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PRODUCTION DE LA RICHESSE Ha
qui les utilisent : il a gagné de proche en proche et s’est étendu même à des entreprises qui n’emploient pas ou presque pas les machines. C’est ainsi que, dans certaines branches de lindustrie commerciale, les grands magasins se sont substilués à la foule des détaillants.
Critiques dirigées contre les machines et la grande production. — Aux avantages, il est juste d’opposer les inconvénients. L'organisation industrielle moderne, qui fait une si large place aux machines, à la grande production, et à l'extrême division du travail, n’est pas sans en présenter quelques-uns, mais dont on a singulièrement exagéré la gravité.
Presque toutes les machines, à leur apparition, ont soulevé les protestations, souvent violentes, de la classe ouvrière. Il n’est pas besoin de remonter bien haut pour accumuler les exemples.
Au xvi® siècle, l'introduction d’une machine à tisser les rubans suscite une émeute, le magistrat « la supprime et fait élouffer ou noyer l'inventeur ». La même machine est interdite à Leyde, en 1629. Une autre est prohibée dans toute l'Allemagne en 1685. La première machine à eau pour tondre la laine est réduite en cendres en 1758. A la fin du xvine siècle, le parlement anglais est accablé de pétitions dénonçant les machines à carder, inventées par Arkwight. Pendant les quinze premières années du siècle dernier, les ouvriers anglais, groupés sous le nom de Zuddistes, détruisent de nombreuses machines à vapeur dans les districts manufacturiers de la Grande-Bretagne. Enfin, les noms de Jacquart, de Heargreaves, d'aulres encore, rappellent des souvenirs semblables.
De pareils excès sont sans doute moins à craindre de nos jours, au moins dans les pays les plus avancés, mais les préjugés n'ont pas disparu. Il s’est trouvé des économistes distingués, dont le plus célèbre est Sismondi, pour dresser le procès en règle des machines et de la grande production, et leurs arguments, repris par les socialistes, servent aujourd'hui de thème aux déclamations contre notre organisation industrielle.
1° On reproche d’abord aux machines de priver l’ouvrier
de son salaire. Travaillant à la place de l’homme, dit-on, elles chassent la main-d'œuvre de l'atelier où elles pénètrent. Là où dix hommes étaient occupés auparavant, il n’en faut plus que deux, la machine remplaçant les huit autres. Montesquieu tenait déjà un raisonnement semblable : « Les machines, disait-il, dont l’objet est d'abréger l’art, ne sont pas toujours utiles. Si un ouvrage est à un prix médiocre et qui convienne également à celui qui l’achète et à l’ouvrier qui l’a fait, les machines qui en simplifieraient la manufac- Lure, c'est-à-dire qui diminueraient le nombre des ouvriers, seraient pernicieuses..…. »
Il serait exagéré de déclarer ces craintes absolument vaines.
La machine, si elle est introduite brusquement dans l'industrie, peut, en modifiant les arrangements antérieurs, froisser quelques intérêts particuliers. Un certain nombre d'ouvriers, incapables d’un nouvel apprentissage, peuvent se trouver éliminés. Il se peut même que, dans son ensemble, la demande de bras soit diminuée pendant quelque temps. Au moment où, à la fin du xvine siècle et au début du xix°, la découverte des premières machines révolutionna l'industrie anglaise, la classe ouvrière subit de cruelles souffrances. Mais cessouffrances furent et devaient être passagères. Le bon marché des marchandises, résultat de l'emploi des machines, en habituant à une consommation plus grande, permit bientôt d’accroitre la production. Les ateliers s’agrandirent et se multiplièrent, le concours des ouvriers devint plus nécessaire que jamais et le taux des salaires s’éleva au moment même où l'abondance des produits rendait la vie moins coûteuse. La crise n'avait élé qu'un mal passager pour un grand bien; encore cette crise avait-elle été tout à fait exceptionnelle. Il ne peut plus être question de nos jours de bouleverser de fond en comble l’organisation industrielle : les inventions ne portent plus que sur des perfectionnements de détail. Or ces perfectionnements, pour se généraliser, rencontrent de grandes résistances. Pendant longtemps, l’ancien outillage peut lutter sans trop faiblir : c'est graduellement que les réformes s'accomplissent, et l’ouvrier en profite sans avoir commencé par en souffrir,
2° Les contempteurs des machines et de la grande production leur ont encore reproché d'être incompatibles avec le développement physique, intellectuel et moral de l’ouvrier.
