TRADITIO FRANCORUM
Le Midi, familiarisé depuis longtemps avec la littérature de Rome, demeure étranger aux traditions du Nord; vers le xne siècle, les Provençaux transcrivent nos poèmes confusément, mais avec les délicatesses d'une littérature raffinée : nos chants, âpres comme le climat des Francs, sont harmonieusement transformés par les Catalans, qui deviennent troubadours, puis ausonièns .
Les graves trouvères des Pays-Bas n'étaient point inspirés par la pureté du ciel, par un climat brûlant, par une nature toute pittoresque ; interprètes flegmatiques et sensés des traditions locales, vivant dans une atmosphère brumeuse, sur un sol humide , sans illusion comme sans
1 Et ot nomer le lignage Francor.
Ce dit la gent del tens ancianor.
Mon joie escrie, c'est l'enseigne Francor. La Chevalerie Vivien. Bibliothèque du Roi, manuscrit, n. 6985, fol. 189 r", c. 1, 2, 3.
Sovent escrient Monjoie la charlon.
Bataille d'Aleschans. Manuscrit 6985, fol. 209 v°, c. 1, etc.
entraînement poétique , ils rappelaient la nature du pays, sa monotone fertilité, et jusqu'à l'exubérance des habitants. Exclusivement impressionnables aux traditions de la patrie, les chroniques mérovingiennes, carolines, et les luttes du christianisme militant, les intéressaient sans partage : nos trouvères puisaient aux sources traditionnelles un genre de mérite que les plus ingénieux mensonges n'eussent pu leur donner : cette prérogative les honore aux yeux des hommes sur lesquels la fiction a peu d'empire.
Archives éminemment nationales, les traditions carlovingiennes attendent, pour éclairer l'archéologie française, l'exploration judicieuse des érudits : si la restitution des premiers textes est rigoureusement impossible, il nous est donné, malgré leur pérégrination à travers les âges, de retrouver, dans les plus anciennes copies, des versions jadis orales et traditionnelles, entièrement distinctes des interpolations et des rajeunissements subséquents.
Les noms de lieux et les surnoms qui en dérivent ont subi des métamorphoses à peine croyables ' ; la géographie, l'histoire, la lexicologie défigurée par les jongleurs, ont été durant des siècles jouets de ces charlatans d'un autre âge; la soif des récompenses et des applaudissements, source éternelle de déception, provoquait le mensonge; l'apathie des calligraphes , autant que leur ignorance, rendit les erreurs inextricables : elles suivirent une progression croissante ; la bonté des textes est en raison
1 Nous en avons indiqué les causes.
de leur antiquité, et quiconque s'applique à démêler le vrai d'avec le faux, ferait de vains efforts, s'il avait la fâcheuse inspiration de s'exercer sur les modernes versions de la Bibliothèque Bleue ; les manuscrits progressivement plus reculés montrent des formes linguistiques plus grossières, mais ils révèlent le mieux les traditions, les origines et la généalogie de la langue française; de cette source enfin purifiée jailliront des étymologies nationales exemptes d'aberration : radical gaulois , racines immédiates , analogies de famille , tous ces éléments indigènes de notre linguistique , constitutifs , comme le grec et le latin, se produisent par la voie simple et naturelle des documents littéraires les plus rapprochés du point de départ.
Les premiers poèmes français, appelés chansons au même titre que la loi Salique , furent les traditions orales, lyriques, et historiques, des héros francs ; les mots restitués à leur primitive valeur dissipent tous les nuages : geste, au moyen âge, signifiait famille, race, maison; ainsi les chansons de gestes sont exactement les traditions relatives aux grandes familles françaises :
De Garin de Montglavve, le chevalier vaillant Dont issi cest geste dont on parolle tant
Et qui furent li enfant
Que on apelle geste dès le commencement El reaume de France ' .
Plet vous oïr chançon de grant mesure Des vieles gestes anciennes qui furent ?. . .
1 Romvart, p. 338.
De Vivien d'Alesehans en est une Et de son père dan Garin d'Anséune Qui maint bernage ot en lui par nature Et de la geste Aymeri est issue ' .
Nos chants traditionnels, véritable vox populi, n'étaient point création particulière , les primitifs trouvères se bornaient aux fonctions d'interprètes.
Les versions orales caractérisent d'une manière explicite les traditions des Francs, la geste francor se trouve dans les plus anciens textes 2.
