CHAPITRE VIII
Ceux qui prétendent que les métis ne vivent pas, ne prospèrent pas et sont le fléau de l’humanité, ne portent leurs yeux que sur des cas particuliers, comme celui des mulâtres mis à l’index aux États-Unis et en état d’infériorité sociale avant la guerre de la sécession, ou encore des Zambos et autres produits entre les races américaines et nègres de l’Amérique centrale que l’on rejette de la civilisation et qui vont se réfugier dans les forêts ou végètent sur le pavé des villes. Tout être en défaveur dans une société et paria est nécessairement dans des conditions moins favorables d’existence. Il meurt, s’insurge ou se livre au vice, ce qui le conduit encore au tombeau.
Il est une autre circonstance dont on ne tient pas encore compte lorsqu’on apprécie, je ne dis pas l’ensemble des métis humains, mais ceux du genre vulgaire dont je parle et auxquels on réserve ce nom; c’est la faculté d 'acclimatement. Lorsqu’un métis naît dans un pays tropical et soumis à la malaria où ne vivent pas les Européens, il a en lui la moitié des chances de ne pas résister qu’aurait son père Européen, je suppose, dans le même pays. Dans les régions où le métis est, dan* le milieu social, l’égal des classes qui l’ont produit et n’a pas à lutter avec désavantage contre le milieu physique, il prospère et se multiplie, quelle que soit la distance anthropologique des deux parents. Il serait oiseux d’en donner des preuves; les deux Amériques en fournissent en abondance. Les Indiens disparaissent non par extinction, mais par fusion avec l’Européen, et constituent une population excellente, plus vivace que les deux races mères, ou tout au moins de qualités égales. Daniel Wilson rapporte des chiffres éloquents sur le sujet pour les États-Unis et le Canada, il a suivi certaines tribus depuis le commencement du siècle et montre leur transformation progressive en Européens par le métissage et leur acroissement (4). Dali a publié de semblables documents en 1870 pour l’Alaska. La race nègre des États-Unis dont le total importé jusqu’en 1850 n’a pas dépassé 400,000, d’après les documents officiels, a atteint aujourd’hui avec le mulâtre dont les statistiques ne le séparent plus, 6,577,151 en 1880(2). Mon ami, le Dr Ten-Kate, qui vient de visiter les Réservations des Indiens de l’ouest, le métis qui accompagnait les Peaux-Rouges du Jardin d’acclimatation et les lettres des anthropologistes les plus autorisés me confirment le fait. Le métissage se poursuit visiblement encore aux États-Unis ; les races y sont assez séparées, pour qu’on sache quand un mariage se produit entre elles; mais le moment approche où on se trouvera dans les conditions où nous sommes en Europe; on ne se donnera même plus la peine alors de remarquer les métis, peut-être les niera-t-on !
(1) Daniel Wilson, of Torento, Some American illustrations of the évolution of new varieties of man, in Antlir. Instit. 1878, London.
(2) Suivant M. Ten-Kate, les Indiens de l’Amérique du Nord qu’il a visités diminuent de nombre dans les tribus qui ne se marient qu’entre elles et augmentent dans celles où les croisements avec l'Européen sont considérables (Lettres diverses à la Société d'anthropologie en 1882-83. Dernière séance de 1883 entre autres).
Le métissage ordinaire auquel nous faisons allusion est certes le plus palpable; mais l'autre, le métissage interstitiel, ou par infiltration { 1), qui s’opère sans bruit entre tribus et familles amies, est autrement actif. Au Mexique, pour le premier seulement, il y a quinze termes désignant les diverses combinaisons auxquelles donnent lieu les unions entre les trois races générales du pays, l’européenne, l’indienne et la nègre. Combien en Europe, et pour plus dé précision rien qu’en France, en faudrait-il pour exprimer les diverses combinaisons auxquelles donnent lieu les alliances entre nos trois races principales : la méditerranéenne, la celtique et la kymri? Combien dans l’une de nos colonies, l’Algérie.
Désirant, dans ce pays, connaître les deux types fondamentaux, l’un Arabe, l’autre Berber dont j’avais moi-même tracé la description d’après les observateurs les plus autorisés (2), je me rendis dans les tribus les plus favorables, l’une sur les frontières du Maroc, l’autre en grande Kabylie et malgré tout je ne réussis pas à en trouver des échantillons entièrement satisfaisants. Je suis parvenu à les reconstituer, mais aucun individu n’y répondait rigoureusement; le métissage entre Berbers, Arabes, Blonds de l’époque des dolmens, Nègres, etc., a tout mêlé aussi bien dans les tribus réputées arabes que dans celles réputées berbères ou kabyles. Je reconnus que ce que j’avais donné dans mon Anthropologie comme type berber, sur les avis du colonel Dubousset qui a longtemps séjourné en grande Kabylie, était au contraire plutôt arabe, ce que du reste la qualité de marabout de cet individu, que je n’appris qu’alors, aurait du. faire prévoir (Voir la figure 7). Le type berber, tel que je parvins à le dégager et qui pour moi est l’ancien Numide, était le plus commun, mais était fréquemment altéré par les éléments arabe, nègre, juif, etc. Le type kabyle, parfaitement réalisé, était plus rare, même dans la grande Kabylie; je n’ai pu m’en procurer de bonnes photographies alors, ni depuis. La figure 8 est un Kabyle de Palestro métissé, dans ce cas particulier, de Blond.
Partout, au centre comme au sud et au nord de l’Afrique, sur tous les points de l’Asie comme en Amérique, visiblement ou insensiblement, les croisements entre races diverses, rapprochées, éloignées, s’opèrent sur la plus grande échelle. Lorsqu’il s’agit de deux peuples depuis longtemps séparés et physiologiquement distants, de deux races physiquement $lus ou moins différentes, on prend sur le fait les individus passant d’un groupe à l’autre, on remarque leurs croisements, on les compte; mais autrement
(1) M. Kollmann le désigne sous le nom de métissage par pénétration,
(2) P. Topinard, article Algérie, in Encycl. générale, 1869. — Rapport sur la population indigène d*. Biskra, in Bull. soc. antlir., 1870. — Instructions sur V Anthropologie de t’ Algérie, en collaboration avec le général Faidherbe, in Bull. soc. anthr., 1873. — De la race indigène ou berbère en Algérie, in Revue cl’anthr., 1874. — Etudes crânio métriques sur l'oasis de Biskra, in Compt. rend. Assoc. franç. pour l’avanc. des sciences. Alger, 1881. — Les types indigènes de l'Algérie , Bull. soc. d’anthr., 1881. — De la méthode d observation sur le vivant à propos de la discussion sur l'Algérie , 1881. Bull. soc. antlir. 1881.