‹ Éléments d'économie politique [microform]Chapitre 106 sur 173 · SECT. I · texte numérisé non relu

SECT. I

— l’entreprise privée et l\ répartition

qui a beaucoup contribué à vulgariser cet aspect particulier de la théorie autrichienne : un individu dis-

posa de six seaux d’eau ; il consacre le premier à sa boisson, le second à sa cuisine, le troisième à sa toilette, le quatrième à son cheval, le cinquièm.e à ses plantes ; eteifin, il emploie le dernier à laver par terre. S’il doit se ]>river d’un de ses seaux d’eau, par exemple, pour l’éc ranger contre un autre objet, c’est apparemment le dernier emploi qu’il sacrifie, et le dernier besoin seul qui reste non satisfait. C’est donc bien lui qui mesure Tutilité d’un seau d’eau pour cet individu qui en possède six. Et c’est cette utilité que Menger dénomme utilitélim'te (On dit aussi utilité finale ou marginale) (i).

I:i encore apparaît l’étroite corrélation entre l’utilité — 3u, comme dit Menger, la valeur subjective — et la quantité des biens disponibles. Et l’on peut dire que cetie théorie a tout d’abord pour effet d’écarter^ la contradiction qui semblait exister entre la notion d’ufilité et l’échelle des valeurs d’échange, attestée par les prix.

Cependant il n’en résulte pas que l’on puisse éliminer le coût de production ; et, sans nier son influence (2), M. de Bôhm-Bawerk, disciple de Karl Menger, s’est effcrcé de décomposer cette notion, et d’y retrouver lano-

( ) D’aulres auteurs, le Français Léon Watras et l'Anglais Slatiley Jevcns, ont, comme Karl Menger, vers la même époque, et indépendart ment de lui, — les uns et les autres d’ailleurs après l’Allemand Gos en, dont les recherches paraissaient avoir été oubliées — tenté de 1 amener la théorie de la valeur à la notion d’utilité finale, ou d’utilité rare. Mais l’un et l’autre ont plutôt affirmé que justifié la pos tion adoptée par eux, et seul K. Menger présente une démonstrat on suivie et précise de sa conception.

(;.) Nous négligeons ici la théorie assez grossière de certains auteu s qui nient, contre l’évidence, l’influence du coût de productior, au lieu d’analyser cette notion.

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lion simple d’utilité (iV Dans la pratique et dans la théorie classique on a coutume d’expliquer la valeur des produits par leur coût, c est- à-dire par la valeur des biens et des services qui ont servi à les produire. Mais, observe M. de Eôhm-Bawerk, la valeur des biens productits dépend en réalité de celle des biens produits. En effet, la valeur des biens productifs dépend au moins dans une large mesure, — de leur utilité, et celle-ci vient assurément, de leurs divers usages, et, par conséquent..., des produits qu’on en tire. En effet, si par exemple, le minerai de fer a une certaine valeur, c’est parce que Ton en tire du métal et cjue ce métal lui-meme sert à labriquer de nombreux objets, lesquels, en vertu des observations exposées plus haut, déterminent finalement son utilité-limite. Sans doute, celui qui fabrique des objets en fer tient compte, pour établir son prix d offre, du coût du fer brut, et, par conséquent, du minerai ; le coût de

production, ou prix de revient, n’est pas une illusion, c’est bien une réalité à ses yeux. Aiais c est une réalité derrière laquelle la science économique découvre autre chose : car le prix du ter brut ou du minerai dépend à son tour du prix auquel se sont vendus les produits du fer, la demande de ces produits provoquant, en définitive, une demande du minerai. Ainsi, par un curieux retour, tandis que l’expérience pratique explique la valeur des produits par le coût de leurs éléments, les auteurs de l’école autrichienne renversent les données du problème, et expliquent la valeur de ces éléments par l’utilité de leurs produits. Et, obéissant à cette tendance

(i) La théorie de M. de Bôhm-Baïuerk est exposée <^ns son ouvrage Geschkhte der Kapital-und Kapitaliinsthcorien. — On trouvera aussi d’importants développements de la théorie autrichienne dans l’ouvrage d’un autre disciple de Karl Menger ; von Wieser, Der natûrliche JVerth.

