‹ Éléments d'économie politique pure [microform]Chapitre 6 sur 53 · Ce double but est poursuivi par l’humanité à travers · texte numérisé non relu

Ce double but est poursuivi par l’humanité à travers

deux séries d’opérations très distinctes :

1“ La première de ces deux séries d’opérations industrielles se compose des opérations d’industrie proprement dites ou des opérationstcc/oi (i/itcs. .\insi l’agriculture multiplie la quantité des plantes et des animaux qui servent à notre nourriture et à notre habillement; l’industrie extractive multiplie la quantité des minéraux dont nous faisons des instruments et des outils ; l’industrie manufacturière transforme les textiles en étoffes de lil, de laine, de coton, et les matières minérales en machines de toutes sortes; le génie civil construit les usines, les chemins de fer. Assurément, ce sont là des opéiations qui ont le caractère bien détini de relations des personnes avec les choses en vue de la subordination de la lin des choses a la tin des personnes, ainsi que celui, plus circonscrit et plus déterminé, de multiplication et de transformation de la richesse sociale. Elles constituent donc une première série de faits industriels formant l’objet d’une première série de sciences appliquées ou d’arts : les arts techniques.

2" La deuxième série d’opérations industrielles se compose des opérations relatives à l’organisation économique l’industrie proprement dite.

En effet, la i)remière série d’opérations dont nous venons de parler constituerait l’industrie tout entière et l’objet de l’art dans son ensemble, sans un fait essentiel que nous rencontrons ici, le fait de l’aptitude physiologiiiue de l’homme a

la dicision du travail. Si h's destinées de tous les hommes étaient indépendantes au point de vue de la satisfaction de leurs besoins, chacun de nous aurait à poui'suivre isolément salin, en multipliant comme il l’entendrait les choses idiles qui n’existent pas en quantité illimitée, et en transformant comme il lui conviendrait les utilités indirectes en utilités directes. Chacun de nous serait tour à tour pour lui-même laboui-eur, filateur, boulanger, tailleur. Notre condition se rapprocherait ainsi de celle des animaux ; car l’industrie proprement dite, l’industrie technique, serait peu de chose sans les développements qu’elle emprunte à la division du travail. Toutefois on conçoit à la rigueur que cette première forme d’industrie pût exister encore. Ce qui n’existerait plus, ce serait la production industrielle économique.

Il n’en est pas, dans la réalité, comme nous venons de le supposer pour un instant. Non seulement l’homme est apte physiologiquement à la division du travail, mais, comme nous le verrons, cette aptitude est ta condition même de son existence et de sa subsistance. Au lieu d’être indépendantes, les destinées de tous les hommes sont solidaires les unes des autres au point de vue de la satisfaction de leurs besoins. Ce n'est lias encore le moment d’examiner le fait de la division du travail dans sa natui’e et dans son origine ; nous devons, pour l’instant, nous borner à le constater, comme nous avons constaté le fait de la liberté et de la personnalité morales de l'homme. Ce fait existe, et il consiste en ce qu’au lieu de multi|)liei- chacun pour notre compte les choses rares, de transformer chacun pour ce qui nous concerne les utilités indirectes en utilités directes, nous nous partageons cette tâche par occupations spéciales. Les uns sont spécialement laboureurs et rien (|ue laboureurs, les autres sont spécialement filateurs et rien que filateurs, et ainsi de suite. En cela consiste, disons-nous, le fait de la division du travail. C’est un fait dont l'existence ressort avec évidence du premier coup d’œil jeté sur la société. Or ce fait seul engendre celui de la iJioduction industrielle économique.

Il en résulte, en eftet, un double problème.

11 tant d’abord qu’au sein de la division du travail, comme cela aurait lieu eu dehors de la division du travail, la production industi ielle de la richesse sociale soit non seulement abondante, mais bien proportionnée. Il ne tant pas (|ue certaines choses rares soient multipliées en quantité excessive pendant que d’autres ne seraient multipliées qu’insuflisamment dans leur quantité. 11 ne faut pas que certaines utilités indirectes soient transformées en utilités directes sur une très vaste échelle tandis que certaines autres ne seraient ainsi transformées (pie dans une mesure insuffisante. Si chacun de nous était a la fois agriculteur, manufacturier, ingénieui', à son profit, il le serait autant qu’il le jugerait à propos et comme il le jugerait à propos. Mais, si les occupations sont spi'cialisées, il ne tant pas que les manufacturiers abondent, tandis que les agriculteurs feront défaut, etc.

