‹ Éléments d'archéologie chrétienne (volume 4)Chapitre 45 sur 49 · AVEC LEURS ACCESSOIRES · texte numérisé non relu

AVEC LEURS ACCESSOIRES

L'histoire de la représentation de la croix et du crucifiement peut se résumer de la manière suivante :

La scène du crucifiement ne se rencontre pas sur les monuments chrétiens ou les objets du culte antérieurs à la conversion de Constantin; la croix même n'y parait que sous une forme dissimulée (voyez ci-dessus, p. 110).

Au n^ siècle, la croix fait son apparition dans l'iconographie chrétienne. Dès la conversion de Constantin, on la trouve sur un grand nombre de monuments; mais jusqu'au vi« siècle elle ne porte jamais l'image du Christ. Elle est ornée de pierreries ou de feuillages, et souvent entourée d'une couronne ou d'une auréole. C'est plutôt l'instrument du triomphe et de la victoire qui est représenté que Tinstrument du supplice.

Au VI* siècle , les artistes chrétiens commencent à représenter timidement le Sauveur en croix. Ils se servent de l'Agneau symbolique, qu'ils associent de différentes manières au signe de la rédemption. D'autres fois ils appliquent au centre de la croix, ou aux extrémités des branches, des médaillons renfermant l'image du Sauveur triomphant ou de l'Agneau divin.

Du VI** au IX* siècle, Timage du Sauveur apparaît sur la croix , mais avec l'intention manifeste de rappeler uniquement le triomphe du divin Maître, et d'écarter de la scène ce qui peut avoir l'apparence de l'opprobre ou de la soufi'rance.

Du ix« au XII* siècle, la pensée de représenter le Christ glorieux et triomphant domine encore dans les représentations du crucifiement, de manière cependant à ne pas exclure entièrement Tidée de la souffirance.

Au XIII* siècle et pendant les deux siècles suivants, les artistes chrétiens, tout en conservant une minime partie du symbolisme des époques précédentes, s'attachent de plus en plus à rendre les souffrances du divin Crucifié.

Fendant la période de la renaissance, le culte de la forme et de la réalité constitue pour ainsi dire la seule préoccupation de Tartiste, qui, dominé par l'idée d'exprimer une douleur vulgaire ou de représenter un corps mort ou mourant, perd tout sentiment de noble symbolisme.

L'histoire des représentations de la croix et du crucifix comprend donc deux grandes époques : la première, qui s'étend du iv* au xii« siècle inclusivement, a pour caractère distinctif la représentation glorifiée de l'instrument de la Passion et de la Victime sans tache qui s'y est offerte volontairement; la seconde, qui commence au xiii® siècle et finit au XIX*, est caractérisée par l'expression des souffirances du divin Sauveur. Nous donnerions volontiers à la première le nom 6! époque de la glorification ou du symbolisme, et à la seconde celui d'époque de la souffrance ou de la réalité.

U époque de la souffrance correspond à la période ogivale et à celle de la Renaissance; nous en parlerons dans les chapitres suivants. Nous ferons connaître maintenant les caractères de V époque de la glorification.

1. La croix peedaet le IV"" et te V' SÎècte. Plusieurs circonstances contribuèrent singulièrement à mettre la croix en honneur dès le commencement du iv* siècle. Les principales furent la vision miraculeuse et la conversion de Constantin, redit qui substitua la croix monogrammatique à l'aigle des armées impériales, la découverte de la vraie Croix faite par sainte Hélène, et les honneurs extraordinaires rendus au bois sacré. Au iv* siècle, la croix est fréquemment surmontée d'un monogramme inscrit dans une couronne. Lorsqu'elle n'est pas accompagnée du monogramme (ce qui arrive surtout

à partir du v» siècle), elle est toujours pattée (à branches dilatées vers les extrémités), et souvent sxxssi gemmée (ornée de perles), fleurie et/euillée (ornée de fleurs et de feuillages), ou entourée d'une auréole. On a soin d'écarter de la représentation de la croix toute idée d'opprobre ou d'ignominie; ce n'est pas la croix instrument du supplice, mais la croix glorifiée instrument de la rédemption du genre humain. Ces croix restèrent en usage jusque bien avant dans la période romane. Le trésor de la caûiédrale de Tournai possède une très ancienne croix pattée et gemmée, que nous avons reproduite ci-dessus p. 421 ; voyez aussi les gravures des pages 208, 227 et 248.

