PESTE
les études étaient en progrès de l’autre côté du détroit. Les inscriptions trilingues étaient alors comprises non-seule-
ment pour le sens, mais encore pour leur forme grammaticale ; on.
ÉCRITURES ANARIENNÉS. 253
lisait ce que l'on avait compris d’abord , et l’on se prononçait de plus en plus pour le sémitisme de la langue assyrienne. C'était la tendance vers laquelle les esprits paraissaient portés. M. Stern, professeur de mathématiques à Goettingue, écrivait à E. Burnouf que l’assyrien ne pouvait être lu qu’à l’aide des idiomes sémitiques; et E. Burnouf, qui avait appliqué avec tant de bonheur le résultat de ses études sur les langues indo-germaniques aux inscriptions de la première espèce, se sentait arrêté quand il voulait appliquer les mêmes procédés aux inscriptions de la troisième colonne : il en pressentait , il en comprenait le sémitisme, et il indiquait cette voie à ceux qui allaient tenter de nouvelles explorations sur cet idiome.
Malgré l'opinion d’un juge aussi compétent, la question , pour être définitivement résolue, avait besoin d’être expérimentée. M. Luzzatto s'était déjà prononcé à priori pour le sanscritisme de la langue assyrienne (1). Il entreprit de prouver sa thèse par la transcription et l’explication des inscriptions que l’on pouvait alors le plus sûrement expérimenter ; il en déduisit des principes dont il essaya l’application aux inscriptions de Khorsabad et de Vân. M. Luzzatto n’ignorait pas les travaux de ses devanciers, et c’est après avoir examiné leurs opinions qu'il persista dans la sienne et qu'il chercha à la justifier.
Quant au genre d'écriture qu’il a sous les yeux, « il considère qu'elle n’est ni figurative, ni symbolique, ni anagrammatique, ni syllabique ; elle est phonétique; les sons ont un ou plusieurs caractères. Ces caractères sont des homophones, tels que M. Lüwenstern
les avait reconnus ; ils se lisent de gauche à droite ; mais, quant à
(A) Le sanscritisme de La langue assyrienne. Étude préliminaire au déchiffrement des inscriptions assyriennes. Padoue, 1849.
224 ÉCRITURES ANARIENNES,.
la langue , toutes ces écritures assyriennes qui paraissent présenter des différences à Vân, à Khorsabad , à Babylone et en Perse, n’expriment qu’une seule et même langue, qui a pu subir les changements que le temps apporte aux idiomes les plus stables ; et cette langue appartient, tant par sa grammaire que par son lexique, à la grande famille des langues indo-européennes, en tête desquelles se trouve le sanscrit (1). »
Cependant, un des caractères les plus saillants de la langue dont on cherchait la souche devait se trouver dans le pronom personnel dont on voyait la place. M. Lôwenstern et M. Botta l'avaient désigné et M. de Saulcy l'avait traduit. M. Luzzatto ne pouvait le passer sous silence, et ce n’est qu'après les efforts les plus inouïs qu’il parvint à donner à ce mot, dont les consonnes étaient dessinées, une apparence sanscritique qui le défigura entièrement et qu'aucune lecture ultérieure n’a sanctionnée. M. Luzzatto ne reconnaît, dans les quelques lignes qu’il traduit, qu’un mot parfaitement sémitique ; c’est le mot Rabu. M. Liwenstern l’avait déterminé le premier ; c'était le seul mot qui fût bien lu alors.
L’essai de M. Luzzatto est certainement empreint du caractère le plus sérieux qu’un essai malheureux puisse offrir. Si l’auteur s’est trompé sur les points les plus importants, c’est en cherchant consciencieusement la vérité, et sa tentative n’a pas été infructueuse pour l'avenir ; en effet, l'expérience a éfé trouvée suffisante et aucun essai nouveau n’a été sérieusement tenté depuis pour lire l’assyrien avec des valeurs littérales ou pour l’interpréter avec le secours des langues indo-germaniques. Nous allons voir, au contraire, que le syllabisme et le sémitisme de la langue assyrienne vont de plus en
(4) Études sur les inscriptions assyriennes de Persépolis, Hamadan, Vän et Khorsabad, Padoue, 4850, p. 207,
ÉCRITURES ANARIENNES. 225
plus se caractériser, à mesure que les transcriptions et les lectures deviendront plus nombreuses et permettront de lire plus de mots et d’en contrôler les inflexions grammaticales.
Nous avons dit que l’on pressait déjà depuis long-temps le colonel Rawlinson de publier le texte assyrien de Bisitoun; les instances deviennent plus vives , et cependant ce n’est pas le premier travail que le colonel va publier sur les documents assyriens : nous trouvons , en effet, dans les Mémoires de la Société asiatique de Londres, de 1850 , une dissertation sur les écritures de Babylone et de l’Assyrie, et la traduction d’une inscription qui recouvre l’obélisque de basalte noir { supra, p. 168) trouvé dans les ruines du palais de Nimroud (1). Cette traduction, du reste, n’est accompagnée d'aucune transcription, d’aucun commentaire , et ne porte avec elle rien de ce qui peut en asseoir la valeur scientifique que nous ne voulons pas contester; mais l'absence de toute analyse nous oblige à classer ce travail parmi les documents qui peuvent témoigner des progrès du savant colonel, sans apporter aux autres les moyens de contrôler ses recherches ni même d’en profiter.
