ABRÉGÉ DE L’HISTOIRE DE LA CHIMIE
Autant les progrès de la chimie ont été lents dans l’antiquité et au moyen âge , autant ils ont été rapides dans les temps modernes et particulièrement à notre époque. Jusqu’au commencement du XVIir siècle la chimie ne consistait que dans la connaissance de quelques faits isolés qui ne sc rattachaient à aucune véritable doctrine scientifique. Les découvertes d’un graud intérêt |>our la métallurgie , pour les arts et la médecine , étaient le fruit du hasard plutôt que de la réflexion.
Cependant on aurait tort de croire que les théories spéculatives des alchimistes sur la pierre philosophale, sur la transmutation des métaux, sur la recherche d’un remède universel, aient été des théories stériles, sans résultat et sans utilité pratique; car les alchimistes obtenaient quelquefois par une autre voie ce qu’ils ne cherchaient point théoriquement. Rrand, pour trouver le secret de faire de l’or, distilla un jour un mélange de chaux , de grains de sable, et d’urine pourrie ; et à la place de la pierre philosophale il découvrit le phosphore , qui possède sans doute une singulière propriété , celle de luire dans l’obscurité , mais qui n’a aucune des propriétés merveilleuses attribuées à la pierre philosophale. Une théorie est, si je puis m’exprimer ainsi, une commission rogatoire; la raison est le juge et la nature le témoin qu’elle interroge. C’est sur cet accord de la raison avec l’expérience que repose la science. Yoilà ce que les anciens ne savaient pas ou ce qu’ils feignaient d’ignorer. Lorsque leurs théories n’étaient pas en harmonie avec les faits, c’est qu’il fallait chercher pour trouver mieux ; ils avaient foi dans leurs théories comme dans les mystères de leur religion. Prompts à tout expliquer , ils ne tenaient aucun compte des avertissements de l’expérience qu’ils
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souvent comme des oracles. Cadmus , que la mythologie fait venir de l’Orient pour civiliser les peuplades sauvages de la Grèce, est un être allégorique, comme son nom l’indique suffisamment ; car le nom de Cadmus vient évidemment de l’hébreu D”lp ( kédem } qui signifie du côté de l’Orient.
Les Ckaldéens , les Mèdes, les Perses ne sont pas certainement restés en arrière des autres peuples de l’antiqnité ; mais le défaut de documents historiques exacts ne permet de faire , à ce sujet , que des conjectures ; car nous ne connaissons l’histoire , d’ailleurs fort incomplète, de ces peuples que par leurs ennemis vainqueurs, les Grecs et les Romains.
Les Grecs et surtout ceux de l’Asie Mineure et de la Grande- Grèce ( Thalès et Pythagore), doués d’une conception facile et d'une imagination hardie , ne se contentaient pas d’une simple observation de la matière, d’une énumération stérile des faits de l’expérience , mais ils cherchaient à comprendre l’harmonie du ê» xai ray (univers), à saisir le principe même des choses , le substratum de la matière ( to optorov , tô Û7roxEtptmv). La tendance naturelle de l’esprit humain à l’harmonie et à Funité , tendance qui était surtout bien marquée chez les Grecs , a dû donner naissance aux nombreuses théories spéculatives consignées dans les annales de l’histoire de la philosophie. Suivant les uns , l’eau était l’élément de toutes choses (1) ; suivant d’autres, c’était le feu ou l’air ; enfin , d’après Anaximandre et quelques autres philosophes , les cléments primitifs de la matière étaient au nombre de quatre ; le feu, l’air, l’eau et la terre (2).
La philosophie chez les Grecs n’avait pas seulement poflr objet l’étude de l’homme intellectuel et moral. Le plan de leur philosophie ( amour de la sagesse ) était vaste comme le plan de l’univers : la cosmogonie, l’astronomie, la médecine, les mathématiques, les sciences physiques et naturelles, en un mot, toutes les connaissances humaines y entraient. Platon et Aristote n’étaient pas seulement des philosophes dans le sens qu’on attache aujourd’hni à
(l) Voy. Pindar. Olymp. I. to à’pioToi pùi lijitp ( doctrine de Thaïes ).
(a) L’air , l’eau et la terre représentent , du reste , l’état gazeux , l’état liquide et l’état solide des corps.
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ce mol; c’était ce que nous appellerions de véritables télés encyclopédiques.
