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LE CAPITAL, TROISIÈME ÉLÉMENT DE LA PRODUCTION

Programme officiel : Le Capital; différentes espèces de Capital.

La nalure et le travail ne sont pas les seuls élémenis de la produclion. Il en existe un troisième dont le rôle est si important, dont il serait si malaisé à l’homme dé se passer, que nous n'avons pu étudier l’organisation du travail sans en tenir compte. C'est le capital, sur lequel nous allons maintenant concentrer notre atlention.

Le fonds intellectuel et le fonds matériel. — Il futun temps où l’homme, en face de la nature dont il ignorait les secrets et les lois, était réduit au seul secours de ses forces musculaires et des quelques idées que lui suggéraient ses instincts. Peu différent du fauve, il vivait du produit de sa chasse ou de sa pêche.

Mais il était capable d'observer, et l'observation devail éveiller sa pensée. L'être primitif qui, au fond de sa caverne, eut le premier l’idée de fabriquer une arme avec

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une branche d’arbreouunéclatde pierre, mit fin à l’âge stérile encréant le premier capital. L’humanité fit alors son premier pas dans la voie du progrès ; l’homme n’entretint plus seulement sa vie, il commenca de se transformer. Grâce au premier outil fabriqué, il put assurer plus aisément son existence, eut quelques loisirs, observa mieux et réfléchit : de nouvelles idées lui vinrent. A l’âge de la pierre taillée succéda celui du bronze, puis les animaux furent domestiqués, les céréales découvertes, elc. Chaque progrès, en augmentant ses ressources, lui permit d'en accomplir de nouveaux. La marche en avant, d'abord lente et coupée de chutes ou de reculs, s'accentua el, peu à peu, au cours des âges, deux fonds se sont formés : l’un, intellectuel, réservoir de nos idées et de notre savoir; l’autre, matériel, réservoir de richesses de toute sorte.

Ces deux fonds ne peuvent subsister el croître que par l'effort incessant des hommes. Le fonds intellectuel disparaitrait bientôt si quelques générations négligeaient de s’assimiler les idées qu’elles ont reçues des précédentes pour les transmettre aux suivantes; et quant au fonds matériel, quelques années suffiraient à l’anéantir presque, si nous consommions les richesses qu’il renferme sans les reconstituer aussitôt. De pareils faits sont heureusement rares, mais non pas impossibles. Dans notre histoire, l'invasion des Germains et la chute de l'Empire romain en offrent un exemple. Les traditions scientifiques furent alors rompues, d'immenses richesses détruites sans qu’on les reconstituât : il a fallu trente générations et des siècles de souffrances pour regagner le terrain perdu.

C’est qu’en effet cette double accumulation d'idées et de richesses, c'est la civilisation même. L'homme y puise sans cesse, et c’est en y puisant qu'il reste un être conscient, intelligent et puissant.

Il y trouve, notamment, le secours le plus précieux dans le domaine économique.

Nous faisant connaïitre la nature, et transformant l'homme lui-même, le fonds intellectuel, on l’a vu, nous sert à perfectionner les deux premiers éléments de la production : la nature et le travail.

Le fonds matériel nous en fournit un troisième, le capital.

Le capital. Comment le fonds matériel se divise en fonds de consommation et fonds des capitaux. — Le capilal ne comprend pas tout le fonds matériel. Celui-ci se divise, en effet, en deux parties très distinctes :

1° FONDS DE CONSOMMATION. — Parmi les richesses qui existent, à un moment donné, au sein d’une société, beaucoup sont, en fait, destinées à satisfaire nos besoins personnels : besoins de première nécessité, de bien-être, de luxe. Ce sont, par exemple, les aliments, les vêtements, les maisons d'habilation avec leurs installations plus ou moins confortables, etc. Celte première catégorie des richesses forme ce qu'on appelle le fonds de consommation, très différent de ce que nous cherchons, c’est-à-dire du capital, troisième élément de la production.

