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LE CAPITAL AU POINT DE VUE INDIVIDUEL

Programme officiel : Le Capital (suite); différentes espèces de Capital (suite).

La notion du capital au point de vue des particuliers. — Nous avons, au paragraphe précédent, envisagé le capilal en nous plaçant au point de vue social. En conséquence, nous n'avons rangé parmi les capitaux que les richesses qui, servant à en produire d’autres, augmentent la puissance productrice d'une société. C'est seulement, en effet, quand on le définit ainsi qu’on peut dire que le capital est un élément de la production.

Mais les particuliers, se plaçant au point de vue de leurs intérêts personnels, emploient le mot capital dans un sens tout différent.

Chacun de nous, en effet, distingue, dans l’ensemble de ses biens, deux parts : l’une destinée à subvenir à ses besoins journaliers, l'autre qu'il fera valoir pour en tirer des revenus ou bénéfices quelconques. Un homme qui a placé 100 0090 francs à 5 p. 100, et qui vient de recevoir les inlérêls de cet argent, ne confond pas les 5 090 francs ainsi touchés avec la somme qui les lui a procurés. Ges 5 000 francs, il va les employer pour son usage personnel, tandis que les

100 000 francs resteront placés de manière à continuer de fournir des intérêts. Or, celle part de ces biens qui produit des revenus ou des bénéfices, le particulier l'appelle son capilal.

Mais il est aisé de constater qu'il prend ainsi le mot capital dans un sens particulier, essentiellement contingent, car un ensemble de richesses peut fort bien rapporter des revenus à son propriétaire, alors que sa consommalion n'augmente en rien la masse des richesses existantes dans la société, ou même la diminue : quand il en est ainsi, il apparait clairement que l'individu appelle capital une richesse qui n’est en aucune façon un élément de la production.

Sans doute, le plus souvent le particulier cherchera à se procurer des revenus ou des bénéfices en se servant de ses richesses pour en produire d’autres plus abondantes, ou tout au moins en les prêtant, moyennant intérêt, à un producleur. En pareil cas, le point de vue social et le point de vue individuel concordent parfaitement. C'est ainsi que les bâtiments industriels, les terres arables, les machines, les matières premières, sont considérés comme des capitaux aussi bien par l'individu que par la société. Mais il peut en êlre autrement.

L'homme économe qui prête une somme d'argent à un prodigue reçoit des intérêts tant que la somme ne lui est pas remboursée; celte somme est donc pour lui un capilal. Comment en serait-elle un pour la société, puisque le prêt, loin de proliter à l’industrie, permet à l'emprunteur de détruire des richesses sans les reconstituer? De même, tout commerçant appelle capital la marchandise qu'il a achetée pour la revendre avec bénéfice; mais cette marchandise n’est peut-être pas susceptible d’un emploi reproduclif, Le pain, par exemple, qui est un capilal pour le boulanger, ne l'est pas pour la société : il appartient au fonds de consommation. Enfin, le chef d'industrie, s’il dresse la liste de ce qu’il appelle les capitaux de son entreprise, fai entrer dans celte liste des richesses que la société ne reconnait pas pour telles. Les approvisionnements qu'il distribue aux ouvriers sous forme de monnaie sont, en effet, pour le patron, du capital au même titre que les machines ou les

bäliments de son usine, car il a emprunté les uns comme les autres, il doit également en servir l'intérêt, et n’a dès lors aucune raison de distinguer entre eux. Mais, au point de vue social, nous avons vu qu'on ne peut pas considérer les approvisionnements comme des capitaux. [ls ne sont pas un: élément de la production, car ils n'intéressent celle-ci que d’une façon indirecte et lointaine. L'ouvrier ne se sert pas de son salaire pour produire, mais pour vivre, et souvent même pour se procurer un bien-être qui n’a aucun rapport avec l'entretien de ses forces et l'énergie de son travail.

Les capitaux fixes et les capitaux circulants au point de vue des particuliers. — Ce n’est pas seulement quand il s’agit de définir le capital que cette dualité de points de vue se manifeste. On la retrouve à propos de la division des capitaux en capitaux fixes et capitaux circulants.