La croix, de même que le monogramme, tient la place du Sauveur dans les scènes où elle se trouve au milieu des apôtres, ou de douze agneaux ou de douze colombes, leurs symboles.

2. La croix pendant le \T siècle. C'est de la dernière moitié du vi® siècle que datent les premières représentations connues du Sauveur en croix. Mais entre la croix simple et le crucifix on trouve une série de monuments intermédiaires, offrant la croix associée de différentes manières à l'Agneau symbolique. Quelquefois l'Agneau, portant sur la tête une croix simple ou monogrammatique, est posé sur un tertre d'où découlent quatre fleuves, symboles des quatre Evangiles (voyez la gravure de la page 484); d'autres fois il soutient une croix à longue hampe (gravure de la page 451); enfin il est parfois couché devant la croix, rappelant ainsi le sacrifice par lequel la Victime sans tache s'est offerte sur la croix pour le salut du genre humain. La représentation de la croix accompagnée de l'Agneau se rencontre principalement dans les anciennes mosaïques de Rome et de l'Italie. ^

D'autres croix du vi« siècle portent, à leur centre ou aux extrémités de leurs branches, des médaillons ornés de l'Agneau ou du buste du Sauveur glorieux. Telle est la croix offerte, vers 565, par l'empereur Justin II à la basilique de Saint-Pierre , à Rome , dont nous donnons la gravure à la page suivante.

Ces croix intermédiaires, menant de la croix sans figures animées à la représentation du crucifiement proprement dit, se rencontrent encore sur quelques monuments du VII® siècle, alors que déjà on représentait souvent le Christ sur la croix, comme le prouve un décret du concile in Trullo ou Quinisea^te, célébré à Constantinople en 692, ordonnant que désormais, dans la scène du crucifiement, on substituât la réalité à la figure [can. 82).

3. Le crucifiemeet du VI'' an IX^^ siècle. Les plus anciens monuments connus qui représentent le Christ étendu sur la croix appartiennent à la dernière moitié du vi* siècle. Ce sont d'abord la miniature du célèbre manuscrit syriaque de Florence, datant de Tannée 586, et ensuite plusieurs objets envoyés par saint Grégoire le Grand à la reine Théodelinde et conservés aujourd'hui dans le trésor de Monza. Quelquesuns de ces derniers représentent franchement le Christ en croix, tandis que d'autres, par exemple les fioles en métal dans lesquelles étaient renfermées des huiles recueillies devant les tombes des martyrs, ne font encore qu'associer la figure du Christ à celle de la croix, d'une manière bien plus saisissante cependant que celles dont nous avons parlé précédemment. Sur trois de ces curieux monuments on voit ia croix surmontée du buste du Sauveur et placée entre les larrons crucifiés; sur un quatrième se trouve, également entre les deux larrons, la figure en pied de Notre-Seigneur

Face principale de la croix de Tempereur Justin II (vers 565).

étendant les bras en croix; mais Tinstrament du supplice n'est pas apparent; la croix, qui est absente sur la face principale, a été rejetée, au revers de la fiole, sous un arc de triomphe, et entourée des têtes des apôtres. L'artiste chrétien s'est évidemment efibrcé d'écarter de la représentation toute idée d'opprobre ou de souffrance, pour n'exprimer que la victoire remportée et affirmer la glorification de l'instrument de notre salut. A cet effet, il a également modifié la forme de la croix en la rendant pattée , l'ornant de feuilles -et la transformant en quelque sorte en arbre de vie.

Les crucifix primitifs n'offrent presque jamais le Christ •sculpté en plein-relief. On ne connaît jusqu'ici que deux exemples où l'image du Christ soit traitée de cette manière; ce sont le crucifix de Sirolo et le Santo Volto de Lucques. Dans toutes les autres représentations du crucifiement depuis le VI* jusqu'au ix* siècle, la figure du Sauveur est peinte, gravée ou émaillée sur la croix. De plus, ces représentations ont des caractères particuliers et sont régulièrement accompagnées d'accessoires que nous allons faire connaître.

