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§ *. — L\S(HIPilO.VS ASSÏR1EWES.
L'étude des inscriptions de la troisième colonne des textes de Persépolig a commencé , pour ainsi dire , avec l’étude des inscriptions perses. Tyschcn, Mtlnter, <i rote fend ne les ont point {lassées sous silence. Ce qui reste de leurs premiers travaux , c’est le soupçon que l’on eut, dès l’origine, que cette écriture pouvait être monogrammatique ; ils étaient dans une bonne voie.
Le sens de l’écriture ne pouvait souffrir de difficulté. Dès que l’on eut, en effet, déchiffré les premiers mots du texte perse, nonseulement les mêmes raisonnements que l’on pouvait faire sur le sens des flèches se trouvaient confirmés; mais , de plus, on pouvait suivre des groupes qui se succédaient dans le mémo ordre , dans les trois inscriptions, et qui représentaient évidemment des noms propres ; les noms d’homme étaient indiqués dans ces inscriptions , comme dans celles de la seconde colonne , par le clou perpendiculaire.
Les textes isolés que l’on exhumait de la ftabylonie n’étaient pas de nature à donner par eux-mémes des moyens d’investigation , mais il ne fallait pas en négliger l’étude ; la plupart des hypothèses agitées par Hager , sur le sens dans lequel ces monuments devaient être lus, ne pouvaient {dus se reproduire. On comprit bientôt que les pierres gravées, sur lesquelles les pointes de flèche avaient une direction opposée au sens des caractères des inscriptions, étaient destinées à produire des empreintes. D'un autre côté , sur le caillou de Michaux , sur les autres monuments
144 ÉCRITURES ANARIENNES.
de la Babylonie, on voyait les caractères s’allonger, se resserrer, suivant les besoins du texte, à la On des lignes ; quelques caractères même empiétaient intentionnellement sur les marges à droite , tandis que celles de gauche restaient toujours intactes : il était évident que la direction de ces caractères et de cette écriture était encore de gauche à droite. Les caractères avaient enfln la plus grande analogie avec ceux des textes de Persépolis. Les moulages rapportés par M. Lottin de Laval, à défaut des monuments, donnaient la véritable forme des signes et offraient des points de comparaison précieux et faciles. Mais les inscriptions des briques et cette belle inscription de Babylone, découverte par sir Hartford Jones , en différaient notablement. Y avait-il là une variété nouvelle, un alphabet ou un idiome nouveau ? — On attribue généralement à Grotcfcnd la solution de cette difficulté , bien que le D'. Hincks l’ait revendiquée pour lui; au fond , la vérité est demeurée acquise. En examinant un fragment de cylindre rapporté par Ker Porter, et en le comparant à la grande inscription publiée par la Compagnie des Indes, en 1803, on acquiertla certitude que, malgré la différence que présentent certains caractères , ces deux inscriptions doivent être identiques. En effet , les caractères du cylindre sont semblables à ceux de Persépolis, et il s’en trouve, dans le courant de l’inscription, un certain nombre qui se succèdent dans le même ordre , tandis que d’autres sont constamment remplacés par des signes plus compliqués. On eut ainsi la certitude qu’on se trouvait en présence de deux textes identiques , mais de styles différents, bien qu’on ignorât alors le contenu de ces deux textes (1).
(!) Comparez le fragment de Kor Porter, t. II, pl. 78, et l'inscription de Londres, coL III, lig. !5 à 65. — La vérification, du reste, est aujourd’hui facile en comparant les planches 5A et 60 publiées par sir Henry Rawlinson dans le Recueil des inscriptions du British Muséum : The cuneiform inscriptions of II tâter* ,4.«ia , U I.
ÊC.RIHUÏS VNAKILNNKS.
Grotefend , en sc guidant sur la traduction du texte arien , parvint à déterminer quelques groupes qui correspondaient aux noms de Cyrus , Hystaspe , Darius et Xerxès. Enfin , avec le bonheur qui s'attachait à toutes ses découvertes , il indiqua un groupe qui , sur la grande inscription de la Compagnie des Indes, de même que sur les briques de Babylonc , devait contenir le nom de Nabuchodonosor.
En dehors des inscriptions trilingues , les textes de Babylone avaient donc leur part dans ce grand travail , qui devait aboutir au déchiffrement complet des écritures cunéiformes. Il était évident que ces textes n’appartenaient pas h l'ère des Achéménides; et si, d’après l’hypothèse de Grotefend , le nom de Nabuchodonosor était bien sur les monuments de la Chaldée , il en résultait que l'on se trouvait en présence d’une nouvelle source de renseignements historiques qui présentaient déjà des échantillons assez étendus.
Les découvertes avaient marché lentement sur le premier système, elles n’avançaient pas sur celui-ci : en 1840, on n’avait encore aucun travail sérieux et pourtant le texte perse était déjà lu et déchiffré.
La comparaison du texte arien conduisait naturellement à trouver des grouj>es qui répondaient aux noms propres , puis aux idées ; il est facile , en effet , de décomposer les textes assyriens en petites phrases correspondant , entre des limites certaines , aux diverses phrases d’une inscription de la première colonne. C’est une opération que nous avons indiquée déjà à propos du texte médique , et sur laquelle nous devons insister de nouveau. Tous ceux qui sc sont occupés des études assyriennes ont dû débuter ainsi : c’est le point de départ des premiers travaux dont nous pouvons faire l’essai sur le texte de la troisième inscription , que nous
fiCh I Tl'RKS AXA H IKXX ES .
avons publiée (supra, page 65), puisque nous en avons déjà la traduction d'après le texte arien et le texte médo-scythique.
Le texte perse, pour nous en tenir à celui-ci , est ainsi conçu : Khsayarsa , Khsâyathiya Vasarka , Khsâyathiya Khsayathiyaitam , Daryavahus Khsayathiyahya Putra, /lakhomanisiya.
11 est aisé d'abord de déterminer les noms propres répétés dans le texte assyrien , et qui nous sont désignés par la présence du clou vertical.
Au nom perse de Xerxès, Khsayarsa, correspond le groupe :
Nous l’arrêtons avant le dernier signe de la ligne; car évidemment ce signe ne lui appartient pas , puisqu’il se trouve deux fois dans la deuxième ligne , qui n’a rien de commun avec le nom de Xerxès , et qu’il est reproduit à la fin de la troisième ligne qui renferme le nom de Darius , écrit ainsi :
e<MT<TSfcTï8HK
et qui est encore indiqué, du reste, par la présence du clou vertical. D’ailleurs, ces deux noms Khsayarsa et Daryavahus sont essentiellement perses : quelle que soit la langue qui les reçoive pour les transcrire, elle ne peut leur imposer la même terminaison. Le
fXHITCliES ANARIENNES.
dernier signe des lignes 1 et 3 est donc indépendant des noms propres. Enfin la dernière ligne , qui commence par le clou vertical, renferme le dernier nom propre de l’inscription , et ce nom correspond au perse llakliamanisiya ; il faut donc chercher dans le grimpe
la transcription du nom jicrse AcMménides.
En dehors de ces noms propres , que reste-t-il dans notre texte? un signe h la fin de la première et de la troisième
ligne. Ce signe est de plus répété deux fois dans la seconde ligne , et la seconde fois il est suivi d’une terminaison particulière; il correspond au mot perse Khsüyathiya de la première et de la troisième ligne, et aux mots Ahsiiyalhiya Ahsayathiyanam de la seconde. Ce signe a donc à lui seul la valeur de roi , et le groupe
celle de roi des rois.
11 nous reste encore les deux premiers signes de la seconde ligne
l>our correspondre au perse Yazarka, grand; et enfin
un signe unique !f pour correspondre au mot Pulra, fils. Nous
avons donc ainsi la valeur de tous les groupes de notre inscription, et la certitude qu’elle contient bien la traduction du texte perse , avant même que nous puissions en lire la première lettre, avant que nous puissions en comprendre le premier mot.
En répétant cette opération sur les autres inscriptions achéménides , on peut s’assurer que les mêmes signes correspondent toujours aux mêmes mots : roi , grand , fils , et que les mêmes groupes correspondent toujours aux mêmes noms propres. On
ÉCRl'H ItES A.NAR1KMNES.
peut donc chercher, dans ces noms propres , des signes qui correspondront aux lettres et qui aideront à lire les autres mots. Enfin on acquit ainsi la certitude que les mots se terminaient toujours avec les lignes , et que celte manière d’écrire était tellement rigoureuse , que c'était la cause |Kiur laquelle les signes étaient plus lèches ou plus serrés à la fin des lignes , suivant l’espace à remplir.
Cette première opération, si simple qu’elle soit, exige cependant une grande patience ; car la détermination des valeurs que l'on parvient à isoler ainsi est d’autant plus certaine que le nombre des pièces do comparaison est plus grand. Il ne faut donc pas reculer devant ce travail fastidieux , que la nature du sujet imposera long-temps encore à ceux qui se livreront à ces études, parce qu'il est le plus sûr contrôle des découvertes accomplies et le plus puissant moyen d’investigations nouvelles.
Nous avons vu que certains signes restaient isolés , par l’opération à laquelle nous nous sommes livré , pour exprimer à eux seuls un mot tout entier. Cette circonstance avait été entrevue peut-être par Tyschen et Monter , et la brièveté du texte , le nombre considérable des caractères leur avaient fait croire à une écriture monogrammatique. Grotcfcnd ne s’appesantit point assez sur cette idée , qui aurait pu le conduire h de nouveaux progrès ; il crut seulement que ces signes représentaient l 'abrégé du mot exprimé. Mais eût-on trouvé les articulations nécessaires pour exprimer les noms propres , il fallait toujours rechercher quelle devait être l’articulation de ces monogrammes ou de ces mots écrits en abrégé. Dans tous les cas , ces mots étaient h déchiffrer, et bien qu'il fût évident que ce texte ne pût dire autre chose que celui dont on avait la transcription , on fut encore long-temps sans pouvoir le lire ni !p traduire.
ÉCBITLIIES ANAIIIESNES. I l!)
Pour ceux qui ne sont pus initiés à ces travaux , l'interprétation de ces mystérieuses légendes apparaît toujours comme un problème que l’on nomme en algèbre une indéterminée, c’est-à-dire une seule équation contenant deux inconnues , et qui admet un nombre indéfini de solutions. Étant donné le langage , il est aisé , dit-on , de voir comment le caractère peut être découvert, ou, si le caractère est donné, on peut arriver à connaître la langue; mais quand on ignore le caractère et la langue, quels sont les moyens de solution , quelle est la limite imposée aux conjectures? — Cette objection toute spécieuse ne peut venir que de ceux qui sont complètement étrangers, non-seulement à la lecture des textes assyriens, mais encore aux travaux entrepris sur toutes ces langues dont on retrouve les caractères et l’expression. 11 y a soixante ans, on pouvait l’adresser à Grotefcnd, lorsqu’il était en présence d'un texte inconnu, sans point d’appui philologique; mais ce qu’on ne saurait trop dire, c’est que les découvertes de Grotefend ont fait connaître un texte perse traduit en assyrien, bien autrement important, bien autrement étendu que le texte grec de l'inscription de Rosette, et qu’il a fourni le nombre considérable de quatre-vingt-dix noms propres avec lesquels on a pu déterminer la valeur des caractères assyriens. Ces caractères ont |>ermis de lire des textes dont on pouvait contrôler la traduction, et de reconstituer un idiome dont l'expression écrite recouvre et les monuments de la Perse , et ceux de l'Assyrie. Or , ce qu’on ne saurait trop dire , c’est qu’il n’y a pas un signe qui n’ait été analysé, dont la valeur n’ait été discutée, et qui n’ait subi le contrôle de tous les savants qui se sont occupés de ces textes. Il n'y a pas un fait qui ait été accepté sur la parole d’autrui , et ce n’est qu’après une rigoureuse épreuve qu’on a pu en déduire des principes de lecture et d’interprétation.
150 ÉCRITURES AN ARIENNES
Le véritable caractère de cette écriture est aujourd'hui parfaitement déterminé. Elle est h la fois syllabique et monogrammatique ; elle procède d’une origine hiéroglyphique qui a pu être constatée. Ces monogrammes, images dégénérées des objets dont le nom et le type primitifs avaient disparu, constituaient une difficulté sérieuse dont on peut aisément se rendre compte en comparant les travaux des assyriologues à ceux des égyptologues. Ia*s savants se trouvaient, en ellct, en présence de ces différents hiéroglyphes, dans des conditions qui ont quelque analogie.
Le texte grec de llosette est très-succinct ; il offre un point de départ très-restreint; mais, d’un autre côté, il fournit promptement la certitude que le son initial du nom de l’objet représenté donne la valeur phonétique du signe hiéroglyphique. Or, l'objet est reproduit par le dessin avec une exactitude merveilleuse , et son nom se trouve fidèlement conservé dans la langue copte. 11 n’en est pas ainsi de l’écriture assyrienne.
Les textes perses des inscriptions trilingues sont, il est vrai , très-nombreux; ils permettent d’asseoir les premiers travaux de déchiffrement sur une large base ; mais les hiéroglyphes assyriens ont tellement dénaturé l’image primitive, qu'il est à peu près impossible de la reconnaître ; d’un autre côté , connût-on l’objet représenté , on en ignore le nom dans la langue h laquelle on a emprunté les caractères, et dès lors les difficultés les plus ardues se dressent devant l’interprète abandonné il lui-même.
En sortant des textes dont on avait la traduction en regard , les égyptologues avaient, pour se guider dans leurs recherches sur ces longues inscriptions qui décorent les palais des bords du Nil, Plutarque et son Panthéon égyptien , Ératosthène et Manéthon avec leurs dynasties où les noms des rois se comptent par centaines , tandis que les assyriologues se trouvèrent en présence des norn-
ECHIUIICS A.NAHIKNXKS. I I
breux documents exhumés de Ninive, sans guide, sans contrôle ; en présence de divinités dont le nom avait disparu , de rois dont aucun autre texte n’avait conservé le souvenir.
Enfin l’écriture égyptienne, dans sa longue vie, offre sans doute des altérations plus ou moins prononcées ; mais elles ont toujours servi à exprimer la même langue, tandis que l’écriture assyrienne présente les mêmes altérations graphiques, deux styles différents , et s'est ainsi prêtée à exprimer d’autres langues inconnues dont il fallait , au moins , constater l’existence et signaler les caractères qui devaient les séparer de l’assyrien pour ne point établir de confusion dans ces études.
Ecs difficultés sont donc immenses : elles ont grandi avec les découvertes. On pouvait à peine les soupçonner , il y a vingt ans, lorsque l'attention se porta plus vivement sur les ruines des empires de la Uaute-Asie. Mais il est indispensable, avant d’aller plus loin , de constater l’état dans lequel se trouvaient alors nos connaissances sur ces anciens empires , et le résultat des fouilles qui ont fait tout à cotqt surgir de scs ruines l’Assyrie, oubliée depuis plus de 2500 ans.
(Juand on parlait autrefois de l’empire d'Assyrie, on évoquait un vague souvenir de grandeur et de décadence qui laissait, dans les annales les plus accréditées de l’histoire , un vide que l'imagination seule pouvait combler. Babvlone , il est vrai , marquait encore sa place sur le sol de la Mésopotamie par des monceaux de ruines; mais Ninive avait disparu complètement. On savait cependant que cette ville avait été détruite, dans le VI'. siècle avant
ÈUIITIRKS AN A III KNNKS ,
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J.-C., par les efforts d'une invasion puissante; mais l’histoire de ses développements , de sa grandeur et de son agonie n 'était point parvenue jusqu a nous, et son nom seul retentissait de temps à autre dans la chaire sacrée toutes les fois qu’on voulait rappeler l’exemple d’une grande faute, d’un grand repentir, d’un grand pardon ; c’était le seul enseignement que les sociétés modernes tirassent de l’existence de cette antique cité.
Il y a vingt-cinq ans à peine , l’attention se trouva tout à coup vivement préoccupée des choses de l’Orient. On avait signalé depuis long-temps, en face de Mossoul, dans cette plaine aride où des mouvements de terrain réguliers semblaient indiquer la trace des remparts d'une grande cité , l'existence d’un petit village qui avait perpétué le nom de Ninivc dans cette contrée. Le Gouvernement créa un consulat à Mossoul, et nomma h ce poste, dont l’intérêt scientifique faisait toute l'importance, M. Botta, déjà connu par ses travaux archéologiques et scs connaissances orientales. On lui donnait la mission de rechercher et de constater la place où s’était élevée la ville de Ninus.
Mossoul est située sur la rive droite du Tigre et parait occuper une partie de l’emplacement de l’antique Ninivc. La ville actuelle n'est pas très-ancienne. Mossoul existait cependant , comme ville importante, lors de la construction du nouveau Bagdad (f). Abulfarage dit, en effet, que le khalife Al-Mansour choisit Bagdad pour siège du khalifat, parce que cette ville se trouvait entre Barsa et Mossoul. Mossoul doit son importance au grand prince des Seldjouks, Malck-Schah, qui y établit, vers la fin du XI'. siècle, la base de ses opérations contre Bagdad , alors soumise au sceptre des Abassidcs. En 1182 et fl 83, elle résista deux fois à
(I) Mossoul compte aujourd'hui 70,000 habitants, parmi lesquels on trouve 15,000 chrétiens et 10 ou U, 000 juifs.
ÉCHITIKES VN.VHIK.NNES.
Saladin ; niais, au XIII'. siècle, elle fut renversée par les hordes mongoles, et le terrible Iloulaghou-Ivhan s’en empara et lui fit subir le sort de la guerre; elle fut alors pillée, incendiée, et resta sous le pouvoir des princes mongols jusqu’au XVI". siècle , où elle passa sous la domination des empereurs de Constantinople. Sa position la rendait un point très-désirable pour la domination iranienne. Aussi, au XVII*. siècle, elle se trouva pendant quelque temps au pouvoir de la Perse ; mais depuis les victoires de Mourad IV, le Conquérant de Bagdad, elle est restée soumise à la Turquie.