Le particulier distingue, sans doute, parmi les richesses qu'il appelle ses capitaux parce qu’elles lui rapportent des revenus ou bénéfices, des capitaux fixes et des capitaux circulants; mais il établit cette distinction tout autrement qu'on ne le fait quand on se place au point de vue social. Il considère comme capital fixe la richesse dont il peut tirer bénéfice sans cesser d’en être propriétaire, et comme capital circulant celle dont il ne peut tirer profit sans qu’elle sorte de son patrimoine. Pour la société, au contraire, nous avons dit que le capital fixe est celui qui peut servir à plusieurs opérations, et le capital circulant celui qui disparait nécessairement quand on l’emploie, sauf à se retrouver en équivalent dans le produit.

Souvent, il est vrai, la société et l'individu se rencontreront dans leur appréciation. Ainsi : une maison, une ferme, une machine, quand on les loue, sont, pour leur propriétaire, des capitaux fixes, puisque, après lui avoir procuré des revenus, ils lui seront restitués; or, ils le sont aussi pour la société. Mais il n’en sera pas toujours ainsi.

1. S'il ne les a pas empruntés, il entend bénéficier de leur emploi, ce qui revient au même.

Certains capitaux qui, au point de vue social, doivent être classés parmi les capitaux fixes, seront, pour le particulier, des capitaux circulants. Le constructeur de machines, par exemple, considère les produits de sa fabrication comme des capitaux circulants, car il se propose de les vendre et ne peut, en effet, en tirer bénéfice sans qu'ils sortent de son patrimoine. Pour la société, au contraire, une machine est toujours un capital fixe.

Mais la monnaie fournit l'exemple le plus curieux. Au point de vue social, elle constitue essentiellement un capital fixe, c’est même l’un de ceux qui s’usent le plus lentement, la même pièce pouvant servir à un nombre indéfini d'échanges. Pour le particulier, au contraire, elle est le type du capital circulant, car il est impossible d'en tirer parti sans en transmettre la propriété à autrui.

Ces divergences profondes dans la manière dont la société et les parliculiers envisagent le capital ne doivent pas étonner. Le particulier, qui agit et qui pense en tenant compte avant tout de ses intérêts propres, est moins préoccupé des progrès de la production générale que de l'accroissement de la part à lui revenir dans l’ensemble des richesses existantes ou en voie de création. La sociélé, au contraire, est médiocrement intéressée à ce que tel bien appartienne à l’un plutôt qu’à l’autre, tandis qu'il luiimporte hautement que l'accumulation des richesses augmente constamment. L’individu, pour distinguer parmi ses biens ceux qui sont pour lui des capitaux, se place donc au point de vue de la distribution des richesses, alors qu'à l'égard de la société le capital ne doit être envisagé qu’en tant qu’élément de la production.

Il n’en est pas moins regreltable que le même terme soit ainsi employé pour désigner des choses parfois si dissemblables. Il serait à désirer que le nom de capital fût réservé à la richesse qui sert à en produire une autre, et qu'une expression différente permit de désigner celle qui, en fait, est consommée d’une façon non reproductive, mais dont quelqu'un tire des revenus ou bénéfices. Dans l'impossibilité de changer sur ce point les usages, quelques économistes ont proposé de distinguer au moins par des épithètes ces deux catégories de capitaux. Le capital, envisagé au point

118 ÉLÉMENTS D'ÉCONOMIE POLITIQUE de vue social, serait appelé capital de production, celui qui procure seulement des revenus prendrait le nom de capital de profit ou de capital lucratif.

Quoi qu’il en soit, la distinction que nous venons d'établir cest essentielle. Elle n’a pas seulement pour résultat d'éviter la confusion sur le rôle et sur la nature des divers capitaux,

clle va nous permettre de faire comprendre comment se.

forme, se conserve et s'accroît le fonds des capitaux (capital de production) dans une société avancée, où la direction du mouvement économique est abandonnée aux particuliers.

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