Il faut ensuitif qu’au sein de la division du travail, comme en dehors, la répartition de la richesse sociale entre les hommes en société soit équitable. Il ne faut pas qu’il y ait de désordi-e moral non plus que de désordre économique. Si chacun de nous produisait tout ce qu’il consomme et ne consommait (pie ce (pi’il produit, non seulement sa production serait régle(' en vue des besoins ch* sa consommation, mais sa consommation aussi serait déterminée par rétendue de sa production. Kh bien ! il ne faut pas que, grâce à la spf'cialité des occupations, c(‘rtains d’entre nous, qui auront produit peu, consomment beaucoup, tandis que certains autres, qui auront produit beaucoup, consommeront peu.

On compiHMid l’importance de ces deux problèmes et l’on conqirend aussi le sens des solutions diverses qui leur ont été donné('s. Le système des corporations, jurandes et maîtrises avait évidemment pour but de pourvoir surtout à la condition de proportion dans la production. Le système de la liberté de l’industrie et du commerce, ou, comme on l’appelle, le système du laisser faire, laisser passer, a la prétention de mieux conciliei'cette condition (le proportion av(‘c la condition d’abon-

dance. Nous en jugerons. Antéi ieurement à ce système, ceux de l’esclavage et du servage avaient évidemment l’inconvénient de faire travailler certaines classes de la société au profit de certaines autres classes. Notre système actuel de propriété et (l’imp()t se flatte d’avoir fait complètement cesser cette exploitation de l’homme par l’homme. C’est ce que nous veri'ons.

114. Quant à présent, nous n’avons qu’une chose à faire, qui est de reconnaître les deux questions, et, après en avoir défini l’objet, d’en préciser le caractère. Or il nous est tout d’abord impossible d’attribuer, quoi qu’en disent Ch. Coquelin et les économistes de son école, à la question de la production non plus qu’à celle de la répartition de la richesse sociale le caractère d’une question de science naturelle. La volonté de l’homme est libre de s’exercer sur le fait de la production comm(* sur celui de la répartition de la richesse sociale. Seulement, dans le second cas, elle d^it se diriger par des considérations de justice, et, dans le premiei'cas, elle doit se diriger par des considérations d’intérêt. 11 n’y a pas, en etfet, de différence de nature entre le fait de l’industrie technique et le fait de la production (économique tel que nous l’avons défini. Les deux faits se tiennent et se suivent, l’un est le complément de l’autn'. Tous deux sont des faits humanitaires et non point naturels ; tous deux, de plus, sont des faits industriels et non point moraux, parce que tous deux consistent en rapports entre les personnes et les choses en vue de la subordination de la fin des choses à la fin des pei'sonnes.

La théorie de la pi-oduction économique de la richesse sociale, ou de l’organisation de l’industrie dans la division du travail, est donc une science appliquée. C’est pourquoi nous l’appellerons économie jwlilique appliquée.

•>). Nous avons vu que les choses utiles limitées en quantité étaient seules appropriables et qu’elles étaient toutes appropriables (2:i). Nous n’avons encore qu’à regarder autour de nous pour reconnaître que ces choses sont seules appropriées et qu’elles sont toutes appropriées. Les choses inutiles sont

délaissées; les choses utiles illimitées eu quantité sont abandonnées an domaine commun ; mais leschose.s rares en sont retirées et ne se trouvent plus à la disposition du premier venu.

L’approi)i‘iation des choses rares on de la richesse sociale est un fait humanitaire et non point naturel : il a son oiigine dans l’exercice de la volonté et de l’activité humaines et non

dans celui des forces de la nature.

Sans doute, il ne dépend pas de nous que les choses utiles

illimitées eu quantité soient appropriables ; il ne dépend pas de nous que les choses utiles limitées en quantité ne le soient pas. Mais les conditions naturelles de l’appropriation une tois remplies, il dépend de nous que cette appropriation se fasse de telle ou telle manière et non de telle ou telle autre. C.ela ilépend, bien entendu, non pas de chacun de nous en particidier, mais de nous tous en général. C’est un fait humanitaire qui a son origine non dans la volonté individuelle de chaque homme, mais dans l’activité collective de la société tout entière. En fait, l’initiative humaine a toujours agi, agit encore, agira toujours sur le fait de l’appropriation pour le modifier à sa guise. Au début des sociétés, l'appropriation des choses par les personnes dans la division du travail, autiement dit la répartition de la richesse sociale entre les hommes en société, s’est etîectnée sous l’empire de la force, de la ruse et du hasard, quoique non pas pourtant tout à tait en dehors de toutes conditions rationnelles. Les pins hardis, les plus vigoureux, les plus habiles, les plus heureux ont eu la meilleure pai-t, et les autres ont eu le reste, c’est-à-dire rien ou tort peu de chose. Mais, en matière de propriété comme en matière de gouvernement, riiumanité s’est toujours patiemment acheminée du désordre initial des faits vers l’ordre final des principes. En résumé, la nature ne fait que l’appropriabdité, l’humanité fait l’appropriation.