Si, en quittant Mossoul , on franchit le Tigre sur le pont de bateaux qui réunit les deux rives , on se trouve alors en présence d’un terrain aride sur lequel s'élèvent deux collines artificielles couvertes d'habitations. I)u reste, pas une colonne, pas un pan de rnur ne révèle les traces de ces palais splendides dont la tradition nous a conservé le souvenir. Les ruines de la Mésopotamie ne ressemblent point à celles de rAsie-Mincuro ou de l'Iran : Palmyre, Balbec, Pcrsépolis offrent des débris qui sont encore debout : on peut les voir et on les admire ; mais ici rien ne parait au-dessus des sables du désert , et c’est une pioche à la main qu'il faut interroger la terre pour savoir ce que les couches successives des générations qui, depuis bientôt trois mille ans, se sont succédé sur les bords du Tigre, peuvent cacher an monde d’un empire qui compte au moins quinze siècles de splendeur.
Cependant des mouvements de terrain réguliers semblent indiquer l’emplacement des remparts, qui formaient une vaste enceinte pentagonale d’environ 3 kilomètres de longueur, dans laquelle se trouvent les deux tumulus que nous avons indiqués: au nord, le monticule de Koyoundjik; au sud, celui de Nebbi-Younès. — Kovoundjik (le petit agneau ) est le nom du village bôti sur la col-
ÊCRITCIIES ANARlENÎiES.
line du nord, qui s’élève à 60 pieds environ au-dessus du niveau du Tigre ; elle présente une forme ovale , aplatie vers l’orient , d’une étendue de 800 mètres environ. — Nebbi-Younès est un peu moins grand. Depuis des siècles, ce dernier endroit a été pris [jour le théâtre des prédictions de Jonas : les Musulmans le nomment la colline du repentir ( Tel et Toubeh), et cette tradition a été la cause de l’établissement d'une mosquée auprès de laquelle des maisons ont été bâties; de sorte que le tumulus porte sur lui un village et une grande quantité de tombaux qui en rendent l’exploration difficile. Aussi M. Botta s’attaqua tout, d’abord à la pointe méridionale du tumulus de Koyoundjik et aux mouvements de terrain qui semblaient dessiner l'enceinte de Ninive. Ces premières recherches ne firent connaître que des débris de brique et d’albâtre sur lesquels on voyait des caractères cunéiformes; mais rien n’annonçait un gisement considérable de constructions. Cependant M. Botta ne fut pas découragé par la pauvreté deccs découvertes, et une partie des ouv riers avait déjàattaqué plus sérieusement l'exploration du monticule de Koyoundjik , quand un paysan de Khorsabad s'arrêta sur le lieu des fouilles, et voyant avec quelle attention on recueillait les moindres débris qui sortaient du sol, il en demanda le motif. Les ouvriers le lui expliquèrent tant bien que mal , et cet homme leur fit connaître alors que, chez lui, ces débris étaient plus communs, et qu’on ne pouvait creuser les fondations d’une nouvelle maison sans en rencontrer en abondance. M. Botta avait déjà été trompé plusieurs fois dans son attente par de semblables révélations, toutefois il ne voulut négliger aucun indice , et il envoya quelques ouvriers pour vérifier les renseignements donnés par cet inconnu.
Le village de Khorsabad est situé à 16 kilomètres au nord de Mossoul, sur la rive gauche d’une petite rivière, nommée le
ÊCRULIIES ANAHIKMNES.
Khausscr, qui vient se jeter dans le Tigre, en facedeMossoul, après avoir traversé l'enceinte dont nous avons parlé. Il est bâti sur une éminence qui s’étend de l’est à l’ouest; l’extrémité orientale se relève et forme un cène artificiel , tandis que l’extrémité occidentale se bifurque. C’est sur la pointe occidentale de cette bifurcation que les ouvriers de M. Botta firent leurs premières découvertes. Ils revinrent bientôt confirmer la sincérité des récits du paysan de Khorsabad. Ils avaient appris que cet homme était teinturier, et qu'il construisait son four avec des briques couvertes d’inscriptions. D'un autre côté, ils n’avaient pas tardé à rencontrer, â une petite distance du sol, le sommet d’un mur; et, en creusant plus avant, ils s'étaient aperçus que ce mur était orné de sculptures. Les travaux furent abandonnés à Koyoundjik et entrepris avec ardeur sur ce nouveau point. Quelques embarras surgirent alors et interrompirent les fouilles. Mais M. Botta avait déjà la certitude d'ètre sur les traces d’une construction importante; il n'en eut que plus de courage pour combattre ces nouvelles difficultés, et lorsque tous les obstacles furent aplanis, il se trouva en présence des ruines d'un palais assyrien couvert de basreliefs et d'inscriptions. Un monde inconnu surgissait devant lui sous la pioche des ouvriers , comme sous la baguette magique d’une fée : à mesure qu'ils ouvraient la terre , de belles figures immobiles, alignées dans les grandes salles, le long des corridors ou sous les portiques, semblaient attendre un signal pour reprendre la vie et lui raconter les événements dont jadis ils avaient été les témoins.
Le fléau destructeur qui a passé sur ces monuments s’était heureusement pressé dans son œuvre et n’en avait accompli que la moitié; il n’avait touché que la tète de l’édifice: le palais n’avait été détruit que dans sa partie supérieure ; de sorte que les bas-
ISO
Éumints ANAIIIENNES.
reliefs inférieurs étaient respectés. Ils se composent généralement d'un rang de figures , de 3 pieds de hauteur , surmontées d'une inscription; au-dessus du tableau, l’histoire; au-dessus de l’histoire, un nouveau bas-relief plus ou moins endommagé. Quelquefois on ne voit plus que les pieds des personnages qui touchent aux inscriptions. Çà et lit de gigantesques figures, qui devaient s'élever de toute la hauteur des salles , sont souvent coupées nu niveau des hanches. Puis, comme si le vainqueur avait voulu faire servir tous ces débris à élever un monument à sa haine, il en a comblé les salles , et il les a ensevelis sous une couche de terre; au lieu d'un palais, il a élevé une montagne de ruines. Pendant long-temps, sans doute, la colline a conservé le souvenir du monument qu’elle devait cacher; mais peu à peu le souvenir même a disparu, et de nouveaux habitants ont construit des chaumières sur la tombe d'un palais.
La première salle dans laquelle nous pénétrons avec les ouvriers de M. Butta nous fait assister à quelque grand fait d’armes, qui n’est pourtant qu’un épisode du poème qui va se dérouler devant nous. C'est d’abord un guerrier vêtu d'une cotte de mailles , coiffé d’un casque tombant en arrière; il est percé d'une lance; derrière lui, deux archers tirent des flèches dans la direction du guerrier qui porte le coup de lance à leur compagnon. Plus loin, c’est une forteresse flanquée de deux tours crénelées qui va bientôt tomber au pouvoir des assiégeants. Sur le sommet des tours on voit deux personnages : l’un se défend encore , il lance un javelot ; mais l’autre lève les bras au ciel , en signe de désespoir. Parmi les assiégeants, on voit au premier rang deux archers, le genou en terre; ils sont coiffés d’un casque pointu, et revêtus d’une cotte de mailles; le premier décoche un trait dans la direction de la forteresse , tandis que son compagnon se couvre d'un grand bouclier
KiHirVRES A.N AHIEX.NES. 157
circulaire orné de dessins; derrière eux, d’autres assiégeants debout tirent des flèches contre la forteresse. Tout ce tableau est surmonté d’inscriptions. En sortant de cette salle, on se trouve dans une galerie sur les parois de laquelle on voit la partie inférieure d’un grand personnage; c'était un roi : on le devine à sa pose et au riche costume dont il est revêtu. Puis on entre dans une autre salle où l'on assiste à une scène d’un autre genre. Cinq individus, simplement vêtus, sont conduits par un personnage dont l’accoutrement étrange semble révéler des ailes ; puis un homme portant une épée au côté , et tenant à la main un béton, pousse devant lui des femmes captives; l’une d’elles porte une bourse, l’autre un sac sur ses épaules; une troisième conduit par la main un enfant nu ; ce sont évidemment les prisonniers faits dans l’expédition retracée sur l’autre partie de l’édifice.
Le passage qui communique h ces deux salles est pavé d’une large pierre , qui en occupe toute l’étendue et quf est couverte d’une inscription. En continuant les recherches, on déblaya un second , puis un troisième passage, pavé comme le premier d'une large pierre portant également une inscription qui paraît avoir été incrustée de cuivre. Le métal, en s’oxydant, a coloré d’une teinte verdâtre la surface de la pierre.
Si nous essayons de mettre de l’ordre dans les tableaux que ces bas-reliefs vont maintenant nous faire connaître, nous reconstruirons sans peine le grand poème militaire dont les inscriptions nous feront le récit. Le personnage le plus remarquable que nous retrouvons çà et là au milieu des événements principaux , c’est le roi ; sa belle figure est toujours très-reconnaissable dans les différents groupes où il prend part à l’action. Dans l’angle d’une des salles , il se dresse de profil en face d’un de scs généraux auquel il paraît donner des ordres. Il est coiffé d'une tiare pointue au sommet
ÉCRITURES A N ARIEN N ES
et ornée de bandes rouges ; les cheveux et la barbe sont peints en noir et curieusement tressés ; il porte un [tendant d'oreille en forme de croix anséc ; de sa main droite il tient un long sceptre peint en rouge. Il a de riches bracelets au bras et au poignet ; sa tunique est ornée de franges et de rosaces ; une sorte de pallium sacerdotal tombe sur son épaule et passe sur une épée courte ou parazonium.
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Le personnage qui est devant lui a la tête nue , ceinte d’une bandelette rouge qui retombe sur son dos; sa chevelure et sa barbe sont peintes et tressées de la même manière ; il porte également des bracelets et des boucles d’oreilles ; sa main gauche repose sur le pommeau d’une épée. Nous savons aujourd’hui que ce roi est Sargon , le vainqueur d’Azdod et de Samarie.
ÉCRirtHES ANAHIKNNES.
Nous placerons ici une scène purement religieuse qui décore la paroi occidentale du deuxième passage : nous y voyons deux figures colossales, de 3 mètres de haut ; l'une d'elles représente un personnage ailé qui , sur un corps humain , porte une tête d’oiseau ; il tient à la main une corbeille ; il est vêtu d'une courte tunique , et sa ceinture est richement ornée. Après lui marche un homme barbu, vêtu d'une tunique courte que recouvre un long vêtement à frange ouvert par devant ; il a le bras droit élevé , en signe d'adoration ; de la main gauche il tient un objet dont la base triangulaire peinte en rouge, et seule conservée, semble indiquer un instrument qui devait servir à quelque pieux sacrifice.
Maintenant, l’armée va se mettre en marche. Sur la même muraille , en retour à l'ouest , on voit deux cavaliers courant à toute bride, puis un autre marchant au pas. Plus à l’est , ce sont encore des cavaliers qui se suivent au galop ; au-dessus d’eux règne la bande d'inscriptions accoutumée; hommes et chevaux offeent partout des traces évidentes de couleur. En tournant au nord , on voit apparaître un char trainé par deux chevaux ; il est monté par trois personnages : l'un est un guerrier à la barbe épaisse , les cheveux ramenés en touffe derrière la tête et coiffé d’une tiare peinte en rouge ; il lève la main droite , il tient un arc de la main gauche; derrière lui, un serviteur imberbe porte un parasol à frange; à sa gauche est l’aurige , tenant les rênes et un fouet. Les chevaux ont le caractère du pur sang arabe; leur harnais est richement orné et présente çà et là des traces de couleur très-visibles. Derrière ce char vient un guerrier à cheval , tenant une lance à la main , ayant une épée à la ceinture et le carquois à l’épaule ; plus loin, deux cavaliers marchent au pas ; ils sont armés d’épées ; ils portent un arc passé au bras gauche et sous l’aisselle un long carquois ; leurs jambes sont couvertes de bas à larges mailles
1G0 ÊCRITHIKS AN.UtIKNJiES.
et retenus, au-dessous du genou, par un anneau ou une jarretière.
Après ce bas-relief, et sur la même façade, un char porte le roi et son cocher; les chevaux sont lancés au galop vers une forteresse ; l’action est déjà engagée aux alentours de la place ; les chevaux foulent aux pieds un soldat étendu par terre; devant eux s’enfuit un guerrier. Quatre autres chars se dirigent, à la suite du premier, vers le même but ; chacun d’eux est traîné par deux chevaux et porte quatre personnages. Le principal personnage, coiffé d’une tiare pointue, lance des flèches ; à son côté est l’aurige , et derrière lui des guerriers armés de dards et portant des boucliers. Sous les roues du char, on voit toujours un cadavre , et les chevaux vont passer sur uu cheval abattu portant un cavalier blessé. La scène est très-animée : les coursiers sont pleins d’ardeur, et les tètes encore conservées de quelques-uns des vainqueurs sont empreintes d’un air de supériorité satisfaite très-bien rendu.
Mais ce n’est pas tout ; nous allons assister à la prise de la forteresse : un magnifique bas-relief représente l’assaut d'une ville défendue par une enceinte crénelée , garnie de tours un peu plus hautes que la muraille , et toutes à égale distance ; au centre de la fortification s’élève un tertre sur lequel on voit un arbre et une citadelle qui devient la proie des flammes. A droite de l’enceinte principale, au pied de laquelle coule un fleuve, des guerriers, armés de casques , de piques et de grands boucliers ronds , montent à l’assaut ; quelques-uns sont déjà parvenus au sommet des tours, et des soldats se présentent sur des échelles le long des remparts. Des guerriers escaladent aussi le côté gauche ; mais cette partie du bas-relief est très-endommagée. On distingue toutefois un des assiégeants qui frappe de son épée un défenseur de la place, puis un homme percé d’une flèche qui tomlie du sommet de l’une des tours.
tcnmiiKs amariknkks.
Ce grand combat a , comme l 'épisode que nous avons déjà raconté, sa contre-partie. Sur les parois de la salle opposée , on voit une figure colossale portant une inscription au bas de sa robe, et plus loin une suite de personnages simplement vêtus : ce sont les prisonniers ; quelques-uns sont chargés de fers aux pieds et aux mains ; devant eux marchent trois eunuques. Dans cette nouvelle salle on retrouve encore la figure du roi , qui se reconnaît il son riche costume ; il est vêtu d’une robe longue il frange, recouverte en partie d’une double slola parsemée de rosaces et bordée d'une large frange ; il est accompagné d’un serviteur qui porte le chasse-mouches; au bas delà robe royale court une inscription. A ses pieds , deux captifs , agenouillés , ayant une barbe épaisse, vêtus de peaux , sont suivis par deux autres prisonniers debout , conduits par un garde , sur le vêtement duquel on distingue une inscription.
Quel sera le sort de ces prisonniers? Le plus grand nombre des vaincus était transporté violemment loin de la mère-patrie pour peupler quelque ville nouvelle fondée par le vainqueur; mais ils n’avaient pas tous la même destinée : quelques-uns expiraient dans des supplices atroces : ainsi , par exemple , au bas des remparts de la ville assiégée, on aperçoit une rangée de malheureux empalés par la poitrine. Du reste, nous aurons tine idée de la barbarie des mœurs de cet ftge en jetant les yeux sur un groupe dans lequel on distingue un personnage nouveau, qui remplit un emploi sinistre : il écorche un prisonnier, attaché fortement par les quatre membres pour maintenir les convulsions de sa cruelle agonie. Plus loin, nous assistons h une scène d’un autre genre : un , scribe enregistre, devant le char du roi, ce qu’on livre à son maître comme le plus précieux butin de la victoire : des têtes humaines empilées devant lui.
(i lim ites AMI.IIi'M.S.
En sortant par le quatrième passade , et en tournant à droite , on remarque un bas-relief d'une autre nature : il représente une liante montagne escarpée , couverte d'arbres , au sommet de laquelle on voit un château crénelé. Au-dessous du château, une source donne naissance !t un cours d'eau limpide qui roule en casrade jusqu'au-dessous d’une ville, indiquée par des murailles garnies de tourelles très-rapprochées. Cette ville est bâtie sur une éminence entourée d'une terrasse, où croissent des arbres soutenus par un mur percé de quatre portes.
^ i*oi-ii*u ta a»onv*t< vi*. )
Nous avons pénétré dans ce palais en suivant le caprice des fouilles ; mais nous pouvons en sortir par la porte véritable ; elle était digne d’un tel palais. De colossales ligures de taureaux il face humaine , ik demi engagées dans les pieds-droits des portiques , décorent une entrée d'une grande magnificence; chacun d'eux, haut de S métrés environ, envoie dans l’intérieur du péristyle une
l'< lUIUifcS \.\Alllt.VNKS.
aile qui en tapisse les parois ; des écailles symétriquement striées indiquent les plumes; le visage, d’une grande régularité et d'un aspect sévère, se termine par une barbe soigneusement tressée.
Tout l’édiflee est bâti sur un plancher formé d’un seul rang de briques cuites et portant des inscriptions. Au-dessous de cette aire il y a une couche de sable fin, de 10 pouces d’épaisseur, étendue sur plusieurs rangées de briques superposées et fortement cimentées avec du bitume ; enfin, les murailles sont formées de grandes et minces plaques de gypse marmoriforme , appuyées sur des massifs de terre argileuse mélée de chaux.
Tels sont , aussi sommairement que possible , les résultats des fouilles de Khorsabad ; mais, bêlas 1 la plupart de ces débris ne devaient voir le jour que pour achever leur ruine ; les édifices avaient péri par suite d’un incendie , et la violence du feu , en calcinant les dalles de gypse, en avait fait une chaux fragile, que la pluie et l'humidité de l’air ne lardèrent pas il détruire. C’est en vain qu’on envoya auprès de M. Botta un artiste habile pour dessiner ces bas-reliefs. Quand il arriva à Mossoul, une partie de ces richesses, réduite en poussière , était perdue pour jamais. Les inscriptions cependant ôtaient sauvées. M. Botta, avec une admirable patience et une rare sagacité, les avait copiées à mesure qu’elles apparaissaient ; et comme il devait les reproduire un jour , il y avait mis cette attention scrupuleuse que l'on apporte à recueillir, au chevet d'un mourant, les dernières paroles qu’il prononce pour les redire à ceux qu’il laisse après lui.
