CHAPITRE VIII
Je n’ai pas à traiter ici du problème physiologique si intéressant de l'hérédité , et à dire que le tableau ci-dessus explique ses divers genres, y compris l’atavisme. Il n’explique pas tout cependant. Ainsi les différents caractères ou associations de caractères n’ont pas la meme intensité de transmission ; ceux qui sont vraiment caractéristiques de la race dans chaque sujet, qui se sont le plus souvent rencontrés et ont été réunis le plus longtemps, ont plus de tendance à se retrouver, plus de résistance à la dissociation et plus de ténacité. La presque totalité des caractères d’un ancêtre donné, malgré des alliances discordantes, reparaîtra en bloc, sur un ou plusieurs de ses arrière-petits-fils d’une façon imprévue. Lucas raconte que le Dr Gregory, d’Édimbourg, appelé en consultation à la campagne vers la fin du siècle dernier, trouva dans sa cliente une ressemblance exacte avec le grand chancelier d’Écosse sous le règne de Charles Ier. Se promenant dans le village, à chaque pas il retrouva la même ressemblance, et s’étant informé, il apprit que tous descendaient de bâtards acceptés du célèbre chancelier. M. de Quatrefages dit avoir connu un arrière-petit-fils, à la huitième génération, du bailli de Suffren, qui ressemblait de la façon la plus étonnante à l’illustre conquérant des Indes.
Mais ce sont là des faits qu’on cite, qu’on trouve curieux et qu’on qualifie même d 'ataviques. Si dans une même famille la ressemblance a déjà disparu au point d’être considérée comme un phénomène après aussi peu de temps; si à la sixième génération un homme peut n’avoir plus que 1/64 du sang de l’un de ses ancêtres, que faut-il donc penser des races et de la prétendue permanence de leurs caractères associés, c’est-à-dire de leurs types ?
S’étonnera-t-on après cela que la détermination de la race par la continuité de son type dans le temps soit un problème redoutable qui appelle le concours de toutes les forces vives de l’anthropologie? Ce qui est un sujet d’étonnement bien plus grand encore, c’est que l’humanité ne soit pas encore arrivée à l’unité, au point de vue physique, et que l’anthropologiste ait le pouvoir néanmoins d’extraire les races de leur gangue, les peuples, l’unique ressource dont il dispose.
Il reste donc à répéter pour la race ce que Broca, Goethe et Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, ont dit du type. La race, dans l’état actuel des choses, est une conception abstraite, une notion de continuité dans la discontinuité, d’unité dans la diversité. G’est la reconstitution d’une chose réelle, mais directement insaisissable. Les races existent, on ne peut les nier, notre intelligence les comprend, notre esprit les voit, par le travail nous les dégageons ; lorsqu’on supprime par la pensée les mélanges entre peuples, leurs croisements, à l’instant on les voit apparaître simples, inévitables, comme une conséquence forcée de l’hérédité collective avec toutes leurs caractéristiques anatomiques et physiologiques. Mais de fait nulle part on ne les touche du doigt.
A l’aurore de l’humanité resplendissaient les prototypes des races primitives dont l’empreinte générale, comme eût dit BufFon, s’est conservée jusqu’à nous dans les types généraux, par exemple ceux des races jaunes ou de la race noire aux cheveux droits. Grâce à des conditions spéciales d’isolement, de mariages in and in et de milieux qui n’existent plus aujourd’hui, ces types primordiaux se formaient, s’accentuaient et se fixaient avec une facilité relative. Puis vinrent, au sein de chacun, des divergences qui purent à leur tour se concentrer et se confirmer. Enfin de nouvelles divergences et des croisements de ces types entre eux en créèrent d’autres d’un ordre moins elevé, moins tranché, analogues à ceux qui se sont perpétués jusqu’à nous. Mais dans cette évolution, combien réussirent à se constituer et moururent au berceau! combien disparurent dans la lutte, exterminés jusqu’au dernier (1) ou noyés dans la confusion des mélanges! Les races les moins bien douées, les races inférieures, s’éteignirent comme de raison en plus grand nombre, creusant un abîme, qui n’a pu aller qu’en grandissant entre les types initiaux et les types survivants. Si la sélection a une action insuffisante pour créer une espèce, au dire de beaucoup, il n’est pas douteux qu’elle n’ait une action puissante au sein de cette espèce pour diversifier les races et faire prendre à leur évolution générale une direction donnée. Mais, dans l’humanité comme chez le chien, la sélection agit plus sur les individus que sur les groupes et a besoin du concours de l’affolement des caractères que les croisements produisent. Dans ce va-et-vient d’influences, de destructions et de reconstitutions, les types généraux persistent certainement, mais d’une façon vague et diffuse. Les types particuliers de nos jours ont peut-être passé par vingt transformations avant d’arriver jusqu’à nous. Et cependant ces types généraux dont les classificateurs de races se sont seuls occupés, et même les types secondaires mais généraux encore, comme le Celtique, le Kymri, l’Esquimau, se retrouvent par l’analyse anthropologique à force de travail et de persévérance.
Il n’y a plus de races pures, a dit Gerdy l’un des premiers. Aristote déjà aurait pu le dire. Nous sommes tous des métis.
Ici une explication est nécessaire. Si l’on écoute les discussions et affirmations qui se produisent autour de nous sur la valeur du métissage , et même sur sa réalité, on s’aperçoit qu’on ne songe guère qu’à *celui qui s’opère entre races éloignées, comme la race blanche avec la race jaune ou la race nègre. Ceux mêmes qui se servent du mot de métis pour les produits de l’alliance, par exemple, du Malais avec le Ghinois, ne l’appliquent plus à ceux du croisement du Kymri blond avec le Méditerranéen brun, du Celte brachycéphale avec le Scandinave dolicocéphale, du Lapon petit avec le Suédois de haute taille. Ce sont pourtant là des croisements entre races très accentuées, très certaines.
(1) T. Bendyshe, De V extinction des races, Journ. of the Anthrop. soc,, 1864, London.