L'existence du fonds de consommation n'est ccrtainement pas indifférente à la production, car l'industrie est intéressée à ce que les ouvriers qu’elle emploie soient bien nourris, bien vêtus ét bien logés, et c'est d’ailleurs parce qu'il est sûr du lendemain que l’homme peut, dans une certaine mesure, organiser sa vie à son gré, travailler sans inquiétude et sans hâte, entreprendre enfin des œuvres de longue haleine. Mais l’aide ainsi prêtée à la production par le fonds de consommation n'est qu'indirecte. Les richesses dont il s'agit en ce moment ne sont pas destinées à faciliter le travail, mais à entretenir la vie ou à nous procurer des jouissances. C’est là leur rôle, le but pour lequel elles ont élé produites; et c'est seulement parce que, pour travailler, il faut vivre et entretenir ses forces qu'elles intéressent la production,

2° FONDS DES CapiTAUX, — Mais, à côté de cette première catégorie de biens, il en est une autre dont le caractère est tout différent. Les richesses qui la composent ne pourraient nous rendre le service de satisfaire immédiatement nos besoins, ou tout au moins elles n’y sont pas destinées. Ce sont, par exemple, les outils, les machines, les matières brutes à transformer, l'huile et le charbon que l'industriel tient en réserve pour éclairer ses ateliers et alimenter sa forge ou sa machine à vapeur, etc. À ces richesses, l'homme ne demande pas de le nourrir, de le vêtir, de le chauffer. mais bien de l'aider à fabriquer les objets grâce auxquels

il se nourrira, se vétira, se chauffera..…. Leur rôle est donc de faciliter le travail, de le rendre plus productif.

Voilà la catégorie de richesses qui constitue le troisième élément de la production, c'est-à-dire le capital.

Définition du capital. — Le capilal n'est donc autre chose que la richesse en fonclion de reproduction, la richesse employée à produire des richesses.

Cette définition implique plusieurs conséquences :

1° D'après ses lermes mêmes, on voil que tout capital est une richesse. En l’adoptant, on s’interdit d'étendre, ainsi que quelques économistes l'ont voulu faire, le sens du mot capital au point d’y comprendre des choses immatérielles, comme le talent, l'habileté, l'éducation, etc. Nous n'avons pas admis, en effet, qu'il y eût des richesses immatérielles. Il est d’ailleurs illogique et contraire aux règles d'une bonne classification de parler de capitaux incorporels, car le talent, l’habilelé, l'éducation, donnent au travail ses qualités propres, aident à le constituer, et ne sauraient former un élément de la production en dehors de lui.

2° Mais, si tout capital est une richesse, toute richesse n'est pas capital, puisque nous ne reconnaissons ce caractère qu’à la portion des richesses existantes que l'homme emploie pour s’aider dans son travail.

Ce qui est capital et ce qui ne l’est pas. — Il est dès lors assez facile de distinguer, parmi les richesses existantes, celles qui font partie du fonds des capilaux et celles qui appartiennent au fonds de consommation. On arrive ainsi à dresser l'inventaire des capitaux qu'une nation possède à un moment donné. |

1° Beaucoup de richesses portent en elles-mêmes la marque de leur nature. Elles sont incontestablement des capitaux. Ce sont celles qu’on ne peut utiliser pleinement qu'en les employant à produire d’autres richesses. Tels sont notamment :

Le sol cultivé, autrefois sol vierge mais que des amélioralions durables, travaux de desséchement, d'irrigation, de planlalion, etc., ont transformé et fait passer de la classe des agents naturels dans celle des capitaux ;

Les constructions servant à l’agriculture el à l'industrie:

Les animaux de travail ou de rapport;

Les richesses encore inachevées, comme le coton ou la laine, que l’industrie transformera en tissus et en éloffes ;

Les outils et les machines;

La monnaie assimilable à l'outil, car elle est l'instrument des échanges ;

Les navires el les véhicules de toute espèce;

Les roules, canaux, ports de mer, voies ferrées, elc.

