‹ Éléments d'esthétique musicale et considérations sur le beau dans les artsChapitre 3 sur 36 · MUSIQUE · texte numérisé non relu

MUSIQUE

Les mots « musique et harmonie )) avaient une signification très large pour les philosophes de l'antiquité, véritables esthéticiens de leur temps et qui tenaient en grand honneur l'étude des arts libéraux. Ils l'appliquaient généralement à toute chose bien ordonnée, s'adressant à rimagination, parlant à Tintelligence ou nous impressionnant soit par son caractère grandiose, soit par son équilibre parfait. La marche régulière et les évolutions des astres, la poésie, l'éloquence, l'histoire, la musique, la danse, les grandes voix de la nature, les m.ugissements des flots, les bruits mystérieux de la forêt, le silence des nuits, tous les sublimes ensembles de la matière organisée ou de l'esprit en travail, étaient classés comme musique et harmonie par ces maîtres de la pensée et de l'âme humaine.

Du jour où l'art a vécu de sa vie distincte, le mot musique a pris un sens plus restreint. Il a désigné tout spécialement la combinaison des sons. Un musicien savant et modeste , M. Romeu de Marseille, a récemment donné une définition de la musique telle que la comprennent les modernes ; il l'appelle Tart d'impressionner par la combinaison des sons, et, ajoutons encore, par la persistance ou la diversité des rythmes. Cette définition nous satisfait beaucoup plus que la formule stéréotypée dans tous les manuels de musique : l'art de combiner les sons d'une manière agréable à l'oreille. Nous savons tous que le musicien, comme le poète ou le peintre, n'a pas pour mission exclusive de produire des sensations douces, aimables, de n'éveiller que des pensées joyeuses et souriantes. La musique exprime aussi, suivant les moyens qui lui sont propres, les sentiments douloureux, les accents de la passion ; elle sait nous émouvoir par de suaves mélodies, ou nous terrifier par des chants d'une énergie sauvage. Lully, Rameau, Bach, Haendel, Gluck, Piccini, Mozart, Haydn, Beethoven, etc., n'ont pas été seulement des compositeurs gracieux, aimables, possédant Fart de récréer leurs auditeurs, mais aussi des poètes faisant vibrer sous leurs doigts toutes les cordes de la lyre, parcourant toute la gamme des sentiments.

A Tépoque actuelle, la musique est un art spécial et complexe, formé d'éléments primordiaux, mais aussi d'éléments d'un ordre secondaire. Leur action simultanée a pour résultat immédiat de nous émouvoir, de nous impressionner en agissant fortement sur nos sens, sur notre organisme , tout en allant à la partie éthérée de notre âme, par l'intermédiaire du sens auditif et du système nerveux. Proudhon a appelé la musique : « la contemplation par Touïe, » et M""" de Staël Fa définie : « l'architecture des sons, » c'est-à-dire leur agencement méthodique, leur ordonnance simple ou complexe, symétrique ou fantaisiste.

Sans nous attarder à cet exposé philosophique, constatons un fait reconnu par les critiques les plus insensibles à la musique : à savoir que cet art, plus que tous les autres arts, exerce une action irrésistible sur l'immense majorité des personnes qui s'abandonnent à son intluence. Si beaucoup de grands poètes ont méconnu le charme de la musique, il n'en faut pas conclure qu'ils manquaient de sens auditif, mais qu'un parti pris, tenant à la rivahté des arts, dominait leur sensibilité personnelle. L'action magnétique de la musique est presque toujours irrésistible , en tenant compte bien entendu de la mise en œuvre des idées musicales et de l'habileté des interprètes.

La richesse de tons et la grande variété de

nuances de la palette sonore, les combinaisons infinies que peuvent produire la disposition des voix et des instruments, la diversité des rythmes et leur action intense, les trésors inépuisables de rinspiration mélodique et de l'harmonie offrent au compositeur les éléments les plus merveilleux pour exprimer harmonieusement ses pensées, ses sensations, pour épancher les agitations de son àme ou plus simplement ses idées musicales. Luther estimait la musique à l'égal de la théologie ; la possession des principes de l'art lui paraissait l'équivalent de la connaissance des lois religieuses. Toute belle mélodie émanait, dans sa pensée, de Tesprit divin.

Concluons en disant que la musique est, de tous les arts, le plus impressionnaliste, le plus spiritualiste, comme aussi le plus sensuel. Elle tient l'imagination en éveil, exalte l'âme ou adoucit les souffrances morales, mais aussi, en dehors de la gamme des sentiments et des impressions, elle parle d'une manière très intéressante à l'intelligence, à l'esprit, elle peut produire des œuvres vivantes sans faire appel aux affections ni aux passions. Bref, elle est par elle-même, et comme elle a ses règles propres, elle a sa propre existence.

