‹ Éléments d'économie politiqueChapitre 10 sur 85 · ORGANISATION DU TRAVAIL, — LA COOPÉRATION · texte numérisé non relu

ORGANISATION DU TRAVAIL, — LA COOPÉRATION

Programme officiel : Organisation du travail.

Organisation du travail. La coopération. — Tout ce que nous avons dit jusqu'ici du travail et de sa produc- \ tivité serait aussi vrai pour un Robinson isolé dans son ile \ que pour un homme vivant au sein d’une société nombreuse êt policée. Mais la vie sociale engendre des phénomènes qui influent profondément sur la puissance productive de l’homme, et dont il nous faut maintenant tenir ‘ compte. Les individus, dans une société, ne travaillent pas isolément. Il se fait entre eux des arrangements propres à faciliter le travail et à augmenter sa puissance. Le travail, en un mot, s'organise : il y a cooperation entre les travailleurs. Cette coopéralion se présente sous deux aspects principaux : le travail combiné et la division du travail. TRAVAIL COMBINÉ. — Il y a travail combiné chaque fois que plusieurs hommes s'unissent pour un même effort. Tous les ” jours, par exemple, on voit, dans les ports, de longues files d'individus attelés au même câble, s’efforçant par une traction continue de haler quelque navire. Ailleurs, des maçons, par des efforts cadencés, hissent quelque fardeau jusqu’au haut d’un échafaudage. Dans ces cas et dans tous les cas

semblables, il y a travail combiné parce que les efforts de plusieurs concourent au même résultat immédiat.

Division Du TRAVAIL. — La division du travail suppose aussi que plusieurs individus s'entendent pour atteindre un but commun, mais le procédé employé est tout différent. Au lieu de s’unir pour un effort identique, ils se partagent la besogné. Cette division du travail se fait de deux façons.

1° Par la spécialité des professions. — Au lieu de chercher à produire lui-même tout ce dont il a besoin, tel individu se voue à la production d’un seul objet, le fabrique en quantités dépassant de beaucoup ses besoins et peut, grâce à cet excédent, se procurer les autres choses par l'échange. Ou bien, il se met en mesure d'offrir ses services aux autres, qui le rémunéreront en lui abandonnant une partie des richesses qu'ils produisent. C’est ce que nous voyons autour de nous. Chacun choisit une profession : les uns sont agriculteurs, les autres boulangers, tailleurs, cordonniers, ou bien professeurs, médecins, avocats, etc.

2° Par la répartition des tâches. — Il est bien rare qu’un individu fabrique à lui seul un objet quelconque : presque toujours le travail est décomposé en une série de tâches dont chacune est confiée à un ouvrier qui en a la spécialité. Dans une fabrique de draps, par exemple, certains ouvriers seront chargés de trier les laines, d’autres les dégraisseront et laveront, d’autres encore les sécheront; il y aura des batteurs, des cardeurs, des bobineurs, des ourdisseurs, des tisseurs, etc.; les contremaitres auront pour mission de surveiller ces diverses opérations, et les chefs de l’entreprise se réserveront la direction générale, l'achat des matières premières et la vente des produits. Chez le plus humble artisan, on observera quelque arrangement du mème genre. Pour peu qu'il ait un apprenti, le moindre cordonnier de village saura bien diviser le travail : il se réservera la tâche la plus fatigante et chargera l’enfant de préparer le travail, de cirer le fil, d'entretenir les outils, de faire les courses, etc. En même temps, la femme recevra les pratiques, tiendra les comptes et s'occupera du ménage.

Effets de la coopération sociale. — Les phénomènes que nous venons de décrire et de classer ne sont nullement

PTA Ir

spéciaux aux sociétés avancées. Conséquences nécessaires de la sociabilité” on les retrouve partout où existent des habitudes de vie en commun. Les hommes, en organisant leur travail, ne font qu'obéir à une loi de leur nature

Loi bienfaisante, car la coopération augmente dans des proportions variables, mais qui, avec les progrès de la civilisation, deviennent considérables, la productivité de leur travail.

La combinaison des efforts permettra souvent aux hommes de faire ce qu’un individu isolé entreprendrait en vain. Nous en avons un prodigieux exemple dans les monuments de l'Égypte, blocs immenses que des milliers d'hommes ont pu transporter et mettre en place en les trainant à force de bras. En outre, il n’est pas rare que plusieurs hommes, en se réunissant pour un même effort, obtiennent un résultat plus grand que s'ils travaillaient isolément. Deux hommes dans un temps donné transporteront plus de matériaux en

travaillant ensemble qu’en se partageant la besogne, car ils

pourront se servir d’un brancard qu'aucun des deux ne pourrait manier à lui seul.