Le Tintée est en quelque sorte un résumé des connaissances de la nature, que dominent des idées profondes mais souvent obscures. Platon semble réduire les minéraux à l’élément liquide (eau). «De toutes les eaux appelées fusibles , celle qui se compose des parties les plus ténues et les plus égales forme ce genre qui ne se divise point en espèces , et qu’embellit une couleur fauve et brillante, le plus précieux de tous les biens, l’or, dont les parties se réunissent en s’intiltrant à travers la pierre. Une espèce voisine de l’or, très dure et dont la couleur est noire, c’csHc diamant. Une autre encore qui se rapproche de l’or pour les parties qui les composent, est une de ces eaux brillantes et condensées qu'on nomme airain (1). »
Aristote, peut-être moins habile dialecticien mais plus naturaliste que Platon , exposa sur la matière des idées originales qui ont fait longtemps autorité dans les écoles , mais qui n'ont aujourd’hui aucune valeur scientifique.
Les Romains empruntèrent aux Grecs les connaissances qui se rapportent à la chimie, sans y ajouter aucune nouvelle découverte. Les Romains étaient trop préoccupés de leurs conquêtes pour se livrer sérieusement à la culture des arts et des sciences. Il faut cependant excepter Pline le naturaliste, qui a légué à la postérité un ouvrage immortel, véritable encyclopédie des sciences physiques et naturelles dans l’état où elles se trouvaient dans l’antiquité. Les cinq derniers livres de 1 ’Historia naluralis , qui traitent des minéraux , des métaux , des alliages , des couleurs , des pierres précieuses , etc., contiennent des documents précieux pour l’histoire delà chimie Malheureusement il n’est pas toujours facile de démêler le vrai du faux ; l’interprétation même des termes est souvent fort embarrassante. Ainsi, qu’était le plumbum album , le plomb blanc? Etait-ce l’étain , le zinc ou le platine? Pline se hâte d’ajouter que le plomb blanc était le même métal que le xxaahtpot desGrecs. « On le rencontre, dit-il, dans les sables d’or d’oùle lavage le détache sous forme de calculs noirs et blancs, aussi pesants que
(i) Voy. Timée (vol. xn des «envies complètes de Platon , trad. par M. Cou sin) pas. j;4.
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l’or (1). » Mais ceci n’est nullement applicable à l’étain ; on y reconnaît plutôt le platine. Le yx^cinoo; des Grecs est loin de signifier toujours le même métal. Chez Strabon , qui décrit les lies Cassitéridcs (2) comme riches en mines de plomb et d’étain , le xo«m-spo< celtique est réellement l’étain ; car « il est plus fusible que le plomb ( Trr/.mOca 7ro).û ri'/jov po/.ùêJ'ou ) , et il parait même se fondre dans l’eau. » Ceci , quoique l’étain ne se fonde pas dans l’eau , ne peut s’appliquer qu’à l’étain , le plus fusible de tous les métaux. Mais le xacoirepo; d’Homère n’était certainement pas de l’étain, car l’épithète de faswôç (brillant) ne convient nullement à ce métal qui se ternit à l’air (3).
Les Romains paraissent avoir désigné par le mot œs, airain (en grec xaVxô; ), tantôt un alliage de cuivre et de zinc, tantôt un alliage de cuivre et d’étain , tantôt enfin un alliage de cuivre , de zinc et de plomb. Æs est donc un nom générique appliqué à tous les alliages de cuivre avec l’étain , le zinc et le plomb. L’airain de Corinthe, qu’on estimait plus que l’argent et même plus que l’or ( imo vero ante argentum, ac pœne ctiam ante aurum), était probablement ce que nous appelons aujourd’hui chrysocale ou chrysocalque, c’està-dire un alliage de cuivre, de zinc et de plomb. Après Corinthe, les îles de Chypre , de Délos et d’Égine étaient riches en mines de cuivre , et célèbres dans l’antiquité par leurs fabriques d’airain. L’ile de Chypre (R -inooç) a même donné son nom au cuivre icuprum) . L’airain remplaçait, dans beaucoup de cas, le fer et l’acier, trop difficiles à fondre et à travailler. Les armes de guerre , les instruments aratoires étaient principalement faits avec des alliages de cuivre. « L’airain est depuis longtemps employé à perpétuer
(1) Hist. natur., lib. xxxiv.