Avec son développement physique. — A raison de l’entassement des travailleurs dans les ateliers, au milieu d'une atmosphère surchauffée et viciée, et dans le bruit des machines.
Avec son développement intellectuel. — Parce qu'en réduisant chacun à une tâche infime, elles limitent les efforts de son intelligence qui finit par s’atrophier.
Avec son développement moral. — Parce qu'elles désorganisent la famille. En exigeant la présence de l’ouvrier à l'usine, dit-on, elles suppriment l'atelier domestique; et surtout, en offrant, grâce à la simplification des tâches, de nombreux emplois aux femmes, elles enlèvent les mères de famille à leurs foyers, au ménage, à l'éducation des enfants. Privé des joies de la famille, exposé aux tentations, comment l'ouvrier ne tomberait-il pas dans la dissipation ?
De ces critiques, la dernière est la plus sérieuse, les autres ne le sont guère.
En reprochant aux grands ateliers de nuire à la santé de l'ouvrier, on oublie que la productivité exceptionnelle des grandes entreprises permet l'amélioration des installalions, la diminution du temps de travail et l’élévalion des salaires, toutes conditions propres à l'entretien des forces.
Le développement intellectuel, quoi qu'on dise, n'est pas moins favorisé, les machines débarrassant l’ouvrier des tâches les plus ingrates pour lui laisser surtout des fonctions de surveillance et de direction. Comme on l'a très bien dit, l'ouvrier des manufactures ne se préoccupe pas uniquement de sa tâche spéciale, « il assiste à une œuvre collective et le rapprochement entre le peu qu'il fait et l'importance de ce qui se fait autour de lui est propre à élever son esprit, à développer en lui le sentiment de la solidarité! ». Faut-il ajouter qu'en groupant les ouvriers et en augmentant leurs loisirs, l'organisation nouvelle les met à mêmedes’inslruire par des échanges d'idées et parl'étude ?
4, M. Cauwès, Précis d'Économie politique, t, I, p. 230,
Le relâchement des liens de famille est au contraire une conséquence regrettable de cette organisation; mais il serait excessif de l'en rendre seule responsable. Bien avant l'invention des machines, les femmes travaillaient dans les manufactures. Le mal vient en réalité de l'insuffisance des salaires du chef de famille, et c'est des progrès mêmes de la production qu'après une période transitoire on peut en espérer la suppression.
3° Enfin le régime industriel moderne a élé accusé d’ageraver le danger des crises commerciales en poussant les chefs d'entreprises à produire à l'excès, sans se préoccuper des demandes correspondantes des consommateurs. Munis de machines puissantes, occupant de nombreux ouvriers, ils accumulent, dit-on, les produits sans mesure jusqu’au moment où, ne trouvant plus d'acheteurs, ils succombent en provoquant des désastres aulour d'eux.
Il est incontestable que de pareils faits ne sont pas rares.
On ne peut nier que les crises économiques, quand elles éclatent, ne soient plus graves aujourd'hui qu autrefois. Mais qui s’en étonnera ? Plus un instrument est puissant, plus il est dangereux d'en mésuser. Renoncera-t-on pour cela aux services qu'il peut rendre? Il serait d'ailleurs injuste d'oublier que, dans la plupart des cas, les machines ct la grande production contribuent à adoucir, pour la classe la plus intéressante, la classe ouvrière, les effets de ces crises. Le chef d’une entreprise moyenne, et qui n'emploie
que des outils peu coûteux, n'hésilera pas; en présence
d'une crise grave, à suspendre la production et à congédier son personnel. Un grand entrepreneur ne peut agir aussi librement. Il lui faut toul au moins conserver ses ouvriers d'élite, ceux qui forment le cadre de son organisalion. Il sera moins mailre encore de ses actions s'il emploie des machines, car celles-ci représentent un capital considérable qu'il est difficile de laisser inactif et qui, d’ailleurs, se détériore dès qu'on cesse de l’entretenir. Le travail sera donc ralenti, mais non pas supprimé, et les ouvriers traverseront la phase difficile sans en souffrir à lPexcès.
