LIVRE III
La botanique médicale est une des applications les plus utiles de la science des végétaux.
Cette application remonte à la plus haute antiquité.
Les premiers naturalistes remarquèrent d’abord dans les plantes leurs propriétés curatives, et s’occupèrent presque exclusivement de ces propriétés. L’examen des organes et des fonctions eut lieu beaucoup plus tard; de telle sorte qu’il est exact de dire que l’application a été antérieure à la science.
De nos jours, la plupart des personnes du monde semblent ne voir encore dans les végétaux que des éléments de matière -médicale. Les paysans, dans la plupart des pays, lorsqu’ils rencontrent quelqu’un qui herborise, ne manquent jamais de lui demander : Pour quelles maladies ramassez-vous toutes ces plantes ?
Beaucoup de végétaux possèdent des propriétés médicinales, cela est incontestable; mais il en est un très-grand nombre dont les vertus sont inconnues ou qui peut-être n’en ont pas...
Les propriétés médicinales des végétaux diffèrent suivant les espèces. Elles sont Irès-prononcées dans les unes, et très-faibles dans les autres. Elles peuvent, dans certaines plantes, se ressembler quant à la nature ou différer considérablement. C’est à la science à reconnaître et à signaler ces caractères. On emploie indistinctement la Consolide officinale et la Consoude tubéreuse , l’Ellébore vert et l 'Ellébore noir...; tandis qu’on ne rencontre pas dans d’autres espèces, souvent très-voisines, les mêmes avantages. L ’Ansérine ambrosioïde est fortement aromatique, et Y Ansérine blanche ne l’est pas; Y Iris de Florence exhale une odeur de violette, et Y Iris fétide est très-puant.
Les propriétés des plantes varient aussi suivant les organes; elles résident tantôt dans la racine ou dans la tige, tantôt dans la fleur ou dans le fruit... On recherche les rhizomes dans les Amomées, les feuilles dans le Tabac, les pétales dans les Roses...
On a constaté de bonne heure une certaine analogie entre les formes des végétaux et leurs propriétés. Généralement, les espèces qui se ressemblent jouissent de vertus qui se ressemblent. On peut dire que les végétaux d’un même genre participent des mêmes propriétés, et que, fort souvent, ceux d’une même famille possèdent des propriétés analogues (t).
Cette connaissance est de la plus haute importance pour le médecin et pour le pharmacien. C’est elle qui leur permettra, dans les pays lointains dont la flore n’a pas été explorée, de découvrir des aliments ou des médicaments.
« L’équipage d’un vaisseau anglais, naviguant dans l’océan Pacifique, souffrait du scorbut, mais le botaniste de l’expédition, Forster, ayant trouvé une plante de la famille des Crucifères, une Passerage, pensa qu’elle devait avoir les propriétés antiscorbutiques de cette famille, si commune en Europe, et s’en servit avec succès. La Billardière, dans une position analogue, découvrit une espèce de Cerfeuil, et procura à tous ses compagnons de voyage une nourriture saine et agréable (De Candolle). » On sait que les P ins de l’Asie donnent de la térébenthine comme ceux de la France, et que les Chênes de l’Amérique fournissent du tan comme les nôtres... L’étude des rapports dont il s’agit peut conduire, dans certaines circonstances, à remplacer par des espèces indigènes certains végétaux exotiques, et à trouver
(1) o Plantæ quœ généré conveniunt, etiam virtute couveniunt ; quœ ordine naturali conlinentur , etiam v'.rlute propius accédant ... » (Linn.) — « Vix etiam virtute dissident congeneres plantæ car acteribus seu organis subsimiles... » (A .-L. Juss.)
dans notre propre pays, souvent à quelques pas de noire demeure et pour ainsi dire sous la main, des remèdes qu’on fait venir de trôs-loin, qui sont rares et chers, ou qui peuvent nous manquer (I). C’est encore la comparaison des végétaux exotiques aux végétaux européens qui a fait connaître dans nos plantes des propriétés longtemps ignorées. L 'lpecacuanlia a décelé les vertus de nos Violettes, la Rhubarbe celle de nos Patiences, la Scammonée celle de nos Liserons...
Les preuves de la concordance qui existe entre les formes des plantes et leurs propriétés se déduisent de la théorie, de l’observation et de l’expérience (De Candolle).
La théorie nous apprend que l’action des médicaments dépend de leur composition chimique ou de leur structure physique. C’est un phénomène continuellement présent à notre examen, que de voir diverses plantes, nées dans le même sol, produire des matières très-différentes, tandis que des végétaux analogues, développés dans des sols différents, y forment des produits plus ou moins semblables (De Candolle).
Il est donc naturel, en constatant une organisation similaire ou très-voisine entre deux plantes, de présumer des effets identiques ou analogues.