DU SOx\

L'effet rationnel et physique du son considéré comme élément essentiel de la musique, repose sur un phénomène que la science a très clairement défini: l'ébranlement de l'air par les vibrations d'un corps sonore.

La commotion aérienne réagit sur nos sens et tout particulièrement sur les organes du sens auditif, sur le tym^pan si admirablement disposé pour recevoir les sons, en être impressionné et nous transmettre la sensation. Les vibrations dépendent du choc reçu et de la mise en mouvement des molécules qui constituent, par leur cohésion^ le corps sonore.

La nature du corps sonore, le plus ou moins d'élasticité des parties vibrantes, — qu'elles soient métalHques ou ligneuses, — le mode employé pour faire résonner l'instrument, la force ou la faiblesse des sons harmoniques, toutes ces causes réunies, y compris l'habileté de facture, concourent à la sonorité et au timbre de chaque type instrumental.

La voix humaine, mieux encore que les instruments les plus habilement facturés, a son timbre,

son coloris, ses qualités vibrantes et sympathiques, abstraction faite de l'étendue et de la puissance de sonorité, caractères spéciaux et intimes que nous n'analyserons pas ici et dont Tétude rentre plus particulièrement dans les questions d'émission du son et d'art du chant.

Les vibrations augmentent de rapidité en vertu de l'élévation du son ; leur nombre est moindre si les sons appartiennent au médium ou au grave de l'échelle musicale.

L'étude des lois de l'acoustique et de la résonnance remonte loin; mais la science a fait depuis environ un demi-siècle dimmenses progrès. De nombreuses découvertes dues à des étrangers et aussi à des Français ont permis d'élucider les phénomènes sonores et de pénétrer plus avant les lois mystérieuses jusque-là inexpliquées. Grâce à des recherches incessantes et aussi à de curieux instruments de précision, on a pu définir les mouvements des ondes sonores, leurs entrelacements, compter le nombre des vibrations, connaître avec exactitude les harmoniques du son principal, et donner la raison des timbres variés.

Helmholtz a constaté par de nombreuses expériences que tout corps sonore devient, pendant qu'il résonne, le centre de plusieurs systèmes d'ondes sonores indépendantes, à chacun desquels correspond une note. Ces sons accessoires, très appréciables lorsque le son principal vibre

fortement, sont désignés sous le nom d'harmoniques et déterminent la qualité du timbre. C'est de la fusion des harmoniques, plus ou moins nombreuses, plus ou moins sensibles, avec le son principal, que procède la loi du timbre.

La qualité particulière du son, celle qui accuse tout spécialement son individualité, dérive de plusieurs causes physiques.

Chaque famille d'instruments de musique a sa physionomie typique, sa couleur déterminée dans la gamme des sons. La mise en vibration des cordes, — que le moteur soit l'archet, le marteau ou les doigts, qu'il s'agisse de violons, de pianos ou de harpes, — tient au plus ou moins d'élasticité ou de résistance du corps sonore, aux dimensions adoptées pour la caisse ou table harmonique, à la nature des cordes, à leur réunion, à la perfection plus ou moins grande de leur facture, ainsi qu'aux essences bien choisies des matériaux mis en œuvre.

Le mouvement des molécules constitutives d'un corps sonore, leur vibration, quel que soit le moyen employé pour obtenir la résonnance, communiquent à l'air un ébranlement, une agitation qui se traduisent en ondes sonores, assez justement comparables à l'effet des cailloux jetés dans l'eau calme d'un bassin, tous à la fois ou à intervalles très rapprochés. La surface de l'eau se couvre alors de nombreux cercles petits et grands, qui se coupent, s'entrecroisent, for-

ment dans leur ensemble des dessins multiples ec changeants. Un phénomène presque analogue se produit dans Tair lorsqu'il est agité par les vibrations des sons musicaux. Un exemple rendra sensible ce phénomène sonore. Une plaque de métal recouverte de légers grains de sable étant mise en vibration par le frottement d'un archet, résonne, et tout aussitôt ces petits grains s'agitent, se meuvent, se réunissent pour former des groupes de dessins semblables, losanges ou carrés, tous identiques.

Cette poussière animée par le mouvement des molécules vibrantes du corps sonore est l'image des ondes sonores s'agitant sous l'impulsion d'accords ou de notes isolées frappant la couche d'air qui nous enveloppe. Lorsqu'un son se produit, c'est par l'action des ondes sonores que met en mouvement Tébranlement de l'air, que se transmet au sens auditif l'impression produite.

