CHAPITRE VIL
DE i/aGCROISSEM£«T DE LA l>OPULATIOIf
Faut-il redouter l'augmentation de la population?
Deux opinions opposées existent depuis longtemps sur ce sujet.
Dans les cités grecques, où l'espace était resserré^ philosophes, politiques et législateurs pensaient que Taccroissement du nombre des citoyens était un mal auquel il fallait porter remède, même par des moyens qui nous font frémir.
A Rome, où les hommes manquaient, on honorait les familles nombreuses et Ton punissait le célibat.
Au xvn* et au xvni* siècle, quand presque partout les gouvernements despotiques dépeuplaient les campagnes, on croyait qu'il fallait, de toute façon, favoriser la multiplication de l'espèce humaine, a La population est toujours un bien, » dit Montesquieu, c 11 n'y a pour un État pire disette que celle des hommes, » dit Rousseau.
Quesnay, au contraire, disait : a R est plus urgent de multiplier les subsistances que les hommes; » et la plupart des économistes pensent comme lui. Ils s'inquiètent des mariages trop prolifiques, parce qu'ils
t7& ËLÊXENTS D'fiCONOMIE POLITIQUE.
accroissent le nombre des bouches à nourrir, tandis que les politiques et les conquérants s'en réjouissent, parce qu'ils augmentent le nombre des soldats.
MalthusS dont le nom s'attache indissolublement à la question que nous traitons, a exposé en deux gros volumes la théorie suivante. L'espèce humaine tend à augmenter plus rapidement que les subsistances. Elle croît suivant une progression géométrique, par voie de multiplication» comme les nombres
Les subsistances, au contraire, augmentent suivant une progression arithmétique, par voie d'addition, comme les nombre
L'équilibre cesse bientôt d'exister entre le nombre des bouches à nourrir et la quantité d'aliments qui leur est indispensable. Si ces deux lois de progression ne s'observent pas en réalité, c'est parce que des obstacles répressifs arrêtent l'accroissement de la population. Mais ces obstacles sont précisément les fléaux qui font gémir l'humanité, les maladies, la famine, la guerre et surtout la misère. Pour y échapper, le seul moyen est d'arrêter la multiplication excessive de l'espèce, par la contrainte morale.
Abandonnant les formules mathématiques de Malthns, Stuart Mill a ramené sa théorie aux propositions suivantes, qui paraissent inattaquables.
1. Thomas-Robert Malthus, né en 1766, à Rookery (Surrey), mort en 1834. L'ouitrage qui lui a valu une si grande célébrité. Essai sur le princi-pe de pepulation^ parut en 1798. C'était la première fois que la question était traitée d'une manière approfondie. Il a publié aussi : PHnciples of polttical economy (1822) et Définition in politi cal economy (1827).
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L'espèce humaine, quand elle n'est pas gouvernée d'une manière odieuse, tend à augmenter. En fait, elle double dans une période qui varie pour chaque pays, et qui est d'environ 50 ans pour les États-Unis et Java, et ^ de 125 à 150 ans pour la France. L'accroissement annuel par 10000 habitants est de 26 pour la France, de 98 pour la Belgique, de 101 pour l'Angleterre, de 115 pour l'Allemagne et de 260 pour les Ëtats-llnis. *
D'autre part, le nombre d'hectares de terre arable est limité dans chaque pays et dans le monde entier, et la quantité de denrées alimentaires que peut produire chaque hectare ne peut augmenter que dans une certaine mesure.
Entre l'accroissement des hommes, qui est sans limites, et l'accroissement des subsistances, qui a des limites, un défaut d'équilibre doit s'établir tôt ou tard.
Le moment où le défaut d'équilibre produira la famine est éloigné, sans doute; mais, bien longtemps avant cette extrémité dernière, la demande croissante des produits agricoles réclamés du sol inextensible aura pour conséquence leur renchérissement et une difficulté plus grande de vivre, qui ne sera diminuée, momentanément, que par le perfectionnement de Fart agricole.
Beaucoup d'écrivains ont repoussé ces sombres prévisions. Yoici les objections qu'ils ont faites :
r La matière, dit Carcy, prend plus facilement la forme des organismes inférieurs que celle des organismes supérieurs. Donc il y aura toujours plus d'herbages et de racines que de bœufs et de moutons, et plus de bœufs et de moutons que d'hommes.
Erreur : dans les pays à population dense, déjà maintenant il ne se produit pas assez de viande pour que
chacun puisse en avoir autant que le présent Thygiène.
2* La densité de la population augmente la productivité du travail, car rhomme met en œuvre plus de capitaux.
Cela est vrai ; seulement il ne s'agit pas ici de produits industriels, mais uniquement d'aliments. Cent balles de drap ne nourriront pas un enfant.
5' Si, obéissant à Liebig, dit Pierre Leroux, vous restituez au sol tout ce que vous lui empruntez, vous créez le drculuSy c'est-à-dire le cercle de vie où l'humanité peut toujours puiser de quoi entretenir la sienne.
Le conseil est excellent. Rendons à la terre même plus qu'elle ne nous donne, en y apportant des éléments de fertilité tirés de la nature inorganique. Cependant, si l'on met trop d'engrais, le blé verse et pourrit. Voilà la limite.
4* Que d'espaces inoccupés et fertiles dans le monde, où peuvent émigrer les habitants du pays où la population est trop dense ! On a calculé qu'il y a largement place sur notre planète pour douze milliards d'êtres humains, et il n'y en a même pas quinze cents millions. D'ailleurs le commerce, déplus en plus libre et actif, ap» porte aux pays de notre vieux continent les produits de toutes les terres vierges, en quantités croissantes.
Tout cela est vrai, mais n'ébranle pas cette autre vérité, démontrée par Stuart Mill, que si la population continue à croître toujours, le moment doit venir où l'art agricole le plus perfectionné ne pourra pas produire assez de denrées alimentaires. On en est déjà là en Flandre, avec 280 habitants par 100 hectares, et dans l'Oudhe, aux Indes» avec une population presque aussi dense.