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de l esprit humain qui, depuis les origines de la théorie économique, a porté tant d’auteurs à ramener la valeur à ure cause unique, ils sont enclins à ne guère voir dan:, les éléments déterminants de la valeur d’échange que des manifestations diverses de la seule notion d’utilité.

Ilî ne sont pas suivis dans cette voie par tous les thécriciens modernes de la valeur. Les économistes mat témiticiens notamment, loin de vouloir ramener la notian de valeur à une cause unique, rejettent, pour la plupart, la notion de cause, et ne veulent voir dans les phénomènes de valeur que des variations qui se produis ;nt en fonction les unes des autres.

Cependant, en montrant la relation réciproque qui unit la valeur des biens productifs et celle des biens produit., la théorie autrichienne rejoint, sur un point essentiel, la théorie de la valeur que les économistes mathématiciens aiment à se représenter comme celle d’un équilibre économique (i). L’une et l’autre, en effets /ow/ perdre à la notion de coût de production la signification objecthe que l'on est tenté de lui attribuer tout d aboid, et nous repi'c sentent le coût comme l'expression momentanée d’un équilibre résultant du jeu incessant des forces contraires de l'offre et de la demande.

T ;1 est de ces analyses, qui trop souvent s’entrecroisent sans se pénétrer, le résultat positif le plus important à retenir à ce point de notre exposé. Nous

(i) Sur l’équilibre économique on peut consulter : L. Walras Elémtnts cP économie politique pure, Marshall, Principes of poUtical éconoviy Ctrad. franç. en deux vol. par MM. Sauvaire-Jourdan et Savin en Bouyssy, chez Giard et Brière),W. Pareto, Cows d' Economie politique (2 vol ) et \'anuel dé Economie politique, Boven, Les applications mathématiques àVEconomie politique, th., Lausanne, 1912, ScHü .iPETER, Da: IVesen und der Hauptinhalt der theoretischen Natioualali -nomie.

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aurons à en tirer diverses conclusions en étudiant plus en détail la formation des prix des services productifs et les conditions de la répartition entre les diverses catégories de producteurs.

Cependant, il arrivera bien souvent encore qu’il soit opportun, dans l’analyse scientifique, tout comme dans la vie pratique, de s’arrêter à la notion de coût de production. C’est ce que nous allons faire dans le prochain paragraphe, consacré à exposer en termes généraux comment le mécanisme de la détermination des prix régit les conditions de la Répartition.

§ 2. — Le mécanisme de la détermination des prix et les conditions générales de la Répartition. — La notion de rente.

Pour en revenir à une position à la fois très simple et très concrète du problème, nous pouvons dire que la part du revenu global que chaque individu tire de son activité économique dépend à la fois du prix qu’il obtient de ses produits ou de ses services, et du prix auquel il achète les produits et les services d’autrui.

Or, nous avons exposé, dans la première partie de cet ouvrage consacrée à la Production, comment se déterminent les prix des produits et des services des entreprises travaillant pour le marché ; et nous en avons tiré les conséquences nécessaires pour faire comprendre comment les activités productrices des diverses entreprises se coordonnent. Quant aux services qui s’échangent û l'intérieur de l'entreprise, entre le chef d’entreprise, les salariés et les bailleurs de fonds, nous n’avons pas eu jusqu’ici à nous préoccuper de la façon dont leurs prix se déterminent ; car la coordination des éléments productifs à l’intérieur des entreprises est suffisamment définie par leurs modes de constitution juridique. Mais, comme le revenu des

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divei ses catégories de producteurs, dépend non seulemen du prix des produits ou des services des entreprises, mais du taux auquel s’échangent les services à l’intcrieur des entreprises, nuus aurons désormais à envisa^ er l’un et l'autre problèmes.

Dans le présent chapitre, nous allons nous borner à envi.ager le premier, qui est d’ailleurs le plus général: nous allons rechercher comment le mode de détermination des prix des services et des produits des entreprises travî illant pour le marché agit sur les conditions de la Rép:rtition.