20 D’autres richesses, au contraire, sont éliminées sans difficulté de Ja liste des capilaux, parce qu'elles ne sauraient en jouer le rôle. Nous citerons à litre d'exemples :

Les maisons d’habilation, dont la destination est de nous loger et non de nous aider à produire. Sans doule, d’une maison d'habitation on peut faire, bien qu’assez malaisément, un atelier ou une manufacture; mais on voit qu'en pareil cas l'objet dont il s'agit ne devient capital qu'en perdant son caractère primitif pour en revêlir un nouveau. Il arrive très souvent, d’ailleurs, que le même édifice serve à la fois de lieu d'habitation et d'atelier, et ait ainsi un caractère mixte ;

Les approvisionnements de loule espèce, comme vivres, vêélements, ctc., qui ne peuvent être consommés que pour no!re usage personnel.

Tous ces objets, qui sont nombreux, appartiennent essenliellement au fonds de consommalion.

3 Enfin certaines richesses, en quantité assez restreinte d’ailleurs, forment un dernier groupe à l'égard duquel on ne peul plus se prononcer avec la même netteté. Ce sont les produits achevés dont nous pouvons nous servir pour salisfaire nos besoins d'entretien, mais qui se prêtent également à un emploi reproductif. Le charbon, par exemple, qui sert à nous chauffer, est indispensable à une foule d'industries, la même voilure pourra aussi bien transporter des marchandises que des voyageurs, et le diamant lui-même est utilisé pour couper le verre ou forer le granit.

Pour chacun de ces objets, l'intention de celui qui le possède détermine seule s’il est ou n’est pas capital. Il l’est quand le possesseur le destine à un emploi industriel, il ne l'est pas au cas contraire. Or, pour le plus grand nombre,

comme ils se trouvent ordinairement entre les mains des commerçants, attendant l'acquéreur qui décidera de leur emploi, leur caractère reste indécis. Egalement aptes à entrer dans le fonds de consommation ou dans le fonds des capitaux, provisoirement ils ne font partie ni de l’un ni de l’autre.

Les relations du fonds de consommation et du fonds des capitaux. — Nous venons de distinguer, parmi les richesses existantes, deux groupes distincts, et nous avons indiqué les principes à suivre pour en dresser le double inventaire. Mais il ne faudrait pas imaginer que ces catégories, si tranchées qu'elles puissent être à un moment donné, soient immuables; elles peuvent, au contraire, se modifier très rapidement, et, par exemple, le fonds de consommation peut, en cas de besoin, se déverser en partie dans le fonds des capitaux.

1° D'abord, une grande partie des objets dont nous avons parlé en dernier lieu comme pouvant être indifféremment livrés à la consommation personnelle ou à la consommation industrielle passera instantanément dans la catégorie des capitaux si le besoin s’en fait sentir. Il suffira pour cela que les industriels offrent de les payer un peu plus cher que ne consentent à le faire ceux qui voudraient les acheter pour leur usage personnel.

20 Une nation peut encore transformer en capitaux une partie de son fonds de consommation par la voie de l'échange international. Elle achètera, par exemple, des machines ou des matières premières qu’elle payera en produits achevés, tels qu’aliments, vêtements, etc.

3° Mais ces deux procédés sont nécessairement d'un emploi restreint. Il en existe un troisième, bien autrement puissant. C'est grâce à celui-là qu’une nation qui s’est laissé dépasser dans la concurrence internationale, ou qui a perdu par suite d'un désastre, d’une guerre, par exemple, une partie de ses capitaux, peut en quelques années reconstituer ses forces productives.

