CINQUIÈME LEÇON
EFFETS DES INVENTIONS SUR L'ORGANISATION ET SUR LA PRODUCTIVITÉ DU TRAVAIL LES MACHINES — LA GRANDE PRODUCTION
Programme officiel : Organisation du travail (suite). L'industrie (suite).
Instabilité de l’organisation industrielle. — L'organisation du travail et la distribution des industries dans ie société ne sont jamais définitives. Elles varient avec les conditions économiques. Sans doute, la force des habitudes tend à maintenir les arrangements adoptés, et, tant qu'aucune cause nouvelle n ‘entre en jeu, ce qui était conlinue d'être; mais dès qu'un intérêt sérieux sollicite un changement, un mouvement se dessine, et, au bout d’un certain temps, un équilibre nouveau s’est établi.
Quinze ou vingt ans ne s’écoulent guère sans apporter de grands changements dans les groupements des industries sur le territoire d’un même pays; et, dans les rapports des peuples entre eux, si les môdifications sont moins fréquentes, il s’en fait pourtant de considérables. Quand l'Amérique, par exemple, possédera assez de fabriques pour transformer elle-même en tissus le coton que produit son sol, il faudra bien qu'en Europe on occupe à autre chose une partie des bras et des capitaux qu'absorbent aujourd'hui les filatures. À ce moment, une modification
plus ou moins profonde s’opérera dans notre organisation industrielle. Aussi la France se préoccupe dès aujourd’hui de l'éventualité du développement de l’industrie américaine de la filature et du tissage du coton. Elle cherche à développer la culture de cette précieuse plante aux colonies, spécialement au Soudan, et les premiers efforts accomplis dans celte voie semblent avoir produit des résultats satisfaisants. Mais c’est surtout dans l’organisation intime de chaque industrie qu'une grande mobilité est nécessaire, car cette mobilité est presque toujours indispensable pour que les inventions soient mises à profit. Quand, par exemple, les découvertes de l'ingénieur Bessemer eurent transformé la technique de la fabrication des aciers, il fallut bien, dans les fabriques d'acier, modifier la distribution des tâches entre les ouvriers, puisque les opérations à effectuer n'étaient plus les mêmes.
Les machines. La grande production, De toutes les découvertes de l'homme, aucune n’a eu sur l’organisalion du travail et sur sa productivité autant d'influence que l'invention des machines.
On appelle ainsi des engins qui se distinguent de l’oulil
(instrument simple, tenu où manié par l’homme) en ce qu'ils sont mus par les forces naturelles. Toutes les civilisations en ont imaginé au moins quelques-unes : les moulins à vent et à eau par exemple. Mais c’est seulement au cours du siècle dernier que ces engins ont pris dans la production l’immense place qu'ils y occupent aujourd’hui. L'invention de la machine à vapeur, à la fin du xvin® siècle, a mis à la disposition de l’homme une force naturelle puissante qu’il peut susciter à sa volonté. Des combinaisons ingénieuses en ont multiplié les applications, et l’industrie a désormais à son service des machines nombreuses et variées, assez puissantes pour qu’une seule d’entre elles suffise à mettre en mouvement des centaines d'organes opératoires imités des outils manuels de l’homme, tels que fuseaux, navettes, poinçons, etc..
1. Il existe aujourd'hui, en France, 100000 machines à vapeur ayant une force totale de 9 millions dé chevaux-vapeur, Il faudrait ajouter à
Que la productivité de l’industrie en ait été augmentée, il est à peine besoin de le démontrer. On a souvent comparé la machine à un esclave travaillant à la place de l’homme, sous sa direction : encore faut-il ajouter que cet esclave fait preuve dans l'exécution de sa tâche d’une puissance, d’une précision et d’une rapidité dont son maitre serait incapable. Sans doute, les machines ne travaillent pas gratuitement; il faut les fabriquer, les entretenir et les alimenter; de nombreux ouvriers et d'immenses capitaux sont exclusivement employés à produire les métaux et la houille nécessaires à ces monstres. Mais, quelles que soient les défalcations à faire, les services rendus restent considérables.
Or, ces services, les machines n'ont pu les rendre sans entraîner des modifications profondes dans l’organisation du travail :
1° D'une part, la puissance de leur action a rendu moins utile, partant plus rare, la combinaison que nous avons désignée sous le nom de travail combiné!. Pour reprendre les exemples présentés à son occasion, le câble de halage est aujourd'hui remplacé, dans la plupart des cas, par le remorqueur, et les matériaux de construclion sont hissés par une grue à vapeur et non à force de bras.
2° Mais, d'autre part, l'emploi de machines puissantes enlrainant de grands frais, les entreprises de dimensions moyennes se sont souvent trouvées dans l'impossibilité d'en user. Elles ont alors cédé la place à une organisation nouvelle. De grandes entreprises se sont fondées qui disposent, grâce le plus souvent à l'association, de capitaux abondants, réunissent sous Îles ordres d’un directeur un personnel nombreux et mettent en œuvre l'outillage le plus perfectionné. Nous avons ainsi assisté, depuis cinquante ans surtout, à une évolution très marquée vers la grande production,
Avantages de la grande production. — Ce mouvement n’a pas seulement permis d’uliliser les engins les plus
ces chiffres déjà considérables ceux des machines hydrauliques, à gaz, à pétrole, etc., pour se faire une idée exacte du développement du machinisme dans notre pays.
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puissants ; il a encore contribué à augmenter la productivité du travail, grâce à certains avantages inhérents à la grande production.
1 Elle permet d’abord une plus parfaite distribution des tâches, car elle recule l’une des limites que rencontre la division du travail dans l'atelier. Nous renvoyons sur ce point nos lecteurs aux explications précédemment fournies.
20 Elle tend à élever le niveau intellectuel du personnel chargé des fonctions de direction.
Dans la petite industrie, en effet, celui qui possède un capital suffisant devient naturellement patron, Dans les grandes entreprises, au contraire, le capital étant le plus souvent constitué au moyen d’une association, le directeur est un agent salarié, choisi par les associés à raison de sa capacité.
D'ailleurs, en diminuant le nombre des chefs, la grande production rend aisé de les mieux choisir; et en permettant de les rétribuer largement, elle attire à elle des hommes de talent.
3° La production en grand procure encore une grande économie sur les frais d'installation, car une grande usine ne coûte pas dix fois plus à construire que dix petites, sa construction exigeant moins de terrain et de matériaux de toute espece.
4 Elle permet enfin une économie analogue sur les frais généraux.
On appelle ainsi la portion des dépenses qui ne concernent pas la fabrication proprement dite, et qui restent à peu près les mêmes, quelle que soit l’activité de la production. Or, un mécanicien suffira peut-être pour une grande machine comme pour une petile; un comptable tiendra les livres d’une manufacture occupant 400 ouvriers aussi bien que si elle n’en employait que 50 ; le loyer pour une filature de 100000 broches ne sera pas dix fois plus élevé que celui d’une filature de 10 000 broches, etc.
Ces avantages expliquent l’évolution dont nous parlions tout à l’heure. L'invention des machines en fut le point de départ, mais le mouvement ne s’est pas arrêté aux industries