L’observation nous montre chaque jour que les animaux herbivores, bornés à une seule espèce végétale, peuvent se nourrir, non-seulement de tous les individus de cette même espèce, mais bien souvent de toutes les espèces d’un même genre et de tous les genres d’une même famille.
De Candolle fait ressortir très-justement que le ver à soie mange indifféremment les feuilles de tous les Mûriers ; que la Psylle des joncs attaque tous les Jancus, et que certains Cynips étendent leurs ravages sur toutes les roses, tous les Chênes, tous les Saules...; que les Cantharides se jettent d’abord sur les Frênes, puis sur les Lilas, puis sur les Troènes et jusque sur les Oliviers; que le Papillon du C-hou dévore ce dernier, puis la rave, puis la Giroflée et puis d’autres Crucifères...
Les mêmes remarques ont été faites sur les végétaux parasites. Les Æcidium , les Credo et les Puccinia, petits champignons qui se développent sous l’épiderme d’un grand nombre de plantes et s’y nourrissent aux dépens de leurs sucs, attaquent, les uns toutes les espèces de Menthes, de Ronces, de Violettes, les autres tous
(1) M. Antonin Bossu a publié, il y a quelques années, un ouvrage spécial sur les plantes médicinales indigènes (Paris, 1854, in-8).
les genres de Graminées, de Renonculacées, d’Ombellifères...
L’expérience a confirmé pleinement les résultats fournis par l’observation et par la théorie. Il existe de la gomme arabique dans divers Acacias, de la gomme adragante dans plusieurs Astragales, et de l 'amidon dans beaucoup de Graminées. Tous les Cochlearia sont antiscorbutiques, toutes les Mauves émollientes, et tous les Aconits vénéneux. On a retiré de la rhubarbe d’un certain nombre de Rheum, de l'opium de cinq ou six Pavo’ts, et de la quinine de presque tous les Quinquinas ( 1)...
Dans certaines familles très-naturelles, la plupart des genres participent des mêmes propriétés. Généralement les Gentianées ont des racines amères et Ioniques; les Amentacées, une écorce astringente et fébrifuge; les Ombellifères , des semences aromatiques et stimulantes. Les Labiées sont stomachiques, les Solanées narcotiques, les Euphorbiacées purgatives (2)...
Dans l’étude des propriétés médicinales, il est très-important de bien déterminer d'abord la plante que l’on prend pour but de ses recherches. C’est très-mal à propos que la Scabieuse maritime a été quelquefois substituée au Sisymbre officinal.
Un herboriste de Toulouse a vendu, pendant longtemps, la Renoncule scélérate pour le Ményanthe trèfle-d’eru ! Combien de fois n’a-t-on pas pris la Ciguë pour le Persil, le Laurier-amande pour le Laurier d’Apollon, et la fausse Oronge pour l’Oronge parfumée !
Les ressemblances de certains organes peuvent souvent tromper les personnes peu familiarisées avec la science végétale. Il existe des rameaux qu’on est tenté de regarder comme des feuilles, et des feuilles qui offrent l’apparence des rameaux. Certains calices sont pétaloïdes et certaines corolles herbacées. La graine du Marronnier d’Inde rappelle, par sa forme, son poli et sa couleur, le fruit du Châtaignier...
Pour bien apprécier les vertus des plantes et pour procéder rigoureusement dans leur comparaison, il faut tenir compte d’un grand nombre de circonstances plus ou moins importantes.
1° La contrée où se sont développés les échantillons qu’on étudie, exerce quelquefois sur leurs vertus une action très-prononcée (3). En général, les végétaux aromatiques ont plus d’o-
(1) « Salviæ omnes sunt cephalicœ, Anchus æ pectorales, Cochleariæ antiscorbuticœ , Euphorbiæ catharticœ , Rubiæ diureticæ ac tinctoriœ. » (A.-L. Juss.)
(2) a Gramineæ nutritiœ sunt ac farinaceœ ; Cruciferæ diverse scorbutum
impugnant ; Labi atæ aromaticoe dantur et amaræ » (A.-L. Juss.)
(3) Voyez Engel, Influence des clim. et de la cuit, sur les propr . médic. des plantes . Strasbourg, 1860, in-4.
deur clans les pays chauds que clans les pays lempérés, et dans ceux-ci que dans les pays froids. Ils sont aussi plus colorés, plus savoureux et plus sucrés. Les Frênes à manne , les Cistes à ladanum, les Astragales à gomme , transportés en France, ne donnent presque pas de manne, de ladanum ou de gomme. Les Lentisques de la Provence ou de la Corse ne présenlent aucune trace de mastic.