Il ne faut pas oublier, en effet, que les deux fonds qui nous occupent, le fonds de consommation et le fonds des capitaux, sont perpétuellement en voie d’anéantissement

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et de reconstitution. Comme le dit Stuart Mill, « s'ils se transmettent d'année en année, ce n’est pas par leur conservation, mais par leur reproduction perpétuelle ». Ainsi, constamment, une partie des forces productives d’un peuple est consacrée à fabriquer des richesses destinées au fonds de consommation, tandis qu’une autre produit des capitaux. Rien n'empêche de changer, à un moment donné, les proportions et de reporter vers les industries productives de capitaux une partie des forces antérieurement consacrées aux industries qui entretiennent le fonds de consommation. On diminuera,,. par exemple, le nombre des manufactures de dentelle, on produira moins de meubles, au besoin même moins de viande et de pain, mais on fabriquera plus de machines, on améliorera les terres, on construira de nouvelles usines, etc. La consommation personnelle, en un mot, se restreindra pendant le temps nécessaire à la reconstilution ou à l’augmentation jugée nécessaire du fonds des capitaux : après quoi, l'industrie ayant recouvré sa puissance, pourra travailler à rendre au fonds de consommation son ancienne abondance.

Rôle du capital dans la production. — Le rôle du capilal est d'être consommé pour les besoins de l’industrie. Etant richesse, il ne peut être utilisé qu’à la condition de disparaitre. Il disparaît donc, mais c’est pour reparailre sous une autre forme : on retrouve son équivalent dans le produit obtenu. Tous les jours l’industrie consomme d'énormes quantités de capitaux : matières premières de toute espèce qu’elle détruit, outils et machines qu'elle use peu à peu, mais elle les remplace par les richesses qui

1. Une des caractéristiques du xix° siècle est la grande importance prise par les industries productrices de capitaux. Cela s'explique aisément si l’on songe aux guerres et aux révolutions dont tous les peuples civilisés ont dû réparer les dommages, aux pays neufs qu’il a fallu organiser et outiller, à la concurrence internationale, enfin et surtout à la créalion des machines et à la mise en œuvre des découvertes scientifiques modernes. Ces industries (construction de machines, ouvertures de voies de communication, etc.) tiennent aujourd’hui une place extrémement importante dans l’activité mondiale; elles fonctionnent d’une façon permanente et accroissent sans cesse la masse des capitaux.

viennent constamment reconstituer et accroître le fonds des capitaux et le fonds de consommation.

En disparaissant et en reparaissant ainsi, le capital aide le travail, il en augmente la productivité. On s'en rend aisément comple en comparant le lemps passé à le créer avec celui qu'il permet d'économiser. Si par exemple, avant d'être détruit, un outil fabriqué en quinze jours permel de produire avec cent journécs de travail ce que, sans lui, on n'obtiendrait qu'avec deux cent trente, on voit que son emploi fait gagner en tout cent quinze journées de travail, c’est-à-dire qu’il double la productivité du travail.

Le capilal est donc bien un élément de la production. Il l'est au même tilre que les agents naturels, qui, eux aussi, rendent à l'homme le service d'augmenter, quand il sait les utiliser, la productivité de son travail.

On fait observer, il est vrai, que, si l'emploi du capital augmente la productivité du travail, le capilal cependant ne produit pas. Son rôle, en effet, reste essentiellement passif. Quand, par exemple, le blé, au lieu d’être consommé pour nourrir l'homme, est employé comme capital, c'est-à-dire sert aux semailles, ce blé n'agit pas, il subit. Seul, le travail de l'homme est actif. C’est lui qui, en préparant le sol, a constitué le milieu au sein duquel Le jeu des forces nalurelles fera germer la semence et pousser les épis. [Il n’en est pas autrement des outils eux-mêmes. Le marleau manié par la main de l’ouvrier semble participer à Pactivité du travail, mais il n'y a là qu’une apparence : le marteau n'est qu'une masse de matière que le travail dirige en s'aidant de la pesanteur.