En résumé, si l'emploi des machines et l’organisation de
la grande production ne sont pas exempts d’iñconvénients,
RÉODUCTLONSDESEACRICGIESSE 1
ceux qu'ils présentent sont en général transitoires et bien moindres qu'on ne l’a voulu dire. Il serait évidemment absurde de prétendre obliger l'humanité à sacrifier, pour les éviter, ses plus belles conquêtes industrielles : les socialistes eux-mêmes reculent devant cette conséquence logique de leurs critiques.
L'effet des inventions n’est pas égal dans toutes les industries. — Nous avons, jusqu'ici, montré les effets des inventions sur la productivité et sur l’organisation du travail, sans distinguer entre les industries. Le tableau que nous avons tracé nest donc exact qu’à litre d’aperçu général. Si l'on veut préciser davantage, il faut examiner successivement ce qui se passe dans chacune des branches de Ja production. On relève alors, entre certaines d’entre elles, d'importantes différences, les inventions n y développant pas la puissance productive avec une égale force et l’organisation du lravail n'y paraissant pas susceptible des mêmes transformations.
1° LES INDUSTRIES MANUFACTURIÈRES, DU COMMERCE ET DES TRANSPORTS, forment un premier groupe remarquable par ses aplitudes à profiter largement des inventions et à se plier à toutes les exigences dans la distribution des tâches. C’est à la nature de leurs opérations qu'elles doivent cés précieux avantages.
a) Ayant à transformer des malières premières déjà tirées au sol, ou bien à échanger et à transporter les richesses produites, elles sont à peu près maitresses du temps et de l’espace. Rien ne s'oppose, en général, à ce qu'elles choisissent leur emplacement, à ce qu'elles s'étendent ou croissent en nombre autant qu'il est nécessaire. Rien non plus ne les empêche de se livrer au travail sans interruption et de répéter un nombre indéfini de fois les mêmes acles. Elles peuvent donc, en quelque sorte, mulliplier à leur gré les avantages que procure une invenlion, jusqu'à ce que les demandes des consommateurs soient entièrement satisfaites.
Supposons, par exemple, qu'une manufacture, employant aujourd’hui les procédés les plus perfectionnés, fournisse des tissus à 10 francs le mètre et qu'elle en vende à ce prix
100000 mètres par an. Si demain une invention permet d’abaisser à 5 francs le prix de vente, le nombre des amateurs de tissus augmentera ; au lieu de 100 000, c'est peutêtre 400000 mètres qui seront demandés. Eh bien! rien n'empêche que ces 400 000 mètres soient produits. D'abord, dans la fabrique supposée, on peut fabriquer à l’aide de nouveaux procédés, et sans interruplion, autant de mètres que la durée de la journée de travail le permetlra. Si cela ne suffit pas, la fabrique peut s’agrandir. Si elle ne peut s’agrandir assez, d’autres seront fondées, jusqu’à ce qu’on ait tiré de l'invention nouvelle lout le parti dont elle est susceptible. Il n’y a d’autres limites que les demandes des consommaleurs.
De même, dans l'industrie des transports, rien n'empêche une compagnie de chemins de fer de multiplier les locomolives et les wagons, de lancer plus de trains sur la même ligne, de construire au besoin des lignes nouvelles. Et, pour le commerce, l'extension incessante des grands magasins et l'accroissement de leur nombre sont des faits du même ordre.
b) La distribution des tâches ne trouve pas moins de latitude dans ces industries. Sous la seule condition de former leur personnel aux fonctions nouvelles qui vont lui être confiées, elles peuvent prendre tous les arrangements nécessaires pour l'application des perfectionnements. La nalure ne leur oppose aucun obstacle. Dans une manufacture, dans un grand magasin, dans une compagnie de chemins de fer, on peut, si la puissance de l'outillage ou l'étendue de la clientèle l'exige, diviser le travail entre des milliers d'ouvriers aussi bien qu'entre trente ou quarante.
Ces raisons expliquent pourquoi les manufactures et les entreprises de transport ont tiré si bon parti des machines, pourquoi ces mêmes entreprises et l'industrie commerciale ont poussé si avant l’organisation de la grande production. Dans l'évolution qui s’est opérée depuis le commencement du siècle, et surlout depuis cinquante ans, elles tiennent inconlestablement la tête. Nous rappelions, il y a un instant, l'existence des grands magasins, des compagnies de chemins de fer ou denavigation; des faits aussiimportantss’observent dans les manufactures : l’industrie cotonnière n'en est plus
à compler les filatures de 120 000 et même de 200 000 broches et, parmiles établissements métallurgiques, ilen est, comme le Creusot, qui mettent en œuvre des dizaines de mille de chevaux-vapeur et groupent autour d'eux toute une population d'ouvriers.