Cependant, quelques parties de l’édifice, plus éloignées du foyer de l’incendie, ne subirent pas l’altération de l’air ; les fragments qu’on en put détacher furent soigneusement envoyés en France , et nous pouvons les étudier dans les galeries du Louvre , où ces
ÉlIlimiKS ASAHIKNNES.
débris de l'art assyrien figurent aujourd’hui. Tels sont les gigantesques taureaux des |>ortes de Khorsabad et les grands bas-reliefs qui complétaient la décoration du péristyle; puis ces grandes figures d'hommes aux ailes déployées ; et cette autre qui , sur un corps humain , porte une tête d’aigle , très-reconnaissable à la crête de plumes qui la surmonte et aux caroncules dont le bec est recouvert à sa naissance ; puis , enfin , d'autres figures colossales semblables à celles que nous avons décrites dans les différentes parties du palais. Les figures royales ont été également conservées et transportées en Europe, de sorte que ce roi assyrien revit, aujourd’hui comme jadis, dans un palais bâti pour sa gloire, entouré des serviteurs et des guerriers au milieu desquels il a combattu; et les guerriers vaincus et les captifs tributaires se retrouvent encore auprès de lui pour compléter son triomphe et nous donner de curieux échantillons de l’art , des mœurs et de la civilisation de son empire.
( lui It'iLItTU te HOU DB tiKCON. )
Pendant que M. Botta faisait ces belles découvertes , M. Austen
ÉUUTUKES A.XAlUENfiES.
IBS
Henry Layard, qui se trouvait alors en Orient, fut vivement frappé du résultat des fouilles du consul de France , et il conçut aussitôt le projet d’exécuter de pareilles recherches pour le compte de l’Angleterre. Il suffisait, en effet, de jeter désormais les yeux sur le sol de l’Assyrie pour se convaincre que ces montagnes artificielles qu’on voyait çà et là sur les bords du Tigre devaient cacher , comme à Khorsabad , les ruines de palais assyriens. M. Layard fut surtout frappé de l’aspect tout particulier d’une colline située à 30 kilomètres environ de Mossoul , en descendant le Tigre. Cette colline portait le nom de Pv'imroud. D’après une tradition très-répandue parmi les Arabes, on disait qu’on avait vu jadis d’étranges figures de pierre au milieu des mouvements de terrain que présente cette localité, et les récentes découvertes de M. Botta donnaient une grande autorité à ces récits. Il était évident que le palais de Khorsabad ne pouvait être qu’une dépendance de Ninive , et que les autres tumulus devaient être des monceaux de ruines analogues. Cependant les recherches infructueuses de M. Butta éloignèrent d’abord l’attention de M. Layard de l’enceinte de Ninive, et il préféra s’attaquer au monticule de Nimroud. Il fit part de scs projets à sir Stratford Canning, et l’Angleterre lui alloua les fonds nécessaires pour commencer des explorations. M. Layard rencontra les mêmes difficultés de détail que M. Botta avait rencontrées au début : le gouverneur de la contrée, Mohamed-Pacha, malgré les lirmans de Constantinople , était peu disposé à laisser exploiter par d’autres des ruines dans lesquelles il flairait de l’or; mais enfin ces difficultés s’aplanirent , et , dans l’automne de 1843, M. Layard put commencer ses opérations. Il explora d’abord avec six hommes une espèce de cône qui dominait le monticule, et il recueillit çà et là , à la surface du sol , des débris de poterie et des briques avec des caractères cunéiformes. En creusant dans un
I A Ml I LIILS A.'AKIK.NNES.
endroit qui lui parut favorable , il découvrit bientôt un fragment de bas-relief qui avait été exposé au feu et qui ressemblait à ceux de lvhorsabad.
11 était évident que ce fragment provenait de constructions qu’il s’agissait de retrouver. Aussi on ne tarda pas à rencontrer un basrelief, puis un second et un troisième ; on déblaya les faces et on constata , comme à Khorsabad , des sculptures et des inscriptions. Dès la première journée de scs recherches, M. Layard acquit ainsi la certitude qu’il était aussi en présence d’un palais assyrien.
( viiftiu t e munotti. )
Les travaux furent poussés avec, activité, et, lorsque l'ensemble des fouilles put être apprécié, on reconnut que la construction de Nimroud répondait à celle de Khorsabad. C’était le même style, la même architecture : des taureaux aux portes, des bas-
ÉCRITURES ANAttIKNSES.
reliefs dans les salles, et la même manière de disposer les inscriptions et les ügures.
M. Layard s’empressa d'envoyer à Londres des échantillons de ses découvertes, en réclamant de nouveaux fonds pour continuer ses fouilles. Us lui furent bientôt accordés par les Trustées du British Muséum, et les opérations continuèrent sur une grande échelle. On attaqua alors le tumulus sur plusieurs points et on trouva partout des restes des anciennes constructions. C’étaient des lions ailés , des chambres longues et étroites, ornées de bas-reliefs représentant des sujets guerrière et des inscriptions affectant la disposition que nous avons déjà signalée. Il était cependant évident que ces constructions appartenaient à une autre époque , à un autre règne, bien que la disposition générale fût conservée. On retrouvait, en effet, le même système d’ornementation, des inscriptions, dos bas-reliefs, et au milieu de ces figures on voyait encore le roi entouré des officiers de son palais , tantôt à pied , tantôt monté sur un char traîné par dos chevaux richement caparaçonnés. Il est facile de voir que les sujets retracent les différents épisodes d’une campagne complète. Après la marche au combat , le retour des vainqueurs : ici, on compte les tètes des vaincus; plus loin, des musiciens jouent de différents instruments et sont suivis par les captifs sans armes. C’est une longue procession qui représente les différentes phases de la guerre mêlées aux travaux domestiques. Dans une autre partie de l’édifice , on voit des villes assiégées et soumises, des rivières passées pour attaquer des forteresses. Enfin, au milieu des ruines, on trouva des parties d’armures, des vases d'albàtrc et de menus objets.
La découverte la plus curieuse fut celle d’un obélisque en basalte noire , de plus de 2 mètres de hauteur , dans un état de conservation parfaite; il était couvert de sculptures et chargé d'une inscription de plus do doux cents lignes.
ÊrniTi.ncs AN.\nirsNrs.
Cette inscription nous a appris que ce monument avait été
( OH^LIUJIK Tir *IMT ITT )
élevé à la gloire de Salmanassar, le vainqueur des Juifs ; l'un des
( niçniT M aontmioa w» j*»c }.
bas-reliefs représente peut-Aii-e la soumission de Jéliu, fils d'Oinri.
ÉCHITIHES A.NAIIIK.NMKS.
Les succès de M. Layard à Nimroud l’engagèrent à entreprendre des travaux dans l’enceinte de Ninive. L’expérience l’avait rendu habile et il paraissait évident que si les travaux de .M. Botta avaient été continués à Koyoundjik , ils auraient pleinement réussi. On pouvait, en effet, se rendre compte désormais de la méthode de construction que les Assyriens employaient pour élever leurs monuments; on savait que, lorsqu’ils voulaient édifier un palais, ils bâtissaient d’abord une plate-forme en briques sur laquelle ils élevaient l’édifice; lorsque le monument était ruiné, les débris tombaient sur la plate-forme, et la terre s’amoncelait peu à peu pour la recouvrir tout-à-fait. 11 fallait donc rechercher d'abord cette plate-forme ; puis, quand on l’avait trouvée , en faisant des tranchées dans différentes directions, on ne devait pas tarder h rencontrer un mur.
A Koyoundjik , l’accumulation des décombres et de la terre était considérable : M. Layard pénétra à plus de 20 pieds de profondeur avant de rencontrer la plate-forme ; il attaqua le mont à l’angle sud-ouest et, après plusieurs jours de travail, il se trouva, en effet, en présence de nouvelles sculptures, et bientôt d’un nouveau palais. C'étaient encore des chambres longues et étroites , ornées de bas-reliefs et d'inscriptions, et ces inscriptions étaient trèsnombreuses. On y voyait toujours , aux portes et dans les salles , de gigantesques taureaux , des combats , des marches guerrières, et enfin , au milieu de toutes ces scènes, la grande figure du roi. L’architecture était la même que celle de Khorsabad et de Nimroud; mais le style des sculptures indiquait cependant un autre âge. Comme il était déjà possible de distinguer l’ordre dans lequel se succèdent ces constructions, on reconnut bientôt que ce monument avait été bâti par Scnnachérib , le fils du constructeur du palais de Khorsabad. C'était une construction d’une grande
170 KUUTUtkS ANAHIKXNk ..
étendue et d'une grande magnificence : elle s’élevait alors au bord de la rivière , sur un des points les plus importants de Ninivc.
Le document le plus curieux qui nous soit parvenu de l’histoire de ce roi , et qui était cependant connu bien long-temps avant les fouilles, est un prisme d’argile à huit pans , chargé d’une écriture fine et serrée.
(hume, ds )
Ce précieux document, découvert à Ninive en 1830, avait été acheté, en 1846, par le colonel Taylor. Vers celte époque, M. Lottin de Laval en prit une empreinte ; mais, après la mort du colonel Taylor, l’original s’est trouvé perdu pendant quelque temps. C’est sur un moulage fait sur l’empreinte de M. Lottin de Laval que le colonel Rawlinson a donné le premier aperçu dos
ÊCIIimiLS A-NÀHIO.VKS.
faits que cette inscription nous devait révéler. Depuis, l'original a été retrouvé et il est rentré au Brilish Muséum, où on peut l'étudier aujourd'hui. Du reste, l’inscription qui le recouvre vient il'étre publiée, par les soins des Trustées , dans le beau recueil des inscriptions de l'Asie occidentale.
Le régne de Sennachérib est aujourd’hui un des mieux connus ; et l’image de ce roi est désormais classique. Un bas-
( Staxicnfciut.)
relief le représente assis sur son trflne, ayant devant lui les captifs de Lakis auxquels il impose un tribut.
ÉCRITl'RKS AN ARIKNNES.
Cependant on commença (également des fouilles à la partie opposée du monticule de Koyoundjik , et on y trouva encore des sculptures; mais les fouilles ne furent pas poussées très-activement , bien qu'il fût déjà évident que ce tuinulus devait renfermer d’autres ruines ; les fonds alloués étaient épuisés; il fallut s’arrêter et attendre de nouveaux crédits.
En 1848 , les Trustées résolurent une seconde exploration en Assyrie, et en confièrent encore la direction à M. Lavard. Le monticule de Koyoundjik fut de nouveau l’objet de ses recherches. 11 ouvrit une large tranchée à l’angle sud du mont et trouva bientôt des édifices qui se reliaient au palais précédemment découvert. C’étaient encore les mêmes sujets, la même disposition : de grandes salles longues et étroites , des bas-reliefs et des inscriptions. Mais l’une de ces salles renfermait des objets en si grande abondance qu’elle frappa particulièrement l’attention. Déjà on avait trouvé çà et là des tablettes , des fragments de briques couverts d’une écriture fine et serrée; mais nulle part ces débris ne s’étaient offerts en si grande quantité que dans la salle dans laquelle on avait enfin pénétré. Le sol était couvert, à la hauteur de 1 pied et plus , de fragments plus ou moins considérables de ces tablettes; quelques-unes étaient encore entières, les autres brisées par la chute des murs. Elles étaient de différentes dimensions : les plus grandes avaient 9 pouces sur 6 environ. Malheureusement, le temps pressait et personne , du reste , ne pouvant alors mettre de l’ordre dans des archives qui se présentaient en telle abondance , on en remplit des paniers, des caisses, et on expédia le tout en Angleterre.
En examinant les inscriptions des briques de ce monument,
ÉCRITURES ANARIENSES.
on a pu constater qu'il avait été Ijfiti par le dernier des Sardanapale.
Les explorations commencées sous de si heureux auspices ont été , pendant quelque temps , poursuivies avec une activité fiévreuse ; beaucoup d’autres sites ont été fouillés ; mais nous nous sommes borné à indiquer les points principaux qui ont été l'objet des recherches de la France et de l’Angleterre. Voici , en résumé , le résultat de ces grandes découvertes :
Trois points du territoire assyrien ont été principalement explorés: Khorsabad, Nimroud, Ivoyoundjik. Le palais de Khorsabad peut être considéré comme un grand épisode. C’est une création homogène, qui caractérise une époque avec assez de détails pour qu’on puisse l’apprécier exactement dans son ensemble. Le caractère primitif du monument n’a point été altéré par des constructions subséquentes. On voit que le palais a été fondé au moment où le roi était dans toute sa gloire , et qu’il a été détroit nu abandonné avant d’avoir vieilli.
A Ninive , les monuments sont plus nombreux et présentent l’histoire d'une période plus étendue. Cependant il paraît évident que cette ville a été l’objet de deux catastrophes successives ; car on ne trouve rien d’antérieur à la destruction de cette grande cité par les Chaldéens. Les palais de Koyoundjik ont été construits par les successeurs de Sargon , et ce qui nous est venu du tumulus de Nehbi-Younous annonce encore une époque postérieure.
Nimroud , que l’on doit assimiler à l’antique Calach, laisse une plus longue trace de son existence, et dès lors présente des types assez variés pour caractériser des figes différents, et même la transition de ces figes. C'est là quelegénie assyrien a déposé les marques les plus nombreuses des passions rivales qui ont agité la vie de cet
175 ÉinmiŒS a.nakiennes.
empire. C’est lit surtout qu’on peut voir l’inanité des imprécations que contiennent ces inscriptions , pour appeler la vengeance des Dieux sur la tête de ceux qui oseraient les détruire. C’est lit surtout que nous voyons que les rois vainqueurs ont toujours mis les Dieux de leur côté, et qu’ils ont démoli les palais de leurs prédécesseurs en répétant sur les monuments nouveaux qu’ils élevaient les formules dont ils avaient bravé l'efficacité. Aussi il ne nous restera , de tant de rivalités jalouses , de tant de gloire et de tant de défaites , que ce que la Providence voudra nous en faire connaître , sans que nous puissions savoir pourquoi des rois , des dynasties tout entières sont tombés dans l’oubli , tandis qu’il nous arrive parfois de pouvoir apprécier cette antique civilisation jusque dans ses détails les plus vulgaires.
( OtVIUKM DU rutu DU UMlUirtll , * tOIOUSi JII. J
Cependant la France ne s’était point arrêtée dans ses recherches. Le palais de Khorsabad n’avait pas rendu , dans les premières fouilles , tous les trésors qu’il renfermait. Quelques années après, les travaux furent repris par M. Place : le monticule fut de nouveau labouré dans tous les sens , dans toutes les directions. Plusieurs salles, comme les appendices du palais principal, furent déblayées. Enfin , dans l’été de 181H, M. Place découvrit ce que
É< HITI BE.S V.NAIIIKNNKS.
nous devons considérer comme la première pierre de l'édifice. En effet, sous une large dalle de gypse, on trouva une caisse en pierre, et dans cette caisse cinq plaques de différents métaux, chargées de caractères cunéiformes. Ces plaques , en or , en argent , en cuivre , en plomb , et peut-être en antimoine , y avaient été déposées , par le fondateur de l'édifice , pour perpétuer avec son nom le souvenir de son œuvre. La plaque de plomb n’est point parvenue en Europe, mais les autres sont au Louvre , où elles ont déjà exercé , à plus d'un titre , la sagacité des savants (t).
Les habiles explorateurs des ruines de l'Assyrie recueillirent avec soin tous les débris de cette antique civilisation. C’est ainsi que nos musées se sont successivement enrichis d'échantillons plus ou moins complets de l’art céramique, de pierres gravées, de pierres polies, de briques émaillées, de sujets en terre cuite et de curieux objets d’os, d’ivoire , de bronze ou d'or.
Voyons maintenant les renseignements qui nous sont fournis sur l'empire de Chaldée.
Le nom de Babylone se lie aux plus vieux souvenirs du monde , et nous reporte à cet âge où l'humanité , vagissante dans la boue du déluge , entreprenait déjà des travaux dont Dieu seul pouvait arrêter l'audace. Les enfants des hommes pétrissaient alors, d'une
(I) Voyex le* curieuses et savantes recherches de M. Vaiquez Queipo sur les mesure* des anciens peuples. — Essai sur les systèmes métriques et monétaires îles anciens peuples . t. 1 , p. Î83.
ÊUIITl HKS VNARIENNKS.
main vigoureuse et hardie , la terre sur laquelle on devait jeter les fondements de la civilisation. De leur prodigieux travail, il sortit une ville dont l'enfance, assez obscure, s’est passée dans les rudes labeurs qui devaient assurer la fertilité du sol : gigantesques travaux de canalisation dont la plaine de Shinaar porte encore la trace; puis cette ville devint la capitale du monde; et, comme toute chose ici-bas doit finir, elle a eu aussi ses jours de décadence et de ruine. De cruels vainqueurs en ont fait , pendant sa longue agonie , la plus belle de leurs provinces , puis elle s’est couchée dans la tombe. Les sables du désert l’ont enveloppée comme un immense linceul , et maintenant elle glt parmi les tombeaux de trois empires qu’elle a vus naître , au milieu des mines de trois civilisations qui la couvrent de leurs débris.
Babylone , comme au sortir d’un rêve , retrouve déjà confusément ses souvenirs ; bientôt on va connaître sa longue vie et on saura comment elle devint la reine des nations, cette merveille des merveilles, qui prépara pendant plus de deux siècles des jougs pour tous les rois.