Tout cela st: incontestable et, rigoureusement, il est vraide dire que le capital n’est pas productif. Les socialistes s'attachant à cette idée ont prétendu entirer d'importantes conséquences à l'appui de leurs systèmes. Le capilal, disent-ils, n'étant pas produclif, celui qui l’a prêté n’a droit à aucune rémunération. Mais c'est abuser d’un mot. Que son rôle soit aclif ou qu'il soit passif, le capilal est bien un élément de la production; comme lel il rend à l’industrie des services dont elle ne peut se passer : comment comprendre qu'elle se refuse à les payer ?

Des différentes espèces de capital.— Parmi les capitaux, on peut établir certaines classifications. On dispose ainsi d'une terminologie commode, permettant de désigner d'un seul mot lous ceux qui se distinguent des autres par un caractère commun. Deux de ces classifications méritent d’être signalées :

1 CAPLTAUX PUBLICS ET CAPITAUX PRIVÉS, — Tout capital étant richesse est approprié; mais il l’est tantôt par l'Etat el lantôt par les particuliers. Au premier cas, c'est un capital public; au second cas, c’est un capital privé.

Les capilaux publics sont eux-mêmes de deux genres. Les uns servent à l’État dans les travaux dont il est chargé. Ce sont, par exemple, lous les bâtiments consacrés aux services publics : ministères, palais de justice, prisons, bureaux de posle, elc., avec leurs mobiliers. Il faut, d’ailleurs, à ce point de vue, assimiler à l’Étal les départements et les communes. Les autres sont mis par l’État à la disposition du public pour que les particuliers s’en servent eux-mêmes en produisant. Leur formalion et leur entrelien constituent un service dont l’État a la charge dans l'intérêt général. Nous cilerons notamment : les routes, les canaux, les poris, les phares, les musées et collections de toute sorte. ù

Lescapitaux publics onlacquis, dansles sociélés civilisées, une immense importance. Celle importance est loutefois bien moins grande que celle des capitaux privés. Dans l’ensemble des capitaux, la plus forle portion, de beaucoup, est appropriée par les parliculiers.

29 CAPITAUX FIXES ET CAPITAUX CIRGULANTS. — Tout capital, avons-nous dit, est desliné à être consommé. Il ne peut aider le travail qu'à la condition de disparaitre. Mais sa destruction est plus ou moins rapide. +

Cerlains capitaux sont d’une nalure telle qu ‘ils disparaissent nécessairement dès qu’on les ulilise : ce sont les capitaux circulants. D’autres, au contraire, peuvent avant d’être anéantis, prêler leur concours à plusieurs œuvres de production : ce sont les capitaux fixes.

Entrons, par exemple, dans une filature au moment où la fabrication va commencer. À cet instant, l'entrepreneur possède des capitaux qu’il se prépare à employer : bâti-

ments, machines, métiers, outils, voitures, etc., et aussi : coton, huile, charbon, etc. La production achevée, que constaterons-nous? C’est qu'il n’y aura plus ni coton, ni huile, ni charbon, tandis que les bâtiments, les machines, les oulils, les voilures seront encore là, aptes à faciliter de nouvelles opérations. Le colon, l'huile, le charbon étaient les capilaux circulants de l’entreprise; les bâtiments, les machines, les outils, les voitures en sont les capitaux fixes.

Cet exemple ne fait pas seulement comprendre le sens des termes employés, il explique en même temps le choix de ces termes. Le capital circulant est bien nommé, puisqu'il ne rend aucun service sans se transfuser dans le produit; quant au capital fixe, on peut sans doute faire observer que sa fixité n’est que relative, puisque l'usure finit toujours par en avoir raison, mais n’en est-il pas nécessairement ainsi de toute organisation de la matière ? Quand nous parlons de fixilé, c'est toujours d’une façon relative.