Les auxiliaires de nos paladins étaient de nations diverses, et par nation, il faut entendre ici de multiples et faibles fractions : Ogier, originairement entouré de ses vassaux de la Marche de Dan, fut suivi de Lombards, par suite du séjour chez Didier ; chaque langue 3 modifiait dans son intérêt particulier les chants patriotiques et préparait ainsi la diversité des traditions , source de toutes les palinodies.
Nous montrerons comment les superpositions vinrent défigurer les chansons de gestes, que rien ne fixait et que chaque bouche pouvait travestir, intarissable source d'erreurs, tant qu'on n'aperçut pas les qualités constitutives au point de départ.
1 Les Enfances Vivien, manuscrit 6985, fol. 173 r°, c. 2.
2 Voir Chanson de Roland, Paris 1837, in-8, p. 57 et 126, etc.
Li Romans de Roncevaux, à la Bibliothèque du Roi, manuscrit 7227-5. Roman de Charlemagne, à la Bibliothèque du Roi, manuscrit 6985, fol. 154 v», c. 1-2.
3 Dans une acception plus multiple encore que celle adoptée par les chevaliers de Malte.
Les plus anciens textes contiennent des traditions multiformes et les modifications de récits mnémoniques, puis des innovations scolastiques ; l'unité n'est possible ni pour le fond, ni dans les détails : la division des pouvoirs temporels, les rivalités, la difficulté des communications et l'absence de lettres s'opposaient à la centralisation des idées, des formes poétiques et de la linguistique.
Chacun voulait pour soi la gloire ou l'honneur, et cet amour du clocher, si vivace encore aujourd'hui dans le cœur de ceux que le séjour des grandes villes n'a point fascinés , excitait les compatriotes à s'approprier exclusivement ce qui, le plus souvent, revenait à tous : la religion et le désir d'abattre ses ennemis étaient le lien commun ; hors de là l'esprit public ne dépassait guère les limites de la paroisse : une rivalité ingénieuse, mais égoïste, falsifiait sans pudeur comme sans remords; le peuple se plaisait aux récits des jongleurs , sans trop s'inquiéter si la vérité était respectée. Comme d'ordinaire, le succès et le profit allaient au flatteur et non à l'historien; de là une nouvelle source de non-sens, de contradictions et d'impostures qui fourmillent dans les copies échappées aux ravages du temps.
La vogue des chansons de gestes, bulletin probable des localités et de conteurs intéressés, n'a pu s'établir au temps de l'empereur que d'une manière orale '; le langage roman-wallon mit plus d'un siècle à dépouiller sa
1 II faut excepter les chansons théotisques, recueillies par Charlemagne lui-même.
rudesse , et répéta en bégayant les chants diversement interprétés par le peuple '. Nos plus anciens trouvères écrivains n'apparaissent guère qu'au milieu du xie siècle ; l'esprit d'innovation auxiliaire inhérent à l'établissement des nouveaux langages , étendit son empire sur la transmission des faits poético-historiques, dont les intérêts rivaux empêchaient la concordance.
On a cherché dans la réaction problématique des partisans mérovingiens contre les successeurs de ces princes, la cause des combats sans cesse renaissants et prolongés aussi longtemps que les chrétiens n'eurent pas complètement triomphé du paganisme : le sentiment dominant toutes les traditions carlovingiennes, est celui qui a dicté le huitième capitulaire de 81 1 au concile de Tours : il oblige, sous peine de mort, les Sesnes2 à se faire baptiser :
La Sarrasine gent est toute à mort livrée ; Chele qui morte n'est, iert u paies menée : Qui crerre ne vout Dieu, s'ot la teste coupée.
Doon de Mayence, manuscrit de Montp., fol. 45 v°, c. 1.
Il ont toute la pès pourquise et pourparlée,
Et l'eue benoite perseignie et sacrée,
A l'amiral du Coine crestienté donnée,
Et toute sa mesnie aussi crestiennée ;
Et qui cheu ne vout fere, s'ot la teste coupée.
Guy de NAsrrEun., manuscrit de Montp., fol. 153 v, c. 2.
Vivien s'en rêva à Montbranc sa chitez ; Deus évesque en a ensemble o lui menez,
1 Composé de Francs, de Wallons, et de clercs parlant latin.
2 Histoire littéraire des Gaules, art. Charlemagne, p. 227.
Sarrasins, Wandres, Sesnes, Turcs, Persans, Esclers et tant d'autres dénominations données indistinctement à tout ce qui n'était pas chrétien .
Que le peuple du resne a tost crestiennés ;
Et qui ne vout chou fere, si ot le chief coupez.
Matjgis d'Aigremoht, manuscrit de Montp., fol. 173 V, c. 2.
