‹ Éléments d'esthétique musicale et considérations sur le beau dans les artsChapitre 2 sur 36 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Les études rétrospectives sur l'art musical des anciens, aux grandes époques du moyen âge et de la renaissance, ont passionné de savants musiciens. Leurs patientes recherches ont reconstruit pièce à pièce l'histoire de la musique, et ses transformations successives, suivant les races et les époques :

En lisant les beaux ouvrages deFétis, Gevaert, Goussemaker, Yitet, F. Clément, Lussy, Lavoix, Chouquet, Th. Lemaire, sur l'histoire de la musique aux temps anciens, au moyen âge, et sur Fart dramatique moderne, j'ai souvent regretté, qu'un précis succinct, un abrégé consciencieux de ces livres si instructifs et précieux ne soit pas mis à la portée des gens du monde, ceuxci prenant chaque jour un plus vif intérêt aux questions si controversées qui touchent aux beaux-arts, et divisent parfois les écoles en clans ennemis. Fétis a publié, il y a quarante ans, un petit livre dont le grand succès prouvait déjà

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combien le courant musical avait pris d'intensité. Je n'ai pas besoin de rappeler que l'art musical français doit son premier code de la science harmonique à l'illustre Rameau, musicien de génie et penseur de haute valeur. C'est Rameau qui a trouvé l'ingénieux système de la basse fondamentale. Sa doctrine, combattue au début, a fini par être adoptée, par les théoriciens pendant près d'un siècle. Le code d'harmonie de Rameau, sa classification des accords et leurs lois d'enchaînement, ont puissamment aidé aux progrès et à la vulgarisation de la science harmonique en France. Les littérateurs, les mathématiciens et les philosophes qui jusque là trouvaient à la musique certains côtés scientifiques, des origines autres que celles issues du caprice et de l'invention mélodique, voulurent bien admettre que le point de départ, la cause première de l'harmonie, delà polyphonie, était dans la résonnance d'un corps sonore et dans ses harmoniques multiples. Les calculs quelquefois erronnés de Rameau sur la résonnance et les déductions qu'à tout prix il affirmait être les seules vraies, soulevèrent pour el contre son système, de nombreuses et acerbes critiques, que l'infatigable musicien réfutait par des mémoires, ou s'affirmait sa foi absolue, sa conviction profonde. La grande majorité des ma-

thématiciens, physiciens, acousliciens, niant les calculs algébriques de Rameau, se mirent à l'œuvre pour créer des systèmes harmoniques basés sur des rapports plus exacts des lois de la résonnance.

La science harmonique, les lois qui régissent les sons, l'origine de la gamme, etc., etc., tous les principes primordiaux de la musique ont servi de thèse à des dissertations sans fin, sans but utile, et la philosophie de l'art s'est pendant quelque temps résumée en stériles et froides démonstrations de mathématique transcendante. Mais ces recherches, ces disputes, ces controverses, eurent du moins l'avantage de donner à la science harmonique, restée jusqu'à Rameau sans code, sans lois, sans classement, une valeur, une importance qui n'ont cessé de s'affirmer depuis par d'incessants progrès, par de précieuses observations consignées dans de nombreux traités, où les deux éléments scientifique et pratique ont offert aux études des horizons plus étendus et plus variés, et découvert aussi des trésors inépuisables dans l'art des combinaisons sonores. Un nombre considérable d'ouvrages traitant de l'harmonie a paru en France et en Allemagne depuis un siècle. Pour ne citer que ceux dus aux maîtres français, nommons les traités de Perne, Gatel, Berton, Rey, Dour-

len, Chérubini, Reicha, Félis, Durulte, Colet, Barbereau, Bazin, Réber, Savard, et bien d'autres encore; Lemoine, Panseron, Montigny Elwart, Durand, Jelensperger. Ces ouvrages, riches d'exemples, de démonstrations, où toutes les règles et leurs exceptions semblent avoir été étudiées sous tous les aspects, sont en général plus pratiques que scientifiques. Les dissertations théoriques sont rares, mais en revanche les exemples abondent, les formules harmoniques les moins usitées y sont annotées, expliquées. Les conseils sur l'agencement des voix, sur leur meilleure disposition sonore, sur la marche élégante, intéressante des parties concertantes y sont méthodiquement enseignés et démontrés par des exemples nombreux et variés.

J'ai cru bon, utile, intéressant pour la généralité des amateurs qui étudient sérieusement l'art musical et désirent avoir des connaissances sommaires, des explications concises, d'écrire un abrégé résumant clairement les principales questions d'esthétique, qui sont fessence même de la musique ; ce livre de doctrine fera suite à l'excellent ouvrage deFétis,Lfl musique mise à la portée de tout le monde. Si j'ai réussi à élucider quelques questions, et si j'ai pu donner aux amateurs le désir de mieux connaître notre art, je

serai largement récompensé du temps consacré à cette œuvre moderne de vulgarisation artistique et musicale.

