CHAPITRE VI
Des autres opérations du blanchiment.
Otf commence le blanchiment des toiles en les laissant séjourner pendant quelque temps dans des cuviers pleins d’eau. Il s’établit en peu de jours un commencement de fermentation qui favorise la séparation de la matière colorante et particulièrement du paron dont les tisserands enduisent la chaîne. Cette opération qu’on
nomme dégommage peut sans inconvénient durer de 8 à 9 jours dans les températures moyennes. Elle peut être prolongée quand l’air est froid , et doit être moins longue en été , parce qu il est à craindre que la fermentation poussée trop lo:n , n altère le tissu des toiles. On se sert aussi des vieilles lessives pour cet usage ; mais les expériences de Home prouvent qu’il est plus avantageux de n’employer que l’eau pure.
Quant au fil , il suffit qu il ait trempé deux ou trois jours.
Si 1 on entasse du fil gris mouillé au sortir de la lessive, il s échauffe par degrés et finit par prendre feu ; lorsqu il ne parvient qu’à la chaleur animale , il n’est pas sensiblement affaibli ; la légère combustion qu’il éprouve par là concourt même à 1 effet des lessives ; mais s’il est renfermé à l’ornbre , étant mal séché , il se détruit promptement.
Lorsqu’il ne paraît plus de gris sur le fil ou sur les toiles de lin , ce qui arrive ordinairement après la quatrième immersion , on les passe dans des eaux acidulées par l’acide sulfurique; pour cet effet on a une petite cuve remplie d’eau ; on y verse de 1 acide sulfurique jusqu à ce que le mélange ait pris un degré d’acidité qui approche de celle du suc de citron , on y plonge fr hl poignée à poignée , de maniéré qu’il en
soit bien imprégné; on le jette ensuite dans une autre cuve assez grande pour en tenir 1200 livres , on l’y laisse environ 1 5 ou 20 heures avant de le retirer. Un plus long séjour de deux ou trois jours , par exemple , ne peut occasionner aucun accident , pourvu que l’ori ait soin qu’aucune portion de fil ne s’élève au-dessus de l’acide. Pour les toiles , on les attache bout about, et on les fait entrer à l’aide d’un moulinet dans de grandes cuves pleines d'eau acidulée ; 011 passe les fils et les toiles de lin trois ou quatre fois dans l’eau acidulée , en ayant attention qu’elle soit de moins en moins forte , mais il suffit d’y passer les fils et les étoffes de coton une seule fois. La quantité d’acide employée dans la première liqueur est de 8,5 ldlogr. pour 600 kilogr. pesant. On diminue la proportion de l’acide à chacune des opérations suivantes.
Il faut avoir grand soin de laver parfaitement avant et après l’eau acidulée , autrement on n’a jamais un beau blanc. Il n’est pas moins important d’éviter que les fils ou les étoffes imprégnés d’eau acidulé , ne restent exposés longtemps à l’air , car l’eau s’évaporant , l’acide concentré agit sur le fil et le détruit.
L’acide dissout le fer qui , dans le cours des opérations , s’est déposé sur les étoffes et leur communique une légère teinte jaunâtre ; on en acquiert la preuve par le précipité bleu que le
en général.
prussiate de potasse y occasionne au bout de quelque temps. Mais l’action de l’acide se bornet-elle à cela ? Dans ce cas , pourquoi répéter quatre fois cette opération et donner une lessive entre chacune d’elles, tandis que pour le coton exposé de meme à être teint par le dépôt ferrugineux , une seule liqueur acidulé est nécessaire.
En Flandre , en Hollande et en Irlande on accélère le blanchiment des toiles par les anciens procédés , en les laissant séjourner ainsi pendant plusieurs jours dans les liqueurs acidulés. On emploie communément à cet usage le lait aigri , quelquefois aussi on mêle aux toiles du son ou de la farine de seigle , et à la faveur de la fermentation , la liqueur des cuves devient acide. On a cru long-temps que c’était la fermentation elle-même qui favorisait, le blanchiment ; mais il est bien prouvé que c’est l’acide seul qui agit. Home s’est convaincu que les acides végétaux et minéraux peuvent être substitués au lait et à la farine de seigle ; que cependant l’acide sulfurique est celui qui réunit le plus d’avantages, qu’après lui l’acide muriatique et l’acide nitrique produisent le plus d’effet, et que cet effet est accrû par une douce chaleur. Il assure que l’acide sulfurique fait en cinq heures et moins , ce qu’on ne peut obtenir qu’en cinq jours avec le son ou le lait , il reproche encore à ces deux substances le grave inconvénient d’entrer frc-
aGo DE LA TEINTURE.
quemn^nt en putréfaction et d’altérer alors les toiles. On doit d’autant moins hésiter à substituer au lait ou à la farine de seigle, l’eau acidulée par l’acide sulfurique , que ce changement a été adopté depuis long-temps en Angleterre et dans plusieurs blanchisseries françaises.