N^us avons noté que, dans le cas le plus général, qui est :elui des entreprises placées sous le régime de la concurrence, le prix du marché est normalement dans un ripport assez étroit avec le cont de production, lequel coin 3rend un certain nombre d’éléments, tels que l’acl at des matières premières, l’achat ou la location du terrain, des batiments, de l’outillage, et la rétribution des services productifs que lui fournissent les bailleurs de fonds et les travailleurs salariés. Cela suppose donc une œrxaine proportionnalité entre le revenu de l’entreprist et le prix des éléments productifs qu’elle emploii:.

Cîpendant, outre que le coût de production est loin de joue' le même rôle dans les cas de monopole, les condition ; dans lesquelles se détermine le prix du marché, même dans l’hypothèse de la concurrence, donnent nais: ance à des revenus qui ne sont nullement proporiiomels aux éléments productifs engagés dans l'entreprisi .

El edet, l’étude du mécanisme de la détermination des ]>rix, dans l’hypothèse de la concurrence, nous a conduits aux deux constatations essentielles que voici : i° Le prix ne se fixe pas d’une façon arbitraire ; et, pour un mène objet à un même moment, sur un même marché,

CHAP. I. — LA DETERMINATION DES PRIX

il est imique, 2^ par contre, il varie d'un moment à un autre, selon l'état du marché.

Cela posé, deux observations doivent être formulées tout d’abord. La première est que l’unité de prix, à un moment donné, existe malgré la diversité des frais de production. Cette remarque a été laite depuis longtemps par des écrivains de langue anglaise, dont le plus célèbre est Ricardo, en ce qui concerne le prix des produits agricoles : un hectolitre de blé d’une certaine espèce vaut à un certain moment 25 francs ; cependant, ét?nt donne l’inégale fertilité des terres, il a coûté aux uns 18 francs, à d’autres 20, à d’autres 22. Le bénéfice des producteurs les moins favorisés étant ainsi de 3 francs, les producteurs privilégiés ont un revenu supplémentaire, que l'on a pris l’habitude, dans la langue économique, de désigner sous le nom de rente (du mot anglais rent, lequel signifie originairement fermage). Mais on n’a pas tardé à reconnaître que l’inégalité dans les conditions de la production, tout en étant sans doute plus évidente et généralement plus durable en agriculture, n’existait pas moins dans les autres branches de l’activité économique. Ainsi, certains industriels, certains commerçants produisent dans des conditions plus ou moins onéreuses que leurs concurrents. Ici encore, il y a un bénéfice supplémentaire, une rente différentielle, pour les plus avantagés.

La deuxième observation est que les oscillations de prix que l’on constate d'un moment à l'autre peuvent se produire sans que le coût de production ait changé. Une hausse, par exemple, peut se produire par le seul tait d’un accroissement de la demande. En ce cas, un bénéfice supplémentaire apparaît, auquel il est également de mode, dans la terminologie économique récente, de donner le nom de 7'ente, et qu’on qualifie parfois de rente de rareté ou de rente dynamique. En un sens, les conditions qui la

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foni naître sont précisément inverses de celles qui produi‘ent la rente dans la cas précédent : puisque tantôt il s’ igissait d'une différence de revenu résultant d uri prix égal et de coûts de production inégaux, et qu’il s’agit ici, en réalité, d’une diflérence aussi, mais d’une différence de rêvent provenant d'une simple fluctuation de prix, le coût de proc action étant négligé, et par là-même supposé constant. Toi telois, il est exact, d’autre part, que, dans les deux hypothèses, il s’agit bien d’un revenu supplémentaire non proportionnel aux frais de production et ayant son origine dans les seules conditions d' établissement du marché (i ).

