Le roman de Vivien l'Amachocr, frère de Maugis
A la fin de ce petit poëme, l'auteur donne les détails suivants :
Segnors et bêles dames, Dex vous fâche perdon, Vous qui de votre argent m'avez doné foison, Jhésu-Crist le vous rende qui soufri passion. Après vous chanterons des quatre fiex Aymon Ainsi come il vengièrent le duc Buef d'Aigremont Que Kalles avoit fet ochire en traïson. Jhésus le roi de gloire, par son santisme non, Nous otroit par sa grâce de paradis le don.
Expucit.
7. Les Quatre Fils Aymon. Ce texte, plus traditionnel que ce qui est imprimé jusqu'à ce jour, fait vivement désirer une version antérieure, exempte de mutilation.
Plusieurs copies à la Tour du Louvre, n. 119, 493.
Duc de Berry, n. 526, libr. de Bourg., 1306 et 1917. La corrélation de ces trois derniers ouvrages avec les deux premiers, le début de Maugis, la transition qui le lie à l'opuscule de Vivien et la conclusion de ce dernier, tout porte à faire croire que Maugis, Vivien et les Quatre Fils, sont l'œuvre du jongleur qui, nonobstant son titre de Boi, vivait en tendant la main.
Indulgent pour le jongleur faisant son métier, nous sommes implacable envers le présomptueux qui étouffe sans remords la parole encore miraculeusement vibrante des Francs nos ancêtres : si Adenez peut trouver grâce, c'est uniquement dans la généralité du délit; en effet, ce fut vers la fin du xmc siècle que les écrivains malencontreux et vains, usurpant le titre de trouvères, puisqu'ils
n'inventaient rien et ne savaient pas même apprécier ce que la primitive graphie leur avait transmis, effacèrent stupidement les traditions fixées et multiples qu'ils ne comprenaient plus, et dont ils méconnaissaient l'origine . leur vandalisme nous sépara, autant qu'il était en eux, de la vénérable antiquité gauloise; toutefois de nombreux couplets traditionnels subsistent encore dans les textes antérieurs et doivent nous consoler de la perte que les mutilateurs ont fait subir aux lettres.
Le texte de Droori et celui de Gaufrey sortent de la même plume; quelques précieux renseignements sur les personnes méritent seuls notre reconnaissance : on n'y retrouve plus que les traces oblitérées des traditions antiques. L'emploi du merveilleux , la mesure des vers et la présomption dès le début, tout semble accuser le coupable. C'est par ce qui manque et non par ce qu'on rencontre dans leurs compilations, que certains rimeurs se font reconnaître : le scalpel d'Adenez préluda sans doute, sur Droon et sur son fils, à l'opération qu'il fit subir plus tard à leur héritier. Telles qu'elles sont aujourd'hui, les deux premières chansons ne montrent plus qu'une succession d'épisodes sans lien commun, sans vie poétique ; toutefois, il ne faut pas désespérer que la découverte de textes plus anciens ne vienne, comme pour la Chevalerie Qgier, révéler le flagrant délit de castration : les détails sur les familles héroïques, que la notoriété protégeait , ne sauraient compenser le préjudice fait à la poésie nationale.
Les traditions connues en France, jusqu'à ce jour,
chantent un Gérard de Roussillon II '. L'histoire toutefois a mieux traité ce fils de Droon : un historiographe anonyme, dont le texte, conservé à la Bibliothèque du Roi 2, n'a été copié qu'au xme siècle, bien que l'auteur lui-même déclare qu'il fut composé au xi°. « Certes, ce que nous-meismes havons veu par nos eulz , nous ne volons pas laissier, quar en cel temps que l'aposteles Alixandres governoit la foy d'aposteles, et Philippes, filz dou noble roi Henri, tenoit la seignorie de France. »
Cet historiographe anonyme nous transmet la vie de saint Julien, de sainte Marie l'Égyptienne, de sainte Elisabeth, de saint Brandan, le Purgatoire saint Patrice et la vie de Gérard de Roussillon Ier; tous sujets traités par les trouvères.
Dans l'impossibilité de retrouver le texte de la chanson traditionnelle, nous offrons au lecteur un fragment de cette vie de Gérard, en prose; nous le plaçons à la suite des analyses tirées du manuscrit de Montpellier. Le dramatique dont cette vie est semée, fait naître la pensée qu'elle reflétait les traditions carlovingiennes, objets de nos regrets : les faits importants sont exactement reproduits dans la Gallia Cheistiana \
Bien que l'Histoire de la Gaule Belgique, écrite par les
1 C'est Gérard de Vienne, fils de Leuthère ; les deux Gérard appartiennent à la même souche.
- Supplément français, manuscrit 632°, petit in-fol. sur vélin à deux col., écriture du xnr5 siècle.
3 Voir Gallia Christiana, t. IV, p. 725,
4 On les trouve au ms., fol. 142 v", c. 2, et fol. 217 r°, à 233.
indigènes, soit, jusqu'au xie siècle, semée d'erreurs et de déceptions, conséquences de la multiplicité des traditions qui concouraient aux rédactions latines, en même temps qu'une graphie vulgaire cheminait péniblement vers un meilleur état, nous croyons à la concordance de cette narration historique avec la primitive chanson de gestes qui peut-être un jour secouera la poussière de nos bibliotaphes.
