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LES PAIEMENTS INTERNATIONAUX

Si le change intérieur a perdu de son intérêt en France et n’en a gardé que dans certains pays, soit très vastes, soit ne jouissant pas de communications sûres et faciles, il en est tout autrement du change international. C’est par lui ([ue se règlent les créances réciproques entre les nations : aussi, bien que nous eussions signalé le change comme une des opérations les plus usuelles des banques, avions-nous dû en ajourner l’étude jusqu’après celle du commerce international.

Sous sa forme élémentaire, on l’a vu, le commerce international consiste en un échange de produits. Mais pour faciliter les règlements, chaque pays exprime la valeur de ses marchandises au moyen de dénominateurs communs qui sont l’or et l’argent, et la créance ainsi liquidée fait l’objet d’une lettre de change.

On appelle banquiers cambistes les banquiers qui s’adonnent spécialement au commerce des traites sur l’étranger (de l’italien cambio, change), et places cambistes celles qui se font une spécialité de cette industrie — comme Paris; Londres; Barcelone et Madrid en Espagne; Francfort, Hambourg et Berlin en Allemagne; New-York, Chicago, etc. Ceux qui ont envoyé des marchandises dans les autres pays viennent y vendre leurs traites et ainsi se faire payer. Ceux qui ont reçu des marchandises des autres pays viennent y acheter des remises et de cette manière payer.

Nous retrouvons ici des règles que nous connaissons déjà, à savoir :

1® Que le taux du change varie d’après la loi de l’offre et de la demande, c’est-à-dire d’après le rapport des dettes et des créances entre deux mêmes pays. Mais en dehors de cette règle et toutes choses égales d’ailleurs, les traites sur une grande place de corn-

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merce ont un marché plus large et sont toujours plus facilement négociées ;

2® Que le taux du change a pour extrême limite de la perte ou de la prime le coût du transport matériel de la monnaie ou du métal*. Toutefois la perte au change excède ce que coûterait le transport du métal ou gold-point : A quand ce ti'ansport demande du temps et que le pays tireur, pour cause de panique ou autre motif, ne peut pas attendre. Ce phénomène très curieux fut observé aux Etats-Unis pour le papier sur Londres, au moment ou allait éclater la guerre de sécession 2 ; b quand l’exportation du métal est impossible ou trop chère ^ ; C quand le métal qui serait envoyé n’est pas monnayable au pays tiré;

3» Que les écarts du change direct sont atténués par les arbitrages. Ainsi, pour emprunter un exemple cité par Coschen^ si, toutes compensations faites, l’Angleterre est débitrice des Etats- Unis pour du coton et les Etats-Unis débiteurs de la Chine pour du thé et de la soie; en d’autres termes, si le papier sur Londres est bon marché à New-Y'ork et que le papier sur Hong-Kong et sur Shang-Haï y soit cher, les Américains débiteurs des Chinois ont la ressource de faire passer aux comptoirs de la Chine leur papier sur Londres.

On conçoit quelle sagacité et quelle rapidité de décision sont nécessaires dans ces calculs d’arbitrages, pour établir ce qu’on appelle les parités et pour savoir profiter des différences avant que les cours divers se soient pour ainsi dire nivelés.

Le change international présente des applications très curieuses, mais très honnêtes, de ce que nous avons appelé ailleurs des effets de complaisance — cross-firing — . Ce sont les effets en blanc ou les tirés en Vair. Voici l’exemple, emprunté encore à Goschen. Les Etats-Unis achètent de l’Angleterre toute l’année et lui ven-

' Goschen, Traité des changes étrangers, \,ra^dnc\,ion deM. Léon Say, p.87.

* Goschen, op, cit., p. 9i.