Le Christ est vêtu d'un colobium ou tunique, ordinairement sans manches, et descendant jusqu'aux pieds. L'usage de la robe longue règne exclusivement pendant le vu® siècle et reste presque général jusqu'au ix*. A cette époque elle fut remplacée par un voile très large couvrant les reins du Sauveur. // Personne ne verra dans l'antiquité chrétienne, dit Grimouard de Saint-Laurent, lorsqu'elle représentait Notre- Seigneur entièrement vêtu sur la croix, autre chose qu'un •sentiment respectueux et un signe iconographique destiné à le rendre : il est certain, au contraire, que le Sauveur fut dépouillé de ses vêtements avant de subir le dernier supplice, et la seule chose qui pourrait demeurer en question serait de savoir s'il s'assujetit aux ignominies de la nudité complète. Ce n'est pas probable, il n'est pas prouvé même, fait observer le père Cahier, que les suppliciés chez les Romains fussent entièrement nus.// Ann. âfrcA.,XXVI, p. 142.

Le Christ a toujours la tête haute ou faiblement inclinée irers la droite et les bras étendus dans une position stricte^

m^nt horizontale. Les pieds sont attajçhés séparément à la croix par deux clous et souvent appuyés sur un escabeau ou suppedaneum. Quelquefois les clous semblent supprimés avec l'intention manifeste de signifier que le Christ s'est offert volontairement sur la croix pour la rédemption des hommes^ La croix à laquelle est attachée l'image du Sauveur a souvent la forme d'un tau, T, qui, par l'adjonction du support destiné à recevoir le titre, ressemble quelquefois à la croix à quatre branches, bien qu'elle s'en distingue parce que ce support a moins de largeur que les trois branches de

la croix. Cette croix en forme de tau et portant l'image du Sauveur est fréquemment placée sur une croix plus grande à quatre branches, gemmée ou pattée, et servant en quelque sorte d'encadrement à la première. Tel est le cas dans Iq croix-reliquaire trouvée dans la châsse de saint Badilon, reproduite p. 421, et dans une autre du trésor du Vatican, dont voici la gravure.

Le titre manque très rarement sur les crucifix primitifs; il a souvent la forme d'une tablette terminée par deux queues d'aronde ^HH^* ^^ plupart des titres portent une inscription ; on en trouve cependant aussi quelques-uns sans inscription. Ils sont alors parfois ornés ou même formés de perles et de cabochons. L'inscription consistait presque toujours dans un sigle désignant le Sauveur. Sur le titre de la croix du Vatican et de saint Badilon on trouve un simple X, c'est-à-dire Xpictoc; sur d'autres on voit le sigle ICX, qu'il faut interpréter Ihcoyc Xpiotoc. Il en est qui portent Iesvs rex ivdborvm, ou Hic est ihs nazarenvs ou d'autres formules semblables. IHS ou IHC sont les premières lettre»

Croix- reliquaire da trésor du Vatican, à Rome, (vue siècle).

du nom grec Ihsoys ou Ihcoyc. Lorsque la tablette ue suffit pas pour contenir toute l'inscription, on place souvent celle-ci au-dessus ou au-dessous du titre comme dans la miniature d'un manuscrit de Florence, dont voici la gravure.

Miniature d'un manuscrit 'syriaque, de Tannée 586, conservé à la bibliothèque Laurentienne, à Florence.

Du VI* au IX® siècle, la scène du crucifiement est souvent accompagnée de personnages et d'accessoires dont la présence est fondée sur la vérité historique, mais qui, comme l'image du Christ lui-môme, sont traités d'une manière symbolique. Ce sont la sainte Vierge et saint Jean, le porte-lance

et le porte-éponge, le soleil et la lune^ la résurrection du Sauveur, le bon et le mauvais larron, et enfin la robe tirée au sort. Tous ces accessoires, à Texception des deux derniers, Be rencontrent encore souvent dans les crucifiements postérieurs au viii^ siècle, aussi nous contenterons-nous d'expliquer maintenant, en peu de mots, la présence des larrons et de la robe tirée au sort sur quelques-unes des plus anciennes représentations du Christ en croix, telles que la miniature du manuscrit syriaque de Florence, exécutée en 586, et plusieurs fioles du trésor de Monza (vi^-vu* siècle), nous réservant de parler des autres accessoires en traitant de la manière de représenter le crucifiement du ix« au xii» siècle.

Le Sauveur, au moment de sa mort sur la croix, se trouvait entre les deux larrons. Les saints Pères ont toujours considéré le bon larron comme le symbole des hommes qui profitent des grâces que nous a procurées la mort de Jésus- Christ, et le mauvais comme le type des pécheurs endurcis refusant de correspondre au bienfait de la rédemption. C'est pour cette raison qu'on les a représentés, le premier dirigeant les regards vers le Sauveur, et le second détournant la tête afin de ne pas voir le divin Crucifié. A partir du IX® siècle, les larrons ne paraissent plus que rarement aux côtés du Sauveur en croix.

