ORIGINE DES CATACOMBES
Dans tous les temps, la sépulture des chrétiens a été un acte religieux , accompagné des prières de l'Eglise. Mais c'est surtout dans la primitive Eglise que l'ensevelissement des corps des martyrs et des fidèles était considéré comme un des plus stricts devoirs que les vivants avaient à remplir envers leurs frères trépassés.
Du temps de saint Cyprien, les prêtres de Rome, s'adressant au clergé de Carthage, insistent sur cette obligation : Ceux qui sont char (/es, écrivent-ils, d'ensevelir les martyrs et les fidèles manquent gravement, si 'par leur faute les corps des chrétiens viennent à être privés de sépulture. Saint Ambroise enseigne qu'il est permis de briser, fondre et vendre les vases sacrés dans le but de subvenir à l'ensevelissement des restes mortels des fidèles. Pour procurer même aux plus pauvres une sépulture convenable, on avait formé des associations dont les membres payaient chaque semaine leur obole; la somme recueillie était aftectée à la célébration des funérailles de ceux qui manquaient de ressources.
Ce respect pour les morts était basé sur la foi vive du dogme de la résurrection de la chair; il avait pour motif, non pas une importance exagérée que les fidèles auraient attachée aux restes mortels de leurs frères, mais la pensée que ces corps appartiennent à Dieu, et qu'un jour ils doivent être rendus à la vie, transformés, glorieux et immortels.
Les premiers chrétiens abhorraient la coutume des païens qui brûlaient les cadavres et les profanaient par des cérémonies superstitieuses. Dès qu'un chrétien avait rendu le dernier soupir, ses proches parents lui fermaient les yeux et la bouche. Ensuite on lavait le corps et, pour le préserver de la corruption, on l'oignait avec de la myrrhe et d'autres aromates. L'onction faite, on enveloppait le cadavre d'un linceul qui s'attachait avec des bandelettes, soit pour que les
aromates adhérassent plus parfaitement aux chairs, soit pour empêcher le contact de l'air extérieur avec le corps. Très souvent on étendait une couche de chaux sur toute la surface du corps. Cet enduit faisait autour du cadavre une sorte de cercueil artificiel qui empêchait l'odeur résultant de la putréfaction de s'échapper au dehors.
L'esprit de charité et d'union qui régnait parmi les premiers fidèles , et qui faisait qu'ils se considéraient tous comme frères en Jésus-Christ , les porta dès le principe à se créer des cimetières communs, entièrement distincts des cimetières païens.
C'est dans les honneurs rendus aux restes mortels des défunts, dans les sentiments de fraternité qui animaient les premiers chrétiens et dans le désir de soustraire les tombeaux aux regards et aux profanations des gentils, que nous trouvons la raison de l'existence des cimetières souterrains ou catacombes.
Si l'on excepte l'Afrique où, dès les premiers siècles, on trouve des areae ou sépultures chrétiennes à fleur de terre, tous les pays convertis au christianisme ofirent des nécropoles creusées sous terre, qui portaient le nom de cryptae et quelquefois aussi celui à'arenaria ou arenariae. Il en existe encore aujourd'hui à Rome, à Naples, à Chiusi, à Milan et à Alexandrie d'Egypte (i). Il y en avait autrefois en Sicile, à Messine et à Syracuse; en Espagne, à Elvire, à Saragosse et à Séville ; dans les Gaules, à Agaune, à Cologne et à Trêves.
Nous ne nous occuperons que des catacombes de Rome, parce qu'elles sont les principales, les mieux explorées et les plus illustres par les souvenirs historiques qui s'y rattachent. En efiet, on peut les appeler sans exagération aucune le berceau du christianisme.
La première question qui se présente à notre examen est celle-ci : Les catacombes de Rome sont-elles V œuvre ex-
(1) Voyez la description d'une catacombe découverte à Alexandrie, dans le Bulletino di archeologia cristiana, publié parlechev.DE llossi,1865, pp. ôZ-Gi.
clusive des chrétiens? Ont-elles été creusées par eux principalement pour y ensevelir les corps des fidèles ; ou bien, ne doit-on y voir, comme certains archéologues l'affirment, que d'anciennes carrières, latomiae , ou des sablonnières abandonnées , arenariae , pratiquées par les païens dans le but d'en extraire le sable et d'autres matériaux utiles pour les constructions; sablonnières dont les chrétiens se seraient emparés pour en faire leurs cimetières, et y tenir leurs assemblées religieuses pendant les persécutions?
A cette question capitale nous répondons qu'à l'exception de quelques petites parties d'anciennes sablonnières, appropriées par les premiers fidèles pour en faire des lieux de sépulture , toutes les autres excavations souterraines de la campagne de Rome ont été creusées par les chrétiens seuls, dans le but prémédité d'y ensevelir leurs morts et d'y pratiquer leur culte dans certaines parties plus spacieuses, disposées à cet effet.