Et la gent mescréant baptisie et levée ; Et qui Deu ne croira , la teste ara coupée : Car ce sera droiture.
Gakin de Monglavve , dans Romvart , p. 340.
Plus on étudie les chansons de gestes, plus on reconnaît les efforts des trouvères et surtout des jongleurs pour rajeunir ces vieilles traditions nationales; désireux avant tout de satisfaire la soif des nouveautés, naturelle aux hommes sans lumières , ils substituaient aux véritables personnages des noms d'une célébrité récente , vibrant mieux aux oreilles et au cœur de leurs auditeurs ; et ramenaient la scène en des contrées voisines ou plus connues ; ces impostures, colorées avec plus ou moins d'adresse, laissent heureusement à découvert d anciennes traces qui peuvent mettre sur la voie.
Dans le roman de Gérard de Roussillon ', l'auteur explique ainsi sa conduite :
Il est désormais temps d'antrer en ma matière
Et de vous reconier comment, par quel menière,
Girars de Rossillon fut sept ans charboniers ;
Futis de son paiis, n'en fut point parceniers :
Charles li filz Loys tout ce li pourchassa,
Son paiis li toulit, et tout fors l'en chassa ;
Cilz Charles fut nommés, saichés, Charles li Chaues;
Petit avoit coleur, qu'il cstoit ung pou fauves.
La crenique en latin ainssin le me reconte ,
Cilz qui fit le romant en fait ung autre conte,
Et dist Charle Martiaux.
' Composé de 1330 à 1338, à la Bibliothèque du Roi, supplément français, manuscrit 254-2, fol. 2 r° et v°.
Après avoir fait la généalogie de la seconde race, de Charles Martel à Charles le Chauve, l'auteur poursuit ainsi :
Or soit saue la grâce du premier romancier
Qui dist Charles Martiaus fit le plait commander,
Encor dit moult de chouses qu'il baille por notoires
Que selonc le latin je ne trove pas voires,
Et pour ce au latin me vuil du tout aordre,
Quar en pluseurs mostiers le lisent la gent d'ordre ' :
Cilz qui ne m'en croira, à Poutières s'en voise,
A Vezelay auxi, si saura si l'on boise, ( trompe )
Quar on lit au maingier, c'est chose toute certe,
Ainssin comme de sains, les fais Girart et Berte.
Si les trouvères écrivains descendirent parfois au rôle de jongleurs , et réciproquement si quelques jongleurs se sont élevés au rang des trouvères, il n'en est pas moins constant qu'en général les premiers étaient poètes compilateurs, et les autres de misérables baladins, débitant ou plutôt psalmodiant à prix d'argent les productions falsifiées des muses vulgaires. Les trouvères, comme les troubadours, donnaient aux jongleurs de leur choix les moyens de vivre , en les autorisant à chanter leurs couplets. L'état d'indigence de ces histrions était notoire : on lit dans le Livre des Métiers d'Etienne Boileau - :
Tôt li jougleur sunt quite 5 por i ver A de chançon .
1 Quelle que soit la confiance commandée par les documents contemporains , les solitaires , enfermés dans les cloîtres , loin des lieux où vivaient les personnages historiques, étaient , il faut en convenir, plus exposés à l'erreur que les trouvères, parcourant le théâtre des événements, et rappelant même longtemps après les faits connus des compatriotes.
a Règlements sur les arts et métiers de Paris, p. 287.
1 Du péage.
' Une strophe, un couplet.
Outre sa viole, le jongleur portait habituellement une espèce de baguette magique, appelée bastonet :
[Taillefer, juglere] ... sa lance pris par le tuet
Si corne ceo fust un bastonet ' .
C'est au bastonet que l'on compare le bras de Chaufari, « squelette dont le bras décharné ressemble à la baguette d'un jongleur 2. »
Lorsque les jongleurs s'introduisaient dans l'intérieur du foyer pour divertir l'auditoire , ils variaient leurs vêtements comme les rapsodes, qui s'habillaient de rouge lorsqu'ils chantaient les combats, et de bleu quand ils célébraient les exploits d'outre-mer 3.
Les plus anciens trouvères graphiques dont les ouvrages soient venus jusqu'à nous : Robert Wace *, Chrestien de Troyes ! , Jehan Mados 6 , Alexandre de Ber-
' Chroniques anglo-normandes, t. I, p. 8. .
2 Histoire des Langues romanes, 1. 1, p. 496.
5 Crescimbeni, Istoria délia volgar Poesia, 1. 1, p. 333.
' Roman de Brut, t. II, p. 76.