Ce vaste pays, qui s’étend depuis Dagdad jusqu’à la mer et qui formait jadis la plus grande partie de la richesse de l’empire de Darius , ne renferme plus que des villages épars çà et là dans une plaine aride et sauvage. En quittant Mobaouil, pour descendre la rive gauche du cours actuel de l’Euphrate, on commence à distinguer, au-dessus de la ligne du désert, les ondulations d’un sol accidenté , que dominent quelques rares monticules. Ces éminences , qui de loin ne paraissent être autre chose que des accidents naturels du terrain , et que recouvrent quelques broussailles rabougries, sont tout ce qui reste de Babylone. On parcourt 13 kilomètres sur un terrain ainsi relevé et ondulé de toute part. Du
ÉERITIHES AN ARIEN >i ES.
reste, pas un monument, pas une pierre sculptée, rien ; des monceaux (le briques au milieu d’un désert de sable coupé par des marais fétides. On dirait que ces contrées, jadis si florissantes, ont été frappées d’une stérilité complète; le temps et les hommes marchent h l'envi pour effacer la trace de leur grandeur, tandis que la terre se repose en attendant peut-être une culture féconde , dont Dieu seul a fixé l’époque par de mystérieux assolements.
La ville qui s’élève aujourd’hui au milieu de ces ruines porte le nom de Ilillah. C’était, au X e . siècle, une cité déjà ancienne et très-étendue; elle était entourée de murs qui ont dû être détruits plusieurs fois, car ceux qui la protègent maintenant ne remontent pas à une époque bien reculée. Ilillah forme une sous-division du pachalik de Bagdad , et contient, tout au plus dix ou quinze mille habitants. Les maisons sont construites avec des briques que l'on extrait des anciens monuments babyloniens. Depuis des siècles , ces ruines sont exploitées , comme des carrières , par des hommes que les Arabes nomment sakkhar, et dont le métier spécial est de rechercher ces antiques matériaux pour en édifier des maisons nouvelles. C’est ainsi que Sélcucie , Ctésiphon , Bagdad , trois capitales, ont été bâties avec les débris de Babylonc. On comprend combien ce travail des hommes a dû accélérer les ravages du temps ; aussi ces grands palais , qui faisaient la gloire de la ville éternelle, ne marquent plus leur place sur le sol que par des monceaux de décombres, dont les besoins du moment changent souvent la forme et la position.
Cependant une circonstance particulière a contribué à la ruine de Babylone. Lorsque Persépolis a été détruite par Alexandre, la capitale de la Chaldée était dans un état tel , que le vainqueur du dernier des Darius avait songé à lui conserver ou à lui rendre sa première splendeur. Les palais de Persépolis, dont les colonnes
178 fCRITCRKS ANAIlIKKMS.
sont encore debout , étaient en marbre. La pierre est commune dans la plaine de Merdract , tandis qu'elle est inconnue à Babylone. En creusant le sol , on ne trouve que de la terre ; aussi les briques déjà faites devinrent des matériaux qui devaient tenter la cupidité, et les constructions de Babylone, qui auraient bravé les injures du temps, ont moins résisté aux ravages des hommes que les palais de marbre de l’ersépulis et de Ninivc. Babylone, dont on va ressusciter l'histoire, a cruellement expié sa grandeur passée. Mémorable exemple des vanités de la terre , elle a donné son sang et ses trésors à ses premiers vainqueurs. Chacun est venu lui arracher un lambeau de sa gloire , et de ce colosse à la tête d’or, il ne reste plus, cachés dans les sables du désert, que les pieds d’argile sur lesquels on va lire les étonnants récits de l'époque la plus glorieuse de son histoire.
Les [dus vieux souvenirs que les traditions hébraïques nous aient conservés nous font assister à la fondation de Babv loue. Faisons des briques ; pétrissons la terre , dirent les enfants de Noé , rassemblés dans la plaines de Sennaar , et construisons une ville. La Bible nous apprend encore comment l'orgueil de ces hardis architectes les porta à construire une tour qui devait s'élever jusqu’au ciel , pour rendre leur nom célèbre dans l'avenir , et comment l'Ëterncl souffla sur leur œuvre pour ne laisser, de leurs efforts, que le souvenir de leur impuissance. Après cette première mention de Babylone, les Saintes Ecritures se taisent sur le développement de la grande cité. L'Égypte devient, en effet, le théâtre sur lequel il faut désormais suivre le peuple de Dieu , et la Mésopotamie est pour ainsi dire oubliée.
Quel est donc le peuple qui régnait alors sur les bords de l'Euphrate ? A quelle branche de la famille humaine faut-il le rapporter? Bérose signale plusieurs périodes, pendant les-
f.UllIlKtS ÀNAKUiN.VES. I 7 1>
quelles les Chamites, les Mèdes et les Scythes ont dominé sur ces contrées , jusqu’au moment de la fondation de l'empire de Babylone, sans qu'il soit possible de distinguer la part qui revient à chacun de ces peuples dans l'exercice de sa souveraineté. Mais tout commande la réserve, et une réserve d’autant plus grande que le champ est vaste pour les hypothèses , dans cet Age où la légende ne se distingue pas de l'histoire , où le sentiment du temps semble s’effacer, et où il est si facile de confondre les origines et les nationalités. Quoi qu’il en soit, on est convenu de désigner par un nom auquel je veux laisser tout le vague qu’il comporte , cette antique occupation de la Haute-Asie. C'est l'époque scylhiq ne ou touranienne. Justin assigne une durée de quinze cents ans ù cette civilisation, qui semble caractérisée, d'abord par un sabéisme grossier , auquel il faut peut-être rattacher les mythes qui ont donné naissance à la religion de Zoroastre , mais surtout par l’usage d'un système graphique dont les documents modernes permettent de comprendre l’origine et les développements, et qui, après avoir subi des modifications plus ou moins importantes , a été accepté par les Assyriens , qui nous en ont conservé l’étonnante complication.
Vers l’an 2000 avant J.-C., on voit apparaître les traces d'une domination sémitique sur ces plages ; Babylone devient alors le siège d'un empire dont on peut suivre les prodigieux développements. Nous sortons des légendes ; on commence à distinguer nettement les hommes des villes et les rois des royaumes. Nous voyons s'établir des dynasties auxquelles on peut rapporter les souverains qui ont figuré, & différents titres, dans les grands événements de cette période reculée.
Plus tard , au XV e . siècle , nous avons une interruption dans le développement de la grandeur de Babylone. Cette ville, qui avait
Êtlll l LUES ANAHIERNES.
jusque-là attiré autour d'elle toutes les puissances secondaires de la Basse-Chaldée , s’absorbe à son tour dans le vaste empire d’Assyrie, et sa destinée parait entièrement subordonnée à la politique de Ninive.
Cependant, vers la fin du VII*. siècle avant J.-C. , l’empire du nord s'écroula sous le poids d’une invasion dont on ignore la cause et dont on ne peut apprécier que les résultats. Des peuples nomades apparurent alors, comme ils ont toujours apparu depuis, au milieu des grandes catastrophes qui sont venues arrêter la marche de la civilisation. On dirait que ces peuples sont les ministres redoutables d'une puissance inconnue qui lutte contre le développement régulier des arts , des lois , des sciences , des religions ; car ces hordes terribles, après avoir accompli leur sinistre mission , rentrent dans leurs déserts sans qu’on ait pu saisir encore les secrets de leur mystérieuse vitalité. Ninive , souvent menacée, souvent avertie , devait succomber sous leurs puissants efforts. Le vaste empire d’Assyrie , après avoir duré plus de cinq siècles, se partagea d’abord en plusieurs royaumes, dont on retrouve les centres en Médie , en Perse , à Babylone et & Suse ; puis Ninive disparut enfin pour ne plus se relever.
La destruction définitive de cette grande cité (62S avant J.-C. ) est le signal d'une nouvelle phase de grandeur pour l’empire de Cbaldée. Babylone reprend son rang dans le monde et Nabopolassar ouvre une ère nouvelle. Nabopolassar commença de vastes travaux de restauration : Babylone avait souffert , depuis cinq siècles au moins, de cet abandon qui reportait vers Ninive toutes les forces actives de la nation ; ses palais étaient abandonnés , ses temples ruinés; le nouveau roi se mit à l'œuvre, et les briques qui portent son nom sont là pour marquer les monuments sur lesquels il avait d'abord jeté les regards.
LUlITCMKS AMAHUMNItS.
Kabuchodonosor succéda, jeune encore, à Ps'abojtolassar , son père. Il continua son œuvre, transforma la vieille cité; il en fut ainsi le second fondateur, et porta l’empire de Chaldée au comble de la gloire. L’image de ce grand roi nous a été miraculeusement conservée; car on n’a retrouvé, jusqu’ici du moins, aucune des sculptures qui décoraient les palais de Babylone. Cette image existe, au musée de Berlin, sur un monument dont nous ignorons l’origine , mais dont l’authenticité et l'antiquité ne sauraient être contestées (1).
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On commence à entrevoir déjà sous son véritable jour ce grand règne qui résume uue des plus grandes phases de la civilisation orientale. C’était l’époque où les prophètes d'Israfl s’écriaient : « Faites-vous des liens et des chaînes , et mettez-les à votre cou , et vous les enverrez au roi d’Édoin , au roi de Moab , au roi des
(i) Ce monument , publié depuis long-temps par Croit* fend ( AVtr Birtrage tur Erlunlerung on Ralyloiiischen Kalschrift, Hanovcr, 1 H 4 0 } , attira tout dernièrement l'attention des philologue?, et MM. Oppert cl Rüdiger eu ont expliqué la légende dans la séance du Gong ris des orientalistes allemands, du 30 septembre 1863.
182 ÊUUTUKES A.\ AIÜKS.NES.
Ammonites , au roi de Tyr et au roi de Sidon , par les ambassadeurs qui sont venus à Jérusalem vers Sédécias, roi de Judée, et vous leur ordonnerez do parler ainsi à leurs maîtres ; car voici ce que dit le Seigneur, le Dieu des armées, le Dieu d'Israël : « C’est « moi qui ai créé la terre , les hommes et les animaux qui sont « sur la surface de la terre. Par ina puissance et par la force de « mon bras, j’ai donné la terre à qui il m’a plu, et je remets « maintenant toutes ces terres entre les mains de Nabuchodo-
« nosor, roi de Babylone , mon serviteur Et tous les peuples
« lui seront soumis, à lui, à son fils, et aux fils de ses Dis, jusqu’à « ce que son temps et le temps de son royaume soit venu. » Cependant , cette puissance ne devait pas être éternelle : le peuple juif limait sourdement ses chaînes, et ses prophètes, en même temps qu’ils prodiguaient la louange , jetaient la menace à la ville superbe. Poursuivons , en effet, la lecture du texte sacré : « Annoncez ceci parmi les nations, dit le prophète; faites-le entendre ; levez l’étendard ; publiez-le ; ne le cachez point. Dites : Babylone a été prise ; Bel est confondu ; Mérodach est vaincu ; leurs statues sont brisées et leurs idoles détruites. Car un peuple vient de l’aquilon contre Babylone , qui réduira son pays en une solitude, sans qu’il y ait plus ni hommes ni bêtes qui y habitent
Attaquez Babylone de tous côtés, vous tous qui savez manier l’arc; combaltez-la; n’épargnez point les flèches , parce qu’elle a [léché contre le Seigneur. Jetez de grands cris contre elle ; elle tend déjà les mains de toute part ; ses fondements sont renversés ; ses murailles tombent par terre, parce que le jour de la vengeance du Seigneur est venu. » En effet , ce moment ne s’est pas fait attendre, et, après la menace, nous voyons bientôt surgir l’injure. Dès les dernières années du règne de Nabuchodonosor , Babylone n’est plus la ville sainte, la préférée de Dieu ; c’est la ville maudite,
ÉUIITISKS ANAIUEKM'S.
la ville (les abuminalions , la coupe d'or dans laquelle s'enivrent tous les [(copies , ou plutôt la grande prostituée qui ouvre ses portes et son cœur à tous les étrangers, à tous les vices. Aussi, la folie du plus grand de ses rois et le scandale de ses débordements sont les souvenirs les plus vivants qui surnagent encore aujourd'hui , comme une écume , sur son antique renommée.
Les monuments des successeurs do Nabuchodonosor sont de moins en moins nombreux, et nous conduisent rapidement, à travers les règnes d'Évil-Mérodach, de Nériglissor et de Nabonide, à la chute de l'empire de Chaldée.
Nabonide est le dernier roi de Bnbvlone dont nous ayons des monuments sérieux. Après lui, l'empire assyro-chaldéen s’écroule. Nous voyons , avec le prophèto, un peuple qui sort de l’aquilon , menaçant , redoutable. De grands rois s’élèvent des extrémités de la terre ; ils prennent leur arc et leur bouclier, ils sont impitoyables , et le bruit de leurs cohortes retentit comme celui de la mer. C'en est assez pour reconnaître l'approche de ce [>euple habile h tirer de l'arc, qui s’avance à son tour à la conquête du monde. On sait, en effet, par toutes les sources de l'histoire, comment Cyrus s’est emparé de Babylone. 11 rendit la liberté aux Juifs et jeta les fondements d’un empire qui devait, à son tour, imposer sou influence à toutes ces contrées. L’œuvre de destruction commença dès lors pour cette grande cité : le marteau qui avait démoli tant de trônes fut brisé à son tour.
Babylone essaya plusieurs fois , sous les rois Achéménides , de relever la tôte ; mais chacune de scs révoltes appela sur elle la vengeanco des vainqueurs. Darius renversa ses tours, ses murs , ses fortifications gigantesques, et mit h mort trois mille de ses principaux habitants. Un peu plus tard, Xerxès continua l’œuvre de son père , et ravagea les palais de Babylone. Hérodote nous
1 81 ÉCRITURES AKARIENNES.
apprend qu'il mit la main sur la statue d’or du dieu Nébo et sur les trésors du temple de Mérodach. Quand l’empire des Perses s’écroula, et que les vainqueurs d’Arbelles vinrent se ranger en bataille devant Bahylone, les habitants les saluèrent en libérateurs et leur ouvrirent leurs portes. Alexandre fut frappé de l’admirable position de Babylone; il voulut en faire la capitale de son empire. Aussi, tandis que les palais bâtis par Darius fumaient encore dans Persépolis en ruine, il essaya de relever les palais que Darius et Xcrxès avaient renversés dans Babylone. Il employa dix mille hommes pour en déblayer les décombres , et il mourut sans avoir pu accomplir son projet. Babylone ne devait plus se relever.
Au moment où Démétrius-Poliorcète (310 ans avant J.-C.) en prit possession , il restait encore deux forteresses. Quoi qu’il en soit, Séleucus-Nicator, qui succéda il Alexandre, avait abandonné les idées de son prédécesseur, et il fonda sur le Tigre une capitale nouvelle, à laquelle il donna son nom. Environ cent vingt-sept ans avant J.-C. , un général parthe ravagea Babylone, et semble lui avoir porté le dernier coup; car Diodore de Sicile en parle, sous Auguste , comme d’une ville qui tombait en ruine. Vingt-neuf ans après J.-C. , sous le règne de Caligula , Babylone était à peu près oubliée : il en est à peine fait mention dans l’expédition de Trajan et de Sévère en Mésopotamie. Lucien de Samotrace , qui vivait sous Marc-Aurôle, la cite comme une ville dont on allait perdre la trace, et depuis cette époque les historiens en font & peine mention. Du IV*. au X*. siècle de l’ère chrétienne , Babylone est accidentellement nommée dans les auteurs, qui la confondent quelquefois avec Séleucie. L’abréviateur de Strabon (X*. siècle) dit positivement que Babylone était alors déserte. Les auteurs ecclésiastiques la regardent déjà comme abandonnée depuis long-temps. Eusèbe, saint Jérôme , Cyrille d’Alexandrie , n’y signalent que des ruines.
ÉCRITURES XNARIENNES.
Ibn-Haukal , géographe persan, qui vivait en 917, cite Babel comme un village, et le voyageur juif Benjamin de Tudèle (XII'. siècle) n'ose plus visiter ses ruines à cause de la grande quantité d'animaux malfaisants qui les habitent. Cependant, vers la fin du XVI*. siècle, en 1583, un marchand anglais, Eldred, attira l’attention de l’Occident sur les derniers vestiges de Babylone. Quelque temps après, Rawollf, voyageur allemand, constata et signala les vestiges qui pouvaient encore faire soupçonner son emplacement ; et , depuis cette époque , un intérêt toujours croissant s’est attaché à ces débris , comme à toutes les ruines des anciens empires de l’Orient. Aujourd’hui , de nombreux voyageurs ont exploré la Mésopotamie ; ils nous ont fait connaître , dans tous leurs détails , les plaines arrosées par le Tigre et l’Euphrate. Il suffit de parcourir les travaux de Rich, de Chesney , de Layard , de John Taylor, de Loftus, et, parmi nous, les récits de l’expédition française en Mésopotamie, pour connaître cette terre sur laquelle on fait chaque jour les découvertes les plus intéressantes et les plus inattendues.
Le 8 août 1851 , le Ministre de l’intérieur, M. Léon Faucher, demanda à l’Assemblée nationale les fonds nécessaires pour organiser une expédition destinée il explorer la Mésopotamie. Us lui furent largement accordés, et la direction de cette expédition fut confiée à M. Fulgence Fresnel ; il avait sous ses ordres MM. Oppert et Thomas. M. Oppert a publié la relation de son voyage et on peut en apprécier les résultats. Tous les points de la Babylonie ont été fouillés, et M. Oppert a pu , h l'aide des documents nouveaux que les inscriptions lui ont fournis, retrouver la place de ces murs , de ces palais , de ces jardins si fameux jadis , qui faisaient la gloire de Babylone, et reconstruire, en un mot, sur le terrain, la topographie de cette grande cité telle qu'elle était au temps de sa splendeur.
ÉCRITUltS AMAKIKX.NtS.
On sait que les rois assyriens avaient l’habitude d'écrire leurs noms sur les briques qui servaient à construire les monuments qu’ils élevaient. Ces briques , si nombreuses sur l’emplacement de Babylone , méritent une attention toute particulière.