Il n'est donné qu'à un petit nombre d'érudits, de musicologues passionnés, de remonter aux sources premières de l'histoire musicale et de posséder les livres rares, curieux et précieux du père Martini et du père Mersenne. Ces importants ouvrages, qui sont maintenant du domaine de la haute curiosité, ne peuvent être lus avec fruit que par des musiciens assez instruits pour choisir et dégager de ses nombreuses et volumineuses dissertations et compilations historiques, ce qui est indéniable, d'une vérité absolue, des erreurs et des principes reconnus faux. Ces livres on ne peut plus intéressants pour les renseignements concernant l'art musical chez les peuples de l'antiquité, et aussi sur les instruments en usage et les musiciens de valeur au xvi^et au xviie siècle, sont devenus assez rares pour que le nombre connu des exemplaires encore existants, leur donne une valeur égale à celles des eaux fortes de Rembrand et des dessins de Durer, etc., etc. Mais sans nier l'importance considérable des travaux historiques et philosophiques de ces savants religieux, on peut faire de notables économies de temps et de patientes recherches, en lisant les ouvrages de Fetis, Gevaert, et Gousse-

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maker; les écrits de Jean-Jacques Rousseau sur la musique, malgré de nombreuses erreurs et jugements de parti pris, ont donné à notre littérature musicale une importance réelle. Laharpe, d'Alembert et Marmontel ont aussi pris une part très vive aux discussions soulevées par la guerre des Glukistes et des Piccinistes. Mais les belles et poétiques dissertations de Cousin Lammenais, du père Félix sur les lois du beau, les belles études de Vittet, ont élargi ce vaste domaine de considérations sur les beauxarts comparés. Ces intéressantes recherches sur les lois du beau, ont de nosjours une importance, une vitalité, qui jusque-là leur avait manqué. La musique, ce frivole passe -temps réservé aux chansons et aux danses, est bien de nos jours un art égalant en puissance, en effets produits, la poésie, la peinture, la statuaire, et même l'architecture, qui est bien aussi, quoi qu'en disent certains critiques, U7i art libéral.

Grétry, Berlioz, Halévy, Scudo,L. Adam,Mendelssohn, Saint-Saens, Hiller, Schumann, Hanslick,Reyer,etc., etc., ont publié leurs impressions musicales, de spirituelles fantaisies humoristiques où le sentiment d'appréciation s'est affirmé de la manière la plus ingénieuse, la plus intéressante et dans des données variées, souvent très diftérentes suivant les points de vn^ d'é^ol^.

Mais malgré la divergence des jugements, il ressort clairement des principes généraux reconnus par tous, des lois indéniables du beau, des formules absolues, que toutes les écoles, à part la secte des inoclastes, admettent comme vraies.

C'est ce que nous avons cherché à résumer en nous inspirant de la pensée et des sentiments exprimés par les écrivains spéciaux. De nos jours, non seulement la littérature traitant les questions d'art compte d'éminents érudits, amants passionnés du beau dans toutes ses manifestations ; mais les artistes aussi, peintres musiciens, architectes, ont pris un goût très vif pour ces hautes questions historiques et philosophiques. Delacroix, Fromentin, Garnier suivant l'exemple de Gluck, Grétry, Lesueur, Berlioz, Wagner, ont formulé leur foi, leurs croyances sur la mission de l'art, sur ses tendances sur le but à atteindre. Pour plusieurs de ces maîtres, remonter aux sources pures de l'antiquité était l'unique moyen d'épurer l'art, la seule manière de mettre à néant le mauvais goût, le maniérisme. Ont-ils réussi? les exemples dont ils ont appuyé leurs théories sont ils réellement bons à suivre ? les imiter, marcher dans leurs voies, sans avoir leur audace et leurs convictions, nous paraît être une folie condui-

sant à l'abîme. Modifier, réformer le goût, chercher le mieux possible et réalisable, voilà le progrès; mais ériger en système le retour aux lois absolues de l'antique, alors que l'art s'est transformé, me semble aussi peu naturel que de brûler les pianos à queue d'Erard et de Pleyel pour revenir aux épinettes et aux clavecins, qui ont eu leurs jours de splendeur et leurs maîtres de génie. Soyons de notre temps, de notre siècle, marchons en avant, en n'oubliant pas les grands exemples, les beaux modèles de l'antique : nous n'adorons plus les mêmes dieux, peut-être même n'en avons-nous aucun, mais à défaut d'autres croyances, ayons l'amour et le culte du vrai et du beau î

Ces éléments d'esthétique musicale ont la double prétention, et aussi l'ambition modeste, d'être un livre de bonne foi, écrit avec la simplicité du bon sens. J'ai voulu y résumer une longue expérience, sans me dissimuler ce qu'elle peut avoir de tout personnel. Les lecteurs qui ont déjà parcouru mes œuvres précédentes, depuis le Manuel du professeur jusqaàux portraits des symphonistes et des virtuoses, savent déjà ce qu'ils trouveront dans ce nouveau livre : l'écho sincère de mes plus intimes pensées, le reflet d'une àme qui, pendant plus d'un demi-siè«*le, n'a pns

connu de plus vive lumière ni de guide plus sûr que la foi dans les destinées immortelles du grand art.

Marmontel.

Paiis. —Octobre 'I8S3.

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