CONCLUSION
durcit ces ossements en les recouvrant d'une croûte qui leur donne plus de consistance qu'ils n'en avaient lorsqu'ils étaient les membres d'un corps vivant. Mais cette consistance n'en est pas moins un progrès de la destruction ; ces ossements d'homme tournent à la pierre. Un peu plus loin, voici une tombe dans laquelle il y a une lutte entre la force qui fait le squelette et la force qui fait la poussière ; la première se défend, la seconde gagne, mais lentement. Le combat qui existe en vous et en moi entre la mort et la vie sera fini, que ce combat entre une mort et une mort durera encore longtemps. Dans le sépulcre voisin, tout ce qui fut un corps humain n'est déjà plus, excepté une seule partie, qu'une espèce de nappe de poussière, un peu chiffonnée, et déployée comme un petit suaire blanchâtre,d'où sort une tête. Regardez enfin dans cette autre niche : là, il n'y a décidément plus rien que de la pure poussière, dont la couleur même est un peu douteuse à raison d'une légère teinte de rousseur. Voilà donc, ditesvous, la destruction consommée! pas encore. En y regardant bien, vous reconnaîtrez les contours humains : ce petit tas, qui touche à une des extrémités longitudinales de la niche, c'est la tête : ces deux autres tas, plus petits encore et plus déprimés, placés parallèlement un peu au-dessous, à droite et à gauche du premier, ce sont les épaules ; ces deux autres, ce sont les genoux. Les longs ossements sont représentés par ces faibles traînées, dans lesquelles vous remarquez quelques interruptions. Ce dernier calque de l'homme, cette forme si vague, si effacée, à peine empreinte sur une poussière à peu près impalpable, volatile, presque transparente, d'un blanc mat et incertain, est ce qui donne le mieux quelque idée de ce que les anciens appelaient une ombre. Si vous introduisez votre tête dans ce sépulcre pour mieux voir, prenez garde : ne remuez plus, ne parlez pas, retenez votre respiration. Cette forme est plus frêle que l'aile d'un papillon, plus prompte à s'évanouir que la goutte de rosée suspendue à un brin d'herbe au soleil ; un peu d'air agité par votre main, un souffle, un son deviennent ici des agents puissants qui peuvent anéantir en une seconde ce que dix siècles peut-être de des-
tructîon ont épargné. Voyez, vous venez de respirer, et la forme a disparu. Voilà la fin de l'histoire de l'homme en ce monde.
€ Ce n'est pas pour satisfaire une triste curiosité qu'on se plaît à un pareil spectacle. Quelque pénible que soit l'impression qu'il fait ressentir instinctivement, la réflexion la fait aboutir à un sentiment profondément doux. Plus l'âme observe, dans leurs détails les plus rebutants, les lois de la décomposition du corps, mieux elle comprend que les lois de la vérité, du devoir, de l'amour, du sacrifice, de la sainteté, qui forment le monde qui lui est propre, son vrai monde, sont d'un autre ordre, invulnérable à tout principe de destruction. En scrutant ainsi la poussière des catacombes, elle n'en sent que plus vivement qu'il n'y a pas de catacombes pour elle. »