‹ Éléments d'économie politiqueChapitre 11 sur 85 · VOy. D · texte numérisé non relu

VOy. D

que l’agriculture. C’est ainsi qu’on oppose parfois le développement de l’industrie au progrès de l’agriculture, et qu'on dit d'un peuple qu'il est plutôt agricole qu ‘industriel.

Il pourra paraitre regrettable qu'un même mot ait ainsi des significations diverses : en réalité, l’inconvénient n’est pas grand, le sens général de la phrase qui contient ce mot su‘fisant presque toujours à empêcher toute confusion.

CLASSIFICATION DES INDUSTRIES. — Si l’on s’alttache à la nature des services qu’ils nous rendent, on peut ranger les divers travaux industriels dans les cinq groupes suivants :

1° Industries extractives. — Ce sont celles qui, par des procédés divers, extraient du sein de la nature, mais sans modifier leur structure intime, des substances utiles à l’homme : telles sont la pêche, la chasse, la cueillette des fruils spontanés, l'exploitation des bois, des mines et des carrières.

2° Industrie agricole. — Elle s'adresse aussi à la terre pour produire des substances uliles, mais c’est au moyen de métamorphoses quel’homme dirige, grâce à la connaissance acquise par lui des lois de la vie végétale et animale.

3° Industries manufacturières. — Leur rôle est de transformer les matières premières que nous procurent les industries extraclives et agricole. C’est dans ce groupe qu'on rencontre les variétés Les plus nombreuses : Entreprises de constructions, Établissements métallurgiques, Fabriques de tissus, de produits alimentaires, de monnaies, de bijoux, etc.

4° Industrie commerciale. — Le commerce assure le fonctionnement des -échanges, également indispensable à la production et à la consommation des richesses. Recevant les marchandises des mains du producteur, le commerçant se charge de les conserver et de les mettre à la disposition du consommateur.

0° Industrie des transports. — Ce groupe comprend toutes les industries qui, par les procédés les plus variés, en se servant de la mer, des fleuves, des canaux, des routes, des voies ferrées, rendent aux hommes le service de faciliter leurs déplacements, et augmentent l'utilité des choses en les rapprochant de ceux qui les demandent.

Nécessité d’un développement proportionnel simultané des diverses industries. — [l est aisé de voir que toutes ces industries ne sont pas indépendantes les unes des autres.

D'une part, elles coopèrent à la même œuvre : les industries extraclives et agricole fournissent les matériaux que les industries manufacturières mettent en œuvre, et les industries du commerce et des transporls jouent le rôle d’intermédiaires, grâce auquel les échanges et les déplacements nécessaires s'accomplissent. Dans leur ensemble, elles forment donc une sorte de filière par laquelle toulc marchandise doit passer avant fe servir à la AUREQICN de nos besoins.

D'autre part, c’est seulement grâce aux services qu’elles se rendent mutuellement que chacune d'elles peut recruter un personnel disposé à lui consacrer uniquement toute son activité. L’ouvrier des manulactures a besoin que l’agriculture lui fournisse des aliments, et l'ouvrier agricole s s’en remet aux fabriques de drap du soin de lui procurer des vêtements; le voiturier compte sur les industries extractives pour produire le charbon avec lequel il se chauffera ou fera fonctionner sa locomotive, et la compagnie minière sait que les chemins de fer sont là pour transporter ses produits dans les centres de consommation, etc.

C’est assez dire que la régularité du mouvement économique exige que les diverses industries se développent constamment d’une façon proportionnelle. Si un grand nombre de travailleurs se portait tout à coup vers l’une d'elles de façon à augmenter son rendement sans qu’un progrès correspondant se fit sentir dans les autres, l’équilibre indispensable se trouverait rompu ; le travail cesseruil d’être convenablement organisé. Une partie des produits obtenus serait alors inutilisable, la société éprouverait une

perte sèche et sa puissance productrice serait diminuée.

Le commerce et les transports. — La constalation de ces vérités évidentes met en singulière lumière limportance du rôle de l’industrie commerciale etde son auxiliaire, l’industrie des transports. Si elles n’existaient pas, en effet, ou si elles étaient peu développées, l'obligation de manufac-

turer les matières premières pour en faire des produils achevés, et la nécessilé de maintenir un équilibre constant entre les travaux d’extraction et ceux de transformation, opposeraient les plus graves obstacles aux progrès de l’organisation industrielle.

Il faudrait d'abord que chaque manufacture se plaçât à proximité de l'entreprise extraclive ou agricole qui lui fournit les matières premières. Quelques-unes pourraient se trouver dans un grand embarras, les établissements métallurgiques, par exemple, qui, ayant également besoin de charbon et de minerais métalliques, seraient obligés de choisir entre le voisinage des houillères et celui des mines de fer, de cuivre, d’étain, etc.