La détermination des prix dans le cas du monopole

(i) La théorie moderne de la rente n’a d’ailleurs pas prétendu réso idre un simple problème de terminologie en désignant deux concepts sous le seul nom de rente ; elle s’est au contraire appliquée à démontrer qu’il y avait une unité fondamentale de concept entre la rente différentielle et la rente de rareté, La rente, en effet, pro- ' vieil , soit de ce que les conditions de la concurrence sont inégales

) (inéi;àlité du coût de production), soit de ce que la concurrence ne

peut pas se produire immédiatement ; car, si 1 adaptation de 1 offre ■ à la demande était immédiate, il n y aurait pas de rente de rareté.

Par conséquent, dans les deux cas la rente résulte d’une insuffimnc’ de la concurrence, ou, si l’on veut, de monopoles plus ou moins conij lets et plus ou moins prolongés. Seulement, certaines rentes auraient une cause permanente (comme, pour le sol, l’inégale fertilité des terres), tandis que d’autres auraient des causes temporaire s. , .

Ces conceptions, que l’on trouve longuement développées, mats

asse? éparses, dans les Principes de M. Marsh ail, ont été rassemblée; avec une vigueur et une clarté magistrales, par M. Frézouls dan. son Essai sur la théorie de la rente, thèse, Montpellier, i9°4- (Vo r aussi la thèse de M Samsonoff, Esquisse d'une théorie générale de h rente, La.usa.nne, 1^12).

Cependant, comme, à un moment donné, certains producteurs peu rent jouir à la fois d’une rente de rareté, due à l’état du marché, et d'une rente différentielle due à un coût de production inférieur à ceki de leurs concurrents, il nous paraît logique et oppoftun de dist nguer ces deux sources de revenus.

LA DÉTERMINATION DES PRIX

peut donner lieu à une observation analogue. On ne saurait évidemment comparer le revenu du monopoleur à celui de ses concurrents : puisque, en cas de monopole absolu, il n’en a pas, par définition. Mais, par comparaison à d’autres producteurs, fournissant des produits ou des services plus ou moins analogues, on peut considérer qu’il jouit, lui aussi, d une rente différentielle. Et quant à la rente « de rareté » il est assurément mieux placé que tout autre pour en bénéficier.

La notion de rente a d’ailleurs une autre application. L’unité de prix sur le marché n’a pas seulement pour effet de procurer un revenu supplémentaire à certaines catégories de vendeurs. Elle profite aussi a certaines catégories d’acheteurs. Il est évident, en effet, que Eutilité-limite d’une marchandise, qui se vend à un prix unique, n’est pas la même pour tous les acheteurs. On peut ajouter que 1 utilité-limite de la quantité de monnaie destinée à acheter ladite marchandise n’est pas non plus la même pour tous les acheteurs : elle est beaucoup moindre pour les riches que pour les pauvres. Donc le prix unique correspond à des utilités et à des^ sacrifices très inégaux t c’est un fait notoire que les riches obtiennent généralement les objets de première nécessité au même prix — ou à peu près — que les pauvres, et par conséquent moyennant un sacrifice beaucoup moindre. L’avantage qu'ont ainsi certains acheteurs a ete nettement mis en lumière par M. Marshall, qui l’a désigné sous le nom de rente du consommateur. Et si^ cette nouvelle « rente », résultant, elle aussi, du mécanisme de la détermination des prix, n’est pas un revenu supplémentaire, ■^on existence n’intéresse pas moins la théorie générale de la Répartition ; car la part de chaque individu dans les échanges dépend non seulement de son revenu, mais du rapport existant entie le revenu dont^ il dispose et le prix des produits et des services qu il achète.

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L’exposé qui précède suffit à indiquer, dans les grandes lignes, comment les conditions de la détermination des prix en général dominent tout le problème de la répartition entre les diverses catégories d'individus participa?it à l’activité ’conomigue, sous le régime de l'entreprise privée. Dans les c iapitres suivants, nous aurons à examiner d’abord, en ajpliquant les notions qui viennent d’être exposées, cornaient se déterminent les revenus en numéraire de chaque catégorie de producteurs : du chef d’entreprise, du ti availleur salarié, et du capitaliste prêteur. Puis, ces reveius en monnaie une lois connus, nous rechercherons comment les mouvements généraux des prix les affectent, et comment se détermine ainsi la part effective de c laque catégorie de producteurs.

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