Malgré toutes ces opérations, le fil n’a pas encore toute la blancheur dont il est susceptible. Il reste une matière insoluble dans les acides et les alcalis qu’on enlève par de forts lavages dans l'eau , souvent répétés et par quelques jours d’exposition sur le pré : il y a même une teinte jaunâtre qui est détruite plus efficacement par l’action de l’ak et de la lumière que par celle de l’acide muriatique oxigéné ; en général , les fils d’une couleur jaune blanchissent plus difficilement que ceux qui sont d’un gris tirant sur le brun. Il est bon de prolonger un peu les expositions sur le pré pour ceux-là.
On ajoute aux dernières lessives quelques livres de savon pour donner de la douceur aux fils; on les expose sur le pré immédiatement après , et en les retirant on les lave avec beaucoup de soin ; car s'ils retenaient du savon , leur blanc pourrait changer. Dans les toiles de lin, les lisières, étant d’un tissu plus serré que le reste , conservent plus longtemps une teinte qu’on ne peut enlever complètement que par les lavages répétés et le savon noir. Il en est de même de tous les endroits du
corps de la toile où il y a eu des fils cassés et ressoudés pendant la fabrication ; ceux-ci conservent constamment une teinte noire qui ne cède qu’au frottement avec une dissolution chaude et plus ou moins chargée de savon. On est dans l’usage de fouler les toiles avec cette dissolution dans des cuves une ou deux fois sur la fin du blanchiment. Cette opération se fait avec les pieds , en frappant plus ou moins fort , suivant la dureté du tissu , et pour nettoyer complètement la toile on la savonne à la main dans des cuviers dont les bords , au lieu d être perpendiculaires au fond , se renversent considérablement en dehors , et forment un plan incliné sur lequel les ouvrières appuient leurs toiles pour les frotter plus commodément. Si les toiles sont à-peu-près éclaircies par les deux foulages aux pieds , un seul frottement suffi t pour amener les lisières au même ton de blancheur que le reste de la pièce ; mais le plus souvent on en donne deux, sur-tout pour les toiles d’un tissu serré ou d’un fil un peu gros ; souvent même on est obligé de frotter séparément les endroits où l’on remarque des fils noirs : tontes ces manipulations, en nettoyant parfaitement les toiles, leur donnent en outre une certaine souplesse et ce tact moelleux qu’ou y recherche. On enlève tout ce qui peut rester de savon , en les exposant sur le pré et les lavant à plusieurs re«
prises dans une eau limpide On ne commence à savonner qu’après que les toiles ont passé une fois à 1 acide , on a soin de les exposer sur le pré au sortir de chaque opération , et de les y arroser; ensuite on les lave, on les lessive, et on continue ainsi les acides et le savon alternativement jusqu’au blanc parfait.
Les étoffes de coton ne présentent point ces difficultés ; on fait aisément disparaître les fils noirs vers la fin du blanchiment , en savonnant les endroits où on les remarque ; mais les lisières blanchissent aussi vite que le corps de la toile , et on peut se dispenser de les mettre sur le pré.
Quand 011 est parvenu à un blanc parfait , on passe au bleu de la manière suivante.
On choisit le plus beau bleu d’azur , dont la couleur est due à de l’oxide de cobalt réduit
en poudre très-subtile ; on le délaye dans un peu d’eau claire ; on puise de cette eau chargée d’azur , et on la fait passer à travers un tamis de soie dans une petite cuve remplie d’eau la plus limpide , et lorsque l’ouvrier juge par un essai fait sur une poignée de fil que l’eau est suffisamment chargée , il y passe successivement tout le fil en l’exprimant , ayant soin d’ajouter du bleu de temps en temps , de manière que la nuance soit uniforme; ensuite on porte le fil au tordoir , et on le fait sécher au grand air.