La spécialisalion des professions a plus d'avantages encore, car en même temps qu'elle économise le temps et les dépenses d'apprentissage; elle permet à chacun d’acquérir une grande habileté dans le métier qu'il a choisi. Ce second résultat est d'autant mieux assuré que chacun est libre d’obéir, en son choix, à son goût et à ses aptitudes particulières.

Mais c’est surtout la division des tâches qui a frappé, à bon droit, les économistes. Par sa complexité, par ses effets sur la production et par les perfectionnements dont elle est susceptible, elle mérite en effet l'attention qu'ils lui ont accordée.

Ce n’est pourtant que bien tardivement qu'on en a compris l'importance. Des penseurs comme Diderot et Beccariàa avaient bien signalé le fait, mais sans en voir la portée. Le premier, Adam Smith, mit le phénomène en pleine lumière.

Son ouvrage sur la nature et les causes de Ja richesse des nations débute par une description magistrale de la division des tâches, et tout son livre en suit les complications.

L'exemple de la fabrication des épingles, par lequel il montre les effels de la division des tâches, est resté classique. « Non seulement, dit-il, la fabrication des épingles forme un métier particulier, mais cet ouvrage est divisé en un grand nombre de branches, dont la plupart constituent aulant de métiers particuliers. Un ouvrier tire le fil à la bobine, un autre le dresse, un troisième coupe la dressée, un quatrième empointe, un cinquième est employé à émoudre le bout qui doit recevoir la tête. enfin l'important travail de faire une épingle est divisé en dix-huit opérations distinctes ou environ, lesquelles, dans certaines fabriques, sont remplies par aulant de mains différentes, quoique dans d’autres le même ouvrier en remplisse deux ou trois. J’ai vu une petile manufacture de ce genre qui n’employait que dix ouvriers. (Quand ils se mettaient en train, ils venaient à bout de faire entre eux environ douze livres d’épingles par jour, or chaque livre contient au delà de quatre mille épingles de dimension moyenne. Ainsi, ces dix ouvriers pouvaient faire entre eux plus de 48000 épingles dans une journée; donc chaque ouvrier, faisant la dixième partie de ce produit, peut être considéré comme faisant dans sa journée 4 800 épingles. S'ils avaient tous travaillé à part, indépendamment les uns des autres, chacun d'eux assurément n'eût pas fait 20 épingles, peut-être pas une seule dans sa journée. » Admet-on que chacun eût fait 20 épingles, la division des tâches multipliail la productivité du travail par 240. Pourtant, dans l'atelier décrit par Adam Smith, la division du travail n’était pas poussée aussi loin qu’elle aurait pu l'être, puisqu'il n’y avait que dix ouvriers pour dix-huit tâches différentes. Bien d’autres exemples ont été ou pourraient être proposés.

Avantages de la division des tâches. — Cetle augmentalion de la productivité du travail par la division des tâches s'explique par les raisons suivantes : |

On retrouve d'abord les avantages que nous avons relevés à propos de la spécialité des professions, c’est-à-dire l’économie du temps et des frais d'apprentissage, le développement de l'habilelé professionnelle et la possibilité pour chacun de suivre ses goûts et d’uliliser ses aptitudes. Les

PÉOIDUCT PONS D Er LASPRICGFELSSE 59

deux premières causes agissent même ici avec d'autant plus de force qu'on peut se contenter d'apprendre et de pratiquer une parlie d’un métier complet. L’ouvrier peut donc acquérir rapidement une connaissance approfondie des procédés du travail, des tours de mains. S'il est intelligent, il aperçoit les perfecltionnements possibles; aussi avons-nous constaté déjà que beaucoup d’inventions mécaniques sont dues à de simples ouvriers.

En outre, la division des tâches permet d'employer des individus qui, sans elle, trouveraient difficilement à s’occuper d’une façon suivie. Les femmes et les enfants, par exemple, chargés de travaux qui leur conviennent, rendent aujourd'hui de grands services dans les manufactures.

