CHAPITRE V
DERNIERS CONSEILS
Les devoirs envers les serviteurs^
Georges, son tour de France achevé, revint au village. Grâce à la présence d’un de ses frères sous les drapeaux, il fut exempté du service militaire actif: il put s’ëtabiret se marier.
DERNIERS CONSEILS
Sa femme était riche, et, les revenus de sa dol s’ajoutant au produit du travail de Georges, le jeune ménage prospéra. Les enfants vinrent : on prit une servante pour les soigner. C’était la femme du domestique que Georges employait à cultiver sa vigne et son jardin.
Tout allait bien, mais Georges, avec toutes ses qualités, avait un gros défaut : il était colère, emporté ; il se laissait aller à injurier et presque à maltraiter ses serviteurs.
Son excellent instituteur, qui visitait souvent le jeune ménage, s’affligeait des emportements de Georges. Unjour il n’y tint pas, et lui adressa une vive remontrance.
— (c Comment est-il possibl®, lui dit-il, qu’un homme comme vous, Georges, ne témoigne pas à ses domestiques les égards qui leur sont dus ? Oubliez-vous donc qu’ils sont des hommes comme vous ? Vous les payez, vous les gagez sans doute : mais ils sont quittes envers vous, puisqu’ils vous rendent en travail, en dévoûment continu, les gages que vous leur donnez. Après tout, Jean, votre jardinier, est électeur et citoyen comme vous. Déshabituez-vous donc de lui adresser des paroles blessantes, des ordres durs, des épithètes injurieuses. Traitez-le avec politesse, avec douceur et avec bonté. Honorez en lui ce qui fait aujourd’hui la force et la gloire de tout homme : le travail et le pain honnêtement gagné. La Convention française, il m’en souvient, remplaça dans un de ses décrets le mot de domestique par le mot à' officieux. Elle avait tort. Domestique veut dire qui est de la maison, et cette appellation n’a rien de désobligeant. Les bons serviteurs font partie de la famille, et il faut les traiter comme tels. Dans une démocratie il n’y a plus, il ne doit plus y avoir de caste. Nous sommes tous égaux. Toutes les façons de gagner sa vie se valent, pourvu qu’on la gagne honnêtement; et il faut apprécier l’homme, non pour la fonction qu’il exerce, mais pour la façon dont il l’exerce. »
LA SOCIÉTÉ rOLlTIQUE
Les devoirs envers les animaux.
Georges s’était corrigé, et, cédant à l’intlnence de sa femme comme aux conseils de l’instituteur, il se comportait plus doucement avec ses serviteurs. Mais la vivacité de son caractère se rattrapait sur un autre point, et, s’il ne rudoyait plus ses domestiques, il malti’aitait volontiers les animaux.
Un jour qu’il avait ramené sa mère en voiture a la ferme qu’elle habitait toujours, il fut tout surpris, en descendant de son siège, de voir que la bonne vieille avait les larmes aux yeux.
— « Ce sont les coups de fouet que tu as donnés si violemment et si inutilement à ce pauvre cheval qui m’ont remué le cœur, lui dit sa mère. La pauvre bête ! elle est tout en sang ! Et voilà quinze ans qu’elle me sert ? Pensestu donc qu’elle ne senle point, qu’elle ne souffre point, quand tu lui allonges dans les flancs les coups de manche de ton fouet?
(( Vois-tu, Georges, tu es un bon fils, un bon mari, un bon père ! Mais prends garde, quand la colère t’emporte, tu ne te possèdes plus ! Tu n’es plus le même homme. On dirait que tu perds toute raison. Jusqu’à présent je ne t’ai guère vu brutaliser que des animaux. Mais fais attention, quand on est colère et brutal avec les bêtes, on est bien près de l’être aussi avec les hommes. »
— Georges ne répondit rien, mais il ramena tranquillement le vieux cheval à l’écurie, en le flattant, en le caressant de la main, et, au râtelier, il lui donna une double ration de foin.
Loi Gramont (2 juillet 1850). Sont punis d’une amende de cinq francs à ({uinze francs et peuvent l’ètre d’un à cinq jours d’emprisonnement ceux qui ont exercé publiquement et abusivement de mauvais traitements envers les animaux domestiq^ues. La peine de la prison est toujours appliquée en cas de récidive.
DERNIERS CONSEILS
L’économie, les dettes, le jeu.
Georges avait conservé le goût de la lecture. Chaque année, au jour de sa fête, l’instituteur lui apportait un livre de choix, que Georges plaçait dans sa petite bibliothèque, pour l’en retirer souvent et le lire dans les veillées d’hiver.
Une année, l’instituteur arriva avec un tout petit volume sous le bras.