Nous n'ignorons pas que, pendant plus de deux siècles, l'opinion qui ne voit dans les catacombes que des carrières et des sablonnières utilisées par les fidèles a été admise par un grand nombre de savants. Mais cette opinion est complètement abandonnée de nos jours, depuis que le P. Marchi et les deux frères de Rossi ont soumis à un examen scientifique et approfondi la question de l'origine des catacombes. Nous exposerons rapidement les raisons décisives que ces savants allèguent pour prouver que les chrétiens seuls ont pratiqué la plupart des excavations souterraines et cela avec l'intention préméditée d'en faire des lieux de sépulture et de prière. Leur assertion s'établit par deux arguments principaux, dont l'un est tivé de la constitution géologique du terrain, et l'autre de la structure ou des formes architectoniques des souterrains eux-mêmes.
1° Avant de développer le premier argument, il est indispensable de bien connaître la constitution du sol de la campagne romaine, c'est-à-dire les différentes roches, les terrains divers qu'on y trouve.
Le sol de la ville de Rome et des environs est couvert, à
une assez grande profondeur, de roches volcaniques ; ça et là on rencontre aussi des couches de sable marin et fluviatile. On ne connaît guère que deux ou trois cimetières traversant des gisements de cette dernière nature; la plupart sont creusés dans le sol volcanique. Les roches qui composent ce sol portent le nom de tuf. On distingue trois espèces principales de tuf : le tuf lithoïde, le inf granulaire et le tuf friable; ce dernier n'est autre chose que du sable volcanique. Le tuf lithoïde , appelé aussi pépérin , est une véritable pierre, roussâtre et légère, très propre à être employée dans les constructions monumentales. Les anciens le nommaient lapis ruôer ou saxmn quadratum. Le tuf granulaire est moins cohérent; c'est un mélange de petites pierres et de matières sablonneuses ; il tient le milieu entre le tuf lithoïde et le tuf friable. On appelle pouzzolane la matière sablonneuse renfermée dans le tuf granulaire et friable. Les païens n'exploitaient que le tuf lithoïde et le tuf friable : celui-ci pour l'employer dans la préparation du ciment , celui-là pour en tirer des moellons. Ils négligeaient entièrement le tuf granulaire, parce que d'un côté il n'avait pas assez de consistance pour être employé comme pierre dans les grandes constructions, et que de l'autre il était trop adhérent pour être facilement réduit en poudre et utilisé dans la préparation du ciment.
Il résulte de ces considérations que,,dans l'intérêt de leur industrie, les païens, propriétaires des sablonnières et des carrières, devaient rechercher les gisements de tuf lithoïde et friable, et de préférence y faire leurs extractions.
Si les catacombes, comme on l'a prétendu autrefois, étaient d'anciennes arenariae ou des latomies, elles devraient nécessairement suivre les veines de tuf lithoïde ou friable ; et ceux qui les auraient exploitées se seraient etforcés d'en extraire la plus grande quantité possible de matériaux utiles. Or, que voyons-nous dans les catacombes? Les chrétiens laissent constamment en place les couches les plus recherchées par les païens : les roches de tuf friable, à cause du défaut d'adhérence qui les rendait impropres à l'usage auquel ils
destinaient ces souterrains; et celles de tuf lithoïde, parce que, à raison de leur dureté excessive, elles exigeaient un travail trop long et trop pénible. Ils montrent une préférence marquée pour les roches composées de tuf granulaire; car, outre la facilité que celles-ci offrent pour y pratiquer des galeries, l'action de l'air leur donne en peu de temps la solidité de la pierre, de sorte qu'on peut creuser dans leurs parois des niches sépulcrales, sans crainte de provoquer des éboulements.
2° L'examen des formes architectoniques des catacombes nous fournit aussi une preuve concluante pour étal^lir qu'elles ont été creusées par les chrétiens, principalement pour en faire des lieux de sépulture. Ce sont partout des galeries étroites, profondes et s'entrecoupantà angle droit. Les moins larges, qui ne sont pas rares, ont de 55 à 70 centimètres; leur largeur moyenne est de 75 à 90 centimètres; il en est peu qui aient un mètre, et celles qui atteignent 1 mètre 20 centimètres ou 1 mètre et demi sont extrêmement rares. Bien souvent elles sont situées à différents niveaux, et passent les unes au-dessous des autres. Leur structure démontre clairement que le but que poursuivait le fossoyeur était de trouver le plus d'espace possible pour ouvrir des niches funéraires. Leurs parois sont verticales, tandis que celle des sablonnières décrivent une demi-ellipse conjointement avec la voûte. Cette dernière forme ne se prêtait en aucune manière pour recevoir des loculi, d'autant plus que dans les sablonnières les galeries avaient une très grande largeur (2 ou 3 mètres), suivaient les couches les plus utiles et les plus productives, et, par là, décrivaient le plus souvent des courbes. Le principe qui guidait les propriétaires païens était le suivant : Extraire le plus de matériaux au moins de frais possible.
On pourra juger de la disposition relative des différents étages d'une catacombe par la coupe suivante d'une partie du cimetière de Saint-Calliste, que nous donnons d'après les planches publiées par le chevalier de Rossi,
Coupe d'une partie du cimetière de Saint Calliste.
1 Plan ou étage supérieur.
2 Deuxième plan.
3 Troisième plan.
4 Quatrième \)\aa.
5 Cinquième plan.
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