(2) Strabonis geoifraphia. Ed. Cnsnubon . Amstelod. 1 -O" . T. I , pag. x65 : « Les îles Cassitérides sont au nombre de dix • Les unes sont désertes , les autres sont habitées par des hommes qui portent des vêtements noirs tombant jusqu'aux talons et attaches autour de la ceinture par des branches d'arbres. Ces hommes portent des barbes longues comme celles des boucs (i/W <re.tc TfM>«c). Les Phéniciens, franchissant le détroit de Cadix , faisaient seul* du commerce avec ces îles, riches en mines de plomb et détain.
(3) Hom. Jliad. , xxm , v. 56t.»
I NTHO DUCT10N .
la mémoire des monuments. C’est sur des tables d’airain que sont gravées les constitutions dos états (1).»
L’invasion des barbares et les troubles politiques qui suivirent la chute de l’empire romain paralysèrent pour longtemps le mouvement intellectuel en Europe. Les sciences semblaient s’étre réfugiées chez les Arabes , qui avaient traduit dans leur langue les chefs-d’ œuvre des Grecs , entre autres Hippocrate et Gallien.
Les Arabes , depuis le Vil" jusqu’au XI* siècle, se répandaient en conquérants dans le nord de l’Afrique et en Espagne , et communiquaient aux nations vaincues les trésors de la science. Les Arabes comptaient parmi eux de grands médecins, tels que Avicenne , Albucasis , Rhascs. Ils s’occupaient particulièrement de la préparation des remèdes et de la recherche d’une substance (pierre philosophale) qui aurait la vertu d’enlever aux métaux vils leurs imperfections pour les transformer en métaux nobles, de guérir les malades et même de les rendre immôtlcls. Des mots tels que alcali , alcohol , alndel, etc., sont d’origine arabe. Les Arabes ont puissamment contribué à la propagation de l’alchimie.
Le myslicismo , la théologie surnaturelle, la thaumaturgie, la magie , étouffaient dans l’esprit des alchimistes les germes de la vraie science. L’évocation des démons et des morts, la communication avec les anges , la pierre philosophale , la panacée , le secret de l’immortalité, sont d’étranges aberrations qu’on a de la peine à concevoir aujourd’hui. Il faut une grande habitude delà lecture des ouvrages d’alchimie pour découvrir une perle au milieu d’un immense fatras. Le mysticisme et l’orgueil y étouffent souvent la saine raison. Les allégories et les métaphores y abondent. Pour donner une idée exacte de l’alchimie , nous allons mettre au jour quelques documents historiques qui ne sont pas entièrement dépourvus de quelque intérêt.
Nous avons trouvé dans un livre extrêmement rare de l’Arabe Geber , la révélation de la fameuse pierre philosophale , sous une forme mystique (2) ; la voici :
(l) Plin. Hist. nntur. xxxiv. XJsusœris ad perpetuitatem monumentorumjam pridern translatas est tabulis œreis , in quibus publiccè constitutioncs incidun tur .
^-^2) Allegoria Merlini profundissimum phUosophici lapidis archanum per/ecle contineft^,~Geberi snmtna per/ectionis (voy. pag. xviu, note 1 ).
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« AJ légor ie do Merli n contenant le très-profond secret de la pierre philosophale. »
«Un certain roi se prépara à la guerre pour terrasser ses ennemis. Au moment où il voulut monter à cheval , il demanda à un de ses soldats à boire de l’eau qu’il aimait beaucoup. Le soldat en répondant lui dit (1) : Seigneur , quelle est cette eau que vous demandez ? Et le roi lui dit : L’eau que je demande est celle que j’aime beaucoup et dont je suis moi-méme aimé. Après quelques réflexions le roi but et il but de nouveau jusqu’à ce que tout son corps fut rempli et que toutes ses veines furent enflées. Le roi devint pâle. Alors ses soldats lui dirent : Seigneur , voici le cheval que vous désirez monter. Et le roi répondit ( respondem dixil ) ■. Sachez qu’il m’est impossible de monter à cheval. Les soldats lui demandèrent : Pourquoi cela est-il impossible ? Parce que , répondit le roi , je me sens appesanti et que j’ai des douleurs de tête si violentes qu’il me semble que tous les membres se détachent. Je vous ordonne donc de me déposer dans une chambre claire , bien sèche et continuellement chauffée nuit et jour ; de cette manière je sucrai , et.l’eau que j’ai bue séchera et je serai délivré. Et ils firent comme le roi leur avait ordonné. Après un certain temps ils ouvrirent la chambre et ils trouvèrent le roi expirant. Aussitôt ses parents accourent et vont chercher des médecins égyptiens et alexandrins. Ceux-ci , ayant appris ce qui était arrivé , dirent qu’il n’y avait pas de danger et que le roi reviendrait à la vie. Alors, les médecins égyptiens , comme étant les plus anciens, prirent le roi pour le déchirer en petits morceaux , qu’ils pilèrent dans un mortier et qu’ils mélangèrent avec un peu de médecine liquide. Ils le déposèrent dans une chambre aussi chaude que la première et chauffée nuit et jour. Au bout de quelque temps, ils l’en retirèrent demi -mort et ayant à peine un souffle de vie. Les parents voyant cela s’écrièrent : Le roi est mort! Mais les médecins leur répondirent : Ne criez pas , car le roi dort. Ensuite , ils le relevèrent de nouven« , le lavèrent avec de l’eau douce pour enlever l’odeur du remède et
(i) En répondant lui dit (respondens eidixit): c’est un de ces hébraïsmes si fréquents dans le Nouveau et dans l'Ancien Testament. En hébreu on s’exprime : ION S lîi'Tn (*f dit en parlant ).