La robe sans couture, tirée au sort, semble avoir été l'emblème de l'unité de l'Église.

Dans les crucifix primitifs on rencontre fréquemment l'image de la sainte Vierge sur le revers de la croix; ou bien aussi, lorsque le crucifiement est reproduit sur la face principale d'un diptyque, on trouve la sainte Vierge sur la seconde. Le plus souvent la sainte Vierge est représentée en orante (croix de saint Badilon, ci-dessus p. 421); plus rarement elle porte l'Enfant Jésus sur les bras, comme sur la croix du trésor du Vatican, reproduite ci-dessus et dont nous donnons le revers p. 481.

4. Le crocifiement et le crucifix du IX*" au XII'' siècle. Pendant cette époque l'attitude du Christ sur la croix est à peu près la même qu'aux siècles précédents. Il tient la tète

haute ou faiblement penchée sur l'épaule droite. Généralement le corps ne s'affaisse pas, ou ne s'affaisse que très légèrement; jamais il ne se tord. Les bras conservent une position horizontale ou presque horizontale. Les pieds continuent d'être attachés séparément, et presque toujours ils reposent sur un suppedaneum; à partir du xii^ siècle seulement, on trouve des exemples de la superposition des pieds. Le Christ est rarement vêtu du colobium\ il porte presque toujours autour des reins une draperie ample et large, qui couvre le corps depuis les hanches jusqu'aux genoux. Au xi^ et au XII® siècle, cette draperie prend souvent la forme d'un jupon. On la nomme perizonium. •

Au IX® et au x« siècle et déjà même au viii® siècle, une couronne est quelquefois suspendue au-dessus delà tête du Christ (voyez l'ivoire de Tongres ci-dessous p. 469). Dans les croix d'autel du xi« et du xii* siècle la couronne est ordinairement placée sur la tête du Christ (voyez la gravure de la page 452). La couronne, posée sur la tête du Christ ou suspendue au-dessus, remplace le nimbe. Elle était destinée à rappeler aux fidèles non pas la couronne d'épines, mais la grandeur et la royauté de la victime qui s'est offerte pour nous sur la croix.

La croix est le plus souvent à quatre branches. Quelquefois le titre n'a pas d'inscription ; d'autres fois, comme sur l'ivoire de Tongres, il manque totalement. Il a régulièrement la forme d'une tablette rectangulaire, sans appendices en forme de queue d'aronde. L'inscription est très variée. Lorsque la tablette du titre manque, l'inscription se place parfois, comme sur Tivoire de la cathédrale de Tournai (p. 468), dans le champ qui entoure le sommet de la croix. Avant le xi® siècle, les personnages et les accessoires qui accompagnent la croix sont historiques, c'est-à-dire que leur présence est légitimée par le récit même des Évangelistes. A partir du ix® siècle, on introduit dans la scène du crucifiement des figures allégoriques, telles que l'Église, la Synagogue et les personnifications de la Terre et de l'Océan. Nous parcourrons successivement les principaux types du

Couverture d'évangéliaire, en ivoire, à la cathédrale de Toarnaî (ix« siècle).

cycle de ces accessoires, en commençant par les accessoires historiques, parce qu'ils ont été en usage dès le VI» siècle. Trois gravures , représentant des ivoires conservés en Belgique, contribueront à faciliter rintelligence de nos explications. Une feuille d'un diptyque de la cathédrale de Tournai, datant du ix« siècle, est surtout remarquable par le cachet d'archaïsme que lui donne la présence du Christ glorifié , doublement représenté au-dessus de la croix, d'abord sous la figure humaine, et ensuite sous le symbole de l'Agneau divin.

L'artiste du ix*^ siècle a, comme ses devanciers du VI® et du VII», associé l'idée du triomphe et de la glorification à celle de la passion et de la mort.