Ce n’est pas à dire que, même dans ces trois groupes d'industries la petite production doive jamais disparaitre. Parmi les positions qu’elle occupe encore, il en est sur les-. quelles elle pourra se maintenir.
Dans l'industrie manufacturière, la tes en grand, quise recommande par le bon marché de ses produits, reste inférieure pour les articles de goût et de luxe. A Paris, par exemple, où l’on fabrique surtout des objets, comme les articles de Paris, d'une conception fantaisiste et d'une exécution délicate, 60 p. 100 au moins des fabricants se contentent d’un ou de deux ouvriers seulement.
Pour l’industrie commerciale, si l’on doit s'attendre à voir diminuer encore le nombre des détaillants, il ne faut pas compter qu'ils disparaîtront. [l est bien des objets qu'on ne peut se passer d’avoir constamment à sa disposition dans son voisinage. D'ailleurs, les classes pauvres rompront difficilement avec l'habitude des achats aux petils magasins. Là où l’argent est rare et ne se trouve pas toujours à heure dite, on ne peut guère procéder à des approvisionnements réguliers dans de grands établissements, qui d’ailleurs n’accordent aucun crédit. Ces raisons sont si fortes que toutes les tentatives failes à Paris pour fabriquer et vendre le pain par grandes quantités ont échoué devant les résislances des petils ménages, sur le concours RÉ RIUSS on avait eu le tort de compter.
Enfin, quant à l’industrie des transports, ne PUUtee t-il pas toujours que des entreprises aux proportions modestes se chargent de relier les pelits centres de population aux grands courants de la circulation des richesses ?
Mais ce sont là des faits d’une portée secondaire qui ne doivent pas détourner l'attention du fait essentiel : l’extraordinaire aptitude des industries manufacturières, commerciales, et des transports à tirer pleinement parti des invenlions et à modifier, dans ce but, jusqu'aux plus extrêmes limites, les attributions de leur personnel.
80 ÉLÉMENTS D’'ÉGCONOMIE POLITIQUE
20 L'AGRICULTURE, au Contraire, est de loutes les branches de la production celle à qui les inventions sont le moins profitables et où la division des tâches rencontre le plus d’obslacles. |
a) Loin d’être maitresse du temps et de l'espace, l’agriculture est, sous ce double point de vue, dans l'étroite dépendance de la nature. Quoi qu’elle fasse, il faut bien se soumeitre aux lois du renouvellement des saisons, et quelque intérêt qu'elle ail à multiplier les exploitations, elle ne peut dépasser les bornes du territoire dont elle dispose. Toute invention en matière agricole est donc nécessairement limilée dans son effet, puisque, dans un temps donné, on ne saurait l’appiiquer qu’un certain nombre de fois et sur une quantité de champs déterminée. Le progrès réalisé peut sans doute, même dans ces conditions, être considérable, mais il n’est pas susceptible d’une extension indéfinie.
b) La nature ne met pas moins d’entraves aux combinaisons concernant la répartition des fonctions entre les ouvriers agricoles. Un laboureur ne peut se spécialiser dans une tâche, comme le fait l’ouvrier des villes, sous peine de rester pendant les longs jours inoccupé. Chaque plante exigeant des soins dans une saison et n’en exigeant pas dans une autre, une exploitation agricole ne peut pas se consacrer uniquement à une espèce de culture et ne produire, par exemple, que du blé, comme une filature ne produit que des tissus. Il faut qu’elle réunisse plusieurs genres de culture et que chacun des ouvriers qu’elle emploie se livre à plusieurs sortes de travaux.
Aussi l'influence des machines et de la grande production
sur les progrès agricoles a-t-elle été relativement médiocre.
Sans doute, les exploitations agricoles ont mis à profit les machines. On a imaginé pour elles des moissonneuses et des faucheuses mécaniques, des machines à labourer, à
semer, à battre, etc. Tout cela est excellent, mais l'emploi :
en restant borné par la force des choses, 6n a seulement perfectionné le travail agricole, on ne l’a pas révolutionné comme on a révolutionné l’industrie.