Chaque industrie serait en outre obligée de rester, autant que possible, à la portée des consommateurs. Chaque ville s'efforcerait de développer à proximité de son marché l'ensemble complet de toutes les branches de la production. On y renoncerait sans doute pour les industries que l'absence de certains agents naturels rendraient impraticables, mais ce ne serait qu'à regret, puisqu'il faudrait faire venir de loin, difficilement et à grands frais, les produils qui feraient ainsi défaut.

En un mot, l’organisation industrielle, au lieu d’obéir aux indications de la nature, de suivre les agents naturels dans leur distribution, se verrait dominée par des nécessilés de voisinage. Comment, dans de pareilles conditions, la production serait-elle abondante ?

Heureusement, grâce aux induslries du commerce et des transports, c'est à un tout autre spectacle que nous assistons.

Dans un même pays, chaque région a ses industries de prédilection dont les conditions naturelles favorisent le développement. En France, par exemple, certains départements cultivent presque exclusivement la vigne, d’autres le blé, tandis que quelques-uns se livrent surtout à l'élevage du bétail. La Normandie, qui reçoit des cotons et des laines par le Havre et la Seine, est couverte de filatures et de tissages, tandis que certains départements du Nord, qui produisent de la houille et des betteraves, groupent sur leur sol Îles industries métallurgiques el sucrières. Il n'importe : où qu'ils soient obtenus, les produits trans-

portés à peu de frais iront retrouver le consommateur.

Ce groupement des industries par région n’a pas seulement l'avantage de permettre un meilleur emploi des dons de la nature; mettant en relations suivies les chefs et les ouvriers d'entreprises analogues, il facilite le perfectionnement des procédés, permet la généralisation rapide des progrès de la technique industrielle et développe l’habileté par le stimulant de l’émulation. Il évite aussi aux commerçants de grandes pertes de temps et des déplacements continus, en leur offrant centralisés les produits des industries similaires.

Il y a plus : cette division du travail qu’on observe entre les diverses régions d’un même pays, le commerce et les transports en permettent l'organisation entre les nations. Chaque peuple a aujourd'hui certaines spécialités qu'il développe largement, sauf à demander aux autres pays, par la voie de l'échange, les produits qu’il aura négligés. Deux exemples suffiront pour montrer jusqu'où de pareils arrangements peuvent s'étendre. L’Angleterre produit à peine la moitié du blé qu’elle consomme; mais les manufactures lui fournissent amplement de quoi acheter ce qui lui manque. L'Amérique produit le coton en telle quantité que son industrie manufacturière, relativement peu développée, n’en transforme qu’une faible portion en produits achevés; mais les peuples de l’Europe lui viennent en aide, et c'est ainsi qu'on voit l’Angleterre, la France, l'Allemagne, la Belgique, etc., consacrer chaque année des forces immenses à manufacturer un produit de la terre qu’elles ne pourraient songer à tirer, dans des conditions rémunératrices, de leur propre sol.

Ces faits n'impliquent nullement .que les hommes soient dispensés de maintenir un équilibre constant entre les diverses branches de la production. Mais, grâce aux industries du commerce et des transports, il n’est plus nécessaire que cet équilibre se trouve réalisé dans chaque région ou mème sur le territoire de chaque nation. Il suffit qu'ille soit dans l’ensemble du monde. Les relations des peuples en deviennent plus étroites et l’industrie peut s'organiser dans les conditions les plus favorables au cé been de sa productivité.

Productivité des diverses industries. — Il est d’aulant plus intéressant de constater l'importance du rôle rempli par l’industrie commerciale et par celle des transports, qu'on a voulu leur refuser le caractère d'industries productives. Mettre la marchandise à la disposition du consommateur ou la transporter d’un éndroit dans un autre, a-t-on dit, ce n'est pas la transformer. Il y a là une erreur : ces industries opèrent une transformation de la chose par rapport à l’homme, une transformation subjective si l’on veut. La chose qui est à notre disposition n’est pas pour nous la même que celle qui est loin de nous. Elle jouit à un plus haut degré de la qualité de nous être utile; or, nous avons vu qu'il y a production de richesse chaque fois qu’un objet matériel et approprié est rendu utile ou plus utile qu'il ne l’était antérieurement,

Ceux qui refusent le caractère productif aux industries du commerce et des transports devraient d’ailleurs, en bonne logique, le refuser aussi aux industries extractives. Ils ne le font pas, parce que ce serait absurde, et pourtant l’ouvrier qui extrait la houille de la mine ne lui fait subir aucune métamorphose, il la déplace seulement, l’arrachant au sol pour l’amener au dehors.

Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’à raison de liens de dépendance qui existent entre elles, les industries n’ont pas toutes une imporlance égale.