A. Personnages et accessoires historiques.

a) La sainte Vierge et saint Jean. « Auprès de la croix, dit Tapôtre saint Jean pCIX, 25-27) en parlant des derniers

moments du Sauveur, se tenaient debout la mère de Jésus, et la sœur de sa mère Marie, femme de Cléophas, et Marie Madeleine. Jésus voyant sa mère et, près d'elle, le disciple bien-aimé , dit à sa mère : Femme , voilà votre fils. Puis il dit au disciple : Voilà votre mère. Et depuis ce moment, le disciple la prit chez lui. « C'est là la scène qu'à partir du VI* siècle les artistes chrétiens ont voulu représenter en plaçant la sainteVierge et saint Jean auprès de la croix. Marie se tient, sous la croix, à la droite, et l'apôtre à la gauche du Sauveur; ce n'est qu'exceptionnellement qu'on les trouve, comme sur la miniature de Florence, tous les deux du côté

droit. Souvent des inscriptions placées à leurs côtés rappellent les paroles du Sauveur : Femme voilà votre fih^ et voilà votre mère.

Dans les plus anciens crucifix qui, comme la croix - reliquaire du Vatican (cidessus, p. 464), ne sont pas encadrés, la sainte Vierge et saint Jean occupent les extrémités de la traverse horizontale de la croix. Ordinairement ils lèvent les bras vers le Y . . I i, :. .^ 1 . 1». ,. :i ^T T^ Sauveur, ou se

Ivoire de la fin du ixe siècle, à léglise de Notre-Dame, ., . , ^

àTongrcs. voilcut la face en

signe de douleur avec la main nue ou cachée par Vextrémité de leur vêtement. La sainte Vierge a la tête couverte d'un voile et les pieds chaussés, tandis que saint Jean a la tête et les pieds nus, et tient souvent un livre à la main.

Les saintes femmes dont il est question dans le récit de saint Jean sont rarement représentées.

6) Le porte-lance et le porte-éponçe. Une pieuse tradition, fortement accréditée pendant tout le moyen âge, affirme que le soldat qui perça le côté du Sauveur était un païen, nommé. Longin, qu'il se convertit plus tard et fut honoré comme saint par l'Église. Les écrivains ecclésiastiques considèrent presque tous Longin» représenté à côté de la croix, comme la figure des gentils, tandis que le soldat qui présenta à Jésus-Christ l'éponge imbibée de vinaigre appartenait, selon eux', à la nation juive. « L art, si Ton doit en croire le Père Cahier, dit la môme chose par sa fidélité à faire contraster ces deux personnages, en plaçant à droite du crucifix le soldat armé de la pique, et à gauche l'homme qui élève l'éponge. De sorte que là, où l'Église et la Synagogue ne se voient pas, on peut les tenir pour remplacés exactement par ces deux hommes, w Mélangea â^ archéologie ^ II, p. 69.

c) Le soleil et la lune. Dès le vi® siècle, ces astres sont représentés dans la scène du crucifiement ; le soleil se trouve presque constamment à la droite du Christ, et la lune à sa gauche. On les voit sur la miniature de Florence et sur les croix du Vatican et de Monza, ainsi que sur trois des fioles de cette dernière ville. « Généralement, dit Grimouard de saint-Laurent, sur tous ces monuments qui portent le caractère primitif du long colobium sans manches, ou plus primitif encore de la figure du Sauveur rapprochée delà croix sans y être attachée, les deux astres sont représentés de la manière la plus simple, au moyen d'une étoile rayonnée pour le soleil, d'un croissant ou d'un disque plein pour la lune. Ils n'offrent qu'une exception. Sur l'une des fioles de Monza, le soleil* est représenté par la tête d'un jeune homme couronné, et la lune par celle d'une jeune fille, surmontée d'un croissant, souvenir évident des figures mythologiques d'Apollon et de Diane. » Annales archéologiques^ XXVI, p. 215. Dans

ces monuments primitifs la présence du soleil et de la lune ne parait pas avoir eu d'autre signification que celle de rappeler Tobscurcissement du soleil et les ténèbres qui se produisirent subitement à la mort du Sauveur. Au ix** siècle^ on ajouta à cette signification étroite et purement historique des significations plus larges et allégoriques ; dès cette

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Couverture d'évangéliaîre, en ivoire, au musi'e de Tournai (xe siècle)-

époque, le soleil et la lune ne font pas seuletnetit allusioû à Tobscurité qui régna sur la terre au moment de la mort du Christ, mais ils sont placés auprès de la croix pour représenter le firmament assistant et prenant part à la mort et au triomphe de son Créateur. Cela résulte clairement, nous semble- t-il, d'abord du geste que les artistes prêtent souvent aux deux astres, lorsqu'ils les représentent sous la forme humaine ou mythologique, se couvrant la face avec la main en signe de tristesse, ou séchant leurs larmes avec la draperie ou orarium qu'ils portent sur le bras (ivoires de Tongres et de la cathédrale de Tournai, pages 469 et 468) ; ensuite de la présence, sur la plupart des ivoires, des anges et des personnifications de la Terre et de l'Océan ; de sorte que toute la nature, céleste et terrestre, est représentée autour de la croix pour manifester la douleur qu'elle éprouva au moment solennel de la mort de son Créateur.