La grande production, elle aussi, a reçu des applications en agriculture. On peut citer de grandes fermes, de vastes installations qui ont donné de bons résultats. Mais elles
restent rares (c’est ainsi qu'en France, sur plus de 12 millions de cotes agraires, on n'en compte que 163 000 dépassant 40 hectares), et c'est encore une question discutée que de savoir si la petite culture ne doit pas être préférée à la grande.
En réalité, c’est à d’autres arrangements, à d’autres inven- Lions aussi que l’agriculture doit surtout les progrès qu’elle a faits depuis un siècle. Elle s’est efforcée de mettre à profit les enseignements de la science, en modifiant ses procédés techniques. Connaissant les secrets de la germination des plantes, sachant, par exemple, ce que le froment, dans une culture d’un hectare, doit pouvoir absorber d’azole (545,6), d'acide phosphorique (26,4), de potasse ou de soude (40*,3), de magnésie et de chaux (22,7), elle analyse le sol et apprend à lui restituer, par des engrais bien choisis, les substances que la précédente moisson lui a enlevées. Elle sait encore, par la succession des cultures, donner aux terres le temps de se reconstituer à l’aide de l’eau et de l'atmosphère, ou même aider à leur reconstitution. Au blé, par exemple, dont la croissance coûte à la terre de grandes quantités d'azote, succédera le trèfle, qui emprunte cette même matière à l'atmosphère et dont les racines seront abandonnées dans le sol, elc. Grâce aux découvertes de ce genre, on a pu substituer à l’ancienne culture extensive une culture de plus en plus intensive, mais sans échapper, même dans les pays les plus avancés, aux obstacles qui fatalement ralentissent et limitent les progrès dans cette branche de la production.
30 ENFIN LES INDUSTRIES EXTRACTIVES OCCupent une siltualion intermédiaire entre les deux groupes que nous venons d'étudier. Elles aussi, dépendantes de la nature, sont empèchées par elle d'étendre à leur gré l’effet des inventions et de modifier en toute liberté l’organisation du travail: mais elles le sont bien moins que l’agriculture. Au moins. ceia est-il vrai des plus importantes, de celles qui extraient de la terre le charbon et les minerais métallurgiques.
Sans doute une découverte qui permettrait d'isoler à moindres frais le fer mêlé au sol, ou d'exploiter avanltageusement des minerais jusque-là négligés comme trop peu riches, serait limitée dans ses effets par le nombre et
l'importance des gisements. Une machine nouvelle assurant avec économie l’asséchement des mines ne pourrait être appliquée qu'aux mines exploitées ou susceptibles de l'être. Enfin, la concentration des entreprises et la spécialité des tâches ne sauraient dépasser les bornes imposées par l'étendue de chaque mine ou de chaque gisement. Cependant, la latitude reste assez grande. La division du travail surtout peut être poussée très loin, grâce à l'ordinaire importance de pareilles exploitations. Les compagnies minières, par exemple, ont le plus souvent sous leurs ordres de véritables armées d'ouvriers. Ayant d’ailleurs, avant tout, besoin de procédés puissants, elles ont trouvé dans les machinesles auxiliaires les plus précieux et ont ainsi profité, dans une large mesure, de la plus grande invention industrielle de l’homme.
De la rapidité d’accroissement de la productivité des diverses industries. — De l'étude théorique qui précède, que devons-nous conclure ?
L’humanité, dans son développément, est aux prises avec un grave problème. La civilisation se manifeste incessamment par une augmentation graduelle des besoins de toute espèce : d'une part, parce que l’homme civilisé éprouve plus de désirs que l’être primitif, d'autre part, parce que le nombre des hommes s’accroit sans cesse. Il faut que la production suive une évolution semblable. S'il en était autrement, la civilisation s'arrêterait d’abord, puis la misère, se généralisant, entrainerait une rapide décadence.
sommes-nous menacés de pareils maux ?
1° Pour les industries manufacturières, du commerce et des transports, aucune inquiétude n’est à concevoir. Le problème est dès aujourd’hui résolu : l'emploi des machines et l'organisation de la production en grand y étant susceptible d'une application indéfinie, on pourra constamment multiplier dans ces industries la force productive à mesure que le besoin s'en fera sentir. Sans doute, il faudra pour cela qu'un travail constant augmente, dans les proportions convenables, les capitaux disponibles, et qu'on s’habitue de plus en plus à la pratique de l'association qui, en groupant les ressources, favorise la concentration des entreprises.