La distinction des capitaux fixes et des capitaux circulants est intéressante à plusieurs points de vue :

1° Le producteur, quand il établit les chances de gain de son entreprise, doit évidemment déduire du produit qu'il espère obtenir les capitaux qui seront consommés pour le fabriquer. En fait, c'est en monnaie qu'il fait ses évaluations. Il calcule le prix probable que la vente des produits procurera, puis il estime en argent la dépense qu’il va faire en capitaux. En soustrayant la seconde somme de la première, il obtient le chiffre de la plus-value probable et sait ainsi quels salaires promettre aux ouvriers qu'il va engager, quels intérêts offrir aux capitalistes dont il'solliciterale concours et sur quels bénéfices, sur quel profit compter pour lui-même.

Or, en évaluant la dépense à faire des capitaux, il doit procéder de façon très différente, selon qu'il s'agit de capitaux circulants ou de capitaux fixes.

Les capitaux circulants étant destinés à disparaître quand il les utilisera, c'est leur valeur intégrale qu'il faut déduire du prix de vente des produits. Dans une filature, par exemple, le coton, l'huile, le charbon, etc., ne devant plus

exister quand le fil aura été fabriqué, doivent se retrouver en équivalent dans ce fil.

Il n'en est pas de même pour les capitaux fixes, car ils ne disparaitront pas, ils resteront à la disposition de l’entrepreneur et serviront à de nouvelles fabrications. Mais ils vont subir une usure, il faudra les réparer et les entretenir. Si bien même qu'on les répare et qu'on les entretienne, l’emploi qui va en être fait abrégera leur durée, et l’on doit prévoir qu'un jour viendra où il sera nécessaire de les remplacer. L’entrepreneur déduira donc du prix de venle des produits, non pas les sommes qu'il a déboursées pour construire son usine, pour acheter les machines, les outils. voitures, etc., mais seulement ce qu'il devra dépenser pour les faire réparer et les entretenir, et, en outre, une petite somme pour les amortir.

Amortir un capital fixe, c’est en effet en reconstituer peu à peu la valeur : il suffit pour cela de retenir sur chacun des produits qu’il aide à fabriquer une petite somme calculée de façon à ce que le prix total du capital fixe se trouve mis de côté le jour où ce capital sera lui-même hors de service.

2° Aunpoint de vue plus élevé, la distinction des capitaux fixes et des capitaux circulanis est encoré intéressante, à raison de la grande influence des premiers sur le développement de la puissance productrice des nations.

D'une façon générale, l'emploi du capital fixe est plus avantageux que l'emploi du capilal circulant. Il peut même arriver qu’à un certain moment son usage devienne absolument gratuit. Si, en effet, l'économie de travail qu’il procure à chaque opération permet de l’amortir avant qu'il soit usé, dès cet instant son emploi constitue pour la sociélé un bénéfice net. Or certains capitaux fixes durent encore très longtemps après qu'ils ont ainsi reslitué ce qu'ils avaient coûté.

Il est donc très important pour un peuple d’accumuler les capitaux fixes. Sans doute, nous le montrerons dans un instant, cette accumulation ne doit pas être effectuée (rop rapidement, il y a une mesure à observer; mais, celte réserve faite, on peut affirmer que c’est surtout en augmentant ses capitaux fixes qu'un peuple accroît sa puissance SCRRGEE

Or il lui faut, pour y arriver, s'imposer de grands sacrifices. Plus un capital fixe doit durer longtemps, plus sa formalion exige de travail et de dépenses. C’est par millions, par exemple, qu'il faut chiffrer les frais d’établissement d'une voix ferrée, de creusement d'un canal, d’irrigalion ou de desséchement du sol. Mais ces avances, qu’on doit effectuer d'un seul coup, ne sont restituées qu'à la longue, à mesure qu'on ulilise le capital ainsi créé. Il est, dès lors, naturel que les nations peu avancées ou peu riches reculent devant de pareilles entreprises, el l’on constate, en effet, que les peuples les plus civilisés, dont la réflexion et l'habitude ont développé la prévoyance el à qui les perfectionnements de leur état social inspirent la confiance dans l'avenir, osent seuls lransformer en capilaux fixes une importante porlion de leur fonds matériel.

