‹ Éléments d'anthropologie généraleChapitre 447 sur 980 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

système de vaisseaux, un viscère ? Soit, ils soulèvent chacun leur plan d’étude et leur ordre de questions. Mais il y a mieux. Parmi ces organes il en est un qui les éclipse tous et résume en quelque sorte l’homme, celui qui distingue ce dernier des animaux, du consentement unanime de tous les naturalistes depuis Aristote et Linnée jusqu’à Vogt et Hœckel: l’encéphale.

L’encéphale, à titre de caractéristique d’un genre zoologique, présente de très grandes différences de l’homme aux anthropoïdes, et de ceux-ci aux animaux venant après. Mais dans le sein même du genre humain, il n’en présente que de relativementlégères. Si l’on prend l’encéphale moyen de la race la plus élevée de l’humanité et celui de la race la plus inférieure connue, cette différence se réduit à peu de chose en comparaison de celle de cette race inférieure à l’un des groupes les plus favorisés parmi les singes. La plus ancienne race connue, celle du Néanderthal, est toujours l’homme par le volume de son encéphale. Sous ce rapport, l’abîme qu’on a nié existe entre nous et les brutes, quoique, d’un de ses escarpements à l’autre, on puisse communiquer par une foule de sentiers que l’étude fait découvrir.

Toutefois l’encéphale humain est d’une puissance si merveilleuse que ces légères différences dans les races et chez les individus acquièrent une importance considérable parleurs conséquences physiologiques etsociales, et les applications philosophiques et même pratiques qui en découlent. J’insiste sur ce mot «pratique», car, quoique le rôle de l’anthropologie soit de découvrir la vérité et non de descendre sur le terrain utilitaire, elle ne saurait s’effacer absolument dans ce cas. En effet, l’hygiène du cerveau et l’art de diriger sa croissance dans le sens le plus avantageux pour l’individu et la société, comprenant le mode d’éducation des enfants aux divers âges, la question du genre de travail des enfants dans les manufactures, celle de professions à encourager ou à défendre chez la femme, et jusqu’aux institutions les plus appropriées pour conduire les peuples à la plus grande somme possible de puissance cérébrale, ressortent des lois de variabilité et de développement de l’encéphale que nous allons rechercher.

Il est une autre raison qui oblige, à la suite des caractères de classification, à prendre l’encéphale. Ce sont les relations admises de cet organe avec le crâne et, par conséquent, avec la craniologie, dont à deux reprises nous avons dit quelques mots, mais qu’il va falloir traiter hardiment. MM. Heger et Dallemagne, dans leur étude sur les assassins, écrivent ceci: « Tous les travaux qui se rattachent à la craniométrie supposent, chez leurs auteurs, la conviction préalable de rapports existant entre la conformation du crâne, la structure du cerveau et les phénomènes intellectuels. » Est-ce bien sûr? En tout cas, n’ayant pour notre part aucune conviction préalable, notre devoir est d’examiner la question de près. Avant donc de nous engager sérieusement dans la craniologie, nous traiterons

POIDS DE L’ENCÉPHÀLE.

des relations du crâne avec le cerveau et commencerons par ce dernier,

sans préjuger de ce qui en résultera.

On a vu, dans l’historique, que les premiers essais de craniologie ont été dictés par des idées très diverses. Daubenton, en imaginant son angle occipital , avait en vue la comparaison del homme et des animaux. Camper, en créant son système des projections appliqué parallèlement sur le crâne et sur le vivant, songeait aux artistes et se plaçait au point de vue de l’esthétique. Blumenbach, après un début timide, fit delà craniologieen anthropologiste pur, pour distinguer les types humains. Oken, sans s’être livré personnellement à la craniométrie, fut guidé par une idée philosophique qui imprima en Allemagne un mouvement tout spécial aux recherches anatomiques sur l’homme. En France, c est aussi à un savant qui pai luimême ne mesura jamais un crâne qu’est due l’impulsion qui, passant par Parchappe et Lelut, aboutit à Broca. Ce savant était Gall.

Une idée a priori guida Oken et influa sur la craniométrie allemande ; une autre idée a priori guida Gall et engendra la craniométrie française. Gall, réagissant à l’excès contre la doctrine d’alors de l’unité de l’âme et de son substratum, le cerveau, imagina celle de la pluralité et de l’indépendance de parties cérébrales en rapport avec autant de facultés distinctes. La masse du cerveau n’est pas seule à considérer, disait-il, mais aussi la quantité de chacun des organes particuliers dont elle est le total. Ces organes ou localisations cérébrales ont un développement proportionnel au degré d’activité dont ils sont le siège, ainsi par conséquent que les fonctions intellectuelles qui leur correspondent. Le crâne, qui se moule sur l’encéphale et sur chacun de ses organes constituants, doit être étudié non seulement dans son tout, mais aussi dans ses parties. De ces prémisses découlait la nécessité de connaître la configuration détaillée du crâne, le volume des régions lépondant aux lobes antérieurs, au cervelet, et les reliefs extérieurs produits par l’hypertrophie des parties sous-jacentes. Gall, confiant dans son jugement et son sens tactile, effleurait du bout de ses doigts la surface de la tête et y découvrait toutes les bosses à sa convenance, répondant aux facultés dont il avait dressé le bilan et la classification. Mais tous ses disciples ne se contentèrent pas de cette méthode, ils trouvèrent que des promenades dans les prisons, aux acclamations des badauds, étaient insuffisantes. Combes, Dumoutier, Wolkoff, dont il a été question dans notre historique, prirent les premières mesures; des savants d’un autre ordre, des aliénistes comme Parchappe et Lelut, commencèrent à les régulariser (1). Ainsi naquit la craniométrie française qui à l’origine n’avait qu un but : la mensuration du crâne pour connaître l’encéphale. C’est de cette école que MM. Heger et Dallemagne se sont faits l’écho et qu’exprime encore M. Letourneau. « Si le crâne est intéressant à étudier, dit-il, c’est

(1) Voir l'Historique, p. 131 à 135 : l'Influence de la phrénologie.

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