en décrivant ses funérailles à Saint-Jean de Perpignan, ajoute : « E fon una longa sazo que tug li cortes cavayer e las domnas gentils de Cataluenha et de Rossilho, e de Sardanha e de Narbones, venian far cascun an anoal per lur armas aital jorn quan moriro, pregan nostre Senhor que lur agues merce 3. »

Rambaud de Vaqueiras , dans un tournoi allégorique intitulé caeeos , met aux prises les dames de Verceil , de Ventimille, de Pons, de Sardaigne, de Lombardie , de Toscane, de Romagne , sans y admettre une seule dame française 4.

L'amour de la patrie est exprimé par les Provençaux avec une chaleur qui tient du climat :

Al bon rey qu'es reys de pretz car, Reys de Castella e de Léo,

' Rochegude, t. I, p. 191 .

a Voir Raynouard, Choix des Poésies, t. V, p. 1ST. 5 Raynouard , choix des Poésies , t. V , p. 189. 1 Voir Raynouard, t. III, p. 260.

Reys d'aculhir e reys d'onrar,

Reys de rendre bon guiardo, Reys de valor e reys de cortezia, Reys a cui platz joys e solatz tôt l'an ; Qui vol saber de far bos faitz s'en an, Qu*en luec del mon tan be no l's apenria.

Folquet de Lusei. : Al bon rev ' ■

« Au bon roi , roi de rare mérite , roi de Castille et de Léon , roi en accueillir et roi en honorer, roi de gratitude, roi de valeur et roi de courtoisie, roi de l'enjouement et du plaisir; que celui qui désire savoir comment se font les bonnes actions , aille près de lui , car il ne lapprendra aussi bien en aucun lieu du monde. »

Les troubadours ne montrent pas moins d'empressement à exalter l'Italie.

« Le principesse e le dame italiane, col proteggere et favorire i poeti provenzali , ottenevano insieme di essere co' versi loi* celebrate 2. »

« La Lombardia e il Piemonte eran fecondi di coltivatori délia poesia provenzale 3 come raccogliesi da' monumenti medesimi. •>

En effet, on compte parmi les poètes provençaux bon nombre d'Italiens et de Catalans, tels que :

Albert de Malaspina. Ferrari de Ferrare Lanfranc Cigala.

Simon Doria. Bartbélemi Giorgi. Lanza.

' Raynouard, Choix, t. IV, p. 239.

2 Tiraboscbi, t. IV, partie 2, p. 334.

° Ibid. Les textes provençaux que uous avons fait passer sous les yeux du lecteur prouvent que la langue d'oc , langue de montagnes et d'aspérités, est plus étrangère à la langue française , sa prétendue sœur, que ne le sont l'itaUen et l'espagnol. Voir Hist. de la Poésie provençale, t. I , p. il et 37.

Calvo. Lanfranc de Pistoia. Dante de Maiano,

Na Lombarda. Nicolet de Turin. Frédéric de Sicile.

Pierre d'Aragon. Alphonse d'Aragon. Hugues de Mataplana.

Ausiach March. Serveri de Girone. Bérenger de Palasol.

Comte d'Empurias. Arnaud Catalan. TremoletaleCatalaa,ete.

Raymond de Gironella. Guillaume de Tudela.

Guillaume de Berguedan. Sordel.

Jusqu'à leur réunion définitive , tous les peuples de la langue d'oc montrèrent tout à la fois la plus vive aversion contre la France ' et la plus cordiale sympathie pour leurs compatriotes espagnols et italiens.

Afin de ne pas fatiguer le lecteur, nous nous bornerons à renvoyer aux pages de M. Raynouard2. Lorsque la Provence passa de la maison des comtes de Barcelone dans celle de France, les chants des Provençaux cessèrent pour toujours.