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le déposèrent une dernière fois dans la même chambre. Quand ils l’en eurent retiré, ils le trouvèrent tout à fait mort. Alors les parents se mirent à crier fortement : Le roi est mort ! A quoi les médecins répondirent : Nous avons tué le roi afin que, après la résurrection, il soit, le jour du jugement, beaucoup plus beau qu’auparavant. Les parents entendant cela , chassèrent aussitôt les médecins du royaume, comme des assassins. Ensuite ils délibérèrent entre eux pour savoir ce qu’il fallait faire de ce corps empoisonné. Et ils convinrent de l’ensevelir , afin que l’odeur de la putréfaction ne les incommodât pas. Mais les médecins alexandrins entendant cela accoururent: Ne l’enterrez pas, leur disaient-ils, car nous le rendrons plus beau et plus puissant qu’auparavant. Les parents se moquèrent d’eux : Vous voulez , leur disaient-ils , nous tromper comme les médecins égyptiens ? Sachez que, si vous ne faites pas ce que vous promettez, vous n’échapperez pas à notre colère. Alors les médecins d’Alexandrie relevèrent le roi , le pilèrent et le desséchèrent. Ils prirent ensuite une partie de salmiac, deux parties de nitre alexandrin , et les mêlèrent avec la poudre du mort. Ils en firent une pâle avec un peu d’huile de lin et la placèrent dans une chambre en forme de croix. Ils le couvrirent de feu et souillèrent dessus, jusqu’à ce que tout fût fondu et qu’il descendit par une ouverture de la chambre dans une autre chambre plus basse. Enfin , le roi revient peu à peu à la vie, et tout à coup il se met à dire à haute voix : Où sont nos ennemis? Je les tuerai tous s’ils ne viennent pas sur-le-champ implorer pardon ! Tout le monde s’approche du roi , et dès ce moment tous les princes et seigneurs l’honoraicnt et le craignaient. »
Qui ne voit dans cette allégorie les deux principaux procédés de l’analyse chimique , la voie sèche et la voie humide , le feu et l’eau? Le style lui-même en est fort remarquable ; il rappelle le style gréco-syriaque du Nouveau Testament. On y a voulu trouver quelque allusion à la passion du Christ. Ce n’est point Geber qui est l’auteur de cette singulière allégorie. Le véritable auteur parait avoir vécu au IXe ou au Xe siècle de l’ère chrétienne.
Roger Bacon , qui devança son siècle par ses lumières, nous dira ce que c’est que l’alchimie et de quoi elle s’occupe.
«L’alchimie, dit-il, dans son Thésaurus chimicus , est spéculative lorsqu’elle cherche à approfondir la génération , la nature et
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les propriétés des êtres inférieurs (1). Elleest, au contraire , pratique lorsqu’elle s’occupe artificiellement (per artificium) des œuvres utiles aux individus et aux états , comme de la transmutation des métaux vils en or et en argent , de la composition de Vazufur et d’autres couleurs , de la dissolution des cristaux , des perles et d’autres pierres , mais surtout de la préparation des remèdes propres à la conservation de la santé , à la guérison des maladies et à une prolongation merveilleuse de la vie {ad prolongalioncm vitœ mirabilem et potentem).
Roger Bacon était un esprit clair, net, mathématique , enfin , un homme rare de son temps. On ne trouve point dans ses ouvrages les divagations des alchimistes ordinaires. Il s’exprime sans ambiguïté.