A partir du ix* siècle, les deux astres sont presque toujours personnifiés et représentés par un homme et une femme. La personnification du soleil a régulièrement la tête entourée de rayons, celle de la lune est surmontée dHin croissant (ivoires du trésor dé Tongres et de la cathédrale de Tournai, et pierre tombale de Bonn, ci-dessus p. 400). L'une et l'autre portent parfois une torche. Un ivoire publié par les Mélangea d'archéologie (II, pi. IV) offre la particularité que le soleil est représenté par le char mythologique d'ApoK Ion traîné par quatre chevaux, et la lune par le char de Diane attelé de quatre bœufs.

Sur l'ivoire du musée de Tournai (gravure de la page 471), le soleil et la lune sont superposés au titre de la croix; le soleil se trouve au-dessus de la lune.

d) Les saintes femmes arrivant au tombeau du Sauveur, n Lorsque le jour du sabbat fut écoulé, dit l'évangéliste saint Marc (XVI, 1), Marie Madeleine, Marie la mère de Jacques Je Mineur, et Salomé, achetèrent des parfums pour aller embaumer le corps de Jésus. Et, le premier jour de la semaine, elles arrivèrent de grand matin au sépulcre, lorsque le soleil était déjà levé.... Et étant entrées à l'intérieur du monument (funéraire), elles virent un jeune homme assis du

côté droit, vêtu d'une robe blanche ; et elles en furent fort effrayées. « Depuis le vi® jusqu'au xii* siècle, on voif souvent, au bas des représentations du crucifiement, l'arrivée des saintes femmes au tombeau du Sauveur. La miniature de Florence et deux des fioles de Monza offrent les premiers exemples connus de cet accessoire. Les artistes chrétiens ont interprété à leur manière le passage de saint Marc que nous avons transcrit plus haut. Les trois femmes portent tantôt des bocaux, tantôt des encensoirs ou des vases d'une autre forme; elles arrivent devant l'ange, assis, non pas à l'intérieur du monument, comme l'indique le récit de l'Évangile, mais bien devant le sépulcre, qui présente la forme d'une église. Assez souvent on a figuré près du tombeau les soldats terrassés ou endormis (miniature de Florence). En reproduisant cette scène au bas de la croix, les artistes voulaient mettre en parallèle les humiliations et la glorification du Sauveur, sa mort sur la croix et sa résurrection glorieuse. « Ce tombeau vide, dit le P. Cahier, où un ange vient terrasser les gardes et rassurer les femmes fidèles, c'est la mort vaincue par Celui qui avait vaincu l'auteur du péché sur le (Calvaire, c'estjle triomphe après la victoire remportée sur la croix ; c'est le dernier sceau mis à l'acte de notre réconciliation, et, comme la femme avait été l'origine de notre disgrâce, c'est à elle qu'est annoncée la première parole de paix entre la terre et le ciel. C'est donc le complément du grand œuvre de notre rédemption, et la résolution des ignominies de la croix ; puisqu'ici commence cette gloire du Crucifié qui doit désormais faire courber tout genou dans les cieux, sur la terre et aux enfers : les anges descendent pour attester et divulguer sa sortie du tombeau, et la terre s'ébranle, comme pour applaudir à son libérateur," Mélanges d'arc A., II, p. 75. e) Les morts ressuscitant et sortant de leur tombeau. Sur la plupart des représentations du crucifiement postérieures au vixi® siècle, on a figuré, au pied de la croix, la résurrection des morts qui, selon le récit de l'Evangile, eut lieu au moment de la mort de Jésus-Christ. Les tombeaux dont sortent les ressuscites affectent la forme de petits édifices, le plus I. 31

•floiavent cou]*onné6 d'un toît ^ forme de conpole (ivoires (te Ttttigres et du musée de Tournai), plu^ rateraent d'ira frontoû triangulaire et d'un toit à double versant. Rien n'était plus tipte que la résurreCtioB des morts pour proclamer la victout Wttnportée 'Sur la mort par le Sauveur expirant sur la croix.