D'après les découvertes de HelmhoUz appuyées sur de nombreuses expériences, il a été reconnu que le timbre d'un son musical, sa qualité personnelle et physique, est la résultante d'o72des sonores indépendantes, mais correspondant à la résonnance d'une note fondamentale vibrant comme point central et entraînant dans son action vibrante plusieurs systèmes de sons harmoniques. De ces éléments, sortes de chœur harmonique plus ou moins sonore, plus ou moins intense, mais se fusionnant grâce à

raction attractive du son principal, résulte le timbre, véritable personnalité du son. Le médium et le grave du piano offrent à une oreille exercée l'appréciation sensible des sons harmoniques simultanés accompagnant le son principal fondamental.

Le timbre n'a pas besoin d'être défini; Toreille la moins exercée constatera tout de suite la différence sensible qui existe entre les expressions de la même note données par des instruments de diverse nature : le même son produit sur un violon ou sur une flûte, attaqué sur un piano ou sur un orgue. Disons aussi que l'émJssion des voix de ténor ou de basse, des violons et des basses, offre des nuances sensibles ; les cordes vocales et instrumentales ne résonnant pas dans les mêmes conditions, sont plus ou moins tendues. Dansles instruments de cuivre dont la sonorité est stridente, comme celle des trompettes et des cornets, les sons harmoniques" restent suraigus et inappréciables ; mais il n'en est pas de même des instruments de cuivre chantants, mélodieux comme le cor d'harmonie. Dans ce cas, les sons harmoniques sonttrès appréciables, et plusieurs virtuoses ont eu Fingénieusepensée de les faire vibrer à part du son principal, comme un écho affaibli de la tonalité essentielle.

Nous venons d'établir que le timbre est produit par le nombre et l'intensité des sons harmoniques; mais il faut aussi constater la diffé-

rence de sonorité fournie par la mise en action de l'air lancé dans un tube cylindrique cà orifice ouvert comme la flûte ('qu'elle soit de bois, d'argent, de cristal, ou par le procédé très différent des instruments à anche ou à bec comme le hautbois, la clarinette et le basson. Dans cette classe d'instruments, la languette, qui frémit sous l'action du courant déterminé par l'artiste, fait vibrer l'air de façon à donner à ces instruments une sonorité distincte.

Les instruments les plus riches en production harmonique sont les instruments à corde, le quintette des instruments à archet, la harpe et le piano. Ce dernier instrument en particulier offre une variété de timbres incomparable. Sous l'action des doigts habiles à faire parler la touche, la sonorité se modifie d'une façon presque merveilleuse. Par la diversité d'attaque du clavier, par des procédés d'action spéciaux, par un tact délicat et vraiment sensible, les doigts du virtuose transmettent aux marteaux qui agissent sur les cordes des modifications de sonorité, des variations de timbre poétisant les effets d'exécution.

Les instruments à vent, quelle que soit la matière employé pour leur facture, ont pour cause première de leur sonorité un courant d'air lancé par les poumons de l'exécutant — ou, s'il s'agit des orgues, par l'action d'une a soufflerie» aui distribue l'air aux différents jeux. — Dans no$

grands orchestres, les familles d'instruments à vent sont nombreuses, très variées de sonorité et embrassent une grande étendue de l'échelle musicale, du très grave au suraigu, du contrebasson à la petite flûte, en passant parles sonorités intermédiaires des bassons, clarinettes, hautbois, flûtes, etc.

Les instruments de cuivre donnent aussi une progression du grave à l'aigu relativement fort étendue à partir des sons extrêmes des ophicléides, des trombones, des cors, des trompettes, des cornets, etc. L'emploi ingénieux et les combinaisons variées des différents timbres des instruments à vent, donnent le coloris à Torchestre, en complètent l'harmonieuse sonorité. Le quatuor des instruments à cordes est bien certainement la partie vivante de la symphonie, mais ce sont les sonorités diverses des bois et des cuivres qui ajoutent la note caractéristique par leurs timbres doux, moelleux, brillants et stridents.

Le domaine de la sonorité musicale est limité par les bornes de la perception sensible exacte des sons, dont les vibrations lentes ou rapides, suivant que le son est grave ou aigu, peuvent être perçues distinctement et chiffrées. On appelle sons inharmoniques, ceux dont la gravité ou l'acuité ne sauraient être classées exactement par une oreille exercée dans la gamme si étendue de l'échelle musicale, qui embrasse plus de

huit octaves. Le tambour, les cymbales, la grosse caisse, le triangle trouvent leur place àl'orchestre comme instruments de percussion marquant la mesure, renforçant le rythme ; ils servent encore à donner un coloris caractéristique dans certains passages, mais la notation consacrée à ces instruments ne vise que la mesure.

Il est également impossible de classer parmi es sons musicaux ce qu'il convient d'appeler les « voix de la nature », les plaintes et les gémissements du vent, le bruissement du feuillage, le sussurement du ruisseau, le soulèvement des vagues se brisant avec fracas sur les grèves.

Tous ces bruits sont des éléments poétiques dont le musicien peut s'inspirer. Ils n'en forment pas moins une catégorie de sons inharmoniques.

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