Tant ont H contéor conté
Et li fabléor tant fable
Pour lor contes ambeleter,
Que tôt ont feit fables sanbler.
* Érec et Énide :
D'Érec le fil Lac est li contes Que devant rois et devant contes Dépecier e corrompre suelent Cil qui contrerimoier vuelent .
Bibliothèque du Roi, manuscrit n. 6987, fol. 281 v°, col. 2.
• Roman du Siège de Troie :
Qu'altres ont fait sont repregnans Et à trestoz les bons nuisans.
Bibliothèque du Roi, manuscrit n. 6987, fol. 68.
nay1, etc., s'accordent avec Orderic Vital J, Guillaume de Bapaume 3, Jean Bodel d' An-as 4 et Raimbert de Paris % pour se plaindre des jongleurs et leur attribuer les absurdités qui défigurent les chansons de gestes.
Le témoignage des trouvères est ici d'un grand poids ; obéissant eux-mêmes aux exigences de leur époque en employant le rajeunissement et le merveilleux, ils de-
1 Roman d'Alexandre :
Cil troveor bastart font contes avillier, Si se voelent en cort sor les millors prisier, Et quant il ont tôt dit, si ne vaut un denier, Ains convient par penas la lor oevre atacier.
Bibliothèque du Roi, manuscrit 6987, fol. 164 r°, c. 1.
2 Hist. Eccl., lib. VI, t. III, p. 5, 6.
5 Dès le début du roman de Guillaume d'Orange , Guillaume de Bapaume, au xne siècle, s'exprime ainsi :
Plest vous oyr d'une estoire vaillant ;
Vilain jougleres ne sait pourquoi se vant,
Nul mot n'en die dusque l'en li cornant,
De Loéys ne lairai ne vous chant.
Seignor, ceste chançons ne muet pas de fabliax, Mais de chevalerie, d'amors et de cembiax ; Cil bastart jugleor qi vont par cez vilax A ces grosses vieles, as depennez forriax, Chantent de Guiteclin si com par asenax, Mes cil qui plus an set ses dires n'est pas biax, Qar il ne sevent mie les riches vers noviax Ne la chançon rimée que fist Jehan Bordiax, Tôt si com li droiz contes l'an fu diz et espiax , Dont ancor est l'estoire à Saint-Faron de Miax .
Chanson des Saxons, t. I, p. 3.
a Dans la chevalerie Ogier, vers 11858-11860.
Enccr orrés canchon et bone et bêle ;
Cil jogléor, saciés, n'en sevent gère,
De la canchon ont corunpu la geste.
vaient indulgence à tout ce qui n'était pas ignorance complète. Chaque siècle a sa fiction, celle de ces temps reculés n'est peut-être pas la plus décevante.
Les jongleurs , espèce de saltimbanques , occupaient le dernier échelon d'une société qui les rejetait ' : foulant aux pieds toutes les considérations morales , leurs efforts se bornaient à soutirer quelque argent pour une vie nomade et dissolue : l'Eglise les frappa de réprobation - ; Philippe Auguste les chassa de France 3 par une ordonnance qui ne paraît pas avoir été rigoureusement exécutée.
Les trouvères, mettant en œuvre les vieilles traditions, créent parfois, et le plus souvent falsifient : les jongleurs étaient leurs échos, et les fonctions de ceux-ci s'amoindrirent progressivement à l'apparition de la graphie vulgaire, sans cesse présente aux yeux, jusqu'au moment où la typographie, portant à chacun les productions de l'esprit, frappa du coup mortel les vivants intermédiaires de la tradition.
Successeurs des disciples d'Aristote, les modernes voient dans nos chansons traditionnelles une littérature bâtarde, irrégulière , capricieuse ; ils n'ont pas reconnu cette physionomie native qui la rattache aux productions intellectuelles signalées dès la plus haute antiquité par les monuments les plus sacrés, les plus imposants 4.
1 Capitulaires de 789, 813, etc.
2 De hystrionibus. Summa Confessorum Raymundi, manuscrit du xme siècle, in-fol., de notre collection, et Bibl. du Roi, anc. fonds latin, Ms. 3253.
3 Mézerai, 1185, Rigord, etc.
4 Salomon, Livres des Rois, Hérodote, liv. II, c. xxxvi. Diodore de Sicile, liv. I, III. Aristophane, Quintilien , saint Augustin, Alcuin , Bède, etc., etc.
180 ÉLÉMENTS CARLOVING1ENS.