Il n’en résulte pas seulement pour eux une plus grande puissance produclive, mais aussi plus de sécurité, car ils ont, en quelque sorte, consolidé une partie de leurs richesses. Les capitaux fixes, en effet, sont moins facilement détruits que les capitaux circulants; ils résistent aux guerres, aux fléaux de toute nature qui menacent la vic des nalions. La lempèle apaisée, on les retrouve à peu près intacts, et, grâce à leur concours, le mal est bientôt réparé.

Ces avantages ne vont pas cependant sans. quelques dangers. |

On qualifie parfois le capital fixe de capital engagé, et il est évident, en effet, qu'il ne se prêle pas aussi aisément que le capilal circulant à des changements de destination. Si l’on a produit du charbon pour une industrie qui vient à disparailre avant de Pavoir utilisé, ce charbon ne sera pas perdu, il servira dans d’autres usines.’ Que faire, au contraire, d’une machine d'un certain mcdèle, si une invenlion nouvelle vient à supprimer les avantages qu'offrait jusque-là son emploi? |

Il est donc irès important, quand on crée des capitaux fixes, de ne pas agir à la légère; il faut tâcher de ne pas se tromperen appréciantles services qu'ils rendront, puisqu'on s'engage dans une voie où il est difficile de revenir sur ses pas.

Le risque est d'autant plus grand que le capital dont il

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s'agit doit avoir une plus longue durée. Comment être sûr qu'un capilal destiné à subsister pendant un ou deux siècles, par exemple, conservera son utililé pendant tout ce lemps? Le canal que nous aurons creusé peut devenir inutile par un changement dans les voies du commerce; el sil na pas encore, à ce moment, restiluë en services ce quil a coûté, la société éprouvera une perle.

Ces considéralions ne doivent pas, d’ailleurs, délourner les hommes des grandes œuvres qui font progresser la civilisation; elles montrent seulement qu'il faut agir avec une certaine prudence. Comme on l’a très bien dit, il est sage, «élant donnée notre ignorance de l'avenir, de ne pas bâtir pour l’éternilé, et, à ce point de vue, l'emploi de capitaux trop durables peut être une dangereuse opération! ».

De l’équilibre àmaintenir entreles divers capitaux. — Comme on a pu le voir, les services que le capital rend à la produclion ne sont pas gratuits, puisque le capital n'existe et ne s'accroit qu'à force de travail el de frais. L'usage de cerlains capitaux fixes, de ceux qui durent très longtemps, peut bien à un certain moment devenir gratuit, mais ce n'est qu'après avoir absorbé d’abord une forte portion de forces productrices de la société.

Il est dès lors très important de ne pas augmenter inconsidérément les capitaux d'une certaine espèce, car ce ne pourrait être qu'aux dépens des autres et, ia collaboration de lous étant nécessaire à l’industrie, la surabondance des premiers ne compenserait pas la pénurie des seconds. On doit donc observer certaines règles de mesure et de proportion, de façon à ce que tous les capitaux puissent être, en même temps, ulilisés par l'industrie. C'est là une règle générale, analogue à celle qui s'impose dans l’organisation de l’industrie elle-même? et dont l'exactitude ne saurait être mise en doute.

Pourtant, si évidente qu'elle soit, il n'est pas inutile de la formuler, parce qu'elle montre les dangers de certaines tendances auxquelles on ne résiste pas toujours et de quelques préjugés dont les hommes ont peine à se défaire.