:î(). L’appropriation des choses par les personnes, ou la répartition de la richesse sociale entre les hommes en société, est de plus un fait moral et non industriel. C’est un rapport de personnes à personnes.

Assurément, nous entrons en rapport avec les choses rares pour nous les approprier, et souvent même nous ne parvenons à cette appropriation qu’après des efforts longs et suivis. Mais ce point de vue, qui est celui dont il vient d’être parlé tout à l’heure, n’est plus celui qui nous occuiieence moment. Nous considérons, pour l’instant, le fait de la ré])artition de la richesse sociale entre les hommes en société en lui-même et indépendamment aussi bien des circonstances jiréparatoiri'S que des conditions naturelles, .le m’explique par un exenq)le.

.h‘ suppose une tribu de sauvages et un daim dans une forêt. Ce daim est une chose utile limitée en (piantité, i)ar conséquent appropriable, .le passe sur ce lu’emier point une fois acquis. Eu outre, avant de procéder à son appropriation proprement dite, il faudra le poursuivre et le tuer. Je ne considère i>as non plus ce second côté de la question : c’est le l»oint de vue de la chasse qui s’étudie en même temps que la jiécf'ssité de le dépecer et de le cuire ou le point de vue de la cuisine. Abstraction faite de ces rapports à engager avec le daim, il y a une autre question qui se pose et qui est celle de savoir, alors que le daim est encore dans la forêt, ou (piand il sera moit, qui se l’appropriera. C’est du fait de l’appropriation ainsi envisagé qu’il s’agit, et c’est 1(> fait de l’ap|)ropriation ainsi envisagé qui constitue un rappoid de personnes à personnes. Il n’y a qu’à faire un pas dans la question poui‘ s’en convaincre. — « Il sei-a approi)rié, dit un des membres de la tribu, jeum^ et actif, par celui qui l’aura abattu. Si vous êtes ti'op indolents, ou si vous n’avez pas le cou[) d’œil assez juste, tant pis i)our vous. » — «Non pas du tout, dirait un auti(', plus âgé et débile. Il sera apt)roi)rié j)ar nous tous pour um* |)art égal(\ S’il n’y a qu’un daim dans notre forêt, et si vous l’apercevez le premier, ce n’est pas une raison pour que nous nous passions de manger. » Fait essentiellement moral, comme on voit, et question de justice ou de coordination des destinées des pei’sonnes entre elles.

• )7. Ainsi le mode d’appropriation dépend de nos décisions, et, suivant que ces décisions auront été bien ou mal prises, h*

mode de l’appropi'iation sera bon ou mauvais. Bon, il aura coordonné les destinées des personnes entre elles, il aura satisfait la justice ; mauvais, il aura subordonné la destinée de certaines personnes à celle de certaines autres personnes, il aura consacré l’injustice, (juel mode d’ai)propriation est bon et juste'? Quel mode d’a])propriation est recommandé pai- la raison comme conforme aux exigences de la personnalité morale? Voilà le problème de la propriété. La propriété, c’est l’appropriation équitable et rationnelle, l’appropriation légitime. L’appropriation est un fait pur et simple ; la propriété, qui est uu fait légitime, est un droit. Entre le fait et le droit, il y a la place de la théorie morale. C’est là un point essentiel <>t sur lequel il ne faut pas se méprendre. Accuser les coudilions naturelles de l’appropriation, énumerer les manières diverses dont la i-épai-tition de la richesse sociale entre les hommes en société s’est eflèctuée en tous les lieux, en tous les temps, cela n’est rien. Critiquer ces diverses manières au point de vue de la justice qui dérive du fait de la personnalité nio-' raie, au point de vue de l’égalité et de l’inégalité, dire en quoi elles furent toujours et sont encore défectueuses, indiquer la seule bonne, cela est tout.