— « Cette fois, dit-il à Georges en souriant, vous aurez bientôt fait de lire mon livre. Il est tout petit : mais, comme dit le proverbe, dans les petites boîtes sont les bons onguents. Je n’en connais pas qu’il soit plus utile de lire •et de méditer. Ce sont les Conseils pour faire fortune et la Science du Bonhomme Richard, de Benjamin Franklin.
Vous le lirez tout entier ; mais je vous recommande surtout les passages que voici :
— Et l’instituteur, mettant ses lunettes, lut tout haut ce qui suit :
(( Songez bien à ce que vous faites, lorsque vous vous endettez. Vous donnez à autrui pouvoir sur votre liberté. Si vous ne pouvez pas payer au terme fixé, vous rougirez de voir votre créancier ; vous ne lui parlerez qu’avec crainte ; vous vous excuserez auprès de lui d’une manière humiliante. Peu à peu vous perdrez votre franchise, et vous en viendrez à vous déshonorer par des mensonges misérables. Comme le dit le bonhomme Richard, la première faute est de s'endetter, la seconde est de mentir. Le mensonge monte m croupe de la dette. La pauvreté souvent ôte courage ; car il est difficile qu’un sac vide puisse se tenir debout...
« L’emprunteur et le débiteur sont deux esclaves : l’un du prêteur, l’autre du créancier ; ayez horreur de cette
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double chaîne ; conservez également votre liberté et votre indépen dance...
<( Quiconque est laborieux n’a pas à craindre la disette. La faim regarde la porte du travailleur laborieux; mais elle n'ose pas y entrer. Les huissiers n’y entreront pas non plus : car l’activité paye les dettes, tandis que le découragement les augmente...
(( Un métier vaut un fonds de terre.
Renoncez à vos folies dispendieuses, et vous aurez moins à vous plaindre de la pesanteur des impôts et des charges du ménage : car le vin, le jeu et la mauvaise foi font petites les richesses et grands les besoins : car, comme dit le bonbomme Richard, un vice coûte plus à nourrir que deux enfants...
« Évitez le luxe et l’orgueil. Les étoffes de soie, les satins, et les velours éteignent le feu de la cuisine. L'orgueil, qui dine de vanité, soupe de mépris, comme dit le bonhomme Richard. Il dit encore : L'orgueil déjeune avec l'abondance, dine avec la pauvreté et soupe avec la honte...
« Si quelqu’un vous dit que vous pouvez vous enrichir autrement que par le travail et Uéconomie, ne l’écoutez pas, c’est un empoisonneur ! »
ly.
Une succession.
La mère de Georges était morte. Elle laissait deux filles mineures. 11 fallut, pour obéir à la loi qui assure la protection des mineurs, nommer un conseil de famille, composé du juge de paix du canton et de six parents ou alliés. C’est Georges qui fut désigné par le conseil de famille comme tuteur de ses deux sœurs. Il n’eut pas besoin d’un grand effort pour remplir avec elles ses nouveaux devoirs : il les aimait tendrement et fut pour elles un second père.
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Ce qui lui donna plus de peine, ce fut le règlement de la succession maternelle. Georges avait six frères ou sœurs, et sa mère n’avait pas fait de testament, ne voulant avantager aucun de ses enfants, qu’elle chérissait tous également. Une part égale, c’est-à-dire un septième de la fortune totale qui composait l’héritage, revenait donc à chacun.
Mais l’héritage comprenait surtout une ferme, qu’on ne pouvait plus penser à laisser indivise. Georges, d’accord avec ses frères, se décida donc à provoquer le partage. Si tous les héritiers avaient été majeurs, le partage aurait pu se faire à l’amiable : mais il y avait les deux sœurs mineures, et, comme la loi l’exige, on fut obligé de recourir à un partage judiciaire. Le tribunal de l’arrondissement désigna un notaire pour y procéder. Les champs, les prés, les vignes purent être partagés en sept parties égales. Quant aux maisons, écuries, moulins, qui ne pouvaient être divisés, la vente sur licitation en fut ordonnée, et les sept héritiers eurent chacun leur part du produit de la vente.
Georges, en sa qualité de tuteur de ses deux sœurs, eut à gé-rer leurs biens jusqu’à leur majorité.