Les chansons que nous possédons appartiennent à des manuscrits de la fin du xiue siècle : elles célèbrent un Gérard de Roussillon II, vivant sous Charles le Chauve : « Gerardus, filius Luthardi comitis et Grimildis , ex Etichonis ducis Alemanise génère descendebat ; obiit 877 ; vulgo Rossilionis '. »
La difficulté de reconnaître l'identité des noms d'hommes et de lieux est toujours subsistante : conséquence de l'impossibilité pour les indigènes de trouver dans l'alphabet latin les caractères qui pussent reproduire les inflexions septentrionales, les variations phonétiques locales et leurs gutturales fortement aspirées : ils ne pouvaient saisir que des à peu près, même avec les caractères chilpériens, et chacun en variait l'emploi.
L'origine septentrionale des chansons de gestes de Gérard n'est pas contestée 2, non plus que la parenté avec Ogier 3; la généalogie qu'en donne le bibliographe des manuscrits français de la Bibliothèque du Roi est con-
1 Voir Eckhart, de Rébus Francise orient., t. II, p. 564.
4 Voir Manuscrits français de la Bibliothèque du Roi, t. VI, p. 109.
5 Ibid., p. 110.
cordante avec la nôtre : toutefois, en reconnaissant Droon comme père de Gérard et de Geoffroy, il semble que rationnellement on ne pouvait assigner une origine méridionale au petit fils-Ogier. Il n'en est pas ainsi, un texte dont nous avons constaté la défectuosité, parle d'un Geoffroy d' Avignon -, dont il n'existe aucune trace nulle autre part ; ce passage unique, dénué de toute autorité, suffit-il pour détruire ce que les faits, les monuments et les traditions ! établissent de la manière la plus irréfragable ?
Certes, le soin du bibliographe pour prémunir ses lecteurs contre les bévues des jongleurs et des scribes, doit réunir tous les suffrages 3.
« Le nom de quelques villes méridionales, introduit dans le cours du récit, ne suffit pas pour obscurcir le caractère général de la composition. Girart, même d'après le texte provençal, n'est pas un héros provençal, languedocien ou gascon ; c'est un Franc de France, un baron, un comte du palais de nos rois, auquel est échu soit par héritage, soit par concession royale, le gouvernement d'une partie de la Bourgogne. Son père, Dreux ouDrogon, va en Espagne pour combattre les Sarrasins, comme le faisaient volontiers tant d'illustres Français du Nord, avant l'ouverture des croisades d'outre-mer; mais on
1 La graphie en note, plus encore que la tradition, a dû accumuler grand nombre de ces dénominations hétéroclites qui ne se rattachent à rien, auxquelles la moindre connaissance du cycle donne un démenti formel.
2 Voir ci-après l'Analyse de Gaufrey de Mayence, p. 296.
3 Manuscrits français de la Bibliothèque du Roi, t. VI, p. 108.
290 ÉLÉMENTS CARLOVING1ENS.
ne saurait en conclure rien en faveur de l'origine aqui-
tanique de Girart. »
Tout en applaudissant à la juslesse de ces réflexions, nous croyons rêver, lorsqu'au nom de l'histoire le même écrivain donne pour patrie à Geoffroy, Avignon, à Ogier, Verceil. La préoccupation qui signalerait Aix en Provence comme demeure habituelle de Charlemagne, ne serait guère plus excentrique. Dans une collection nombreuse comme celle de la Bibliothèque du Roi, les copies défectueuses et falsifiées se rencontrent en assez grand nombre pour établir la controverse des propositions d'ailleurs le mieux prouvées; une critique sévère et judicieuse peut seule faire la part de la vérité.
La distinction des deux Gérard n'ayant pas été faite par les derniers trouvères, il en est résulté un amalgame de faits difficile à éclaircir. Gérard II a été doté avec les propres de Gérard Ier, et ce qui se rapporte au siècle de Charlemagne appartient en effet à cette époque.
Certains poètes rejettent sciemment la chronique du chanoine de Tours, celle de Guillaume de Nangis ' et la chronologie des événements, accordant la préférence à la version qui fait Gérard contemporain de Charles le Chauve, sans doute parce que le titre de fondation des abbayes de Poultières et de Verzelay porte une date concordant avec le règne de ce prince 2.
' Tous deux répètent que l'an 731, Gérard était chef des Bourguignons, et que Charles Martel s'empara de son château de Eoussillon, dont les ruines se voient encore entre Mussi-l'Evéque et Châtillon sur Seine, non loin de la source de ce fleuve.
2 Voir Veuerabilis Guiberti Opéra.
Gérard Ier possédait le château de Gaillardon :
Girart est esbahy, Girars est escharny
Quant de touts ses forts lieux se treuve desgarny...
