CHAPITRE PREMIER
aujourd’hui qu’à l’origine... Si l’on se reporte en arrière et qu’on remonte la série ancestrale des individus toujours semblables entre eux, on arrive au point de départ, à un ancêtre unique, hermaphrodite comme chez la plupart des plantes, ou double, bisexué, comme il est de règle chez les animaux (1). »
« La raison nous apprend qu’au commencement des choses un seul couple a été créé de chaque espèce d’êtres vivants. L’espèce et le genre sont toujours l’œuvre de la nature (lisez de Dieu); les variétés sont l’œuvre de l’art (Usez du temps), les classes et les ordres, l’œuvre de la nature et de l’art réunis (2). »
« Nous croyons, sur le témoignage divin, que Dieu a créé un seul couple humain : un homme et une femme. Je ne pense pas être loin de la vérité en disant que la terre entière, dans l’enfance du monde, fut inondée, à l’exception, dans cette immense mer, d’une seule lie dans laquelle tous les animaux et toutes les plantes pouvaient vivre à l’air, prospérer et s’accroître. En se représentant le Paradis sous l’équateur, on comprend aisément que les choses se soient passées ainsi, si quelque haute montagne s’élevait au-dessus de la plaine. »
aLes individus ne s’unissent qu’entre eux dans le sein de l’espèce, et enfreignent rarement cette loi en s’unissant à d’autres espèces.... Des hybrides se produisent quelquefois, par exemple le mulet et le canari. Mais dans cette voie même on ne saurait transgresser les étonnants desseins de Dieu, ces hybrides sont stériles (3). »
Linné, en somme, est rigoureusement chrétien, il accepte le dogme à la lettre. L’espèce, pour lui, c’est la suite des individus issus par multiplication d’un premier couple sauvé des eaux après le déluge universel. Lamarck, cinquante ans après, a résumé le reste de la doctrine qui en découle dans les termes suivants:
« La nature (ou son auteur), en créant les animaux, a prévu toutes les sortes possibles de circonstances dans lesquelles ils auraient à vivre, et a donné à chaque espèce une organisation constante, ainsi qu’une forme déterminée et invariable dans ses parties, qui force chaque espèce à vivre dans les lieux et les climats où on les trouve, et à y conserveries habitudes qu’on lui connaît (4). »
Et cependant à plusieurs reprises des doutes surgirent dans l’esprit du naturaliste suédois. L’espèce avait-elle bien l’unité qu’il croyait, et n’étalt-elle pas le produit de diverses circonstances? N’est-ce pas seule-
(1) Systema Noluræ. Les neuf premières éditions, passim. Nous extrayons une bonne partie de nos citations des précieuses traductions des Œuvres de Linné publiées par M.T. Bendyshe, dans les Mémoires de la Société d’anthropologie de Londres, sous le titre d 'Anthropologie de Linné, vol. I, 1863-64, pages 421-458.
(2) FunUamenta botanica, 1736.
(3) Planta Hybridœ, Upsal, 1761, in Amœn. Acad., III.
(4) Lamarck, Philosophie zoologique , édition par Charles Martins. Paris, 1873, 2 vol. p. 263, t. I.
HISTORIQUE
LINNE.
ment le genre que Dieu aurait créé? La dénomination de genre qu’il donne à l’homme s’expliquerait ainsi.
Par exemple, en 1744, à propos d’une plante, la Peloria , il écrit, « que des espèces nouvelles et même des genres nouveaux puissent prendre naissance dans le règne végétal semble un paradoxe, et pourtant l’observation montre qu’il en est parfois ainsi. De nombreuses variétés s’observent dans beaucoup d’espèces si l’on y fait attention.)) En 1759, nouveau doute à propos d’autres plantes. « Quoique les hybrides soient souvent stériles, dit-il, dans le règne végétal comme dans le règne animal, ce n est pas un fait constant; il y a des exceptions, et un jour peut-être les botanistes prendront pour règle que les espèces sont les congénères issus d’une même souche. » En 1760, il revient sur cette idée : « J’ai vu moi-même quatre véritables espèces de plantes hybrides se produire de mon temps. Il n’y a aucun doute que ce ne fussent des espèces nouvelles produites par générations hybrides. Il semble en résulter que beaucoup d’espèces appartenant à un même genre n’ont constitué à l’origine qu’une même plante et se sont produites depuis par hybridité. » Et encore en 1762: « Au commencement des choses, le nombre des genres répondait au nombre des individus ; la fécondation s’étant opérée entre individus de genres différents, les espèces ont pris naissance. »
La pensée de Linné est merveilleusement exprimée; nous la retrouverons formulée dans Buffon. Mais parfois il est comme effrayé de ses hardiesses : « Je ne donne pas, dit-il en 1744, ces choses comme démontrées, mais comme problématiques, afin que les investigateurs se portent sur
elles . J’ai longtemps nourri le soupçon, ajoute-t-il en 1762, et je n’ose
le présenter que comme une hypothèse, que toutes les espèces d’un même genre n’ont constitué à l’origine qu'une même espèce qui s’est diversifiée par voie d’hybridité. Il n’est pas douteux que ce ne soit une des préoccupations de l’avenir, et que de nombreuses expériences ne soient instituées pour convertir cette hypothèse en un axiome établissant que les espèces sont V œuvre clu temps. » C’était une prophétie.
Gérard, dans son Dictionnaire d'histoire naturelle en 1844, M. de Quatrefages dans le journal la Science en 1856 (1), et Isidore G. Saint-Hilaire dans son Histoire naturelle générale en 1869, ont pris note de ces défaillances de Linné, pour le moins dans la période de 1759 à 1762. Linné aurait le premier ébranlé de ses propres mains sa notion orthodoxe de l’espèce.
M. Bendyshe soutient cependant que Linné revint à ses idées antérieures, et s’appuie sur un discours prononcé par lui dans un temple d’Upsal en 1772 : « La loi fondamentale de la Nature, dit-il, c’est que toute
espèce créée est conservée, car, suivant l’Ecriture, rien de ce que Dieu a fait ne périt. » Et Linné de s’écrier avec David :
(1) M. de Quatrefages, dans son travail sur les Précurseurs de Darwin , paru en 1869 dans la Revue des Deux-Mondes, ne dit rien à nouveau de ces hésitations.