Sur ces entrefaites, M. de Saulcy, continuant ses travaux, était arrivé à se convaincre que plusieurs textes de Khorsabad reproduisaient la même inscription; il reconstruisit ainsi la longue légende qui raconte, en cent cinquante lignes, les principaux événements du règne du fondateur du palais de Khorsabad ; il y appliqua les valeurs que ses études sur les inscriptions trilingues lui avaient fait découvrir, et il put ainsi lire et traduire quatrevingt-seize lignes de cette curieuse inscription. Immédiatement,
le colonel anglais proposa une traduction du même passage , dans
(4) On the inscription of Assyria and Babylonia, by sir H, E. Rawlinson, dans le Journal asiatique de 18514, vol, XII, part I.
226 ÉCRITURES ANARIENNES.
des termes peu différents. Cette nouvelle tentative de M. de Saulcy prouva qu'on pouvait déjà étendre les recherches au-delà des inscriptions trilingues; elle prouva surtout qu’on pouvait comprendre le sens général des inscriptions ninivites à l’aide de quelques groupes idéographiques qui forment des points de repère que l'on peut suivre sur ces textes. Nous pouvons en avoir la preuve en rapprochant de ceux que nous avons déjà indiqués les textes assyriens publiés par M. Layard, qui avait fait, après M. Botta, de si précieuses découvertes sur les bords du Tigre. En effet, le public pouvait déjà consulter ses premières découvertes (4); il venait de publier la relation de son voyage (2) avec des planches à l'appui.
Les idéogrammes compris dans les inscriptions trilingues nous permettent de constater que toutes ces inscriptions commencent par une formule dans laquelle le nom du roi est suivi des titres honorifiques qui peuvent se traduire ainsi: roi grand, roi puissant, roi des bataillons , roi du pays d’Assour.
Chaque nom royal est indiqué par un monogramme qui le précède et suivi de la formule, plus ou moins complète, que nous venons d'indiquer.
Le premier nom royal que l’on trouve en tête des inscriptions n’est pas toujours le même : il varie suivant les monuments ; et comme il désigne toujours le fondateur du monument, il n’y a rien de surprenant que ces palais exhumés sur plusieurs points différents, qui présentent pour quelques-uns des nuances
d'architecture bien distinctes, n'aient pas été construits par le
(1) {nscriptions in the cuneiform character from assyrian monuments discovered by
À, H. Layard, D. C. L, 1851.
(2) The monuments of Niniveth, illusirating M* Layard’s first expedition to Assyria
from Drawing made on Spot.
ÉCRITURES ANARIENNES. 227
même roi. Mais ce roi nomme souvent un ou plusieurs de ses ascendants comme nous l'avons vu par la généalogie de Darius, . dans les inscriptions trilingues. Seulement, à Ninive, chaque ascendant est accompagné de la formule qui rappelle également
ses titres royaux. Nous avons , d’un autre côté, un signe certain : 7° PV 7 :
qui représente l’idéogramme de la filiation Iÿ , et qui ne peut
avoir de valeur syllabique lorsqu'il précède un nom propre dont la présence est indiquée par le clou perpendiculaire. Ce signe se présente dans les monuments ninivites de la même manière que dans les monuments trilingues, où il correspond au perse puthra, et nous le traduisons par fils de.
Avec ces premières données, l'inscription suivante n’offrira
aucune difficulté :
EMEA CIE RTE
(nniQues DE nimnour. N. W.)
et nous pouvons en comprendre aisément le sens ainsi :
T1] ré Maison grande { palais) de un TEL (Sardanapale). I TC &< =, ROI DES LÉGIONS, ROI DU PAYS D'ASSOUR.
N , fils d’un TEL (roi des légions , roi du pays d’Assour ).
I} , fils d’un TEL {roi des légions, roi du pays d’Assour).
Par cette inscription, nous avons la certitude d’une génération
228 ÉCRITURES ANARIENNES.
de trois rois qui ont régné, de père en fils, sur le même pays. La formule qui renferme les titres ne présente que des signes dont les inscriptions trilingues ont donné la traduction; il ne peut donc y avoir de doute que sur la transcription des noms royaux.
Mais ici la difficulté est grande : nous avons vu, par le nom de Nabuchodonosor, qu'il y avait quelque chose qui entravait la lecture des deux premières syllabes. Dès qu’on eut un certain nombre de noms propres assyriens à sa disposition, on s’aperçut que ces noms renfermaient le plus souvent le nom d’une divinité, et une formule précative dans le genre de celle que nous avons indiquée. Or, le nom de la divinité est rendu par un idéogramme et quelquefois aussi la formule précative; et, comme ces noms peuvent se présenter sous des formes différentes, on pensa que l’on ne pouvait être sûr d’en avoir l'articulation véritable que lorsque l’on se trouvait guidé par quelque transcription étrangère, grecque ou hébraïque , qui Les exprimât phonétiquement. Mais la filiation des personnages ainsi indiquée , leur ordre, leur relation n’en subsistèrent pas moins. Si nous les désignons, pour les besoins de l'identification seulement , par les noms de Sardanapale Tiglat- Pileser, Belochus , nous en aurons assez pour fixer les termes d’une généalogie dans laquelle il sera plus facile de se reconnaître que si nous avions désigné ces rois par les noms de Primus, Secundus et Tertius, que nous aurions pu leur appliquer et leur conserver toutes les fois que nous aurions rencontré, dans les textes, les groupes qui les représentent,
Nous aurons ainsi, pour la traäuction de notre inscription :
PALAIS DE SARDANAPALE (111), ROI DES BATAILLONS, ROIDU PAYS D'ASSOUR, FILS DE TIGLAT PILESER (11), ROI DES BATAILLONS, ROI DU PAYS D'ASSOUR,