Le code moral du christianisme fut d'abord oral et traditionnel , un texte syro-chaldéen primitif uniforme est une chimère ; les évangélistes recueillirent en notes ' vulgaires les principaux actes de la vie du Sauveur : À7rofxv/)fjtoveûp«Ta tûv Ànoarôltev 2. La concordance des versions quadruples subsiste comme irrécusable témoignage de la sincérité des apôtres, qui ne rédigèrent pas, car c'est toujours EùayyéXiov y.arà MaT0atov, iK.oc.tat. Mapxov, etc. (secundum ). Ils établirent les traditions de visu et auditu : l'importance d'une vérité régénératrice entraînant les populations, contraignit à s'appuyer sur la graphie ; le Didascalée d'Alexandrie, fondé par saint Marc 3, fournit les moyens, et la langue grecque devint intermédiaire : le savant évangéliste écrivit en grec les versions que naguères il répétait au peuple en copte ou démotique ; après saint Jean , qui survécut aux autres évangélistes et dans le second siècle seulement, les traditions des apôtres devinrent les Saintes Ecritures 4.
Les lois de la littérature classique, inconnues aux trouvères, ne peuvent régir nos chansons de gestes; l'appréciation du cycle carlovingien sera toujours impossible pour qui ne distinguera pas nettement les deux routes frayées par l'entendement humain, la nature et l'étude6,
' Les traducteurs d'Eusèbe n'ont pu traduire exactement la signification de /tv/j/joveùouat , qui rappelle les inarques mnémoniques. Eusebii Ecclesiasticœ historiœ, lib. III, c. xxxix, p. 89.
2 Voir Justin martyr.
3 Matter, Histoire de l'École d'Alexandrie, p. 287, 288. * Encyclopédie Treuttel, t. X, p. 298.
0 Toû Aaoû, toO vâ/xoM, page 10 ci-dessus.
la famille et l'école; les vérités simples, des connaissances acquises par la science des lettres. Antipathiques à l'ingénuité native, au gracieux abandon du foyer, les exigences scolaires firent prévaloir chez les érudits des entraves, des fictions et des mythes; les poètes vulgaires, à l'allure naturelle et parfois vagabonde , composèrent seuls notre cycle carlovingien ; chantres des pénates, étrangers aux lettres et rebelles à l'idée que le vrai dût se courber sous le joug des règles de convention , ils se placèrent haut dans l'estime du peuple, par la simplicité, l'aisance et le pathétique, en lui parlant son langage, en partageant ses opinions, ses sentiments, ses préjugés ; mais ils restèrent impuissants à créer des monuments épiques , à inventer des fables didactiques , à coordonner un plan avec art, à se plier enfin aux injonctions d'une méthode aristotélique.
On eut raison de répéter que les chansons de gestes étaient faites pour être chantées ; mais ce qu'il importait surtout de savoir, et ce qui n'a pas été dit, c'est qu'elles furent composées oralement et pour la seule tradition, en l'absence de toute graphie ' , de toutes notions littéraires, par des rimeurs qui ne savaient ni lire ni écrire, et pour des auditeurs aussi illettrés.
La chanson traditionnelle des Francs devint la chanson romane, puis, suivant une progression décroissante, la
' Les plus anciens textes écrits qui nous soient parvenus, ne remontent pas au delà du xic siècle ; ils étaient répétés oralement depuis et peu après l'accomplissement des faits mentionnés , et passèrent du théotisque dans le langage wallon .
chanson-complainte, la chanson-vaudeville et la romance ou historiette : l'épithète de roman, donnée d'abord aux traductions en langages vulgaires, devint la caractéristique de toutes les fictions.
Dans les langages romans, il est important de distinguer les productions antérieures à la graphie vulgaire, de celles composées avec cet auxiliaire de toute littérature : les premières puisaient à Tunique source de la nature et employaient les moyens mnémoniques qui permettaient de compter sur les traditions ; les secondes au contraire, riches des ressources de la scolastique et des artifices d'une civilisation plus avancée, jouent avec les sujets fantastiques et mystiques : ainsi le cycle d'Artus, de pure invention ', succède aux chants historiques; le mètre complaisant des anciens récits par assonance réclamait la concision et la réduplication fréquente des mêmes sons.
1 Pur les nobles barons k'il out Dunt il meindre estre quidout, Fist Artur la reonde table Dunt Breton dient meinte fable, Hoc séaient li vassal Tuit chevelment et tuit égal, A la table égalment séaient, E égalment servi estaient.
Nul d'els ne se poait vanter K'il séist plus haut de son per :
Tuit esteient asis meain, N'i aveit nul d'els soverain.