L'homme ne pourra jamais prétendre augmenter la production sans prendre beaucoup de peine. Mais il ne rencontrera, venant de la nature, aucun obstacle au succès de ses efforts. Bien au contraire, il lui sera possible, à mesure qu'il poussera plus avant dans les voies indiquées, de réaliser une économie relative sur les frais de production. Plus, en effet, la division du travail se perfectionnera, plus fortement agiront les causes qui la rendent profitable. Pour doubler le produit danslesmanufactures, par exemple, iln’estpas nécessaire de doubler le travail et le capital qu’elles mettent en œuvre, etune compagnie de chemins de fer n’est pas obligée de décupler le nombre de ses locomotives pour transporter dix fois plus de marchandises. Lesindustries manufacturières, des transports et du commerce en un mot, obéissent à une loi bienfaisante, la loi du rendement plus que proportionnel. L'équilibre nécessaire entre augmentation des besoins et celle des approvisionnements n’y sera donc pas mis en péril.
20 Mais ces industries, nous le savons, ne se suffisent pas à elles-mêmes. Si les matières premières venaient à manquer, à quoi nous servirait le développement des industries qui les transforment et les font circuler? Sans doute nous pourrions profiter de l’économie réalisée sur ces dernières pour consacrer plus de bras et de capitaux aux industries extractives et agricole. Mais cela fait, l'obstacle reparaitrait bientôt et, la population continuant de croitre, la décadence commencerail.
Il semble que ces dangers soient imminents. N’avons-nous pas constaté que les industries extractives et agricole se heurtent à la force naturelle des choses qui, en limitant pour elles l'effet heureux des inventions, rend leurs progrès lents et difficiles? D'éminents penseurs l'ont cru, en effet, et nous verrons plus tard à quelles théories désolantes celle conviction les a conduits.
Ieureusement, il n’en est pas ainsi,
Pour les industries extractives, les limites à l’accroissement de la production resteront, pendant de longs siècles, à l’élat purement théorique. C’est que nous sommes bien loin d’avoir entamé l'exploitation de toutes les mines et de tous les gisements que le sol renferme. Les quelques
renseignements déjà fournis pour nous‘le démontrent surabondamment. Ces réserves, mises à notre disposition à mesure que la civilisation se répandra sur tous les points du globe, nous fourniront aisément les suppléments de rendement dont nous aurons besoin.
Il en est de même pour l’agriculture, bien qu’à un moindre degré. Sans doute, on peut, dès aujourd’hui, entrevoir une époque où toutes les terres arables seront occupées et exploitées. Cependant, il en reste beaucoup en Amérique, en Asie, en Afrique, en Océanie, qui sont encore à l’élat de terres vierges. En outre, il s’en faut bien que, mème dans les pays les plus avancés, toutes les Lerres soient cultivées comme elles pourraient l'être. En France, par exemple, on calcule que, si les progrès accomplis dans le Nord s’étendaient au Midi, on obtiendrait un surcroît de récolte suffisant pour que nous puissions nous suffire à nous-mêmes. El si tout notre sol était traité par les procédés les plus perfectionnés de la culture intensive, ce n’est plus 38 millions et demi d'habitants que notre agriculture nourrirait, c'est peut-être 90 ou 100 millions !
Ces constatations sont évidemment rassurantes. La marche normale des choses nous assure au moins deux ou trois siècles encore de parfaite sécurilé. Pourtant un jour viendra où les limites que nous pouvons actuellement entrevoir seront atteintes, toutes les terres étant cultivées et les perfectionnements aujourd’hui connus ayant partout reçu leur pleine application. Seules, de nouvelles découvertes, de nouvelles inventions, pourront alors permettre à l'humanité de continuer sa marche en avant. Se produiront-elles ? On ne peut évidemment pas l’affirmer, mais nous ne voyons aucune raison pour ne pas l’espérer,
Lire dans les Extraits :
Michel Chevalier : Ce que serait une société où n’existeraient pas les machines (p. 355).
Bastiat : Les machines sont un bien pour la société (p. 327).