LBS PHÉNOMÈNES DE RÉGÉNÉRATION
Comme la plupart des végétaux, les animaux inférieurs, Coelentérés, Vers et Echinodermes, jouissent à un haut degré du pouvoir de régénération, c'est-à-dire de la propriété de reconstituer des parties plus ou moins considérables de leur corps, qui ont été détruites.
Hjrdra viridis est, sous ce rapport, un exemple devenu classique, grâce aux études de Trbmblby. Si, chez un individu de cette espèce, on ampute, soit l'extrémité antérieure, soit l'extrémité postérieure du corps qui est tubuleux, il se reforme une tète ou un pied absolument normal, sur la surface de section. De même si Texpérimentateur a coupé les deux extrémités, aux dépens du segment annulaire qui reste, il se régénère une tète et un pied, orientés Tun vis-à-vis de l'autre, comme avant l'opération. Si Ton coupe une hydre en deux suivant sa longueur, chaque moitié se recomplète et reconstitue un animal entier.
En général, l'aptitude à la régénération est d'autant moins grande que le degré d'organisation de l'animal est plus élevé. Il y a cependant, même parmi les Vertébrés, certains groupes où nous constatons, à notre grand étonnement, que de jeunes individus, auxquels on a amputé les membres antérieurs ou postérieurs, la queue, l'œil, etc., régénèrent au bout de peu de temps, les organes perdus. C^est le cas notamment pour les larves de triton ou de salamandre.
Il y a là une question difficile à résoudre. Pourquoi les matériaux cellulaires utilisés pour la régénération reproduisent-ils exactement les parties de l'organisme qui viennent à manquer ? Pour quelles
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causes des phalanges avec leurs muscles, ou une série de vertèbres caudales, ou encore un œil se régénèrent-ils ? Ces organes, en effet, ne sont pas indispensables à la vie, comme le prouvent les animaux qui ne sont plus aptes à les régénérer.
Dans tous les cas, qu'il s'agisse de la régénération d'un organe simple ou d'un organe à structure très complexe, le début du processus est exactement le même. L'ébauche de la partie à reconstituer se présente toujours comme un petit amas de cellules indifférentes, une sorte de bourgeon, un tissu de bourgeonnement. Une telle ébauche se forme, que l'on ait coupé la tête d'un polype d'hydroïde, le tentacule oculifère d'une limace, le membre postérieur, le membre antérieur ou la queue d'une larve de triton, ou encore la pince d'une écre visse.
Dans les exemples que nous venons de citer, le tissu de bourgeonnement ne contient aucun reste de l'organe amputé, reste qui pourrait, en s'accroissant simplement, reproduire Torgane tout entier. Le bourgeon destiné à reconstituer le tentacule oculifère de la limace ne contient pas trace de cellules rétiniennes, ni de cellules pigmentaires, ni d'autres cellules sensorielles quelconques. De même le bourgeon destiné à régénérer un membre antérieur ne contient aucun élément du corps ou des phalanges, pas plus que des muscles et des tendons qui s'y insèrent. Il s'agit donc d'une néoformation complète. Si nou» suivons la marche ultérieure du processus, nous voyons que la structure complexe de la partie du corps qui se régénère se différencie aux dépens du bourgeon, exactement comme il s'est différencié au cours de l'ontogenèse. Le bourgeon de régénération se compose donc d'une substance plastique, en général identique, par ses aptitudes, à la substance de la cellule-œuf, et douée comme elle des caractères ou propriétés spécifiques de l'espèce animale dont elle provient.
La cellule-œuf et le bourgeon différent cependant en un point. La première donne naissance a un nouvel organisme complet ; le second ne fournit jamais que telle ou telle partie, plus ou moins grande, du tout. A quoi est due cette différence dans l'aptitude plastique de l'œuf et du bourgeon ? A mon avis, elle est due à ce que l'œuf se détache de l'organisme maternel, ou bien, si cela ne se produit pas, à ce que l'œuf se développe en dehors de toute connexion immédiate avec lui; tandis que, au contraire, le bourgeon, restant en relation très étroite avec le tout, est régi dans son évolution, non seulement par ses
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énergies propres ^ mais encore par ses connexions aifec le restant de l'organisme.