On distingue facilement, dans les ruines de Babylone, plusieurs espèces de briques. — Par rapport à la matière qui les compose , les unes sont jaune pèle, ce sont les plus belles; d’autres sont rouges comme nos briques ordinaires, ce sont les plus communes; d’autres, enfin, sont brunes, ce sont les plus dures. — Par rapport à leur fabrication , les unes sont cuites au feu ; elles servaient à faire le revêtement extérieur des édifices. Les autres sont cuites à l'ardeur du soleil ; elles servaient à la construction intérieure des gros murs. — En général , la dimension de ces briques est constante : elles ont toutes environ 1 pied en carré sur 3 pouces d’épaisseur. Ces dimensions paraissent avoir été prises sur une unité de mesure, car Ktosias nous apprend que les murs de Babylone avaient une largeur de trois cents briques. Cependant quelques-unes sont moitié moins larges et les briques entes n'ont pas la môme dimension : elles sont beaucoup plus grandes.
Toutes les briques sont couvertes de caractères cunéiformes , et il est visible que des précautions ont été prises pour les utiliser dans les constructions sans endommager l’écriture: le bitume n’adhère pas sur les caractères, et l’inscription est toujours tournée en dessous. Il est évident, par cette disposition constante, que les matériaux ont été ainsi employés au moment de la construction de l'édifice et lorsque l’écriture qui les recouvre était en usage. En effet, dans les constructions plus modernes, à Bagdad, à Ilillah , ces briques sont placées au hasard , sans qu’on se soit préoccupé de la position de l’écriture.
La variété des inscriptions n’est pas en rapport avec l'immense
ÉCRITURES AN A ni EN N ES.
quantité de briques que l’on extrait de ces ruines. Cependant elles n'émanent pas toutes du même roi. Les plus communes sont celles de lXaburhodonosor. Le nombre des lignes d’écriture en fait bientôt distinguer quatre espèces , qui ont sept , six , quatre ou trois lignes d’écriture et qui reproduisent toutes le même texte.
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11 est facile de voir que la plupart de ces briques ont été imprimées avec des types qui ont servi à (iwdes milliers d’exemplaires. Les palais de Babylone ne sont plus qu’un amas plus ou moins considérable de ces briques, et c'est avec ces matériaux que M. Oppert a pu reconstruire le plan de l'antique cité et déterminer la place des principaux monuments.
ÉCRITURES ÀNARIENNE».
Examinons d'abord quelle était l’étendue de cette ville immense. Lorsqu’on parle des murs de Babylone et qu'on consulte les données des auteurs anciens , il est facile de tomber dans une confusion; car il est donné aux murs d’enceinte des dimensions trèsdifférentes , qu'il parait difficile de concilier. Mais , pour faire disparaître toute incertitude à cet égard , il suffit de savoir que les divers quartiers de Babylone avaient des enceintes spéciales. La cité royale, par exemple, avait des murs et des fossés qui la séparaient du reste de la ville, et la ville avait également ses murs et ses remparts. Aussi, lorsqu'on parle de l’enceinte de Babylone, il n’est pas toujours facile de savoir de quelle enceinte on a entendu parler. Pour éviter toute équivoque , essayons de vérifier les plus grandes dimensions qui nous sont données par les auteurs grecs , et voyons ce qui résultera de leur comparaison avec les inscriptions. Voici, par exemple, ce que nous lisons dans Ilérodote : « Cette ville , dit-il , située dans une grande plaine , est de forme carrée ; chacun de ses côtés a 120 stades de long, ce qui fait pour l’enceinte de la place 480 stades. » On a souvent dit que ces dimensions devaient être exagérées; il n’en est rien': la grande inscription de Nabuchodonosor , déposée au musée de la Compagnie des Indes, nous donne de précieux détails, non-seulement sur la construction du mur, mais encore sur les portes et sur les tours que le roi y fit construire. Nous y lisons : « Je (Nabuchodonosor) fis, en les alignant, six enceintes comme défense contre la guerre. Je fis imgur-bel, le mur indestructible de Babylone, long de 480 stades, qui entoure nivitti-bel, le boulevard de Babylone. » Babylone avait donc bien les dimensions indiquées par l’historien grec, dont la véracité, du reste, est souvent attestée par les découvertes modernes.
Quels étaient maintenant les principaux édifices compris dans
ËCHITl'RKS ANABIfc.NNKS.
cette vaste enceinte , qui devait enlacer une ville plus grande que Paris et Londres réunis? Nous trouvons d’abord Babil, la première ruine que l’on rencontre en venant de Mohaouil à Ilillah. C'est la ruine la plus imposante par ses dimensions , par sa position , par l’effet qu'elle produit. C'est une masse énorme de 180 mètres de longueur et de 40 mètres de haut, débris des matériaux accumulés par la main de l’homme pour construire un édifice immense sur un terrain parfaitement plat , et dont l'aspect , aujourd’hui désert, fait ressortir encore davantage la grandeur. Babil est le seul nom qui rappelle Babylone dans ces contrées ; les Arabes l’appellent quelquefois Sfakloubeh, c’est-à-dire la ruine, et non pas Mudjelibeh; ce dernier nom désigne une autre ruine dont nous parlerons bientôt , et s’applique même à d'autres encore. En fouillant le monticule de Babil, on y trouve, comme partout, les briques estampées au nom de Nabuchodonosor ; il a donc construit ou restauré ce grand bâtiment, dont il ne reste plus que les débris. Mais quelle en était la destination? Est-ce la tour de Bélus dont parle Hérodote , comme Raynel , sir Henry Rawiinson, Quatremor , l’ont pensé ? Est-ce le sépulcre de Bélus , comme cherche à le prouver M. Oppert, en s’appuyant sur l'autorité des inscriptions qu'il a traduites et sur la connaissance personnelle du terrain? Il y a là une question que nous ne voulons pas résoudre, parce que, après tout, le nom du monument signifie peu de chose. Mais s’il y a incertitude sur le nom , il ne peut y avoir de doute sur la chose désignée, 'et les inscriptions viennent même nous en donner la description et l’usage. C’est le monument qui est désigné dans ces textes antiques par le nom de Bit- Saggalu, le Temple par excellence, et qui renfermait, outre la coupole des oracles où reposait le dieu , une chapelle consacrée à son épouse, à Mylitta Zarpanit, la Déléphat des Grecs. Ce temple avait
190 ÉUlinT.fcj ANA1UKNNSS.
alors une grande célébrité. Les rois d'Assyrie en parlent souvent dans leurs inscriptions. Assarhaddon, et surtout Nabuchodonosor, puis, après lui, Nériglissor, ont orné, enrichi ce sanctuaire. Il fut détruit par Xerxès , et plus tard Alexandre fit d’inutiles efforts pour le restaurer; sa position avancée engagea le Macédonien à en changer la destination : c'était un temple, il en fit un fort. Ce fort subsistait peut-être encore du temps des Arsacidcs ; mais , dans tous les cas, ses matériaux semblent avoir servi pour construire Séleucie et Ctésiphon. C’est par lui que la destruction de Babylone devait commencer. Quant à la forme que ce monument affectait, c’était une'pyramide, plus élancée peut-être que celles de l’Égypte , et qui devait avoir environ S50 pieds d’élévation. Ce temple renfermait d’immenses richesses, si on en juge par les précautions qu’on prenait pour les conserver , et dont les inscriptions racontent le détail. L’importance de ces richesses nous est, du reste , attestée par Diodore, qui semble avoir puisé ses renseignements à une source babylonienne. C'était d’abord une statue de Jupiter (?) (c’est un auteur grec qui parle), évaluée 1,000 talents; puis la statue de Hhéa (?), 1,000 talents; la statue de Junon (?), 800 talents; une table d’or, 500 talents; deux coupes, 30 talents; deux autels, 600 talents; trois cratères, 2,400 talents; ce qui donne un total de G, 330 talents, c’est-à-dire une somme de plus de 38 millions de francs, représentée par 12,000 kilogrammes d’or. Rien , sans doute , ne nous autorise à accepter ce chiffre d'une manière absolue; cependant, quand on songe que Nabuchodonosor , qui a porté si loin scs conquêtes , et qui avait pris un si grand soin d’orner et d’embellir ce temple, a dft y apporter nonseulement les richesses provenant du sac de Tyr et de Jérusalem, mais encore du monde entier, on ne trouve rien d’exagéré dans l’accumulation de ces trésors , qui devaient tenter bientôt les rois
ÊlBITUBKî* ANAIUENNES.
ariens, et exposer Babylonc aux représailles que Xerxès et ses successeurs allaient exercer contre elle.
La seconde ruine sur laquelle nous portons maintenant nos regards, en suivant le cours de l’Euphrate, est celle que les Arabes nomment Et-Kasr (le château) , ou encore Mudjelibeh ( la petite ruine), bien qu'ils appliquent assez indifféremment cette désignation à toutes les ruines de la plaine, ainsi que nous l’avons déjà fait remarquer. Cette ruine cache , selon Bérose et les inscriptions , les restes du palais que le roi Nabuchodonosor lit élever en dehors de celui de scs pères. Un rapprochement suffit pour qu’il n’y ait aucune incertitude à cet égard ; l'historien grec nous dit que la construction de ce monument fut achevée en quinze jours; or, cette donnée se trouve précisément reproduite dans un passage de la grande inscription de Nabuchodonosor que nous avons déjà souvent citée ; il ne peut donc y avoir aucune équivoque sur le monument ainsi désigné; c'est là que le vainqueur des Perses a rendu le dernier soupir. Les briques que l’on extrait de cette ruine sont , comme les autres, couvertes d’inscriptions ; elles portent la môme formule, elles désignent le môme roi. Cependant, quelques-unes ont été vernissées : elles proviennent du revêtement extérieur des murs. Les explorateurs de l’expédition de Mésopotamie ont constaté que ces briques devaient être disposées de manière à représenter des sujets. En réunissant un certain nombre de fragments , on a pu , en effet , reconnaître des montagnes, des forêts, de l'eau, des murailles, et môme des images d'hommes et d’animaux, et il est peut-être permis d’y voir des vestiges de quelques-unes des chasses décrites par Ctésias. Enfin , quelques débris présentent des restes d'inscriptions. Ces fragments sont trop peu nombreux pour qu’il ait été possible de les réunir ; mais ils sont suffisants pour qu’on puisse comprendre
ECRITURES ANARIEXTES.
que les palais de Babylone ne différaient des palais de Ninive que par la nature des matériaux employés il leur construction. Le marbre des palais de Ninive a résisté au fléau destructeur ; aussi on a pu exhumer les nombreux bas-reliefs, les nombreuses inscriptions qui nous donnent sur la civilisation assyrienne de si précieux détails ; la décoration des monuments de la Chaldée , au contraire, a disparu. Les briques peintes des palais de Babylone se sont d’abord détachées des gros murs; puis elles ont été broyées pendant qu’on exploitait leurs soutiens pour construire des cités nouvelles, qui ont été détruites à leur tour.
La position du palais dont nous nous occupons est admirablement choisie : elle domine toute la plaine de Shinaar ; c’est là peut-être que N'abuchodonosor , en promenant ses regards sur les monuments marqués de son empreinte qui s’élevaient à ses pieds, a prononcé ces paroles que la Sainte-Ecriture nous a transmises : « N’est-ce pas là cette grande Babylone , dont j'ai fait le siège de mon royaume, que j’ai bâtie dans la grandeur de ma puissance et dans l’éclat de ma gloire! » Sur le sommet de cette ruine, on voit aujourd'hui le seul arbre de la contrée, c'est un tamarisc assez vieux déjà , mais auquel les légendes populaires prêtent plusieurs origines fabuleuses , que je rappellerai ici. Suivant les fervents disciples de Mahomet qui visitent ces ruines, Ali aurait fait croître cet arbre pour s’abriter du soleil lors de la bataille de Ilillab, en enfonçant son bâton dans la terre; suivant les visiteurs qui ne trouvent pas cette légende assez merveilleuse , cet arbre serait un débris des fameux jardins suspendus bâtis ou plantés par Sémiramis. Ces deux légendes ont sans doute leur charme ; mais je n’ai pas besoin d’ajouter qu’elles ne peuvent se justiûer ni l’une ni l'autre. C'est encore dans cette ruine que, depuis long-temps, on a remarqué le seul débris de la sculpture babylonienne qui soit
ECRITURES ANAHIEN.NES.
parvenu jusqu'à nous. C’est un lion gigantesque en basalte noir, d'un assez mauvais travail; il se trouve ballotté au milieu de cette mer de décombres , suivant les ondulations que les chercheurs de briques font faire au terrain, et, tantôt caché, tantôt découvert, il a pu ainsi parvenir à peu près entier jusqu’à nous. Il se perpétuera dans ces ruines par la grossièreté du travail qu’il accuse et par la paresse des sakkhar, qui ne songent pas à le briser pour en employer les fragments.
Lorsqu’on quitte El-Kasr, on rencontre , en suivant toujours le cours de l’Euphrate , une autre ruine. C’est la plus méridionale de toutes celles qu’on remarque dans ce groupe de collines qui comprend les débris de la cité royale ; elle porte le nom de Tel-Ainrnn-ibn-Ali. C’est là qu’Amran , un des fils d'Ali , a été tué avec sept de ses compagnons; son tombeau a été construit au pied de la ruine. C'est un lieu de pèlerinage pour les mahométans qui demandent l’accomplissement d’un désir: ils vont attacher un ruban à la balustrade de l’intérieur de la coupole, et ils l’y laissent flotter jusqu’à ce que leur but soit atteint. La ruine présente un aspect fort irrégulier; élevée d’environ 30 mètres du côté du fleuve , elle s’étend en s’affaissant dans la plaine sur une base de plus de 500 mètres. Cette colline recèle un grand nombre de tombeaux qui ont été fouillés à différentes époques , et parmi lesquels on en trouve cependant encore une certaine quantité d’intacts; ils renferment des bagues, des anneaux , des colliers. Ces tombeaux , antérieurs à l’époque des Parthes , sont, peut-être ceux des compagnons d’Alexandre ; cependant, en fouillant plus avant, on s'aperçoit bientôt qu'ils sont d’une époque plus récente que le monument dans lequel ils reposent. Les briques qui forment , en effet , la masse de la ruine sont encore , comme partout , estampées au nom de Nabuchodonosor. M. Oppert pense que cette ruine est formée des
(‘.H ÊCHITIRES ANARIE5KES.
débris des fameux jardins suspendus, dont Strabon et Diodore de Sicile nous ont donné la description , et il puise scs preuves dans la comparaison des passages anciens où il est question de cette merveille , et dans les connaissances topographiques qu’il a personnellement acquises. Je dois dire que cette opinion a été combattue par sir II. Rawlinson; mais jusqu’ici aucune preuve, tirée des nouveaux textes, n’est venue éclaircir le débat. D’après Bérose, la construction de cet édifice serait un des derniers travaux de N’abuchodonosor , et la plus récente des inscriptions qui soit parvenue à notre connaissance n'en fait pas mention.
Les autres ruines qui marquent encore, sur le sol de Babylone, la place des monuments de cette antique cité sont assez nombreuses , mais d'une importance beaucoup moins considérable , et tellement remuées par les chercheurs de briques qu’elles ne présentent plus que des décombres , d'après lesquels il est impossible de se faire une idée de l’édifice primitif, de son plan, de sa destination.
En traversant le fleuve, on retrouve les mômes mouvements de terrain, et, sous chacune de ces vagues solides, les débris d'un palais assyrien. Mais la ruine qui frappe le plus, par son étendue et par sa masse, est située à 12 kilomètres an sud de Hillah ; on l’appelle Birs-Nimroud. C’est un des nombreux monuments qui perpétuent dans ces parages le nom de l’Éthiopien révolté qui , d’après la Genèse, plus de vingt siècles avant J.-C., aurait abordé sur ces plages en y laissant l'empreinte de son audace, de sa puissance et de son génie. Cependant , il faut bien le reconnaître , les briques que l'on extrait de ce monticule ressemblent encore à celles que l’on trouve au Kasr, à Babil, h Tel-Amran. Ce sont partout les mêmes , et ces briques sont , par rapport à Nemrod , d'une époque relativement moderne. Le sommet de cette ruine
t.i HIH HFS XNARIENKES.
s’élève à la hauteur de 46 mètres et forme une masse énorme , qui s’élargit en pain de sucre sur une base de plus de 700 mètres de pourtour. On gravit d’abord un ravin qui conduit sur une vaste plate-forme; puis le sentier devient plus facile, et on atteint bientôt le sommet de la colline qui domine toute la plaine de Bahv lune. On se croirait sur une colline naturelle , si ce n’est qu’en effleurant le sol on retrouve les briques que nous connaissons déjà , et qui portent encore la légende de Nabuchodonosor. Des blocs énormes de maçonnerie sont entièrement vitrifiés , et n'ont pu arriver à cet état que par suite d’un incendie dont il est impossible d’imaginer la violence. C’est là cependant que se dresse un pilier, de 10 mètres de hauteur, tellement entamé de tous côtés qu'on ne peut plus en reconnaître la forme primitive.
(latCRitTioa ni «owifft • )
Si l’on n’avait que les données de la science ordinaire , il serait aussi difficile de reconstruire l'édifice dont nous nous occupons que ceux dont il a été parlé ; mais, pour ce dernier, nous n’avons plus à nous lancer dans les conjectures. Nous savons , en effet , de la manière la plus positive , quand , pourquoi et par qui cet édifice a été construit. Sir Henri Ravriiuson a eu le bonheur de découvrir l’inscription que le constructeur de ce monument avait cachée dans les fondations. Elle est écrite sur des barils eu terre cuite, chargés de soixante lignes d’écriture. <hi en a trouvé deux
tcriTi'Rüs anaiue.ixks.
exemplaires identiques; il doit en exister encore un plus grand nombre , que des fouilles habiles ne manqueront pas de mettre à nu. Cette inscription a déjà été plusieurs fois interprétée. Sir II. Ilawlinson, M. Fox-Talbot et U. Oppert en ont donné des traductions qui différent sur quelques points d’une façon assez notable , il est vrai , mais qui ne laissent aucun doute sur l'origine et la destination du monument. C'était une série de tours superposées les unes sur les autres , et qui s’élevaient à plus de 250 pieds , en formant sept étages de différentes hauteurs. Chacun de ces étages était diversement colorié, suivant la divinité à laquelle il était consacré, et on peut, d'après la couleur des briques qui restent encore dans la ruine , retrouver l'ordre de cette disposition, qui parait avoir distribué les couleurs de la manière suivante, de la base au sommet : noir, blanc, orange, bleu, rouge, argent et or. M. Oppert pense que ce monument est construit sur l'emplacement de la tour de Babel , si célèbre dans nos Saintes-Écritures ; mais je passerai toutefois sous silence les graves questions que ce texte vient soulever ou résoudre. Il eût été téméraire de les indiquer, il y a quelques années à peine ; mais aujourd hui il n eu est plus ainsi : on sait que la science qui marche dans ces découvertes se fortifie de jour en jour, et qu’elle n’a plus besoin de se défendre lorsqu'elle rencontre , dans ses rapports avec les livres sacrés , des coïncidences heureuses qui lui apportent la conlirmation la plus précieuse qu’elle puisse désirer.