J* Par exemple, lorsque, pour se procurer de l’or en grande quantité, on est obligé de s’adresser à un établissement comme la Banque de France, qui peut ne le vendre qu’à prime. Voilà pourquoi, bien que le cours du change qui doit commencer à drainer l’or français, soit théoriquement à 25, 321/2, le change peut rester à Paris à un cours plus élevé pendant des mois entiers! C’est le phénomène qui eut lieu en 1871-1872 pour le paiement de l’indemnité de guerre. Le change de 25, 40 correspond à une exportation d’or à 4 <>o/oo de prime. ICntre Paris et Londres, le point de sortie de l’or est 25,32 1/2. « Si le chèque sur Londres dépasse ce prix à Paris, il est plus avantageux d'expédier à Londres des louis neufs que d’acheter un effet à vue. Les pièces neuves sont alors triées pour l’exportation. Si le change s’élève au-dessus de 25,40, les pièces plus usées et par conséquent plus légères peuvent également commencer à servir » (G, Glare, le Marché monétaire anglais — les Changes étrangers, traduction de M. Giraud, p. 192).

* Goschen, op. cit., p. 77.

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4o2 DEUXIEME PARTIE — CIRCULATION OU ECHANGE

dent surtout après la récolte du blé et du coton. A un courant uniforme dans un sens, correspond, en sens inverse, un autre courant d’intensité alternativement forte et faible. Par conséquent, avant la récolte, les Américains acheteurs de produits manufacturés ont dû manquer de contre-partie; après la récolte, ce doivent être les Américains vendeurs de blé et de coton qui en manquent. Par conséquent encore, toutes autres causes écartées, il doit y avoir alternativement perte et prime au change à New-York sur Londres ; et alternativement aussi il devrait y avoir envois et retours d’or pour limiter les écarts et payer les différences. Or, au témoignage de Gosclien, les banquiers des deux pays acceptent alternativement des efléts en blanc pour compenser ces écarts. L’équilibre se rétablit de soi-même dans les mois suivants '. Le tirage en l’air ainsi envisagé ne présente rien de répréhensible.

En dehors de l’envoi des traites et quand les paiements à faire excèdent le montant des créances à recouvrer, les comptes internationaux peuvent encore se régler :

1» Par envois de monnaies du paj’^s créancier. Ce mode ne peut s’étendre qu’à des quantités relativement assez faibles, apportées par des voyageurs et retirées de la circulation par des changeurs manuels ;

2" Par envois de lingots (ou de monnaies nationales circulant comme de simples lingots). Au dessus du gold-puint, les paiements en lingots sont très usités entre Paris et Londres, Londres et New- York. Certains lingots font plusieurs voyages. « La monnaie primitive, le lingot, se retrouve donc monnaie internationale, du moins pour les grosses sommes ^ » ;

3° Par envois de valeurs de bourse internationales, à vendre sur les places étrangères. L’introduction de ce nouveau mode de règlements internationaux ne peut pas ne pas avoir dérangé quelqu’une des anciennes théories 'L Pour cela, il faut admettre qu’il s’agisse de valeurs ayant un marché dans les deux pays et faisant partie des portefeuilles des deux nations. « Par suite du besoin qu’on en peut avoir pour faire des remises à l’étranger ou de toute autre circonstance locale, ces valeurs sont recherchées ou délaissées sur un marché donné. La hausse ou la baisse qui en résulte, étant indépendante de toute variation qui leur soit propre, a pour effet naturel d’en solliciter l’importation ou, à l’inverse, d’en provoquer l’exportation vers des places étrangères que n’atteint pas la dépréciation... Elles aident ainsi puissamment et tout

1 Ibid^ pp. 80-82.

* De Metz-Noblat, les Lois économiques^ 2® édition, p, 369.

^ Voir sur ce point Le Touzé, Traité théorique et pratique du change des monnaies et des fonds d*Etats^ 3a édition, pp. 26-27.

naturellement à la liquidation d’une situation défavorable, lorsque !

le pays débiteur est en mesure de livrer une quantité de ces valeurs I

en rapport avec ses charges. C’est ce qui s’est passé pour la France, sur une grande échelle, après nos désastres de 1870-1871 L »

* De Melz-Noblat, les Lois économiques^ 2« édition, p. 370.