« Le sel alcali, dit-il, est extrait d’une herbe appelée sosa. On brûle cette herbe , et les cendres , comme du reste toutes les cendres des corps qu’on brûle, contiennent l’alcali qu’on enlève, par la dissolution faite avec de l’eau aiguë {per resolutionem in aqua acuta extrahitur) (2). » Il est impossible d’être plus clair et plus exact. Roger Bacon eut le sort des grands hommes : il fut persécuté par ses contemporains. Il languit pendant dix ans dans les prisons d’Angleterre, par ordre du pape Nicolas III, son ennemi acharné. La mort le surprit en 1292, au milieu de ses travaux , à un âge assez avancé. — C’est à Roger Bacon qu’on attribue la découverte de la poudre à canon , et voici le passage sur lequel on se fonde : Sed tamen salis petrœ luru mope can ubre et sulphuris ; et sic faciès tonilru et corruscationem et scis artificium (3). Les mots luru mope can ubre sont l’anagramme de carbonum pulvere.
L’Arabe Geber doit , pour la précision de ses observations et la
(1) Sanioris medicinœ magistri J). Bogeri Baconis Angli thésaurus chemicus. Francofnrti. 1620. 12.
« Est alchymia specnlativa quæ reruro inferiornm generationem et naturas ac proprietates investigat. Ilia vero quae practica dicitur, negotiatur per artificium circa opéra utilia personis et reipublicis , etc. , etc. >
(2) Thésaurus chemicus « Est autem sat alkali, quod de herba quæ dicitur sosa , extrahitur , etc. , etc. >
(3) De sccretis openbus , cap. xi.
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clarté de son langage , étro placé à côté do Roger Bacon , auquel il est antérieur do plusieurs siècles (1).
« Pour arriver , dit-il , à la connaissance de notre art , il faut auparavant scruter les secrets de la nature. L’art ne peut pas imiter la nature en toutes choses ; mais il peut l’imiter autant qu’il lui est permis ( imitatur eam sicut débité potcst ). » Lorsqu’il parle de cet art , il bannit de son langage cette emphase mystique qui rend inintelligibles la plupart des ouvrages d’alchimie. Voici , par exemple , comment il s’exprime en parlant de l’or :
«Nous disons donc que l’or est un corps métallique, d’un jaune citrin, très-pesant, brillant, extensible sous le marteau, inaltérable et à l’épreuve du grillage et de la calcination avec le charbon ( examinationem cinerilii et cementi tolerans ). Le mercure l’altère. Lorsqu’on fait fondre du plomb avec de l’or, le plomb est brûlé et il disparaît. L'or reste intact, etc. (2). »
Ne croiriez-vous pas entendre un professeur de chimie de nos jours, parlant du haut de sa chaire? Si les alchimistes avaient toujours pris pour modèles Geber et Roger Bacon , Lavoisier et Priestley n’auraient point découver t l’oxygène au XVIIIe siècle j la chimie depuis longtemps aurait pris rang parmi les sciences.
D’après une opinion généralement accréditée parmi les alchimistes , tous les métaux se composaient de soufre et de mercure. Omnia métallo procédant ex eodem principio , scilicet ex mlphure et argenta vivo. — La tendance à chercher partout l’unité dans la multiplicité est naturelle à l’homme ; c’est le pivot de la philosophie et de la théologie. Les alchimistes étaient presque tous théo-
(l) Geberis philosophi perspicacissimi summn pcrfectionis magisterii in sua natura , ex Bibliothecœ Vaticanœ exemplari emendatissimo nuper édita. A la dernière page, on lit : Impressum Romœ per Mar cellum Silber. ix. Il est sans date. Cet incunable , extrêmement rare , est probablement de la fin du xv® siècle. Je l’ai trouvé à la bibliothèque de Sainte-Geneviève, sous la lettre T .
Geber vivait au vin® siècle. Il était, suivant Aboulfeda, de Uauran en Mésopotamie. Son véritable nom est Abou Moussah Djajar. Cardan admettait Geber au nombre des douze plus subtiles génies du monde.
(*2) Opus cit. Dicimus igitur quod aurum est corpus metallicum citrinum , ponderosum mu l Lu ni , fulgidutn , etc.
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logiens, philosophes et médecins. Les théologiens les pins célèbres ne dédaignaient pas l’étude de l’alchimie.