Taudis que la France accomplissait ces travaux sur le sol de la Mésopotamie , l’Angleterre ne restait pas inactive. Des recherches étaient entreprises dans la Mésopotamie inférieure par M. Loflus et poursuivies avec succès. On retrouva à arka , il Niffer , it Mugheir , il Senkereh , à Abu-Sliahrein , les débris des palais fondés par les rois de la première dynastie cltaldéenne. Les
tCMTl'MKS AS AKIKNS'KS.
monuments les plus nombreux sont encore des briques, avec des légendes plus ou moins longues , plus ou moius étendues. Celles qui sont le plus développées appartiennent au règne de Hammourabi, qui florissait du XV”. au XX*. siècle avant notre ère. Le musée du Louvre possède une curieuse inscription de ce roi, dont j’ai donné la traduction. Les fouilles de M. Luftus ont fait connaître un certain nombre de monuments de cet antique souverain de la Chaldée, et entr'autres des anneaux en bronze que je regarde comme des débris de son sceptre.
( fUMHT DO KIFfKB DI IMWtfOUItàkl. )
Tels sont les principaux résultats des fouilles entreprises dans les mines de l’empire assyro-chaldéen. Mais , avant d'entrer dans l’examen des inscriptions que ces fouilles nous ont révélées, jetons un coup-d’œil sur l’ensemble des découvertes.
L’aspect général des ruines de l’Assyrie a quelque chose qui nous étonne au premier abord : nos regards ne sont pas habitués h toutes ces merveilles. Cependant , ces ligures , malgré leurs gigantesques proportions, malgré la hardiesse des conceptions qui rassemblent sur le même sujet les formes les plus diverses , n’ont rien de barbare. On y trouve sans doute un parti pris, un sj sterne conventionnel [mur rendre certains détails qu’il n'entre pas dans nos habitudes d'exprimer de la même manière ; mais ce parti pris est rendu avec une entente si calculée des effets de sculpture, que
ÉCHITtHKS ANARIOXKS.
l’œil n'en est point blessé. Il est facile, au surplus, de comprendre que c’est pour répondre à un type consacré que l’artiste a sculpté ces monstres à la tête d’homme, au corps de taureau , aux ailes d’aigle. On y soupçonne aisément le symbolique mélange de la force sur la terre, de la force dans les deux, si toutefois cet accouplement bizarre ne voulait pas exprimer un nom que l'Assyrie semblait emprunter au bœuf ou à la colombe. Quelle que soit l’idée qui ait présidé à la conception de ces colossales figures , il est certain que l'art assyrien avait atteint à cette époque un haut degré de développement.
Ce n’était pas , du reste , un vain caprice qui portait les rois d’Assyrie à élever ainsi des palais. Les palais avaient alors une destination que les palais modernes ne comportent plus. Ces édifices étaient bien la demeure de la royauté, comme disent les inscriptions ; ce que nous nous garderons bien de traduire par la demeure du roi. Le palais , c’était alors le livre que chaque souverain ouvrait à son avènement au trône , et dans lequel il devait déposer l’histoire de son règne. Aussi le rédacteur royal de ce livre de pierre se préoccupe non-seulement du présent, mais aussi de l’avenir ; il écrit non-seulement pour ses contemporains , mais encore pour la postérité , et il ne manque jamais de terminer ses récits par des imprécations contre ceux qui oseraient détruire les monuments qu’il élève.
Chaque pierre de l’édifice porte le nom du roi. On l’écrit à l’intérieur, à l’extérieur, sur des monuments de toute espèce, avec une profusion et une prodigalité qui témoignent du désir de le transmettre à la postérité la plus reculée. Aussi aujourd'hui, après vingt-cinq siècles de silence et d’oubli , on sent que ces rois vivent encore dans la poussière des ruines.
Quelquefois les monuments sont grandioses : ce sont des mon-
KUt I T T K US AN A K I EX .N ES .
tagnes dont oo taille les flancs , comme à Bisitoun, comme à Nahrel-Kelb ; quelquefois ce sont de simples stèles qu’on élève dans quelque lieu fameux pour perpétuer le souvenir d’un fait mémorable. Telle devait être la stèle de Salmanassar , conservée au Bri-
(éTÉL* Dit SAlMtftMAAfc).
tish Muséum, et la stèle que Sargon lit ériger dans l'tle de Chypre après la conquête de cette tic. Cette stèle mutilée est conservée au musée de Berlin ; il en existe une copie au musée du Louvre. L’écriture, comme on le voit, avait tout envahi : les Assyriens écrivaient jusque sur les statues de leurs rois. Je ne saurais résister an plaisir de reproduire ici la belle statue de Sardana-
ftCHITl'HES AKAHIEKNES.
pale III. Elle porte sur sa poitrine la légende qui nous a révélé le
( iiutiitrii t m. )
nom du souverain que l'artiste avait voulu représenter.
Aujourd'hui que nous commençons à connaître toute cette série de princes que les inscriptions nous montrent si grands, si terribles , nous pouvons nous demander avec quelque étonnement comment il se fait que le nom d'un Sardanapale se trouve le synonyme de la volupté et de l’indolence? N’y a-t-il pas là une de ces erreurs historiques dont le travestissement de Nabuchodonosor
R< RITtRKS A.NAR1CNNK8.
nous offre l'inexplicable exemple? — L’Amour n’a point laissé sur les murs de Ninive des traces de ses faiblesses ou de ses égarements ; il n'y a rien qui nous rappelle , dans ces antiques sculptures , la tendresse ou la grâce des artistes de la Grèce; mais aussi il n’y a rien non plus qui puisse nous faire soupçonner les saturnales des derniers jours de la civilisation romaine. On n’a point encore exhumé des collines de Nimroud, de Khorsabad oudeKoyoundjik, des tableaux analogues à ceux que l'on exhume d’IIerculanum et de Pompé! pour y jeter aussitôt un voile : il n'y a pas une sculpture , pas un bas-relief qui ne soit empreint de la plus austère sévérité.
Pour bien comprendre la place que l’Assyrie doit désormais occuper dans l'histoire , il faudrait sans doute avoir sous les yeux le résultat complet des fouilles de l’Angleterre et de la France ; et pourtant il est déjà facile d’en saisir les principaux caractères. La civilisation assyrienne se développait à une époque où elle représentait , avec l'Inde et l’Égypte , la civilisation du monde. Au nord, les innombrables tribus des Scythes s'agitaient peut-être comme les débris d’une grande nation ; mais les monuments de cette civilisation ne sont pas encore parvenus à notre connaissance. L'Inde ne [>aralt pas avoir eu d’influence sur l’Assyrie; d'ailleurs , à cette époque, elle n’avait aucun point de contact avec l'Asie occidentale : les sectateurs de Brahma avaient sans doute déjà creusé les grottes de Salcette ou d’Élépbanta ; mais ces peuples ne se mêlaient pas au mouvement qui s’accomplissait sur les rives du Tigre et de l’Euphrate, et le Bouddhisme naissant étendait ses conquêtes vers l’extrême Orient. Dès la plus haute antif quité, l’Égypte , au contraire , s’est trouvée mêlée à la vie de l’Assyrie; les communications étaient fréquentes, et cependant on est
ÉCRITURES ANAHIENNES.
surtout frappé du contraste qui se manifeste entre les monuments de ces deux peuples. A Tlièbes et h Memphis, l’immobilité des images révèle l'immobilité des types et des institutions; tandis qu’à Babylone et à Ninive on sent que le mouvement et la vie pénètrent toute cette civilisation , jusque dans les produits les plus capricieux de son génie. Les sphinx de l'Égypte sont accroupis au seuil des portiques; ceux de l'Assyrie sont debout, prêts à marcher : on dirait que les artistes égyptiens ornaient des tombeaux , tandis que les artistes assyriens décoraient des palais.
Lorsque l’empire d’Assvrie se fut écroule, à Ninive d’abord, à Babylone ensuite, nous trouvons en Asie un principe nouveau qui étendit scs développements et ses conquêtes depuis les bouches du Gange jusqu’aux rives de Carthage. La l'erse conquit à son tour le sceptre du monde , elle s’empara de l'Assyrie et de l'Égypte ; l’Égypte immobile n’en reçut pas l'empreinte et ne lui imposa point ses symboles ; mais l’Assyrie , au contraire, en disparaissant sous sa puissante domination, a laissé des traces profondes de sa vitalité dans les monuments de ses vainqueurs. L'architecture, la sculpture, tout ce qui tient à la décoration des monuments, sont des arts qu'on n'improvise pas, et la Perse avait grandi trop vite pour préparer ses artistes de longue main : aussi ont-ils emprunté aux Assyriens les formes les plus caractéristiques de leur génie, et les ont-ils appropriées aux idées de l’Iran. Les taureaux de Pcrsépolis ont été copiés sur les taureaux de Ivhorsabad. Si les dieux de l’Assyrie se présentent en foule avec des formes étranges et laissent entrevoir un Panthéon inconnu dont il faut découvrir le principe et reconstruire la hiérarchie ; si l’un des plus vénérés , Bcl-Dagon , nous offre le bizarre assemblage des attributs de l'oiseau et du poisson sur les monuments do
tonti nes ANCIENNES.
Babyloue et de Ninivc , le Dieu suprême n’en est pas moins toujours exprimé par un symbole que nous avons signalé sur les
( aaL-otoon.)
monuments de l'Iran {supra, p. 37), et qu’on retrouve encore sur tous les monuments de la Ilaute-Asie.
Aujourd'hui les fouilles sont suspendues , le sable du désert recouvre de nouveau les ruines des palais assyriens. Aussi ce n’est plus sur les bords du Tigre ou de l'Euphrate, mais bien sur les bords de la Seine et do la Tamise qu’il faut aller désormais étudier les ruines de cette antique civilisation.
Le musée du Louvre, qui a le premier recueilli les sculpture t du palais de Khorsabad, a pris tout d’abord un développement
ÉCRITURES AN ARIENNES
qui devait frapper l’attention des archéologues et des artistes. Si les derniers envois qui lui étaient destinés étaient arrivés en Europe, nous aurions peu de chose, au point de vue de l’art, à envier à nos voisins ; mais il n’en a pas été ainsi ; et , de plus , le hasard des fouilles a mieux favorisé l’Angleterre. Aussi c’est au British Muséum que se trouvent les plus nombreux documents.
En 1855, M. Oppert sollicita et obtint de Son Excellence M. le Ministre de l’Instruction publique une mission pour étudier à Londres les inscriptions du British Muséum, et c’est lit que ses travaux ont été poussés avec le plus grand fruit. C’est là qu'il compléta ses recherches commencées avec tant de bonheur au milieu des ruines de Babylone , et qui l'ont mis à même de donner plus tard les plus nombreuses et les plus consciencieuses traductions.
Je ne pouvais pas négliger un voisinage si profitable pour les études assyriennes : aussi deux fois j’ai sollicité et j'ai obtenu de Son Excellence M. le Ministre d’Etat l’autorisation de consulter, sons ses auspices , ces riches collections. L’étude des monuments assyriens reçoit, du reste, au British Muséum, les encouragements les plus sympathiques de la part de tous ceux dont l’autorité ou l’influence peut s’exercer légitimement sur ce magnifique établissement.
Quand on entre sous le péristyle du British Muséum, on trouve à gauche le vestibule gréco-romain ; il s'ouvre sur la grande galerie de sculptures qui occupe le rez-de-chaussée de l’aile occidentale ; les bas-reliefs sont disposés principalement dans trois longues salles qui renferment les collections des sculptures découvertes par M. Layard, pendant les années 1847 et 1850, soit à Ninive même, soit dans les environs. Les monuments découverts par MM. Loftus et Rassam, sont encore disposés dans des salles
ÉCIUTL'HES A.NA1UENNES.
20JÎ
provisoires construites dans les soubassements du British Muséum, et la plus grande partie des nombreuses inscriptions exhumées du palais de Sardanapale à Koyoundjik attendent encore l’espace pour les recueillir et le temps pour les classer.
Quand on considère la rareté des monuments assyro-chaldéens qui étaient connus en Europe il y a vingt-cinq ans, et qu’on voit aujourd'hui les richesses qui s’accumulent chaque jour dans les musées de Londres et de Paris, on comprend ta modification profonde que ces documents doivent faire éprouver aux idées qu’on s’était formées jadis des peuples de la Haute-Asie. Lorsque l’architecte Serlio dessinait un temple grec pour nous donner l'aspect des ruines de Persépolis, on acceptait son idée ; on croyait alors que la civilisation du monde avait commencé avec la civilisation grecque ; on ne connaissait rien au-delà. Les recherches modernes sur l’Orient ont fait reculer les horizons de l’histoire bien au-delà de la Grèce. On n’a pas tardé, en effet, à découvrir dans l’Orient plusieurs couches successives , et immédiatement avant la civilisation arienne, une civilisation différente qui devait même succéder à des civilisations antérieures dont on entrevoit déjà les nuances. L’Assyrie nous apparaît comme un grand empire qui a duré quinze siècles, du XX e . au VP. avant notre ère, et qui a eu ses lois, ses arts, ses mœurs et scs croyances essentiellement différents de la civilisation arienne , et on se demande aujourd’hui quel en est le caractère? Cet empire, sémitique par son origine, n’a-t-il pas donné à la race sémitique un de ses plus imposants développements? 11 y a là tout un passé mystérieux qui s'éveille. C’est une vie nouvelle qui s’ébauche , une civilisation engourdie qui va renaître. Nous ne sommes plus au temps où il était permis de dire que la langue de Ninive et de Babvlone était à jamais perdue. Aujourd'hui , ces hardis fils de .Sem
20(1 ÉUtMUlfcS A.VVKIliN.NKS.
se font comprendre et réclament leur place dans l’influence des peuples sémitiques sur les destinées de la Haute- Asie.
Lorsque l'Assyrie était ignorée , on n’avait comme représentant du monde sémitique qu’un groupe de peuples fort restreint, dont les monuments étaient bien connus, dont l’histoire avait été comprise et étudiée sons toutes scs faces, et dont le peuple juif perpétuait, il côté du prodigieux développement de l’islamisme, la personnification vivante ; et dés lors il semblait qu’il ne s’agissait plus que de généraliser les données qu’on pouvait exprimer de ces documents pour en déterminer le véritable caractère.
C’était ainsi qu'on comprenait les Sémites naguère encore , lorsque M. Renan publia pour la première fois, en 1847, sou grand travail sur l’histoire des langues sémitiques. L’auteur s’était entouré de tous les documents qu'il avait à sa disposition, et son esprit si fortement compréhensif et généralisateur avait créé des Sémites qui semblaient devoir représenter tous les caractères de la race , mais qui , en réalité , ne représentaient qu’un des côtés , qu’une des phases du développement sémitique. Aussi M. Renan a bien compris tout ce qu'il y avait de conventionnel dans sa théorie. Il était trop hou investigateur pour ne pas sentir le grand vide qui se faisait dans un système où il ne pouvait comprendre les fils d’Assour. Si les rares inscriptions phéniciennes suffisaient pour pressentir au moins le caractère de la langue de ces hardis navigateurs, qui s’éloignaient déjà par leur origiue du type que leur langue semblait réclamer , les Assyriens paraissaient alors devoir être exclus du groupe des Sémites proprement dits , parce que les textes n’étaient pas encore déchiffrés. Mais depuis la science a marché; et aujourd’hui, ces documents sont compris dans leur ensemble ; les plus importants sont traduits , commentés et expliqués.
ÉcmrtRIM ANA1I1ENNES.
Les difficultés qui embrassaient la lecture des textes assyriens étaient sans doute sérieuses ; elles n'étaient point insurmontables. On peut être surpris de voir que les Assyriens avaient une écriture qui s'écarte si étrangement des procédés que nous étions habitués & considérer comme l'apanage des Sémites; mais c’est en vain que l’on prétend que la raison se refuse à admettre que jamais un peuple aussi civilisé que l’ont été les Cbaldéens et les Assyriens ait pu recevoir et garder une écriture aussi incommode : le fait est lit avec sa brutale évidence; et, pour donner raison à la critique , on ne peut [tas fermer les yeux sur ces milliers d'inscriptions, qui ne sont pas l'œuvre du hasard.
Cette écriture , si embarrassante qu’elle soit , pour nous bien entendu , ne l'était pas sans doute autant pour les Assyriens, et, l'eût-ellc été , l’objection n’en serait pas moins frivole ; car nous savons, par exemple, que l'inextricable complication de l’écriture chinoise n’empêche pas les habitants du Céleste-Empire de s'en servir depuis plus de quarante siècles, et on comprendrait difficilement comment les Japonais l’ont adoptée, si ce n’est qu’il est impossible d’imaginer tout ce h quoi les hommes se sont soumis pour exprimer leur pensée , et combien l’habitude leur a rendu facile ce qui , au premier aspect , paraîtrait intolérable.
Au surplus, l’écriture anarienne n’est point une écriture sacerdotale , réservée h une classe privilégiée qui aurait eu seule l’avantage de la comprendre. C’était l’écriture commune à l’usage de tout le monde : celle qui servait aux rois pour écrire leurs annales sur les murs de leurs palais et sur des stèles aux frontières de leurs États ; celle qui servait aux prêtres pour écrire des prières et des invocations aux divinités de l’Assyrie; celle qui servait aux savants pour écrire des observations sur l’astronomie, l’histoire naturelle, le droit et les coutumes ; celle enfin
ÉOHI'URKS ANARIENNE8.
qui servait au peuple pour rédiger les actes de la vie privée et qu'il retrouvait sur les monuments de ses savants, de ses prêtres et de ses rois. On est étonné, sans doute, de voir comment toutes ces connaissances nous ont été si rapidement révélées ; l'étonnement cesse h mesure qu’on examine les travaux accomplis, et c'est par leur analyse que nous allons essayer de faire comprendre comment on est arrivé à ces heureux résultats.