« Le règne des troubadours fut d'environ trois cents ans : les premiers parurent vers le milieu du xie siècle, et dès le commencement du xiv% il n'existait plus que de misérables jongleurs 3. »

Les amateurs de l'italien savent que les premiers écrivains de cette langue harmonieuse font à celle des troubadours de fréquents emprunts : Dante , Pétrarque et son commentateur Tassoni, comme le Vocabulaire de la Crusca, abondent en locutions provençales.

' Littérature du Midi de l'Europe , t. I, p. 218, 221, 222, etc.

2 Choix des Poésies, t. V. Biographie des Troubadours, p. 19, 51, 53, 56, 57,58, 62, 71, 72,95,97, 109, 138, 198,211, 218,223, 261, 263,264, 268, 269, 270, 276, 277, 291, 302, 304, 323, 331, 337, 339, 340, 345, 350, 383, 386, 395, 433, 440, 447, etc.

5 Fabre d'Olivet , le Troubadour, Poésies Occitaniques du mu' siècle, introduct., p. xvii-xvm.

Le savant Tiraboschi déclare que les poésies italiennes vulgaires sont postérieures à celles des Provençaux l. Et pour prouver la connexion des deux langues, il ajoute :

« Egli è certo pero, che i nostri Italiani non sol connobbero i Provenzali, ma con loro ancora si unirono e poetarono nella lor lingua 2. »

Crescimbeni place Dante , Brunetto Latini , Fazio degli Uberti, etc., parmi les poètes provençaux 3.

Nos trouvères septentrionaux , appelés Normands par les Italiens, sont suivant eux entièrement étrangers aux poètes provençaux.

(f 1 Normanni.... edi Provenzali.... due popoli furono di lingua e di costumi del tutto diversi. — Non troviamo in Italia saggio alcuno di poesia normanna, molti ne abbiamo di poesia provenzale 4 e sembla percio più verisimile che se i Siciliani da altri appresero l'uso délie rime, da' Provenzali 1' apprendessero, non da' Normanni b. »

Don Xavier Lampillas revendique au nom de sa nation , et de la manière la plus formelle , la paternité de l'espagnol à la naissance du provençal 6.

« La lengua provenzal, que desde el principio del siglo XII fue la erudita, la de los poetas y la que enri-

1 Tiraboschi, t. III, part. 2, p. 358 et suiv. — s Ibid., p. 361.

•"' Ist. delaVolgar Poesia, t. II, p. 181, 178, 184.

•' Voir notre p. 143. Les manuscrits provençaux sont presque exclusivement annotés par les Italiens ; on y trouve des notes autographes de Pétrarque, de Bembo, etc.

" Tiraboschi, t. III, part. 2, p. 359, note a.

6 Ensayo historico de la Literatura Espanola, contra las opiniones preocupadas de algunosescritores modernos italianos,t. II, parte I, p. 174.

queciô la italiana, no es otra que la lengua catalana llevada a Provenza por los condesde Barcelona ; por estos fue limada con algunas voces y locuciones propias del

pais, por lo que se llamô catalan-frances ' Para conven-

cerse mas de la identidad de estas dos lenguas, basta leer las poesi'as de los antiguos poetas provenzales, en las quales se advierten voces y frases propias de la Catalana.

« Desde el siglo IX introduxeron los condes de Barcelona su idioma nativo en aquellas provincias de Francia en que dorainaron con el titulo de duques de Septimania.

« La poesi'a vulgar de Italia debio tambien su origen a los Espanoles, del mismo modo que la lengua. La mayor parte de los Italianos eruditos fueron de opinion, que la poesi'a italiana luvo principio de la imitacion de la provenza]. De este dictamen son M. Equicola, Bembo, Speroni, Sansovino, Crescimbeni y Fontanini. No se opone a él el Petrarca... Con que debiendo su origen la poesi'a provenzal a Espaîia, y su perfeccion â los principes espaîioles , no puede menos Italia de confesarse deudora à Espana de la poesia vulgar -. »

M. Raynouard nous donne un fragment rimé de la vie de sainte Fides d'Agen, en langue provençale, sem-

' Vers le rxe siècle , les princes de Barcelone superposèrent leur langage catalan au dialecte usité dans la case méridionale et ultramontaine de l'échiquier gallique.

