CHAPITRE XXIX
A la suite des précédentes, bien d’autres particularités ont appelé l’attention des observateurs dans les os longs : tels sont :
Le troisième trochanter du fémur signalé en 1843 par Cruveilhier. Souvent nul, quelquefois constitué par un simple relief rugueux, situé sur le trajet de la bifurcation externe de la ligne âpre qui va rejoindre le grand trochanter, il forme dans quelques cas une grosse tubérosité arrondie, qui rappelle le troisième trochanter d’un grand nombre de mammifères, en particulier des carnassiers, et donne insertion à la partie inférieure du muscle grand fessier. Suivant M. Houzé, il est rare chez les nègres et fréquent chez les Européens, en particulier dans l’une des races préhistoriques venue après l’âge du renne.
La fosse hypotrochantérienne signalée par cet auteur est allongée au-dessus du troisième trochanter dans le sens de la diaphyse et située au côté externe de la terminaison de la ligne âpre, et constituerait un caractère fréquent de la race de l’âge du renne en Belgique.
Une incurvation en avant de la partie supérieure du fémur, décrite par M. Virchow sur le Négrito et que j’ai retrouvée sur des os européens.
Une sorte de flexion en arrière de la tête du tibia, qui fait saillir en avant la partie supérieure de la diaphyse, indiquée par M. Gollignon sur des os trouvés dans le lehm de la vallée du Rhin à Bollviiler, mais postérieurs à ce dépôt.
Diverses singularités rares de l’humérus qui rappellent des dispositions propres à certaines espèces animales, etc.
Puis, de même que sur le vivant il y a toute la série des accidents tératologiques, comme les doigts supplémentaires ou en moins, sur le squelette il y a toute une série d’anomalies qu’on ne peut étudier que sur lui. Telles sont les vertèbres en plus ou en moins dans une région, d’une façon absolue ou par le fait du passage d’une vertèbre d’une région à l’autre. Je renvoie pour ce sujet à mon travail sur les anomalies de nombre des vertèbres (1), dans lequel on verra des observations d’individus à 13 paires de côtes et 13 vertèbres dorsales, et une à 11 paires de côtes et 11 vertèbres dorsales sans excès ni défaut dans les parties cervicale, lombaire ou sacrée. Je regrette de ne pouvoir m’arrêter à ces cas et à d’autres, qui les touchent et se prêtent à des considérations très curieuses au point de vue de la philosophie de la nature.
Les caractères descriptifs que fournissent le corps et le squelette, n’ont en somme qu’un médiocre intérêt pour le chercheur désireux de se rendre compte des choses, et de ne pas se fier à des à peu près. Ne pouvant être exprimés par des chiffres, ou des signes de convention maniables, ne se prêtant pas plus à une analyse qu’à une synthèse raisonnée, ils ne peuvent servir dans la solution des questions intéressant les races, la
(l) P. Topinard, Des anomalies de nombre de la colonne vertébrale chez l'homme , Revue
d’anthr. 1871. E. Regalia, Cas d'anomalie numérique des vertèbres chez l'homme et de
V interprétation du phénomène. Archives pour l’anthr. et l’ettin., vol. X, 1880.
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croissance, l’action des milieux, l’influence d’une intervention utile de l’homme, etc., chacun est une lettre morte ou peu s’en faut. L’ensellure qui, suivant toute les probabilités, donnerait d’excellents caractères à exploiter, en est restée au premier travail de Duchenne de Boulogne, parce que cet observateur distingué ne s’est pas inquiété en même temps de donner le moyen de la vérifier par des mesures. La forme du cou, des épaules, le sternum de dindon qui ont leur valeur, sont demeurés stériles pour la même raison. Le tronc tout d’une venue par opposition au tronc rétréci à la taille n’ont rien donné, parce qu’il ne s’est trouvé personne pour dire dans quelles conditions, par une circonférence ou un diamètre à la ceinture comparé avec quelque autre mesure, il doit être apprécié et indiqué. Le moindre chiffre, la moindre lettre pour le travailleur a plus de signification que toutes les descriptions des voyageurs dans lesquelles dominent les plus , plutôt , peu , beaucoup , presque. De celles-ci il ne reste qu’une peinture plus ou moins réussie, qu’on ne peut comparer rigoureusement à une autre peinture faite par un autre voyageur, dans un autre climat, dans des conditions différentes d’impression. Des premiers il reste un fait à caser attendant d’autres faits dont on peut les rapprocher.
Même dans les prétendus caractères descriptifs précédents, la mensuration intervenait ; il n’y a que ceux-là sur lesquels on pouvait insister, dont on pouvait parler. L’avenir de l’anthropologie est donc tout dans les mensurations et autres moyens permettant la coordination des matériaux. G’est l’histoire des classifications, ce sont elles qui donnent la valeur aux faits, qui les classent d’une façon définitive ou provisoire et font progresser la science.
G’est donc avec satisfaction que nous laissons le terrain mouvant sur lequel nous étions pour passer à un terrain solide.