Roman de Brut. Musée Britannique, Bibliothèque du Roi, 13 A xxi, fol. 81 V, c. 1, vers 32.
Avant la graphie, on appelait prose une suite continue d'assonances :
Versi d'amore e prose di romanzi ' .
L'artifice mnémonique a laissé son nom à la prose ecclésiastique : les petits vers de six syllabes, en clôture de stances monorimes , signalés par M. Raynouard comme conservant une notation musicale toujours la même 2, étaient encore un moyen de provoquer la mémoire, ainsi que les homoïotéleutes, ou tirades tout d'une lisière 3.
Lorsque Rome tombait, la décadence envahit aussi la littérature classique : la poésie régulière voulut ajouter au mètre et au rhythme antique, les assonances du Nord, empruntées aux vainqueurs; dès la rentrée des Romains dans la mère patrie, on écrivit en assonances :
Pauper amabilis Et venerabilis
Est benedictus ; Dives inutilis, Insatiabilis
Est maledictus. ( Circa 480. )
L'assonance est évidente dans la très-ancienne séquence des morts :
Dies ira;, dies illa Solvet sec] uni in t'a vil la.
Teste David et Sibylla.
1 Dante. Journal des Savants, mars 1831, p. 135-137.
2 Journal des Savants, juillet 1833, p. 391 et à la note.
5 Fauchet, anciens poètes français avant 1300, § 5, fol. 554- v°.
La vieille école de Salerne répétait :
Cœna brevis,
Cœna levis
Fit raro molesta ;
Magna nocet, Medecina docet, Res est manifesta '.
Les Catalans ou Provençaux, imitant les poésies latines dégénérées, adoptèrent la rime, moyen mnémonique d'origine semiseptentrionale ; si elle fut employée au Midi, très-anciennement, ce fut comme auxiliaire d'idiomes vulgaires incompatibles avec la graphie.
Heureusement pour la république des lettres, les récits traditionnels des Francs, si dignes de respect sous le rapport de l'antiquité, ne sont pas tous perdus : ce qui en subsiste, reproduit jusqu'au sublime le naturel, le naïf, la simplicité et l'exquise ingénuité : les rapsodies arrivèrent jusqu'à Alexandre, alors que les compétiteurs d'Homère s'ensevelissaient dans un néant éternel.
La période qui sépare Otfrid de Jehan Bodel se divise en deux ; le travail nécessaire pour faire prévaloir une prononciation uniforme, la fixation des voyelles et des diphthongues, enfin la science orthographique aux prises avec une phonie gutturale quiescente, se prolongea jusque vers l'an 1000. Les trois siècles suivants furent tourmentés par des efforts plus ou moins heureux pour fixer enfin sur la matière les diverses traditions mnémoniques : celles qui conservaient de nombreux échos
1 Voir Crescimbeni, Ist. délia volgar Poesia, 1. 1, p. 12, 13, 95, 102 etsuiv.
furent respectées; les autres , manquant de contrôle, impunément falsifiées.
Alors que les patois scindaient la parole de l'homme, on était polyglotte malgré soi.
Les traditions des Francs, d'abord en théotisque (lingua patris), furent répétées par les Gallo-Belges, dans leur idiome wallon ; lorsqu'au xie siècle la graphie intervint, la cour de nos princes avait passé des bords du Rhin et de la Meuse, sur ceux de l'Oise et de la Seine, le roman semiseptentrional y était acclimaté '.
La seule érudition accessible aux trouvères prographiques consistait à récapituler les traditions d'autrui : comment une chronologie exacte, une histoire précise pouvait-elle apparaître chez des hommes qui ne savaient ni lire, ni écrire, et qui par conséquent ne pouvaient con-
1 Oez, seignor, que Dex vous bénéie , Li glorieus H filz sainte Marie, Bone chançon que ge vous voirai dire ; Ceste n'est mie d'orgueil ne de folie, Ne de mençonge estrète ne emprise ; Mes de preudomes qui Espaigne conquistrent ; Icîl le sevent qui en vont à Saint-Gile, Qui les ensaignes en ont véu à Bride.
L'escu Guillaume et la targe florie, Et le Bertran, son neveu le nobile.
Ge ne cuit mie que jà clers m'en desdie, Ne escripture qu'en ait trové en livre. Tuit ont chanté de la cité de Nyme...
Pou est des homes qui vérité en die, Mes g'en dirai, que de loing l'ai aprise, Si com Orenge fu brisiée et mal mise.