— « Vous n’aurez pas de peine à leur rendre vos comptes, quand elles seront majeures î lui dit un jour l’instituteur, qui admirait avec quel soin jaloux Georges surveillait les intérêts de ses pupilles. »
— « J’espère mériter vos compliments anticipés, répondit Georges. Mais j’ai un regret : c’est de n’avoir pas économisé les frais de justice que nous a coûtés le partage. Nous nous sommes trop pressés. Nous aurions pu, puisque la loi le permet, en attendant la majorité de mes sœurs, nous contenter de ce qu’on appelle, je crois, un partage provisionnel ou de jouissance. Quand mes sœurs auraient eu accompli leurs vingt et un ans, nous aurions procédé sans frais, et à l’amiable, au partage définitif. Mais ce sont les frères qui n’ont pas voulu: et j’ai mieux aimé leur céder que de me brouiller avec eux. »
LA SOCIÉTÉ POLITIQUE
L’achat d^une métairie.
Georges avait fait des économies. En y joignant l’argent qu'il recueillit de l’héritage de sa mère, il se trouva en mesure d'acheter une petite métairie.
On débattit longtemps sur le prix. T^nfin Georges et le vendeur se mirent d’accord. 11 ne restait plus qu’à signer le contrat de vente.
Les deux parties signèrent un acte sous seing privé, mais pour opérer la mutation, comme l’exige la loi du 23 mai 1855, la vente fut transcrite au bureau des hypothèques.
La transcription est la copie littérale de l’acte de vente sur un registre particulier que tout le monde peut consulter.
Georges s’empressa de faire visiter à sa femme son nouveau domaine. Il était tout joyeux. « Il me semble, disait-il, que je suis plus riche. Et cependant il n’en est rien. Hier j’avais l’argent, et aujourd’hui j’ai la terre. Je n’ai fait qu’un échange. J’ai donné beaucoup de monnaie pour avoir quelques champs.
« Maintenant il me reste à signer un contrat de louage. Je vais affermer mon bien à un brave paysan, qui s’installera sur ma terre, qui la travaillera et la fera fructifier, et qui, tout en trouvant de quoi vivre sur ma propriété, me donnera chaque année par un bon fermage l’intérêt de mon argent.
Gomme j’ai confiance dans le fermier que j’ai choisi, je vais m’engager avec lui par un bail de plusieurs années. Bien sûr, nous vivrons en bonne intelligence avec lui. Il me donnera 500 francs par an, et je ne doute pas qu’il ne soit bon payeur. De mon côté je ne serai pas sévère, je t’en répo'iids, et si, par malheur, il y avait une série de récoltes
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-mauvaises, je saurais lui faire remise d’une partie de sa ferme. » •
Conclusion.
Ici s’arrête l’éducation morale et civique de Georges. Notre héros avait encore beaucoup à apprendre : mais il était réfléchi, circonspect; il recherchait toutes les occasions de s’instruire, et par lui-même, grâce à l’expérience et aux conseils de son instituteur, grâce aussi à ses lectures, il acheva de devenir un honnête homme et un bon citoyen.
Quelques années plus tard il était élu maire de son village. L’estime universelle, le témoignage de sa conscience, le bonheur de sa femme et de ses enfants le récompensaient de ses vertus. On le consultait volontiers, parce qu’on savait que son jugement était droit. On avait foi en lui, parce qu’il ne mentait jamais et qu’il professait un respect absolu pour la parole donnée.
Sa charité était proverbiale dans le pays. Mais il ne se contentait pas de donner largement aux pauvres. Avec son esprit pratique, il sut donner une impulsion nouvelle à la société de secours mutuels qui existait dans son village.
Mettant à profit les lois nouvelles, il fonda une caisse de retraite pour la vieillesse; de sorte que, grâce à leurs économies et aux subventions de l’État, les ouvriers du village avaient pour leurs vieux jours une garantie contre la misère.
Son atelier de menuiserie prospéra ; Georges trouvait en abondance dans les bois du voisinage les matières premières nécessaires à ses travaux, et il revendait à bon ompteles meubles qu’il fabriquait.
Ses fils lui donnaient beaucoup de satisfaction. L’aîné, plus particulièrement doué, ne s’en tint pas aux études primaires. Il reçut l’instructiOiT» secondaire au lycée et fins-
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Iruclion supérieure à la Faculté de droit de Toulouse.
Tout contribuait à rendre Georges heureux. Mais il n’était pas de ceux que le bonheur rend égoïstes. Lorsque le malheur fondait sur un de ses voisins, Georges accourait, prêt à se dévouer pour lui. Le dévoûment dont il fit preuve lors de l’inondation qui dévasta son village accrut encore sa popularité. Il sauva au péril de sa vie plusieurs de ses concitoyens que les flots allaient submerger.
Quand on lui demandait où il puisait la force nécessaire pour remplir tous ses devoirs, il répondait invariablement ; (( Dans le sentiment de ma dignité personnelle. » Ce n’était pas seulement le respect de la loi et la crainte de l’opinion d’autrui, c’était surtout sa conscience qui lui inspirait d agir avec probité et avec justice.