A ceux qu'ot avec luy dit : « Plus point ne tardons ;
Allons en mon chasteaul que l'on dit Gaillardon »
A Gaillardon s'en vont, un pou y demourèrent, Pour le lieu qu'est petit, autre part s'en allèrent ; Près est une montagne, Girart s'y va retraire.
Ses gens murmurant :
Girart les oyt, si dit : « Mal sçavez la besoigne ;
Vous parlés de ce que oy le roi se prolongine :
Ou m'esfors me faudra, ou je l'ay pou longine. »
Pour ces mos Pou Longine fut cy fors lieu nommé, ( Poligny.)
Qu'ores endroit est cbasteau très-fort, très-renommé ' .
Une version provençale de Gérard de Roussillon a été faite vers 1 330 2.
La Bibliothèque de l'Arsenal, riche de son fonds, non moins que des lumières et de l'obligeance empressée de ses conservateurs, possède un texte quasi-bourguignon 3. C'est une copie moderne, prise sur un texte du xive siècle : le trouvère dédie son œuvre à Jeanne de Bourgogne, et assure que Gérard est de sa lignée '. Nous regardons cette copie comme la meilleure du roman renouvelé, jusqu'à ce qu'on retrouve le texte de l'an 1100, signalé par André Duchesne 5.
' Manuscrit de Gérard de Rossillon, Bibliothèque de l'Arsenal, B. L. Fr., n. 184, in-fol., p. 33.
2 Conservé à la Bibliothèque du Roi, n. 7990, fonds de Cangé; il est acéphale ; le Musée Britannique en possède un fragment, sous le n . 4334, aussi en langue d'Oc.
* Page 8.
5 Voir Des Rois et Comtes de Bourgogne, p. 231 et 232.
292 ÉLÉMENTS CARLOVJNGIENS.
On a fréquemment répété que tout, dans Tordre naturel, se tient et se coordonne, néanmoins l'incurie des hommes rompt souvent les attaches et laisse s'établir des solutions de continuité, qui bientôt ne sont plus appréciables ; la présomption crie au progrès, sans mémoire pour le terrain abandonné en arrière. Intellectuellement, il n'y a guère de neuf que ce qui est oublié ; ainsi avait-on soupçonné les rapports existant entre notre alphabet et la dactylologie patriarcale, entre les hiéroglyphes et l'écriture de Charlemagne, entre le rapsode Homère et nos trouvères traditionnels, entre nos étymologies et l'idiome guttural des Francs d'Aix-la-Cbapelle? Tout, dans la question que nous avons traitée, se trouve opposé à ce qu'on attendait : on cherchait des dates, les traditions n'en ont pas ; on désirait des textes antiques, il n'y avait pas d'écriture ; on voulait connaître des auteurs, les versions orales sont l'œuvre collective de rimeurs vulgaires ; on croyait posséder des épopées, des poèmes didactiques, et la graphie nous a donné tardivement les cantilènes de la voie publique, des traditions cousues les unes aux autres ; on exigeait le purisme, et nous sommes aux prises avec les enfants de la nature; on regrettait de ne rencontrer ni science, ni art, ni littérature, et nous trouvons l'éloquence naïve et la poésie du cœur! Une puissance de révélation ensevelie depuis mille ans, vient éclairer les monuments, les faits, l'analogie et la nature de nos traditions, favorisant un lever du rideau qui cachait le passé, et dévoile enfin un horizon inattendu, évident, lumineux.
Les personnages des vases étrusques sont fréquemment représentés les bras élevés et arrondis au-dessus de la tête ; nos chorégraphes n'ont pu y voir que des poses gracieuses et théâtrales. Dans la vie réelle, plus la nature est primitive, moins elle sacrifie à la grâce sans objet, et ces gestes où la main et les doigts semblent accomplir une indication, avaient probablement le même but que la mérétrice d'Ennius, « dat digito litteras. » On chantait « in choro » pour apprendre ce qu'il fallait savoir, et Ton gesticulait « siglis digitatis » pour manifester ce que Ton voulait rappeler aux autres '.
Nous signalons comme titre à la confiance des philologues et par reconnaissance, la coopération constante de M. Chabaille, tant pour la correction des textes romans que pour ses nombreuses et lointaines investigations.
Cherchant dans la culture des lettres un dédommagement au malheur de vivre au xixe siècle, n'attendant rien de lui, nous ne sacrifierons pas à la controverse : les préjugés tombent en récriminant, les efforts pour hâter une défaite d'ailleurs inévitable, sont vains et fastidieux : satisfait d'avoir traité un sujet séparé par les âges des polémiques de notre époque, nous bornons nos espérances à quelques fruits tardifs, pour un avenir que nous ne verrons pas.
Conduit par une lumière sortie de la nuit des vieux temps, nous avons pu voir, sous la pourpre du génie d'occident, l'orientation de notre berceau, l'itinéraire de
' Voir p. 50.
notre langue, sa famille, ses éléments, la nationalité des héros, la topographie des traditions et le moyen d'analyser enfin l'héritage paternel, en séparant l'alliance étrangère ; certain qu'une main sincère et française ne saurait effacer désormais de notre cycle, la géographie, l'histoire et la linguistique nationale.