Nous sommes en 1845, c'est-à-dire au moment de l'arrivée des premières lettres que M. Botta adressa en Europe sur ses découvertes , et les savants ne possèdent pas encore le premier mot des inscriptions qui leur étaient annoncées ; on comprend seulement la nécessité de se livrer avec ardeur à l’étude de l’assyrien des trilingues. Deux textes nous en donnaient, il est vrai, la traduction ; mais tout était encore à découvrir et à apprendre , et nous avons déjà laissé entrevoir les difficultés qui devaient surgir devant les recherches. Faudra-t-il encore attendre, tous les vingt ans , la découverte d’une lettre nouvelle pour arriver à déchiffrer ce nouvel alphabet où les signes vont se compter par centaines ?
Il faut bien se résigner à commencer l’attaque ; les têtes de colonnes paient toujours de leur vie la victoire que leurs efforts ont rendue facile à ceux qui les suivent ; aussi ce n’est pas sans une émotion profonde que nous avons parcouru chez un libraire les manuscrits dans lesquels sont consignés les premiers travaux de Lüwenstern. La science n’a rien à en apprendre aujourd’hui ; mais les savants qui voudront les consulter pourront se convaincre des efforts qu’il a fallu déployer pour vaincre les premières
f.ClUTinF.S ANAKIKNXES.
difficultés , et de la conscience avec laquelle ces premiers travaux ont été accomplis (1).
Le Suédois Lowenstern commença en effet le premier à agiter toutes ces questions ; et, on doit le reconnaître , il y avait du courage à aborder ainsi une discussion sans précédents , lorsque le champ de l’erreur était si vaste. Dès que M. Molli eut publié les lettres de M. Botta , qui annonçaient les précieuses découvertes de Khorsabad, Lbwenstern se mit à l’œuvre, et il entreprit de déterminer quelques lettres dans le texte assyrien des inscriptions trilingues , et d’en faire l’application au déchiffrement des inscriptions ninivites (2); il essaya de lire le nom que le fondateur du palais avait inscrit sur les marbres. — Une rectification de M. Botta a prouvé que le nom qui avait servi de base aux travaux de Lowenstern était mal transcrit, et dès lors qu’il s’était trompé. Toutefois , ce premier travail contient de bonnes observations h recueillir : ainsi , LiSwenstern comprit que la langue assyrienne devait être sémitique ; mais il a été moins heureux en cherchant b déterminer la valeur des caractères qui l’exprimaient, au moyen de l’hébreu ou de l’égyptien. Voici , du reste , son procédé.
Nous savons, par exemple, que la légende quadrilingue du vase dont le comte de Uaylus a fait connaître les inscriptions contient un cartouche hiéroglyphique dans lequel on pouvait lire le nom de Xerxès. Lüwenstern vit dans le signe ^ le représentant du W hébraïque , que l’hiéroglyphe égyptien traduisait par un jardin , et le copte par le signe qui rappelle à la fois la lettre hébraïque et ['hiéroglyphe égyptien. Il chercha , dans la forme
(1) Recueil de documents, de notes d’articles de comptes-rendus, etc., relatifs au déchiffrement de l’écriture cunéiforme. — Supplément à la A*. partie du Catalogue des livres d<* MM. Maisonneuve et Ci**., n". H922. Paris, 1863.
(1 ) Huai tle déchiffrement de l'écriture assyrienne, pour servir a l'explication du monument de Khorsabad. Paris, 18A5.
ÉrilITUlES aïuriennes.
des caractères, h établir une ressemblance dont le résultat eût été de déterminer ainsi la valeur du signe assyrien,
lM= , w=A =“■'
Des observations analogues avaient présidé aux premiers travaux de M tinter, et il avait eu le bonheur de rencontrer deux lettres dont on ne lui a point tenu compte. Les observations de Llnvenstern ne le conduisirent à aucun résultat. Il n’y a, en effet, aucun rapport graphique entre ces lettres et celles des autres alphabets.
C’est sur ces entrefaites que sir H. Rawlinson publia le texte perse de l’inscription de Bisitoun , dont nous avons déjà parlé; il l’accompagna d’un mémoire sur les écritures cunéiformes en général , et consacra le second chapitre à l’examen de toutes les variétés d’écritures que les inscriptions nouvellement découvertes pouvaient offrir. Il ressort de ce mémoire une classification ingénieuse des différentes sortes d’écritures, groupées suivant les caractères extérieurs qu’elles pouvaient présenter, sans rien préjuger sur le contenu des inscriptions ou même sur la valeur des signes. On voit , par le travail du colonel anglais , qu’il possédait, dès cette époque , une grande quantité de matériaux ; il les étudie avec une rare sagacité; mais il n’ouvre point la main pour faire connaître la base sur laquelle reposent ses premières découvertes. Cependant , malgré les courtes inscriptions que les savants d’Europe avaient à leur disposition, l’année suivante ( 1847), Lbvrenstern publia un second mémoire (1) plus précis que le premier : il
(I) Exposé des cléments constitutifs du système de la troisième écriture de Perstpolis. Paris, 1847.
IXIIITLHES A.NAIllEtNtS.
comprit que le point de dé[>art du déchiffrement devait se trouver dans la transcription des noms propres perses des inscriptions trilingues, dont le texte assyrien donnait la traduction.
Il transcrivit ainsi les noms propres que Grotefend avait déjà déterminés dans les inscriptions trilingues; et, en se guidant sur la nature sémitique de l'idiome qui devait être exprimé par ces caractères, il ne donna aux signes qui formaient ces noms que la valeur des consonnes nécessaires à l’articulation des mots.
Toutefois , en dépouillant les vingt noms propres qu’il avait alors seulement à sa disposition , LOwenstern détermina rigoureusement l'articulation de certaines consonnes qui devaient être transcrites dans le texte assyrien. Mais il s’aperçut que les groupes qui représentaient des noms propres, et dont l'identité était incontestable dans les différentes inscriptions où ils étaient répétés plusieurs fois , présentaient des variations dans la forme des caractères qui les composaient; il réunit ces différentes variantes des noms propres et il en conclut que les signes qui s’échangeaient ainsi , sans altérer le nom qu’ils exprimaient , avaient toujours le mtme son; il fut conduit ainsi à l’hypothèse des homophones.
Les homophones sont des signes bien connus des égyptologues. Ce sont des caractères distincts qui n’ont aucun rapport entre eux, qui procèdent d’une origine hiéroglyphique différente , et qui cependant expriment le même son au choix du lapicidc. En présence de ces permutations , et du nombre considérable des signes qu’il paraissait important de ramener dans les limites de l’alphabet sémitique, LOwenstern a conclu trop prématurément que certaines particularités du système graphique des écritures cunéiformes, qu’il nomme araméennes, étaient identiques ou analogues à celles qu'on rencontre dans le système des hiéroglyphes phonétiques de l'ancienne Égypte.
ÉCRITURES AN ARIENNES
Dans la même année (1817 ), M. de Saulcy fit paraître plusieurs brochures sur les écritures cunéiformes ; elles ne témoignent que de son empressement à arriver à un résultat , et nous ne les mentionnerions pas ici , si M. de Saulcy lui-même ne les avait trop sévèrement jugées. Nous verrons bientôt, du reste, qu’il avait seul le droit de les juger ainsi.
M. de Longpérier ne pouvait classer les richesses qui arrivaient dans nos musées sans essayer de les comprendre : il publia le résultat de ses recherches dans plusieurs articles qui parurent, en 1817, dans la Hcvue archéologique, ("est lui qui, le premier,
signala le groupe rf ^ comme devant contenir l’équivalent du mot grand : il répondait au perse Vazarka, que Lüwenstern avait articulé Habou. M. de Longpérier confirma cette lecture dans les inscriptions de Ninive , et de plus il a , le premier , déchiffré la légende royale, qui se répétait sur plusieurs monuments de Khorsabad, dans l’inscription dite des Taureaux, sur un autel , sur des briques, etc.
( BtlQtlU DI *»OM4*4D. )
Il la traduisit ainsi : Palais de Sargon (1), roi grand, roi puissant, roi des bataillons, roi du pays d’Assour.
Cette traduction est restée acquise à la science , et de bonnes lectures sont sorties des travaux de M. de Longpérier.
(I) C'est 1'* Sargon mentionné dam la Bibln, une foi* seulement, il est vrai, par l>Mc , XX , i.
ÊlRirLIIES ANAKIEXNES.
M. Botta ne devait pas tarder il faire connaître, à son tour, le résultat de ses observations (I). Ce n’était pas sans fruit qu’il avait copié , ligne par ligne , plus de deux cents inscriptions. 11 s’agissait d’abord de mettre de l’ordre dans ces signes si nombreux et si variés : il en compta six cent quarante-deux différents dans les inscriptions de Khorsabad, et il en dressa le catalogue en les classant suivant le nombre des éléments qui les composent. Quelques-uns de ces signes ne diffèrent , il est vrai , que par des nuances graphiques faciles à apercevoir; toutefois, ce catalogue renfermait encore plus de signes qu’il n’en fallait pour défrayer les alphabets les plus exigeants. Alin d'en réduire le nombre , M. Botta supprima ceux qui ne présentaient que des variétés graphiques évidentes. Puis , en comparant ces nombreuses inscriptions qu’il lisait si bien des yeux , il s’aperçut que souvent le môme texte était répété plusieurs fois, et que ces répétitions du môme texte offraient des variétés faciles h constater. Les plus fréquentes roulaient sur la composition des mots. On peut facilement se convaincre de la justesse de cette observation, en transcrivant sur une seule ligne les inscriptions qui commencent par les mêmes caractères , en plaçant les différents textes les uns sous les autres, de manière h faire correspondre les signes semblables dans une colonne perpendiculaire; on voit alors parfaitement les ressemblances et les différences du texte. L’ensemble étant évidemment le même , M. Botta admit que les différences de signes qui se remarquaient dans les groupes qui devaient former les mots étaient des signes de même valeur, en un mot , des homophone! , tels que Lüvenstern les avait signalés. Les conséquences de ce principe , dans le déchiffrement d'une langue inconnue , condui-
(I) Le monument de Niuive, découvert et décrit par M. P.-E. Botta, mesuré et dessiné par M. E. Flandin. Telle, p. 203 rt suiv.
ÉCRITURES AN ARIENNES
raient promptement à identifier tous les sons et à rendre toute lecture impossible. Malgré cela, M. Botta en restreignit l’application dans des limites telles que le tableau des variantes (I ) , qu’il a dressé, est encore aujourd’hui d’un puissant secours pour sc guider dans les premières investigations que l’on veut tenter h travers tous ces signes, si nombreux et si différents.
Le résultat le plus sérieux des travaux de M. Botta fut la démonstration de l’identité des écritures de VAn , Khorsabad et l’ersépolis. Il y est arrivé en appliquant , sur une plus grande échelle, le procédé qui avait conduit Grotefend à reconnaître l'identité des écritures de l’ersépolis et de Babylone.
M. Botta a été plus loin : cette comparaison des textes lui donna également la certitude que les formes grammaticales étaient les mêmes h Khorsabad et à l’ersépolis; formes grammaticales d’une langue encore inconnue, mais bien caractérisées par des différences graphiques saisissables pour l’œil, et dont on pouvait se convaincre en comparant les inflexions des groupes qui formaient des mots avant même que la bouche eût pu les articuler. Mais si la langue de Khorsabad, de Persépolis et de Babylone était la même , les mêmes désinences dans les mots ne se voyaient plus dans les inscriptions de Vân , bien qu’elles procédassent d’un même principe graphique.
Il serait difficile de résumer ici l’analyse de toutes les observations que M. Botta a consignées dans son Mémoire ; elles reposent sur la comparaison la plus minutieuse des textes. Nous ne pouvons qu’en signaler quelques-unes , à titre d’exemple.
Le signe }((( indique la terminaison du pluriel ; quelquefois le monogramme qui précède est répété deux fois.
(I) Mémoire sur l'écriture cunéiforme assyrienne. Paris, J 848. Extrait du Journal
ÉCnnX'RLS A.N.UIIENNES.
air;
r.c monogramme , roi et toutes ses variétés, donnera :
f<« , roi des rois,
Le monogramme ou , peuple, donnera :
et^ y , peuples (au pluriel).
Ces noms donnent des dérivés dans lesquels M. Botta a reconnu le suffixe de la première personne.
, mon royaume (Sarroutiya).
, mes peuples (Mattiya).
f^yy est le suffixe de la première personne.
Ces formes se voient à Persépolis , dans des textes dont on a la traduction perse. Faudrait-il croire qu’elles changent de signification dans des textes dont on n’a pas la traduction sur le monument même? Évidemment, non. Elles conserveront donc leur valeur bien déterminée quand on les retrouvera à Khorsabad.
On les retrouve , en effet , à Khorsabad et à Babylone ; mais à quelle langue appartiennent ces articulations grammaticales ? C'est, en effet, par les désinences qui caractérisent la grammaire que l’on peut apprécier le caractère d’un idiome, avant même d’en connaître tous les mots. Or, ces désinences se voient, se saisissent, et dès lors, il faut bien le reconnaître, on peut déjà les apprécier, et elles ont une apparence sémitique incontestable. Aussi M. Botta, en comparant les mêmes mots, qui se représentaient dans le cours des textes avec des formes différentes , se prononça pour le sémitisme de la langue ainsi exprimée à Babylone, à Persépolis et à Ninive; un mot surtout le frappa,
laiatique, cahiers de mai, juin, août, septembre, octobre, noTCmbre, décembre 1847 et mars 1848.
tlHIll'HKS AXAMKN.NES.
c’est le groupe qui renferme le pronom de la première personne. 11 était parfaitement désigné par la structure des inscriptions trilingues. Après l’invocation ordinaire, il Persépolis , Darius parle toujours à la première personne. Or , à la place où l’on doit trouver la traduction du pronom asem , je ou moi , le texte assyrien présente le groupe
Les valeurs déterminées par les quelques noms propres dont on disposait alors, permettaient déjà d’articuler le mot ANK; et, dès lors, on fut bien tenté de l'assimiler à l’hébreu ’Sin, et d’y trouver une preuve de plus du sémitisme de la langue qui se cachait encore sous des caractères inconnus.
Nous avons déterminé le signe royal sur les inscriptions trilingues et sur les briques de Babylone. Les recherches de M. Botta l’ont conduit à constater que ce signe était remplacé par des signes correspondants qui nous permettent de voir le même mot écrit indifféremment :
à Persépolis;
sur les briques de Babv lone ; à Khorsabad et à Persépolis ; à Khorsabad ; à Khorsabad et à Yàn ;
ÉCHITURES AKARIKNKES.
enfin , par deux signes
l^iL
à Khorsabad et h Per-
sépolis.
Cette dernière forme, composée de deux caractères, correspond, à Persépolis, au même mot perse que l’idéogramme royal. Or, s'il est impossible de découvrir à priori , dans une langue idéographique, la prononciation d'un idéogramme, on comprend qu’on pourra en avoir la prononciation dès que l’on aura trouvé l’articulation des signes qui le remplacent ; mais c’est celte articulation qu’il s’agit de chercher.
Les essais de M. de Saulcv devaient bientôt porter leurs fruits. Il ne suffisait pas, en effet, de chercher à deviner ces inscriptions , il fallait d’abord les lire, et les inscriptions achéménides donnaient un point de départ certain pour arriver à déterminer divers caractères par la comparaison des noms propres perses que le texte assyrien avait reproduits. M. de Saulcy publia , le 1 4 septembre 1849, un mémoire autographié sur les inscriptions achéménides , dans lequel il entreprit non-seulement un essai de transcription, mais en outre un essai d’interprétation et d’analyse des textes assyriens (1). La première inscription qu’il prit pour sujet de ses études est celle de l’Elvend, qui était alors connue par les copies de Schulz, de MM. Costeet Flandin,ct enfin par celle de M. Texier. Après avoir comparé ces trois textes, il parvint facilement à s’assurer des erreurs de transcription qui auraient pu égarer ses recherches sur la forme de quelques caractères , et il réussit promptement à séparer le texte assyrien en petites phrases correspondant mot pour mot au texte perse. Le résultat d’une analyse aussi minutieuse fut la lecture et la traduction du premier
(I) Hecherches sur l'écriture cunéiforme assyrienne. Paris, H srpl. 1849. ( Autog.)
ÊClUTt'HES ANAHUKKEK.
texte assyrien qui ait été publié avec un commentaire à l'appui, pour justifier les valeurs attribuées à chaque signe, à chaque mot. Cette traduction est restée acquise. Aucun travail ultérieur n’a infirmé l'interprétation de M. de Saulcy, et les recherches qui l'ont suivie ont pu la prendre comme une base solide, qui permettait de se porter en avant.