On évite aussi des pertes de temps, l’ouvrier n’ayant pas à passer d’une occupation à une autre, et les outils sont constamment ulilisés, au lieu qu'avec le travail complexe, les uns chôment nécessairement pendant qu'on se sert des autres.

Enfin, la division des tâches permet d'utiliser des machines. La machine, en effet, ne peutexécuter que des tâches irès simples, qu'elle répète indéfiniment; c’est donc seulement à la condition de décomposer le travail qu'on peut découvrir les occasions d’en faire emploi. Nous verrons prochainement, comment à leur tour les machines favorisent les progrès de la division des tâches.

Limites au développement de la division du travail. — Les progrès de la division du travail dépendent essentiellement de deux condilions : la densité de la populalion et la possibilité de produire le même objet par: grandes quantités.

1° Le plus ou moins de densité de la populalion influe d'abord sur la division des professions, parce que la variété des besoins à satisfaire en dépend. Ilest clair que les besoins sont d’aulant plus variés dans une société que les individus y sont plus nombreux, et, comme il serait absurde de se livrer à la fabrication d’un produit qui n'aurait pas de consommateurs, le nombre des professions se trouve limilé par celui des besoins ressentis. La division des tâches est également limitée par la densité de la population, parce

que la quantité d'objets de chaque espèce à produire varie : avec le nombre des hommes. Dans l'atelier, en effet, il faut diviser les tâches de manière à occuper chaque ouvrier pendant tout le temps du travail; si donc la consommation ne réclame, par exemple, que 48 000 épingles par jour et qu'un seul ouvrier puisse les aiguiser en une demi-journée, il faudra bien charger cet ouvrier d’une autre tâche, sous peine de le laisser perdre son temps.

2° La même considération explique que la division des tâches puisse être perfectionnée quand on peut fabriquer un même objet par grandes quantités. La concentration des entreprises produit, à cet égard, le même résultat que l'augmentation des besoins. Si, en effet, quatre manufactures se partagent la fabrication de 192000 épingles par jour, les besoins à satisfaire ne sont pour chacune que de A8 000, tandis que si une seule peut se charger de toute la besogne, elle aura à répondre à une demande quadruple. Elle sera plus à l'aise pour ses arrangements intérieurs ; la limite à la division des tâches se trouvera reculée.

On se tromperait donc si, en présence de l'augmentation de productivité qui résulte de la division du travail, on croyait l'homme en possession d’un moyen lui permettant d'augmenter indéfiniment sa puissance industrielle. A tout instant, il y a des limites qu'il ne peut franchir; mais ces limites peuvent être reculées. Nous montrerons prochainement combien elles l'ont été depuis un siècle, grâce au perfectionnement des moyens de transport, à la rapidité d’accumulation des capitaux et à l'invention des machines.

Nombreuses applications de la division du travail. — La division du travail n’a pas lieu seulement entre les individus : nous la verrons dans un instant s’opérer entre nations.

Elle n’est pas non plus bornée aux efforts qui tendent directement à produire des richesses. Le savant, par exemple, découvre les lois de la nature, les propriétés des corps, mais c’est le plus souvent un autre que lui qui, du principe mis en lumière, tire l'application pratique. Et entre les sa-

PRODUCTION DE L'ASRICHESSE 6

vants eux-mêmes, ne se fait-il pas sans cesse une division du travail que dénonce la distinction des diverses sciences? C'est donc un phénomène d'ordre général qu’on retrouve dans toutes les manifestations de l’activité humaine.

Lire dans Îles E.. taits :

Adam Smith : Heureux effets de la division du travail pour l’industrie et pour la société (p. 101).

ga RÉSULTATS GÉNÉRAUX DE L'ORGANISATION DU TRAVAIL. L’INDUSTRIE. Programme officiel : L’industrie. — Classification des industries. — Le commerce.

L'industrie. — Pris dans son sens le plus large, le mot

industrie s'applique à l’ensemble des travaux directement productifs ; aussi avons-nous dit que ces travaux portent le nom de travaux industriels ?,.

Dans un sens restreint, le mot industrie désigne une catégorie seulement de ces mêmes travaux.

Ainsi, de même qu’on distingue la science, synthèse générale de nos connaissances, et les diverses sciences, branches de ces connaissances, on distingue l’industrie et les diverses industries.

L'expression dont nous nous occupons reçoit même une troisième acception. On l’emploie souvent pour désigner conjointement toutes les branches de la production autres

Page 1