:18. Dei)uis qu’il y a de la richesse sociale <‘t des hommes en société, la question de la répartition de la richesse sociale entre les hommes en société a été débattue. Elle l’a toujours été sur ce terrain qui est le véritable et sur lequel il faut la maintenir. Entre tous les systèmes (pii se sont produits, il en est deux qui sont illustres, qui ont eu pour champions les deux plus grands esprits de l’antiquité, Platon et Aristote : ce sont le communisme et l’individualisme. Or que disent-ils? — (( Les biens, dit le communisme, doivent être appropriés en commun. La nature les a donnés à tous h^s hommes, et non seulement à ceux qui existent aujourd’hui, mais encore à ceux qui existeront dans l’avenir. Les [(artager enti-e les individus, c’est aliéner le patrimoine de la communauté et des générations futui-es, c’est exposer les hommes qui naîtront après ce partage à se trouver dépouillés des ressources que

la Providence leur avait préparées, c’est entraver la poursuite de leur fin et l’accomplissement de leur destinée. » — a Les biens, répond l’individualisme, doivent être appropiàés individuellement. La nature a fait les hommes inégaux en vertu, (Ml talent. Forcer ceux qui sont laborieux, qui .sont habiles, «pii sont économes, à mettre en commun le fruit de leur travail, de leur épargne, c’est les dépouiller au profit de C(mx (pii sont paresseux, maladroits, dissipateurs, c’est les soustraire tous à la responsabilité de la poursuite bonne ou mauvaise de leur fin, de l’accomplissement moral ou immoi'al de leur destinée. » Je m’arrête là. Lequel a raison du communisme ou de l’individualisme? N’ont-ils pas tort et raison tout à la fois run et l’autre? Nous n’avons pas encore à vider ce ditférend, et je ne veux rien ajouter, pour le moment, qui soit un jugement, qui soit seulement une exposition plus développé(' de ces doctrines. Je n’ai voulu que bien faire compi'endre quel était au juste l’objet du problème de la propriété envisagé d(‘ la manière la plus large et la plus com[)lète. Or cet objet est essentiellement de fixer les rapports de personnes à p(M’Sonnes à proi>os de l’appropriation de la richesse sociale, (Ml vue de la coordination des destinées des per.sonnes entre elles, conformément à la raison et à la justice. Le fait de l’appropriation est donc essentiellement un fait moral, la théorie de la propriété est donc essentiellement une science morale. Jns est suum cuique tribuen', la justice consiste à rendre à chacun ce qui lui revient ; si jamais science a eu pour objet de rendre à chacun ce qui lui revient, si jamais science, par conséquent, a eu la justice pour principe, c’est assurément celle de fa l'épartilion de la richesse sociale, ou, comme nous l’appellerons, Vécononne sociale.

?>9. Pourtant, il y a ici une difficulté que je veux signaler.

La théorie de la jiropiaété fixe et détermine les rapports des hommes considérés comme personnes morales entre eux à pro])os de l’appropriation de la richesse sociale, ou les conditions d’une répartition équitable de la richesse sociale entre les hommes en société. La tliéorie de l’industrie fixe et déter-

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mine les l apports des hommes considérés comme travailleurs adonnés à des occupations spéciales avec les choses en vue de la multiplication et de la transformation de la richesse sociale, ou les conditions d’une production abondante de la richesse sociale entre les hommes en société. Les premières conditions sont des conditions morales qui seront déduites au point de vue de la justice. Les autres sont des conditions économiques qui seront déduites au point de vue de l’intérêt. Mais les unes et les autres sont également des conditions sociales, des indications en vue de l’organisation de la société. Or ces deux ordres de considérations se contrarieront-ils l’un l'autre, ou se prêteront-ils au contraire un mutuel appui'? Si, par exemple, la théorie de la propriété et la théorie de l’industrie repoussent toutes les deux l’esclavage ou le communisme, ce sera bien; mais supposons que, l’une de ces théories proscrivant l’esclavîige ou [)réconisant le communisme au nom de la justice, l’autre préconise l’esclavage ou j)roscrive le communisme au nom de l’inlérét, il y aurait contradiction entre la science morale et la science appliquée. Cette contradiction estelle possible'? Si elle ap[)araissait, qu’y aurait-il à taire'?

Nous rencontrerons cette (juestion et nous lui accoixlerons la i)lace qu’elle mérite. C’est la question des raj)ports de la morale avec l’économie |)olitique agitée notamment enti'e Pi'oudhon et Ilastiat vers 1S4S. Proudhon, dans les Contradictions economiques, soutenait (pi’il y a antinomie enti'e la justice et l’intérêt ; Hastiat, dans les Harmonies économiques, soutint la thèse opposée, .le pense*, quant à moi, (pi’ils n’ont efièctué leur démonstration ni l’un ni l’antre, et je re|)rendrai la thèse de Bastiat pour la défendre d’une autre manière. (?uoi qu’il en soit, si la question existe, il faut la résoudre, et non pas la supprimer en confondant l’une avec l’autre deux sciences (lislinctes : la théorie de la propriété qui esl une science morale et la théorie de l’induslrie (pii (*st uru* science apiiliquée.

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