1. Voir M. Ch. Gide, Principes d'Économie politique, t. 1°, p. 166. 2. Voir p. 56.

L'État, par exemple, s’exagérant l'importance de son rôle et les services que l’industrie attend de lui, se laisse parfois aller à des dépenses excessives en travaux publics. Il multiplie les routes, creuse des canaux, améliore les ports, élend les voies ferrées, elc.; puis ces grandes œuvres effectuées, on s'aperçoit avec étonnement que hi industrie languit quand on croyait l'avoir surexcitée. C'est qu'en réalité l'État a absorbé une trop grosse part des forces productives de la nation, et l'industrie, privée des ressources dont elle a besoin, se trouve hors d'’élat de profiter des nouveaux capitaux publics créés pour elle, hors d'état même d'utiliser les anciens aussi complètement qu elle le faisait antérieurement.

D'une façon plus générale, il est dangereux que l’accroissement des capitaux fixes s'effectue plus rapidement que celui des capitaux circulants. Les capitaux fixes, en effet : terres arables, mines, constructions, outils, machines, moyens de transport, monnaie, etc., représentent les instruments de la production; les capitaux circulants : engrais, semences, coton, laine, minerai, charbon, etc., représentent les matières premières de toule espèce qui servent à mettre en jeu ces instruments ou qui doivent être transformées par eux. Le bon sens ne suffit-il pas à indiquer qu'on ne doit pas créer plus d'instruments qu'on n'en peut employer utilement? À quoi bon fabriquer cent. machines si l’on n'en peut utiliser que quatre-vingt-dix? A quoi bon cent moulins si cinquante suffisent à moudre le blé dont on dispose? Pourtant les peuples très avancés sont parfois portés à mettre en oubli ces données du bon sens, les avantages propres aux capitaux fixes les portant à en exagérer le développement. Des crises graves résullent de ces excès. En Amérique, par exemple, on consiruisit en trois années, de 1870 à 1872, jusqu à 19 500 milles de voies ferrées, plus que le réseau anglais tout entier : les États- Unis ne se relevèrent qu’à grand'peine de la secousse qu'ils en éprouvèrent. Et, en France, une imprudence semblable eut les mêmes conséquences lors de l'établissement du premier réseau de chemin de fer.

1. Voir M. Cauwès, Précis d'Économie politique, t. Le, D2290:

On s’est enfin imaginé — et c'est là une erreur encore très répandue — que, parmi les capitaux, la monnaie tenait une place à part, son importance étant si grande qu'il fallait au besoin tout sacrifier pour en augmenter l'accumulation dans le pays. À de certaines époques, la politique économique des nations fut dominée presque exclusivement par cette idée. Nous étudierons plus loin la monnaie et montrerons quel est son rôle; mais dès maintenant on peut prévoir qu'à l'égard de l'industrie ce rôle est restreint. On ne fabrique pas les produits avec de la monnaie, mais bien avec des matières premières et des instruments. La monnaie aide seulement à la circulalion des objets, qui, srâce à elle, passent plus facilement d'un possesseur à un autre pour arriver aux mains de ceux qui peuvent les utiliser. Les services dont la production lui est redevable sont donc tout à fait analogues à ceux que rend l'industrie commerciale. C'est dire qu’ils sont coûteux; et, en effet, la monnaie nous coûte de nombreuses richesses qui seraient à nolre disposition si nous pouvions nous dispenser de l’employer. Un peuple doit donc s’efforcer de restreindre au strict minimum ses besoins de monnaie. L’Angleterre, par exemple, qui se contente d'environ 3 millliards 1/2 d'espèces d'or et d'argent, les États-Unis qui se contentent de 4 milliards 1/2, sont, à ce point de vue, dans une situation bien préférable à celle de la France, où le stock monétaire est d'environ 8 milliards. En économisant sur le service de leurs échanges, l'Angleterre et les Etats-Unis abaissent le coût de production de leurs produits, et conquièrent ainsi de précieux avantages sur les marchés internationaux.

Lire dans les Extraits ?

Jean-Baptiste Say : De l'emploi du Capital (p. 203). Adam Smith : Capital fixe et Capital circulant (p. 114).

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