Le Charroi de Nismes, 2e branche, à la Bibliothèque du Roi, manuscrits, n. 7186-3, fol. 41 v°, c. 2, et n. 6985, fol. 167 r°, c. 1.
sulter rien d'authentique et de permanent ? La diversité des traditions fut l'abondante source d'où découlèrent les mécomptes, les anomalies, les contradictions et les palinodies de toutes sortes ; on recueillait de nombreuses versions, sans posséder aucun moyen de rectification et de conviction propre : tout s'explique lorsqu'on a reconnu que les auxiliaires de science et d'érudition manquaient complètement ou qu'ils reposaient aux mains des lettrés grecs et latins, très-rares hors de l'Église , et entièrement séparés des langages vulgaires, que, dans leur dédain, ils appelaient barbares ou rustiques.
Les couplets en bis et en ter nous étaient apparus comme artifice des trouvères pour charmer leurs auditeurs et faire parade de facilité poétique ' ; mieux éclairé maintenant, nous n'hésitons pas à proclamer ces prétendues défectuosités a, comme caractéristiques certaines de prographie ; en effet , ces strophes nous transmettent les traditions orales, dans leur inévitable diversité ; les chantres des différentes localités peignaient les mêmes faits avec des couleurs variées ; les épisodes importants de la même chanson étaient répétés par les trouvères expérimentés, en conservant les versions dissemblables adoptées par leurs compétiteurs; ceux qui les premiers arrivèrent à l'époque où la graphie se propageait, lui confièrent ces répétitions orales, et en firent les versions duplex, triplex, etc.
1 Chevalerie Ogier, p. ijij.
2 Un professeur spécial annonçait naguère au public ses efforts pour dédoubler les épopées carlovingiennes.
Ces versions établissent les coutumes mnémoniques d'une manière incontestable; notre cycle traditionnel les possède exclusivement dans les textes écrits du xi an xme siècle ; les Provençaux ne les ont jamais connues ; les versions uniques, lorsqu'elles conservent la simplicité et la rudesse de l'éloquence naturelle, peuvent aussi provenir d'antiques traditions : n'ayant d'autre guide que nous-même pour ces appréciations contestables, nous nous contentons de présenter à nos lecteurs des versions multiples dontl'origine orale et traditionnelle est évidente.
Les progrès de l'écriture vulgaire appelaient l'homogénéité, et celle-ci éloignait la concurrence ; une supériorité relative établissait l'exclusion ; nous ne pensons pas qu'on puisse espérer des textes polylogues avant le xic siècle ; vers le milieu du xme, ils cèdent la place aux versions uniques.
La diversité des versions de notre cycle historique fut souvent remarquée ; les continuateurs de l'Histoire littéraire de la France déclarent que l'obscurité de la poésie romane prend sa source dans les variantes continuelles des textes. « Que l'on compare entre eux quatre ou cinq manuscrits du même ouvrage , pris au hasard dans l'immense collection de la Bibliothèque Royale, on n'en trouvera pas deux parfaitement semblables dans tout leur contenu,et qui ne laissent des doutes sur le véritable sens de telle ou telle tirade '. »
Cette diversité, constante surtout pour les passages
1 Histoire littéraire de la France, t. XIX, p. 622.
remarquables, ne saurait être l'œuvre des copistes, elle prouve les soins et l'exactitude des premiers écrivains à nous transmettre les nombreuses versions qui avaient cours de leur temps, et celles qui étaient -le plus répandues dans leur localité ; on comprend que les variantes soient l'essence même des versions orales : à dater de la fin du xnf siècle seulement, l'uniformité des textes commence à s'établir ; il n'en est pas moins déplorable qu'un badigeon régulier soit venu fréquemment couvrir les beautés multiformes de l'antique. Les cbants primitifs emploient de petits vers, les épisodes sont traités avec laconisme : le temps allonge les vers et accroît les textes, qui bientôt s'étendent indéfiniment.
La geste francor s'altéra insensiblement jusqu'à la graphie de auditu ; les scribes ne furent pas toujours disposés à nous transmettre les traditions diverses ; leurs goûts et leurs passions déterminaient souvent le choix ; pour rencontrer un nom d'auteur, il faut un texte fixé, écrit, invariable; cela était impossible, tant que les versions furent modifiées par le peuple, se bornant à enregistrer les thèmes les plus vulgaires à la suite les uns des autres. L'échelle de la dégénérescence suivit une progression facile à saisir; la comparaison des différents textes primitifs en fournit les moyens ; ceux exécutés durant les premiers siècles de la graphie nationale montrent une grande variété , conséquence inévitable de leur origine ; lorsqu' un épisode se trouve répété avec identité quant au fond et aux circonstances, dissemblable seulement pour la forme et par les assonances, il y a lieu de croire que le
récit est encore traditionnel, bien qu'il soit unique dans chaque copie.