2° L’exposition et la station des plantes influent beaucoup sur elles: les Labiées aiment les flots de lumière; les Violettes ne prospèrent bien qu’à l’ombre. La Belladone, développée loin du soleil, est plus narcotique que celle qui végète sans abri. Le Céleri récolté dans un endroit inondé est beaucoup plus âcre que celui d’un terrain sec (f). Au contraire, la Valériane qui pousse dans les lieux bas et humides est bien moins efficace que celle qui vient sur les hauteurs (Haller). L ’Ansérine fétide qui croît au bord des murs, dans des endroits très-arides, est plus puante que celle qui végète par hasard au milieu d’un champ fertile ou dans un jardin arrosé. La Digitale aime les terrains schisteux, le Sainfoin les sols calcaires, et l 'Ortie les décombres nitrés.
3° Le genre de culture exerce de son côté une influence encore plus grande. Dans certains cas, elle diminue la matière verte et affaiblit le goût trop fort et les propriétés trop prononcées : c’est ainsi qu’elle rend mangeables les Crambes, les Cardes, les Laitues. Certaines sécrétions disparaissent complètement par la culture : ainsi, le Laurier sassafras perd son odeur dans nos jardins; et le Camphrier de l’Inde, élevé dans nos serres, ne produit plus de camphre. D’autres fois, au contraire, la culture exagère les odeurs et augmente la sapidité : les péricarpes charnus des Pornacées et des Drupacées, naturellement acerbes et peu développés, deviennent, dans nos jardins, énormes, succulents, sucrés et parfumés.
4° L’époque de la récolte ne doit pas être négligée. Cette époque n’est pas la même pour tous les végétaux. Les bulbes du Colchique, par exemple, diffèrent d’énergie suivant la saison dans laquelle on les a tirés du sol; ceux du mois d’août sont plus actifs que ceux du mois d’octobre. Les feuilles avant la floraison sont plus chargées de sucs extractifs qu'après la fructification. Les fleurs en général exhalent leurs parfums à un mo-
(1) « Umbellatæ in siccis aromaticæ, calefaeientes et pellentes ; in aquosis venenatœ... » (A.-L. Juss.j
ment déterminé; elles sont faiblement odorantes, avant ou après ce moment plus ou moins court, que Van Helmont appelait temps balsamique.
5° L’âge des plantes est pour beaucoup dans leurs propriétés. Les jeunes pousses contiennent une grande quantité d'eau et de principes mucilagineux. Aussi conseille-t-on de récolter les individus adultes, même ceux qu’on veut employer à cause de leur mucilage, car l’élément dont il s’agit est toujours plus élaboré quand la végétation est plus avancée.
Lorsque, au contraire, on désire des principes très-faibles ou peu abondants, on cueille les échantillons de bonne heure. C’est ainsi que les Suédois peuvent manger Y Aconit sans inconvénient; les Toscans, la Viorne clématite, et les nègres, VApocyn. C’est ainsi, encore, qu’on porte sur nos tables les feuilles des Chicoracées et des Cinarocéphales... Les écorces changent de composition en vieillissant; l’aubier devient de moins en moins aqueux, et le bois de plus en plus dur et coloré. Beaucoup de fruits qui ont d’abord ou une forte astringence, ou une grande acidité, présentent, quand ils sont mûrs, une chair très-douce et très-sucrée.
6° Le mode d’extraction et de préparation des médicaments influe encore puissamment sur leur nature. Tout le monde sait que la môme baie peut nous donner du verjus, du sucre, du vin, du vinaigre, de l’eau-de-vie, de l’alcool... L ’ huile de ricin obtenue à froid est bien meilleure que Y huile de ricin préparée à l’eau bouillante. Certains Lichens crustacés nous procurent des couleurs très-variées qui tiennent beaucoup moins à la différence des matières colorantes, qu’aux changements dans la manipulation (De Candolle).
Cependant, il faut en convenir, on rencontre des exceptions graves aux principes des analogies. Les Champignons nous présentent à la fois Y Oronge vraie et la fausse Oronge , Y Agaric délicieux et Y Agaric meurtrier , le BoCet comestible et le Bolet pernicieux ; les Convolvulacées nous fournissent des tubercules alimentaires ( patate ) et des tubercules purgatifs ( jalap ); les Asclépiadées offrent tantôt un suc crémeux qu’on peut manger sans inconvénient ( Tabernœmontana utilis ), tantôt un suc actif qui empoisonne à la plusf aible dose ( Tabernœmontana persicariœ folia) ; les Rhamnées produisent des fruits sucrés et comestibles (jujubes), et des fruits émétiques et purgatifs [nerpruns)..
Toutefois on peut dire que, dans la plupart des familles où se trouvent les anomalies les plus frappantes, l’analogie des carac-
tères botaniques et des propriétés médicinales l’emporte de beaucoup sur le nombre des exceptions!