aj VÊjs^ise et fo BpMyogwe. Du 4X* au xii* siècle, 1* personnifications de TÉglise et de la Synagogue se tronvtitft irmr la plupart des représentations du <nrucifiement. Elles '^étaient destinées à rappeler aux chrétiens la réprobation db ^ple dlsraël ^ la vocation des gentils à la foi dans ÎÉglis^ fchrétienne. L'Église, presque toujours placée à la droite dfe la croii, est ordinairement représentée par une femme portant une bannière et recueillant dans nn calice le sang qui s'échappe du côté droit du Sauveur. Quelquefois Ttinou Tantre de ces attributs fait défaut : ainsi, par exemple, stfr rivoire deTongres l'Eglise tient dans la gauche une bannière à longue hampe, et dans la droite une espèce de trèfle, emblème de la sainte Trinité , tandis que sur les deux ivoires de Tournai «lie ne porte pas de bannière, mais recueille dans un vase le sang de Jésus-Christ. La Synagogue est également personnifiée sous la figure d'une ïemme, portant généralement une bannière, ou bien aussi, quoique rarement, une palme (ivoire de Tongres). Elle se trouve à la gauche du Sauveur, lui tourne le dos, et semble quelquefois, en s'éloignant, lui hincet un regard d'insulte tt de colère (ivoires de Tongres et du musée de Tournai). On teprésenta de cette manière lIÉglise et la Synagogue jusqu'au milieu du xii« siècle. » Plus tard, dit le Père Cahier, on enjolive, on charge même les personnifications de l'ancienne loi «t de la nouvelle : ce sont deux reines, dont Tune commence son triomphe et devient l'épouse du Fils de Dieu, tandis que l'autre, répudiée, perd ou laisse échapper tous les attributs qui avaient accompagné sa gloire. Vers le xiii* siècle surtout, une verve amère s'attache volontiers à la peinture de l'infortunée Sjmagogue : non content de la montrer dévoilée par le Fils de Dieu, qui transporte ses faveurs à l'Église» ou s'évanouissant dans les

hras d'Alton, tandis que saint Pierre couronna sa rivale, on lui bande les yeux ou même on la fait aveugler par Satan; on brise dans ^a main la bannière de l'autorité, ou bien on traîne cet étendard dans la poussière en signe de dégradation^ etc. etc. Quant à l'Église, habituellement couronnée, elle porte tantôt le calice, tantôt une croix, tantôt un petit modèle d'église, et presque toujours le nimbe de la sainteté environne sa tête. /# Mélan^iea ttarciéolqçie, II, p. 51. Dans le triptyque de Floreffe (ci-dessus, p. 420) TÉglise a la tête œînte d'une couronne ; on remarquera aussi que, contrairement à la règle générale, les deux peraonnifications se trouvent au-dessus des branches de la croix. Il existe des croix d'autel de la fin de la période romane qui portent, en émail, aux deux extrémités de la traverse horizontale les personnifications de l'Église et de la Synagogue. Sur une croix de la fin du xii* siècle, conservée à l'église de Scheldewindeke, l'Ëglise, couronnée, montre de la main droite un calice et une patène qu'elle tient dans la gauche ; la Syna* gogue, perdant sa couronne, détourne la tête, elle porte un vase dans la main gauche, et dans la droite une bannière à hampe brisée.

Sur l'ivoire de la cathédrale de Tournai on voit, du côté droit du Christ, l'Église, sca eclesia , recueillant dans un calice le sang précieux qui s'échappe du côté percé par lar lance, et à la gauche, à la place qu'occupe ordinairement la Synagogue, une femme personnifiant la ville de Jérusalem, HiERUSALEM, étendant dédaigneusement les bras vers la croix.

6j L'Océan et la Terre. Sur les ivoires et les miniatures des manuscrits les artistes romans placent presque con- ' stamment, au pied de la croix ou au bas de toute la composition, les personnifications de l'Océan et de la Terre empruntées à la mythologie. Contrairement à ce que nous observons dans l'ivoire de Tongres, l'Océan est presque toujours placé à la droite du Sauveur, et la Terre à sa gauche (ivoire du musée de Tournai). L'Océan est représenté par un homme barbu, assis sur un monstre marin ou épanchant une urne; il tient en main une rame, un poisson

(ivoire de Tongres), une corne d'abondance ou le trident de Neptune, et porte des cornes en forme de serpents, ou quelquefois aussi des ailerons. En face de l'Océan, se trouve la Terre sous la figure d'une femme, à demi nue, portant et, quelquefois même, allaitant des enfants ou des serpents ; près d'elle, ou dans une de ses mains, on voit une corne d'abondance. Sur l'ivoire de Tongres cette corne est remplacée par une branche d'arbre.