Les industries extractives et l’agriculture en ont une exceptionnelle, parce qu’elles sont indispensables à l’existence des autres. Elles fournissent les matières premières qui servent à toute production. Sans elles, la vie serait impossible.

Les industries manufacturières, qui transforment ce que leur livrent les précédentes, ne viennent qu’en second ordre. À l'extrême rigueur, bien que ce soit difficile à concevoir, l'homme pourrait vivre sans elles, mais il vivrait seulement, il ne se développerait pas. En réalité, les progrès de la civilisation les ont rendues indispensables. Nous leur devons d’abord une préparation des objets de première nécessité dont l'habitude nous a mis dans l'impossibilité de nous passer, puis la satisfaction des besoins de bien-être et tous les raffinements du luxe.

RO D'ÉCRTON, D'EXLM? RICHESSE 67

Viennent enfin les industries du commerce et des transports. Si considérables que soient les services qu'elles nous rendent, ils sont moins essentiels que ceux des trois premiers groupes d'industries. Un retard dans leur développement n'empècherait pas nécessairement la civilisation d'atteindre un niveau très élevé. Privée de leur intermédiaire, la production serait entravée, mais non pas rendue impossible. Elles permettent, en un mot, de perfectionner l’organisalion du travail; elles ne sont pas absolument indispensables à cette organisation.

Dangers d’un développement excessif du commerce et des transports. — Il résulte de ce que nous venons de dire qu'il est très important pour une société de ne pas consacrer une portion excessive des forces productives dont elle dispose aux industries du commerce et des transports, car ce ne pourrait être qu'au détriment des trois premiers groupes, et il serait absurde de prétendre perfectionner l’industrie en commençant par l’affaiblir.

Pour le commerce, le danger peut venir du nombre des intermédiaires de toute sorte, commerçants en gros, com missionnaires, courtiers, représentants de commerce, marchands au détail, entre les mains desquels la chose passe avani d'arriver du producteur au consommateur. Comme chacun de ces intermédiaires fait payer ses services, leur trop grand nombre est un mal qui se traduit par une élévation du prix de revient de la marchandise. En France, par exemple, on compte un commerçant sur dix habitants, ce qui est évidemment une proporlion très élevée. C'est surtout le commerce de détail qui prête à ces excès. A Paris, par exemple, on a constalé, dans ces dernières années, que le prix du pain restait stationnaire où même augmentait, alors que le prix du blé tendait à baisser. La hausse des salaires payés aux ouvriers boulangers explique ce fait en parlie, mais non complètement. fl est dû aussi à l'accroissement exagéré du nombre des boulangeries et au luxe excessif des installations.

Il semble que l’industrie des transports soit à l'abri de pareils abus. Pourtant, si l’on construit des lignes de chemins de fer dans des régions dont le trafic est trop restreint pour

indemniser des frais d'établissement, d'entretien et d’ exploitation, si l’on creuse des canaux inutiles, si l’on multiplie à l'excès les ports de mer, elc., on arrive au même résultat : enlever aux industries extractives, agricoles et manufacturières des capitaux et des bras qu’elles pourraient utiliser et les employer en perfectionnements dont elles ne profiteront pas.

L'observation que nous présentons n'est pas, d’ailleurs, absolument spéciale au commerce et aux transports. Toute industrie peut prêter à des critiques semblables. Si, par exemple, dans une mine, dans une manufacture ou dans une ferme, on emploie dix ouvriers pour un travail que huit pourraient accomplir, il y a évidemment gaspillage des forces productrices, le travail est mal organisé.

Mais l'inconvénient, en pareil cas, ne tarde pas à se corriger de lui-même. La mine, la fabrique ou l'exploitation qui emploie trop d'ouvriers, produisant trop chèrement, ne peut soutenir la concurrence des autres où les tâches sont mieux réparties; elle succombe ou se réforme. Ainsi, pour les industries extractives, agricoles et manufacturières, le mal ne peut guère se généraliser. Il n’en est pas de même. -pour le commerce ni pour l'industrie des transports. Pour le commerce, les habitudes prises peuvent s'opposer pendant un long temps aux réformes désirables. Nous en avons actuellement la preuve dans les plaintes inconsidérées que suscite l’organisation des grands magasins. Ils rendent cependant le service de simplifier les rouages commerciaux en réunissant le commerce de gros et le commerce de détail. Quant aux moyens de transport, des idées économiques fausses au sujet des services qu’on peut attendre de leur développement risquent d’entrainer mal à propos une nation à de grandes dépenses sur lesquelles on ne peut plus revenir une fois qu'elles ont été faites.

Lire dans les Extraits :

Condillac : Productivité de l’industrie (p. 87). Montesquieu : Utilité de l’industrie (p. 43).

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