Quelques lignes historiques sur le paiement de rindemnité de guerre donneront un aperçu de rimportance nationale de ces questions non moins que de leur extrême difficulté.

En capital et intérêts, la France devait 5 milliards 300 millions : elle n’avait à prétendre qu’à une indemnité de 325 millions pour l’abandon de celles des lignes du chemin de fer de l'Est qui se trouvaient sur le territoire enlevé. Le paiement devait être fait tout entier en monnaie métallique ou en billets de banque allemands.

« Toutes les valeurs françaises : billets de la Banque de France (excepté ensuite pour i25 millions^ titres de rentes, actions et obligations de quelque nature qu’elles fussent, furent rigoureusement exclues. On comptait ainsi désorganiser et même épuiser notre circulation métallique et nous acculer au régime du papier-monnaie. Un publiciste d’outre-Rhin, fort avant dans la laveur du gouvernement allemand, M. Wagner, en a fait l’aveu en ces termes : « La contribution frappée devait par son énormité exercer une presii sion sur les iinances et sur l’économie entière de la France : elle appli- « quait à ce pays la peine d’une confiscation partielle des ressources natio- « nales. »(Cucheval-Clarigny,/tf5 Finances de la France de iSlo ài89i^ p.3.)

Le gouvernement français acheta le plus de papier qu’il put sur l’étranger et particulièrement sur l’Angleterre. Ses agents encaissaient aux échéances, groupaient les fonds recueillis et les versaient au Trésor allemand.

Le paiement total de 4,9tH).660.453 fr. 29 se décompose comme suit :

Or et argent français 512.294.033 fr.

Billets de banque français 125. 000. 000 »

Billets de banque allemands, thalers et marcs de l’Empire, florins de Francfort, marcs-banco de

Hambourg 3.169.770.319 a

Souverains anglais (livres sterling) 637.349.832 »>

Florins de Hollande et francs de Belgique 546.245.367 »

I Mais sous une forme ou sous une autre, il fallait bien une sortie de valeurs

/ françaises pour causer toutes ces traites payables en monnaie étrangère et

!' surtout en monnaie allemande.

Du numéraire fut d’abord exporté. La Prusse a employé à la frappe de sa nouvelle monnaie d’or 847 millions d’espèces d’or françaises; elle en a donc acheté plus d’un demi-milliard en dehors des 273 millions que le gouverne- I ment lui en a donnés. Avec les 239 millions d’espèces d’argent à ajouter, on

I voit que la circulation métallique française a été de ce chef appauvri de plus

d’un milliard. Le change sur Londres monta à 2i> francs, supérieur de 65 centimes environ au point d’or. Il est vrai que le cours forcé des billets de i banque français et la prime de l’or sur le billet empêchaient le gold-point

Ide fonctionner.

Nombre de valeurs internationales, selon la remarque que nous faisions plus haut, sortirent aussi des portefeuilles français. Elles y étaient sollicitées puissamment par le taux élevé des placements intérieurs et par les chances d'une plus-value en capital sur les fonds d’Etat français et les . ' valeurs particulières françaises, au fur et à mesure que l’équilibre semblait

pouvoir se rétablir dans les Iinances et dans les charges.

Bref, le change parvint à revenir au pair. Au milieu de 1874, l’or avait cessé de faire prime : bien plus, le change sur Londres était retombé à 25 fr. 15. Ce fut le plus beau triomphe économique que jamais pays eût remporté. Deux causes avaient puissamment influé sur ce résultat : d’une part, les souscriptions des places étrangères à nos deux grands emprunts de libération de 1871 et 1872; d'autre part, les excédents, alors considérables, de nos exportations de marchandises sur nos importations.

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