On plaçait près de la croix les personnifications de l'Océan et de la Terre , d abord, comme nous l'avons déjà dit cidessus p. 472, pour exprimer la douleur qu'éprouva la nature à la mort de son Créateur, et ensuite pour indiquer que l'univers entier a participé à la rédemption opérée par la mort du Sauveur.

c) La main divine et la colombe. On trouve souvent au sommet de la croix une main, avec ou sans nimbe crucifère, paraissant sortir des nuages et portant parfois une couronne. Cette main est le symbole de Dieu le Père, de même que la colombe, qu'on voit sur quelques croix, est celui du saint Esprit. La main et la colombe ne se rencontrent pas, dans la scène du crucifiement, avant le commencement du ix® siècle.

dj Les anges. Au-dessus de la traverse horizontale de la croix, près du soleil et de la lune, on voit souvent deux, trois ou quatre anges, dans l'attitude de l'adoration. Quelquefois, comme sur l'ivoire de Tongres, ils tiennent une couronne suspendue au-dessus de la tète du Sauveur. Dans les monuments où on les trouve d'abord (monuments qui datent du ix® siècle), ils sont souvent au nombre de deux, et désignés par leurs noms : saint Michel et saint Gabriel. Ces anges symbolisent la nature céleste assistant à la mort du Sauveur,

ej Les Èvangélistes. Pendant les vi', vu® et vni« siècles, on n'a jamais figuré les évangélistes sur la face principale des crucifix , mais on les a placés quelquefois, en personne ou en symbole, aux quatre extrémités du revers, lorsque celui-ci porte au centre l'image de la sainte Vierge (gravure de la page 481). La raison pour laquelle on ue les voit pas à cette époque dans les scènes du crucifiement, c'est que

celles-ci n'admettaient encore alors que des accessoires purement historiques. Après le viii* siècle, lorsque les allégories et les symboles furent introduits dans l'iconographie de la croix, on voit apparaître les évangélistes. Ils se trouvent soit au-dessus de la traverse horizontale de la croix, avec les anges et les astres, soit aux quatre angles de la bordure qui forme l'encadrement de la scène principale. On les rencontre aussi, du ix« au xii® siècle, sur la face principale des crucifix, aux extrémités des branches.

f) Le serpent. A partir du ix*' siècle, on voit souvent un serpent s'enroulant autour du pied de la croix (ivoire du musée de Tournai). Ce symbole fait évidemment allusion au texte de la Genèse, ch. III, v. 14 et 15, où il est raconté que le Seigneur, maudissant le serpent après la chute du premier homme, lui adressa la menace suivante : « J'établirai une inimitié entre toi et la femme, et entre ta progéniture et la sienne; elle te brisera la tête, et tu menaceras son talon. «

g) Le calice. On trouve des crucifix où le suppedaneum est remplacé par un calice. « Il est probable, dit Didron, que ce calice est le graal si célèbre dans nos romans du moyen âge. Le graal, dit-on, avait servi à la Cène; c'est dans ce vase que Jésus aurait changé le vin en son sang. Ensuite Nicodème, le juif converti, ou plutôt Joseph d'Arimathie recueillit dans ce divin calice le sang qui coula des plaies du Sauveur. Puis, par la suite des événements, le mystérieux graal passa en France, où il devint le sujet de nombreuses et de très longues épopées. « Iconographie, p. 253.

h) La personnification de Rome est parfois placée au pied de la croix entre VOcéan et la Terre, sans doute pour symboliser la vocation à la foi des peuples de l'Occident, dont Rome était la maîtresse souveraine. La Ville éternelle est représentée sous la forme d'une femme assise, portant, pour signifier sa puissance , une bannière et une boule, ou bien, quelquefois aussi, privée de tout attribut.

Le crucifiement, tel qu'il est représenté, depuis le ix® jusqu'au XII® siècle, avec ses accessoires historiques et allégoriques, nous semble pouvoir s'interpréter : la nature angélique, céleste et terrestre assistant au sacrifice sublime de

l'Homme-Dieu sur la eroix et eD recueillaot les effets salu' taires ; la Synagogue réprouvée, l'Eglise formée, la tête du serpent infernal écrasée, le genre humain réparé et recevant le gage de la résurrection de la chair,

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