« Il y a dans tous les corps, dit saint Augustin (1) , des germes auxquels il ne manque qu’une occasion propice pour se transformer en espèces particulières et définies. » Et ailleurs (2) : « Tous les corps matériels ont pour germes certains éléments do ce monde. »
Le prince des médecins arabes , Avicenne , s’occupait d’alchimie. Il s’imaginait être parvenu, non-seulement à transmuter les métaux, mais à créer des êtres organisés. « Un homme, dit-il, peut faire avec de l’orge un être vivant; car, si l'on prend du fumier de cheval , qui n’est autre chose que de l’orge (quod non est aüud quam hordeum ), et qu’on le mette dans un endroit chaud et convenable (in loco calido apto ), il en naîtra des animalcules , de la même manière que les poux naissent do l’humeur pulréGée de l’homme {ex humorum hominis putredineoriuntur). » Personne ne croit plus aujourd’hui à la génération spontanée.
Albert le Grand (3) attache beaucoup d’importance à la couleur des métaux. La couleur indique , suivant lui, la composition du métal. «La couleur blanche , dit-il , provient du principe humide (mercure). Le soufre est le principe de la coloration jaune des métaux. C’est encore le soufre qui leur donne de l’odeur ( barbent odorem pr opter sulphuream substantiam) (4). »
Faut- il s’étonner que des chimistes célébrés de nos jours aient compris parmi les métaux des corps tels que le silicium , le titane , le tellure , le zirconium , etc., uniquement parce qu’ils sont susceptibles de prendre , par le frottement , un certain éclat métallique ?
(l) De civitate Dei : Insunt rebut corporeis , etc.
(s) Lib. 3. De Trinitatc : Omnium quippc rerum , quæ corporaliter nascuntur, etc.
(3) Benti Albcrü Magni , episcopi Ratisbonnensis , opéra omnia. xxi vol. in-fol. Lugd. i65i.
(4) Aiberti Magni, philosophorum maximi de mincrr.libus liber prirnus , in-fol. Per me Petram Maufer, normanum Rothomagensem , die sto septembres, 14-6. ( Biblioth. de Sainte-Geneviève OE fol. i-a ). Ce même incunable renferme un singulier opuscule intitulé ; Sur l'art de mourir ( De arte moriendi).
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Albert le Grand est de tous les) auteurs celui qui a le plus écrit. On conçoit à peine que la vie d’un homme ait pu suffire pour composer 21 gros volumes in-folio, qui formeraient au moins 1000 volumes dans le format d’un in-octavo ordinaire. Albert le Grand était évêque de Ratisbonnc et un des plus grands théologiens de l’Eglise ; et ce vaste génie peut, avec raison, être considéré comme l’expression la plus puissante des efforts et des travaux de son époque (1).
Ce qui caractérise au plus haut degré les alchimistes, c’est la patience. Ils ne se laissaient jamais rebuter par des insuccès. L’opérateur qu’une mort prématurée enlevait à ses travaux , laissait souvent une expérience commencée en héritage à son fils; et il n’était pas rare devoir celui-ci léguer, dans son testament, le secret de l’expérience inachevée dont le testateur avait hérité de son père. Les expériences d’alchimie étaient transmises de père en fils comme des biens inaliénables. Qu’on se garde bien de rire : il y a dans cette patience qui approche de l’obstination quelque chose de profondément vrai. Le temps, c’est là un des grands secrets de la nature, et c’est ce que les alchimistes n’ignoraient pas. Le temps est tout pour nous , ce n’est rien pour la nature. Bien des produits , que le chimiste est incapable de faire dans son laboratoire , sont engendrés avec profusion par la nature , à la faveur de ses agents ordinaires , dont l’action sc prolonge pendant des siècles qui ne se comptent pas. Si les alchimistes étaient , dans leurs expérimentations, partis de meilleurs principes, ils seraient incontestablement arrivés à des résultats prodigieux, auxquels n’arriveront probablement jamais les chimistes d’aujourd’hui , trop pressés de jouir du présent.
« Les fruits, dit Raymond Lulle (2), sont astringents et acerbes au commencement de l’été ; il faut du temps et toute la chaleur de
(i) On raconte quAlhert construisit nu jour un automate, cloué tic mouvement et de parole , et que saint Thomas d'Aquin, son disciple, le brisa a coups de bâton, dans l’idée que c’était un agent du démon. Albert le Grand est né à Lauingen (Souabe) en 1 1 y’i . Il commenta la physique d’Aristote à Paris, vers laao. Il mourut en labo.
(a) Raymond Lulle naquit à Palma (Maïorque) en ia35. llparcourut différents pays de l’Europe et de l’Asie ; on prétend qu’il arriva jusqu’en Chine.
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