Notre explication de la régénération repose sur les mêmes phénomènes dont nous avons démontré l'influence, dans les chapitres qui précèdent, à propos de cas plus simples. De même que le bourgeon d'une plante est une formation indifférente, qui peut donner naissance à une racine ou à une feuille, à une épine ou à une inflorescence, à un bourgeon terminal orthotrope ou à un bourgeon latéral plagiotrope, selon les facteurs qui influent sur lui pendant qu'il se développe et selon les rapports qu'il afl^ecte avec les organes voisins et avec l'individu végétal auquel il appartient ; de même le tissu de bourgeonnement destiné à régénérer des organes, soit chez un animal inférieur, soit chez un animal supérieur est limité dans son aptitude plastique et évolue dans une direction déterminée, selon les relations dans lesquelles il se trouve vis-à-vis du restant de l'organisme dont il fait partie. Il se développe différemment selon qu'il occupe le milieu ou l'extrémité d'une cuisse ou d'une jambe, ou bien encore le milieu d'un doigt d'une larve de triton. C'est sa situation et ses relations ai^ec l'ensemble de l'organisme (/ui le déterminent à régénérer une partie plus ou moins considérable du membre.
Ce que Nabgeli dit du mode de croissance des végétaux s'applique aussi au processus de régénération chez l'animal : « Il semble que (( l'idioplasma sache ce qui se passe dans toutes les autres parties de (( la plante, et ce qu'il doit faire pour rétablir l'intégrité et la vitalité « de l'individu. »
D'après notre interprétation, les phénomènes si mystérieux de la régénération sont du ressort de la corrélation, prise dans son acceptation la plus large. C'est donc bien dans ce chapitre qu'il convenait de les exposer.
Dans notre explication de la régénération, quelqu'insufHsants que soient les renseignements qu'elle fournisse sur les cas particuliers^ parce que l'influence du tout sur les parties échappe à l'analyse et à l'observation, nous avons été guidé par la même idée générale qu'ont adoptée d'autres auteurs et notamment H. Spbncbr. Spbngbr dit, en effet, dans ses Principes de biologie :
« L'aptitude d'un organisme à se recompléter, quand une de ses (( parties a été coupée, est du même ordre que celle d'un cristal « endommagé à se recompléter lui-même. Dans l'un et l'autre cas^
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« la matière nouvellement assimilée se dépose de façon a rétablir la « forme primitive. Etsi^ parlant du cristal, nous disons que l'agrégat a total exerce sur ses parties une force qui contraint tes molécules « nouvellement intégrées à prendre une certaine forme déterminée, « nous devons, pour l'organisme, supposer une force analogue. En « réalité, ce n'est pas là une hypothèse ; ce n'est pas autre chose « qu'une expression généralisée des faits. Par exemple, lorsque la « patte d'un lézard a été amputée, et qu'à sa place nous voyons se « développer l'ébauche d'une nouvelle patte, qui, passant par des « phases de développement semblables à celles de la patte primitive, « finit par acquérir la même forme et la même structure, nous n'affir- <c mons rien de plus que ce que nous voyons, quand nous disons que « l'organisme dans son ensemble exerce sur le membre en voie de « régénération une force, qui en fait la répétition du membre précé- « dent. Si une patte se reproduit où il y avait une patte, et une queue « où il y avait une queue, nous ne pouvons éviter de conclure que le « système des forces du corps dirige les processus de formation qui <i s'accomplissent dans chaque partie quelconque. »
Wbismann pense de cette opinion de Spbncbr, que « la force « qu'il invoque n'est autre chose que le spiritus rector ou le nisus <( formativus des anciens, et qu'il n'y a pas là l'ombre d'une explica- « tion mécanique. » Nous pensons tout autrement et nous trouvons, dans les principes établis par Spbncbr, la même manière de voir que celle que nous défendons, mais émise seulement d'une façon quelque peu différente ; nous prétendons que les phénomènes qui s'accomplissent lors de la régénération trouvent leur explication dans des corrélations de croissance.
Si, dans ses détails, l'étude de ces corrélations oppose de très grandes difficultés à l'analyse des causes, il ne faut pas oublier qu'en principe il en est de même quand on recherche l'explication mécanique d'un phénomène biologique quelconque. C'est ce que nous avons constaté à diverses reprises au cours de cet ouvrage. Les mêmes difficultés se présentent, en définitive, lorsque l'on veut expliquer n'importe quel phénomène vital et c'est au fond par une illusion qui nous vient de l'habitude, que nous nous figurons comprendre mieux d'autres phénomènes biologiques.
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