Ainsi, retrouvant la mort de Bauduinet diversement narrée dans plusieurs manuscrits, bien que nous ayons reconnu qu'une version antérieure a dû précéder le texte que nous avons donné au public ', nous croyons pouvoir classer par rang d'ancienneté les versions connues jusqu'à ce jour.
La première au manuscrit de Marmoutier 2. La seconde au manuscrit de Montpellier 3. La troisième au manuscrit de l'Arsenal 4.
Si ce dernier est graphiquement postérieur aux Enffances Ogier, par Adenez , il est évident qu'il a été composé sur les versions traditionnelles, et non d'après les rêveries du roi des Jongleurs.
L'épisode de la mort Bauduinet est racontée dans le Premier texte par vingt-deux vers de dix, en ier; Second texte par trente-un vers, en es et en é ; Troisième texte par soixante-dix-sept vers alexandrins, en is et en ir.
Adenez efface ce passage remarquable et tout ce qui concerne la querelle avec l'empereur; en introduisant la féerie, il donne une quatrième version dont on comprend l'inanité ; ces poésies bâtardes, traduites en prose
1 Chevalerie Ogier, Paris, 1842.
2 Ibid. p. 130.
5 A la Bibliothèque de l'Ecole de Médecine, coté H. 42, fonds Bouhier, 1 P. 124 à 127, et Chevalerie Ogier, p. txiij.
au xv" siècle ', fournirent des matériaux à la Bibliothèque des Romans, et à la Bibliothèque Bleue, aujourd'hui encore populaire , nonobstant le dernier terme de dégradation ; cet exemple s'applique également à toutes les chansons primitives , comme Adenez est le type de tous nos falsificateurs.
Les chants carlovingiens de la première période graphique conservent dans leur contexture les éléments qui contribuèrent à leur formation ; la primitive chanson de geste, telle qu'elle nous est parvenue, se termine toujours d'une manière quiescente : « desinit in piscem. » Les versions orales se taisaient devant l'écriture , et des suppléments de fraîche date, révélant les préoccupations des contemporains, furent écrits à la suite des vieilles traditions; après les récits historiques, variés pour le fond et dans la forme, surviennent des narrations fabuleuses, des aventures de croisés, de templiers , de géants, des contes fées, etc.
Rien, suivant nous, ne commande l'intérêt et le respect de la république des lettres, comme ces incontestables traditions des Francs, répétant sous des formes et avec des couleurs variées , les plus remarquables épisodes de l'histoire héroïque nationale ; les médailles sont effacées, les monuments écroulés, le marbre même devenu poussière;
tout est muet et cependant les voix fugitives de nos
aïeux, insaisissables échos, peuvent encore aujourd'hui,
' Ces romans, ou plutôt ces contes de chevalerie, imprimés par la typographie naissante, sont, nonobstant leur dégénérescence, payés par les bihliomanes plus que ne le seraient d'antiques et sincères manuscrits.
distinctement multiples , retentir à nos oreilles ! Prodige unique dans les fastes linguistiques, destiné à ne se reproduire jamais.
Appréciateur des mâles accents inséparables des grandes images reproduites dans les récits traditionnels réservés aux couplets d'élite, nous avons hésité à y joindre notre faible voix ; Canova lui-même sentait sa main défaillir lorsqu'elle devait toucher aux chefs-d'œuvre que la terre restituait tronqués; nous nous sommes fait violence par la crainte de laisser incomplètement éclairés d'énergiques tableaux dont la composition orale comportait un flux d'expressions, un laisser-aller que l'art ne dirigeait pas ; nous présentons parallèlement quelques versions triples, quadruples, sextuples, etc., d'épisodes carlovingiens , reproduits suivant la manière et avec le coloris moderne , pour ceux qui ont le malheur de ne comprendre qu'imparfaitement les versions originales ; abandonnant le mot à mot dont le scalpel ferait de notre poésie héroïque un vieux squelette, nous nous bornons à reproduire l'image poétique , ce mode seul pouvant rendre sans les détériorer, les versions multiformes.
Les fragments traditionnels forment des tableaux complets, ayant leur exposition, leur nœud et leur dénoûment; si cet enchaînement n'est pas toujours évident, c'est que la logique, la méthode étaient inconnues aux trouvères, obéissant spontanément aux inspirations de la nature.
TRADITIONS CARLOV1NGIENNES