Les valeurs que M. de Saulcy attribue aux caractères assyriens sont alphabétiques. Le sémitisme de la langue dont il donne la première traduction et qui lui parait de plus en plus évident, à mesure qu’il avance dans ses recherches, semble lui imposer l’obligation de trouver dans l'écriture un alphabet en rapport avec le génie de la langue, et par conséquent en rapport avec cet alphabet de vingt-deux lettres qui paraissait être l’apanage exclusif des Sémites. Toutefois quand on lit, avec l’attention qu'il comporte, le mémoire de M. de Saulcy, on comprend la difficulté qu’il éprouve à donner aux signes qu’il transcrit des valeurs purementlittérales. La transcription du groupe que nous lisons aujourd'hui si facilement
ïEUMBé
ltA BD ' O
lui cause un embarras sérieux. En parcourant les pages 6 et 7 du mémoire , on sent que l'auteur est obsédé par l'inhérence des voyelles qui doivent donner le son aux articulations consonnantes. Le syllabisme de l'écriture assyrienne est en germe dans sa pensée , et il cherche h le justifier dans le démembrement des signes, comme si dans la composition de ces signes si nombreux il pouvait se trouver des caractères formés, à la manière des signes de l’écriture éthiopienne, par un caractère constant exprimant la consonne, et un appendice figurant la voyelle avec laquelle elle
Êr.HlTl'HM ANAIIIKXNES.
doit s’articuler. M. de Sauley tente l’application de ce principe sur les signes ^ >— et ^ qui lui paraissaient, comme cela
existe en effet , devoir renfermer la voyelle ou. Les plus patientes recherches avaient déjà démontré que cette vocale devait être inhérente aux deux signes. Se trouverait-elle par hasard dans la partie commune ^ ? — La démonstration ne put justifier cette hypothèse , et le syllabisme expira avant d'avoir clé érigé en principe. Quoi qu’il en soit, la première traduction de M. de Sauley est restée avec une valeur réelle , bien que ses procédés de transcription ne lui aient encore fait connaître que le squelette des mots.
Cependant ce premier mémoire fut bientôt suivi d’un second (27 novembre 1 849), dans lequel M. de Sauley aborda les autres inscriptions achëménides qu’il avait à sa disposition ; sa transcription marche toujours par les mômes procédés , avec une exactitude pour ainsi dire mathématique, en suivant pas à pas le texte perse, et en confirmant de plus en plus l’opinion qu'il avait émise sur le sémitisme de la langue assyrienne.
Mais les mômes préoccupations reviennent dans la pensée de
M. de Sauley ; la transcription des signes et <<^< ne
le satisfait pas: « le signe ^ » — , dans lequel, dit-il (page G), semblent entrer deux éléments ^ et *. — , ne forme certainement qu’une seule lettre : les textes moulés sur les originaux , et rapportés par M. Lottin de Laval, prouvent que ces deux éléments doivent être réunis ainsi ^ pour être lus. Cette lettre assyrienne était-elle donc syllabique? Je suis bien tenté de le croire. Il eu est , du reste , de ce signe comme du signe final du nom de Darius lequel doit être considéré comme concret. »
Ces observations étaient profondément vraies; on sait, aujour-
ÉIH1TIHES AMAllIENMES.
d’hui que le signe ^ •— est syllabique : il exprime la syllabe
bou, et le signe exprime également une^ syllabe , mais
une syllabe composée, c’est-à-dire qui renferme deux consonnes et une voyelle , eux. — 11 suffisait à Al. de Saulcy de généraliser son idée première pour avoir constaté un des principes les plus importants de l'écriture assyrienne ; mais, avant que ce principe fût délinitivement reconnu , cette bizarre écriture devait présenter des difficultés bien autrement embarrassantes , et pourtant nous n’en sommes plus à l’époque où il fallait dix aus d’études [tour ajouter la valeur de deux lettres de plus dans l’alphabet des écritures cunéiformes.
Quoi qu’il en soit , les autres inscriptions assyriennes achérnénides analysées par M. de Saulcy donnèrent pour résultat la détermination de cent vingt caractères assyriens. L’articulation consonnante est, en général, restée acquise à ces caractères ; ceux qui seront reconnus plus tard comme formant des syllabes simples paraissent déjà déterminés. Telles sont, parmi les lettres qui rom- (Misent le nom de Darius ,
lu aujourd’hui da — m ^ u — vus ,
les trois premières ; mais le dernier caractère , avec quelle consonne peut-il s’articuler? Cet exemple suffit pour indiquer une difficulté qui n’est pas encore soupçonnée et qui doit coûter encore bien îles travaux avant d’ètre résolue et avant que le principe sur lequel elle repose soit définitivement accepté.
Les savants qui depuis ont exploré ces textes se sont largement servis des premières découvertes de M. de Saulcy , et les résultats
ÉcnminES xxarienms.
île leurs travaux ont suffisamment prouvé la bonne voie dans laquelle M. de Saulcy était entré. C'est en suivant ses traces que tous les progrès ultérieurs ont été accomplis.
Ces progrès ont été rapides; car, en 1849 , la plupart des inscriptions trilingues étaient déjà traduites , et l'on n’attendait plus, pour avoir un nouveau sujet d’études, que le texte de Bisitoun dont le colonel Rawlinson annonçait toujours la publication. Ce texte , à cause des nombreux noms propres qu’il renferme , devait apporter de précieux renseignements , et le colonel gardait le silence ; il lâchait à regret une mauvaise transcription d’un paragraphe insignifiant, lorsque la France lui livrait tous les textes de Ninive, lorsque M. de Saulcy répandait à profusion scs premiers , ses précieux travaux. Il est constant qu’ils furent envoyés, au moment de leur publication, au colonel Rawlinson, alors en Perse, par les soins de M. J. Mohl , et à M. Luzzatto , à Pavie, par ceux de M. Munk (1).
Cependant les recherches continuaient en Europe. Le I)'. Ilincks abordait à son tour les inscriptions assyriennes (2). 11 est d’accord sur les découvertes antérieures : pour lui , les inscriptions de Persépolis , de Khorsabad et de Babylone ne présentent que des variétés graphiques et procèdent du même système. Il reconnaît, comme Grotcfend, le nom de Nabuchodonosor sur les briques de Babylone , et il en donne la transcription.
Ce nom est ainsi écrit sur les briques :
(1) Lettre de M. de Saulcy à M. Prisse d‘ Avenues, du 13 juin 1852. ( Elirait d« la lier ue orientale.)
(2) On the Khorsabad inscriptions by the rev. Ed. Hincks from the Transactions of lhe Royal Irish Acadcmy , >oL XXII, part II. Dublin, 1860.
ÉCRIT! BES ANAR1KSXES.
Sa transcription en caractères modernes donne :
•MHtlfc EfcHW e^c:
N ABU — eu — DUR — III — ' VU — SUR.
Dès cette première lecture, on comprit que les noms propres assyriens étaient formés du nom d’une divinité et d’une formule précative adressée à cette divinité, dans le genre des noms arabes, grecs et romains , qui renferment le nom de Dieu : Abdallah , Théodore , Adéodate, etc., et que nous retrouvons en français dans le nom de Dieudonné.
Mais ce qu’il y a de plus important dans les travaux du D'. Hincks, c’est la découverte d’un principe dont M. de Saulcy n’avait signalé quedes applications particulières. Le savant irlandais donne, en effet , dans son Mémoire , la preuve du syllabisme de l’écriture assyrienne , et , en élevant les faits sur lesquels il s'appuie à la hauteur d’un principe, il trouva la possibilité d’expliquer les différentes valeurs que l’on pouvait attribuer à des signes que l’on croyait homophones , parce qu'ils renfermaient la même consonne avec des voyelles différentes. Toutefois , ce n’est qu 'après avoir été expérimenté que ce nouveau principe a été admis comme une loi de l'écriture assyrienne et qu’il est demeuré acquis à la science.
Enfin le D 1 . Ilincks lut également quelques noms royaux, entr'autres celui de Sennachérib :
les études étaient en progrès de l’autre côté du détroit.
Les inscriptions trilingues étaient alors comprises non-seulement pour le sens, mais encore pour leur forme grammaticale ; on
ÉcmnilKS A .N A II IKJl Mis.
Usait ce que l’on avait compris d’abord , et l’on se prononçait de plus en plus pour le sémitisme de la langue assyrienne. C’était la tendance vers laquelle les esprits paraissaient portés. M. Stem , professeur de mathématiques à Goettingue, écrivait à E. Burnouf que l’assyrien ne pouvait être lu qu’à l’aide des idiomes sémitiques; et E. Burnouf, qui avait appliqué avec tant de bonheur le résultat de scs études sur les langues indo-germaniques aux inscriptions de la première espèce , se sentait arrêté quand il voulait appliquer les mêmes procédés aux inscriptions de la troisième colonne : il en pressentait , il en comprenait le sémitisme , et il indiquait cette voie à ceux qui allaient tenter de nouvelles explorations sur cet idiome.
Malgré l'opinion d’un juge aussi compétent , la question , pour être définitivement résolue, avait besoin d’être expérimentée. M. Luzzatto s’était déjà prononcé à priori pour le sanscritisme de la langue assyrienne (1). Il entreprit de prouver sa thèse par la transcription et l’explication des inscriptions que l’on pouvait alors le plus sûrement expérimenter; il en déduisit des principes dont il essaya l’application aux inscriptions de Khorsabad et de Vfln. M. Luzzatto n’ignorait pas les travaux de ses devanciers , et c'est après avoir examiné leurs opinions qu’il persista dans la sienne et qu'il chercha à la justifier.
Quant au genre d’écriture qu'il a sous les yeux, « il considère quelle n’est ni figurative, ni symbolique, ni anagrammatique, ni syllabique; elle est phonétique; les sons ont un ou plusieurs caractères. Ces caractères sont des homophones, tels que M. Lowcnstern les avait reconnus ; ils se lisent de gauche à droite ; mais, quant à
[i Le sanscritisme de la langue assyrienne. Étude préliminaire au déchiffrement de» inscriptions assyriennes. Padoue, 1849.
ÉCHirUHES AKAIUKNM'.S.
la langue , tontes ces écritures assyriennes qui paraissent présenter des différences à Vân , à Khorsabad , à Babylone et en Perse, n'expriment qu’une seule et même langue, qui a pu subir les changements que le temps apporte aux idiomes les plus stables ; et cette langue appartient , tant par sa grammaire que par son lexique, Il la grande famille des langues indo-européennes, en tête desquelles se trouve le sanscrit (1). »
Cependant , un des caractères les plus saillants de la langue dont on cherchait la souche devait se trouver dans le pronom personnel dont on voyait la place. M. Liiwenstern et M. Botta l’avaient désigné et M. de Saulcy l'avait traduit. M. Luzzatto ne pouvait le passer sous silence, et ce n’est qu'après les efforts les plus inouïs qu'il parvint à donner à ce mot , dont les consonnes étaient dessinées , une apparence sanscritique qui le défigura entièrement et qu’aucune lecture ultérieure n’a sanctionnée. M. Luzzatto ne reconnaît, dans les quelques lignes qu’il traduit, qu’un mot parfaitement sémitique ; c’est le mot Ralm. M. Li>vvenslern l’avait déterminé le premier ; c’était le seul mot qui fût bien lu alors.
L’essai de M. Luzzatto est certainement empreint du caractère le plus sérieux qu’un essai malheureux puisse offrir. Si l’auteur s’est trompé sur les points les plus importants, c’est en cherchant consciencieusement la vérité, et sa tentative n’a pus été infructueuse pourl’avenir; en effet, l’expérience a été trouvée suffisante et aucun essai nouveau n'a été sérieusement tenté depuis pour lire l’assyrien avec des valeurs littérales ou pour l’interpréter avec le secours des langues indo-germaniques. Nous allons voir, au contraire, que le syllabisme et le sémitisme de la langue assyrienne vont de plus en
(1) Etude* sur les inscriptions assyriennes de Persêptdis , Uamadan , Vân el KJiorsabad. Parinue, 1850, p. 207.
ÉCRli'l'HES ANAtUENNES.
plus se caractériser, à mesure que les transcriptions et les lectures deviendront plus nombreuses et permettront de lire plus de mots et d’en contrôler les inflexions grammaticales.
Nous avons dit que l’on pressait déjà depuis long-temps le colonel Rawlinson de publier le texte assyrien de Bisitoun ; les instances deviennent plus vives , et cependant ce n’est pas le premier travail que le colonel va publier sur les documents assyriens : nous trouvons , en effet , dans les Mémoires de la Société asiatique de Londres, de 1850 , une dissertation sur les écritures de Babylone et de l’Assyrie, et la traduction d’une inscription qui recouvre l'obélisque de basalte noir ( supra, p. 168) trouvé dans les ruines du palais de Nimroud (1). Cette traduction, du reste, n’est accompagnée d’aucune transcription , d’aucun commentaire , et ne porte avec elle rien de ce qui peut en asseoir la valeur scientifique que nous no voulons pas contester; mais l'absence de toute analyse nous oblige à classer ce travail parmi les documents qui peuvent témoigner des progrès du savant colonel , sans apporter aux autres les moyens de contrôler scs recherches ni même d'en profiter.
Sur ces entrefaites, M. de Sattlcy, continuant ses travaux, était arrivé à se convaincre que plusieurs textes de Khorsabad reproduisaient la même inscription ; il reconstruisit ainsi la longue légende qui raconte, en cent cinquante lignes, les principaux événements du règne du fondateur du palais de Khorsabad ; il y appliqua les valeurs que sgs études sur les inscriptions trilingues lui avaient fait découvrir, et il put ainsi lire et traduire quatrevingt-seize lignes de cette curieuse inscription. Immédiatement, le colonel anglais proposa une traduction du môme passage , dans
(1) On lhe iuscn/tlwh of I tsyrin amt ItnOylomu , h) *ir II. K. I’«aw liiison. dan- le Journal tisialif/ur de 1651, vol. \ll, pari II.
ÉCIIIÏl lits A.SAlIlKSXtS.
des termes peu différents. Cette nouvelle tentative de M. de Sauley prouva qu'on pouvait déjà étendre les recherches au-delà des inscriptions trilingues; elle prouva surtout qu’on pouvait comprendre le sens général des inscriptions ninivites à l’aide de quelques groupes idéographiques qui forment des points de repère que l'on peut suivre sur ces textes. Nous pouvons en avoir la preuve en rapprochant de ceux que nous avons déjà indiqués les textes assyriens publiés par M. Lavard, qui avait fait, après M. Botta, de si précieuses découvertes sur les bords du Tigre. En effet , le public pouvait déjà consulter ses premières découvertes (I); il venait de publier la relation de son voyage (2) avec des planches à l’appui.
Les idéogrammes compris dans les inscriptions trilingues nous permettent de constater que toutes ces inscriptions commencent par une formule dans laquelle le nom du roi est suivi des titres honorifiques qui peuvent se traduire ainsi: roi grand, roi puissant, roi des bataillons , roi du pays d'Assour.
Chaque nom royal est indiqué par un monogramme qui le précède et suivi de la formule , plus ou moins complète , que nous venons d'indiquer.
Le premier nom royal que l’on trouve en tète des inscriptions n’est pas toujours le même : il varie suivant les monuments ; et comme il désigne toujours le fondateur du monument , il n'y a rien de surprenant que ces palais exhumés sur plusieurs points différents, qui présentent pour quelques-uns des nuances d’architecture bien distinctes , n’aient pas été construits par le
(1} Inscriptions in I lie cuneiform chante ter fnnn assyrian monuments discorcrté hy A. II. I.aynrd, D. C. L, 4851.
J] The monuments of Ninireth, illustrating M * Layanfs first expédition lo Assyria front Dranituj mode m Spot.
ÉCRITURES ANAHIENNES.
même roi. Mais ce roi nomme souvent un ou plusieurs de ses ascendants comme nous l’avons vu par la généalogie de Darius, dans les inscriptions trilingues. Seulement, à Ninive, chaque ascendant est accompagné de la formule qui rappelle également scs titres royaux. Nous avons , d’un autre côté , un signe certain
qui représente l’idéogramme de la filiation jÿ , et qui ne peut
avoir de valeur syllabique lorsqu’il précède un nom propre dont la présence est indiquée par le clou perpendiculaire. Ce signe se présente dans les monuments ninivites de la même manière que dans les monuments trilingues, où il correspond au perse puthra, et nous le traduisons par fils de.
Avec ces premières données, l'inscription suivante n’offrira aucune difficulté :
N <Vf « I « f<-
(tatqiiu Di *mnot>D. N W.)
et nous pouvons en comprendre aisément le sens ainsi :
sTtrs-, Maison grande (palais) de un tel (Sardanapale).
«I«S< ► , ROI DES LÉGIONS, ROI MJ PAYS i/aSSOCR.
Il ' f “ d’us tel ( roi des légions , roi du pays d'Assour).
, fils d'us tel ( roi des légions, roi du pays d'Assour).
Par cette inscription , nous avons la certitude d’une génération
ÉCRITURES AN ARIENNES
de trois rois qui ont régné, de père en fils, sur le même pays. La formtde qui renferme les titres ne présente que des signes dont les inscriptions trilingues ont donné la traduction; il ne peut donc y avoir de doute que sur la transcription des noms royaux.
Mais ici la difficulté est grande : nous avons vu , par le nom de Nabuchodonosor, qu’il y avait quelque chose qui entravait la lecture des deux premières syllabes. Dès qu’on eut un certain nombre de noms propres assyriens à sa disposition, on s’aperçut que ces noms renfermaient le plus souvent le nom d’une divinité , et une formule précative dans le genre de celle que nous avons indiquée. Or, le nom de la divinité est rendu par un idéogramme et quelquefois aussi la formule précative ; et , comme ces noms peuvent se présenter sous des formes différentes, on pensa que l’on ne pouvait être sûr d’en avoir l’articulation véritable que lorsque l’on se trouvait guidé par quelque transcription étrangère, grecque ou hébraïque , qui les exprimât phonétiquement. Mais la filiation des personnages ainsi indiquée , leur ordre, leur relation n'en subsistèrent pas moins. Si nous les désignons , pour les besoins de l'identification seulement, par les noms de Smdanapale , Tiglat- Pileser , Belochvs , nous en aurons assez pour fixer les termes d’une généalogie dans laquelle il sera plus facile de se reconnaître que si nous avions désigné ces rois par les noms de Primus , Secundus et Tertius , que nous aurions pu leur appliquer et leur conserver toutes les fois que nous aurions rencontré, dans les textes, les groupes qui les représentent.
Nous aurons ainsi , pour la traduction de notre inscription :
CALAIS !)K SAHDA.N APAI.E (lit), ROI UES BAI AIMONS, ROI PU PAYSIi’aSSOUR, FILS DE TIULAT Cl LESER (lit), ROI DES BATAILLONS, ROI DU PAYS d’aSSOUR, FILS DE BELOCHl'S, ROI DES BATAILLONS, ROI DU PAYS d’aSSOUR.