2 Ensayo historico, t. II, parte I, p. 77. Consulter sur cette question Andrès, Eximénès, Clavigero, Hervas, Arteaga, etc.

Bouche, Histoire de Provence, t. I, liv. II, chap. vi, p. 89-96.

Crescimbeni, Istoria délia Poesia Volgar, t. I, cap. n.

Pitton, Histoire de la ville d'Aix, p. 611 .

blable à la catalane ' écrite en 1 1 80 ; voici le commencement :

Canczon audi q'es bell' antresca, Que fo de razo Espanesca 2.— '

« Écoute une chanson de belle composition, qui fut de langue espagnole , etc. »

Bien que nous n'attachions aucune importance à la question de priorité, nous ferons remarquer que Guillaume de Poitiers, premier troubadour connu, est né en 1071, en admettant, à cause de l'art avancé et du poli dont les poésies de Guillaume font preuve, ce qui d'ailleurs est une conséquence toute naturelle de l'ancien état littéraire de la Provincia romana , en admettant la supposition qu'il eût été devancé de cent ans dans la carrière, il resterait encore aux trouvères un siècle d'antériorité : la complainte de sainte Eulalie , légende en roman wallon retrouvée dans un codex latin écrit en partie au ixe siècle et provenant de l'abbaye de Saint-Amant (Nord), appartient au xc siècle , en suivant l'hypothèse la moins favorable à l'ancienneté 3. Le poème sur Boëce, que M. Raynouard fait remonter à la fin du xc siècle ", serait encore postérieur de près d'un siècle : reste le monument de Strasbourg, dans lequel avec la meilleure

' Recueil de Falconet.

2 Voir Raynouard, Choix des Poésies, t. II, p. 144 et 146, et Fauchet, de la Langue et Poésie françoise, liv. I, fol. 549 v°.

3 Voir Elnonensia, Monuments des Langues Romanes et Tudesques, par M. J.F. Willems.

* Choix des Poésies, t. II, p. 135.

volonté possible, on ne saurait voir un monument provençal.

Une assez belle illustration est échue à la langue de la Provence, fille de la fière Catalane, mère de l'harmonieuse Italienne ' ; rien ne manque à sa gloire, que de n'être pas Française !

1 La gran Madré délia nostra Volgar Poesia. Crescimheni, Istoria délia Volgar Poesia, t. II, p. 178. Bouche, Hlst. de Provence, liv. Il, chap. vi, p. 89-96. Histoire générale de Languedoc, t. III, p. 527.

La terza ed ultima lingua Maestra di quelle di Spagna è la Limosina, e più

générale di tutte le altre perciocchè questa adoperavasi nella Provenza, in

tutta la Guiana, e nella Gallia Gotica, e dessa presentemente si parla nel principato di Catalogna, nel regno di Valenza, e nell' isole di Majorica, Minorica, Iviza, e Sardegna. Andrès , Origine, t. I, p. 293.

L'aveu arraché à l'auteur de l'Histoire de la poésie provençale ( M. Fauriel, Paris 1846, t. I, préface, p. vn, voir aussi p. 165, 435; t. II, p. 180, 219, 221, 377, 380, 389, etc. ), tranche la discussion ; tous les faits importants signalés par nous, sont reconnus ; mais ils restent muets pour un esprit systématique et l'égarent en raison de ce qu'il croit savoir : une préoccupation exclusive lui révèle des épopées provençales ! La chevalerie du midi fut une continuation de la chevalerie romaine ; celle du nord prit naissance à la cour de Charlemagne. Il faut faire de l'empereur et de ses preux des héros languedociens du xine siècle , pour donner à la poésie provençale l'antériorité sur les traditions des Francs.

PLWaiK VI.

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